Chapitre II. — LA GREFFE
Lorsqu'un être pluricellulaire meurt, les phénomènes résultant de l’action combinée de ses éléments cellulaires cessent les premiers, les uns brusquement, les autres au bout d’un temps relativement court. Ce qui est supprimé d’abord c’est le lien qui enchaîne les unes aux autres les manifestations vitales de ses éléments cellulaires. Mais ceux-ci ne meurent pas aussi vite. Ils continuent à assimiler, travailler, les divisions commencées peuvent se poursuivre, d’autres prêtes à se faire peuvent commencer; mais bientôt, faute surtout d’oxygène, tout cela s’arrête. Une sorte de vie continue cependant, d’abord ralentie, puis latente, jusqu’à ce qu’enfin s’opèrent dans le protoplasma des désorganisations irréparables, par dessiccation, coagulation, décomposition chimique, etc*. L Tant que celles-ci ne se sont pas produites, la cellule peut reprendre vie, si on lui rend les conditions premières.
Grâce à cela, des parties séparées peuvent être de nouveau rattachées à un organisme vivant et continuer à vivre, pourvu que leurs éléments cellulaires ne soient pas encore morts et que les conditions nouvelles ne soient pas trop différentes des anciennes. C’est ce qui constitue la greffe.
Les cellules des organismes pluricellulaires ne sont pas simplement juxtaposées; elles sont soudées entre elles par leurs membranes et, souvent, par des communications protoplasmatiques. La greffe n’est donc possible que s’il y a soudure entre l’ individu vivant et la partie excisée avant que celle-ci ne soit vraiment morte.
Pour bien saisir en quoi consiste cette soudure il faut l’étudier dans un phénomène naturel plus général que la greffe, la cicatrisation.
La cicatrisation. — Lorsque, dans un organisme vivant, on fait une incision dans les tissus et qu’on maintient ses lèvres en contact, celles-ci se
soudent. Les cellules entamées par
1 Chez quelques animaux inférieurs la distinction entre la vie de l'individu et celle de ses éléments n’est pas aussi tranchée. On voit parfois des actinies, non
la section se détruisent, souvent les
seulement mortes, mais putréfiées dans une moitié de leur corps, réagir par des mouvements aux excitations de la partie saine.
cellules sous-jacentes sur une certaine épaisseur meurent aussi et leur substance est absorbée peu à peu par les éléments restés vivants. Ceux-ci, excités par le traumatisme et aussi dans certains cas par l’alimentation surabondante que leur fournit la substance des cellules détruites, se multiplient activement, et ce sont ces cellules jeunes qui se soudent d’une lèvre de la plaie à l’autre et les réunissent. A l’exception de quelques lissus très réfractaires, comme parfois le muscle, le cartilage, chaque tissu travaille pour son compte et fournit les éléments de sa soudure. Certaines cellules, comme celles de l’épiderme, ont d’emblée leur caractère spécifique; d’autres, dans l’os par exemple, se transforment par une différenciation ultérieure en celles du tissu qu’elles doivent souder ; d’autres enfin gardent un caractère différent, comme dans le muscle, le cartilage qui souvent, mais pas toujours, se ressoudent par l’intermédiaire d’un tissu fibreux. La cicatrisation peut se définir : la soudure entre des éléments jeunes fournis par une régénération circonscrite 1 .
La greffe. — Dans la greffe, la soudure présente les mêmes caractères. La greffe comporte donc, elle aussi, une régénération circonscrite. Mais elle diffère de la cicatrisation en deux points essentiels : 1° jusqu’à la reprise, la pièce greffée n’est pas nourrie; 2° les tissus mis en contact ne sont pas toujours de même nature, n’appartiennent pas toujours à des individus de même espèce 2.
1 D’ordinaire le muscle se soude au muscle par du tissu fibreux. Cependant Helfericii a obtenu la greffe d’un lambeau de muscle pour réparer une perte de substance musculaire chez un animal.
Dans les tissus animaux vasculaires, le rétablissement de la circulation ne se fait pas par abouchement des vaisseaux.
La circulation ne peut recommencer que lorsque ceux-ci, fermés par un caillot, ont cessé de donner du sang, et se fait par les capillaires. Ceux-ci bourgeonnent de nouvelles anses, qui arrivent au contact de celles du côté opposé et se mettent en communication avec elles.
Le mode de cicatrisation des nerfs est encore en discussion. Parfois on constate un rétablissement de la fonction nerveuse en si peu de temps que cela ne peut s'expliquer que par la coaptation et la
soudure des deux segments du nerf coupé. Mais ce rétablissement paraît n’être que temporaire. Je ne sais s’il y a des observations irrécusables où il se soit montré définitif. D’ordinaire, il faut que les tubes nerveux issus du segment central se régénèrent en empruntant la voie du nerf coupé et arrivent jusqu’aux extrémités, ce qui demande des semaines ou des mois.
Les phénomènes qui se passent dans la cicatrisation après excision de masses plus ou moins étendues de tissu, diffèrent sensiblement de ceux de la soudure d'une simple incision. Mais la connaissance de ces derniers suffit pour comprendre ce qui se passe dans la greffe.
2 Un fait met bien en évidence cette intervention de la régénération dans la greffe. Pour aider à la fermeture d’un