LA GREFFE
Quand les cellules sont compatibles, elles semblent s’attirer, elles s’aplatissent l’une contre l’autre par leurs faces en contact et se collent ensemble, sinon elles semblent se repousser et restent convexes, indépendantes à leur point de tangence. Il y a là un phénomène dont les causes nous échappent complètement, bien que nous devinions qu’elles dépendent du chimiotactisme et résident dans les ditférence de constitution des diverses sortes de protoplasma. One théorie complète du protoplasma devrait définir ces causes.
Une condition d’un tout autre genre parait intervenir dans certains cas, celle de l’orientation des parties. Il semble que les cellules aient un sens et ne puissent se souder si on renverse leur orientation.
Vôchting (89) a constaté que si on découpe dans une betterave une pyramide à base rectangulaire, et qu’on replace le morceau dans la cavité qu’il a laissée, il se ressoude parfaitement; mais si on le retourne en faisant tourner la pyramide de 180° autour de son axe, il se forme des bourrelets cicatriciels et point de soudure, bien que la coaptation soit aussi parfaile si la pyramide est bien taillée. Mais il n’en est pas toujours ainsi. P. Bert (66) a soudé le bout de la queue écorchée d’un rat sous la peau du dos de ce même animal, puis, quand la greffe a été prise, il a coupé la queue à la racine; cet appendice a cependant continué à se nourrir. Meme les connexions nerveuses se sont rétablies : le rat manifestait de la douleur si on pinçait la base de l’appendice devenue le bout (*).
Enfin il existe une dernière condition, de même nature que la précédente mais plus mystérieuse encore et qui n’avait pas jusqu’ici attiré l'attention. Parfois des cellules de même espèce histologique, appartenant à un même animal et à des tissus qui d’ordinaire se soudent facilement, refusent absolument de se souder bien qu’elles soient parfaitement vivantes. Ainsi un lombric, une planaire n’acceptent pas la greffe d’un morceau détaché, ni même d’ordinaire la simple cicatrisation d’une incision. De nombreuses expériences m'ont appris qu’il y a un certain antagonisme entre la greffe et la régénération : les cellules de la plaie refusent de se souder parce qu elles peuvent faire autre chose de m ieux :
O Wetzel (95 : I, 281, 582) a réussi chez l’hydre la greffe de'fragments retournés et Hargitt (99 : V, 193) trouve qu’il n’y a chez les hydraires aucune trace de polarité; Born a réussi la même opération sur des queues d’amphibiens, mais les tronçons ont fini par se séparer. Joest (95 : II, 226)amème obtenu, en soudant bout à bout deux tronçons proximaux du ver de terre, un ver à deux tètes, qui vécut, et ne mourut que faute de pouvoir éliminer ses fèces.
LES FAITS
régénérer ce qui manque ; par contre, la greffe est particulièrement aisée là où l’aptitude à la régénération fait défaut. Les végétaux en sont un exemple L
Examinons maintenant quels sont les effets ultérieurs de la greffe.
Lorsque la pièce greffée est à sa place normale sur un individu d’espèce semblable ou très voisine, elle arrive à faire partie intégrante de l’organisme et se comporte en tout comme si elle lui avait toujours appartenu; si elle est trop disparate par sa nature histologique, sa situation aberrante ou par l’espèce trop différente de l’être qui l’a fournie, elle refuse absolument de se greffer (*). Mais entre ces extrêmes, il y a une série de cas intermédiaires fort curieux. La pièce se soude, semble s’incorporer à l’organisme; mais, au bout d’un temps plus ou moins long, elle est résorbée, ou éliminée en masse, ou lentement remplacée par une substitution progressive des parties voisines qui s’accroissent à ses dépens. Ainsi, des lames osseuses greffées entre des muscles ont établi des connexions vasculaires, ont grandi, puis se sont résorbées; des greffes de poirier sur pommier prennent, s’accroissent un peu, puis se détachent au bout de deux ou trois ans; des lames osseuses d’animaux greffées au crâne de l’homme pour fermer des solutions de continuité paraissent dans certains cas avoir été peu à peu remplacées par de l’os humain (**).
Si la pièce greffée s’incorpore définitivement dans une condition très aberrante, elle peut éprouver par l’effet de ces conditions des modifications importantes. C’est le cas pour un ergot de coq, qui, greffé à l’oreille d’un bœuf d’après Mantegazza (65), atteignit une longueur de centimètres et un poids de 396 grammes.
Mais c’est surtout chez les végétaux que ces faits prennent de l’importance. Chez eux, en effet, les pièces greffées ne sont pas seulement de
1 II y a des exceptions à cette règle.
Érasme Darwin (10) rapporte que Blumenbach, ayant coupé par le milieu du corps deux hydres de couleur différente, maintint la partie supérieure de l’une appliquée contre la partie inférieure
de l'autre en les tenant enfilées sur un petit tube de verre et obtint leur soudure. Il en a été signalé d’autres depuis : Jüest (95 : II, 226) a obtenu des greffes chez les lombriciens si aptes à régénérer, mais la chose est fort difficile.
(*) Ribbert (97 : III, 226) a reconnu que des pièces greffées dans des tissus trop différents, par exemple dans des viscères, dégénèrent. Cependant Ribbert (98 : IV, 280) a pu greffer une glande mammaire de lapine sous la peau de l’oreille du même animal, et, à la parturition, la glande donna du lait.
(**) Barth (95 : I, 281) a montré depuis qu’il en est effectivement ainsi, mais Mossé (96 : II, 227) assure que la pièce greffée persiste.
LA GÉNÉRATION
petits organes à croissance bornée, c’est un bourgeon à accroissement illimité, qui se développe en un individu presque complet. Le sujet ne lui fournit qu’un support et des racines. Mais par ces racines il puise pour lui la nourriture dans le sol, et la question est de savoir si cela exerce à la longue une influence sur les caractères du greffon. La question a été beaucoup discutée et semble aboutir à la conclusion suivante : dans la très grande majorité des cas l’action du sujet sur le greffon est nulle ou invisible; mais parfois elle se montre très manifeste, au point qu elle équivaut à un véritable métissage (*). Nous parlerons de ces métis de greffe, à propos des croisements. Constatons seulement ici que cette action incontestable quoique exceptionnelle intéresse une des questions les plus importantes de la biologie générale, l’ action modificatrice des conditions extérieures et en particulier de la nutrition. Il y aurait à expliquer comment la constitution intime du protoplasma peut être modifiée par la nature des aliments qui lui sont fournis, au point que cela retentisse sur les caractères des cellules qui en sont formées (**).