CARACTÈRES ACQUIS
L’hérédité des caractères aecpiis est une des questions les plus controversées de la biologie générale. Elle a ses défenseurs passionnés et ses contradicteurs acharnés et, chaque semaine presque, les uns et les autres publient quelque fait à l’appui de leur dire. Aussi la bibliographie de la question est-elle très chargée. La passion que l’on apporte à ce débat est d’ailleurs fort justifiée, carie grave problème de l'origine des espèces dépend de la solution de cette question préliminaire.
La chose est aisée à comprendre. Si les caractères acquis sont héréditaires, chaque génération fait faire un nouvau progrès à l’adaptation de l’espèce, et tous ces petits progrès expliquent sans difficulté l'évolution de celle-ci. C’est le triomphe du lamarckisme.
S’il n’en est pas ainsi, si chaque progrès nouveau meurt avec celui qui l’a fait, rien ne peut se faire que parla sélection aveugle, et il faut prouver qu'elle est capable, à elle seule, de tout expliquer, l’adaptation, l’évolution, la régression : il incombe aux néo-darwiniens de le faire et cela n’est pas aisé, comme on le verra plus loin (**).
11 y a seulement une douzaine d’années, on ne songeait guère à nier l’hérédité des caractères acquis b Darwin l’avait prise pour base de son système et les partisans de la fixité de l’espèce niaient non pas l’hérédité
1 Cependant, dès le siècle dernier, Bonnet (177G) disait qu’on aurait beau couper la queue à des animaux, on ne saurait obtenir l'hérédité de cette mutilation, car en retranchant une partie du corps, on ne retranche pas ce qui la re-
présente dans les organes de la génération. Et il ajoutait, comme s'il pressentait les gemmules de Darwin (80), que cela arriverait si les organes du corps fournissaient des molécules, de la réunion desquelles se formeraient les germes.
(*) Voyez en outre les théories sur l’origine du sexe.
(“) Osborn (05 : I, 472) a bien exprimé la difficulté en disant : si les caractères acquis sont transmissibles, il existe quelcpie principe d’hérédité qui rend compte de cette transmissibilité et qui esta trouver; s’ils ne le sont pas, il existe un principe encore inconnu d’évolution qui permet de s’en passer et dont la découverte révolutionnera la biologie générale autant que l’a fait il y a une trentaine d’années la théorie de Darwin; c’est pour échapper à cette difficulté que Weismaxx (04 : I, 464, 482) a imaginé son importante théorie de la sé-\ leçlion des variai i o n s </erm ina les. Voir sa critique (95 : I, 101) et Ortmann (08 : IV, 438).
LES FAITS
de racquisition, mais son importance qui, selon eux, avait pour limite les caractères de l’espèce. Il y avait bien eu quelques protestations isolées, mais le grand débat a été suscité par Weismann (83 et 88) il y a seulement quelques années. Weismann a été amené à nier la transmission des caractères acquis, par des considérations théoriques. Bien que cela apportât une complication fort gênante à sa théorie, il s’est bravement inscrit en faux contre l’opinion reçue de tous et, après avoir soulevé un toile presque unanime, il a fini par convaincre bien des gens et former un parti qui tend aujourd’hui à l’emporter sur l’autre1.
Voyons donc les faits principaux tons-les. Ils sont si nombreux que citer qu’un petit nombre, parmi les
1 Parmi les partisans de la non-hérédité des caractères acquis, citons, avec Weismann (83), Pflüger (83) qui la proclama en même temps que ce dernier, Nâgeli (84), Strasburger (84), Kolliker (86), His (89), Platt-Ball (90), Israël (90), Ray Lankester, Brooks, Meynert, Van Bemmelen, etc., etc. (*). Emery (93) n’admet cette hérédité que dans des cas particuliers qui, au sens de Weismann, n’appartiennent pas vraiment à ce genre d’hérédité, par exemple dans la transmission de l’immunisation expérimentale. Avec Lama r ck, Darwin, et tous les anciens, parmi les partisans de l’hérédité, citons Hackel, Virciiow (86), Orth (87), Nussbaum (88), Eimer (88), Ornstein (89), Galton (89), Osborne (90), Wilkens (93), et surtout Spencer (93) (*+).
Les médecins se sont montrés de tout temps en grande majorité favorables à cette théorie.
Si l'on remonte à une époque plus reculée, nous trouvons Aristote {a, lib.
I, g 35) qui déclare, que « les enfants ressemblent à leurs parents non seulement dans leurs caractères congénitaux, mais dans ceux acquis plus tard. Il est arrivé
invoqués de part et d’autre et discunous devrons faire un triage et n’en plus frappants de chaque espèce.
que des cicatrices de parents se sont dessinées chez les enfants et à la place correspondante. En Calcédoine, on montrait un enfant qui portait sur le bras une marque reproduisant fidèlement, quoique d’une manière plus superficielle, une cicatrice de brûlure en forme de lettre que le père portait au bras ». Ailleurs (b, lib. VIII, cap. 6), il dit que de pareils cas sont rares, qu’on a vu aussi la cécité et la boiterie transmises) mais qu’ordinairement cette transmission n’a pas lieu et qu’on ne peut formuler aucune règle à cet égard.
Brock (88), à qui j’emprunte ces citations et les suivantes, dit que le livre VII où sont faites ces réserves a été reconnu, d’après la nature du grec, être l’œuvre d’un compilateur qui parait avoir donné ici son opinion personnelle. Kant (1785) ne croit pas à l’hérédité des caractères acquis soit par adaptation, soit autrement. Blumenbach (1795), au chapitre intitulé : Anne et mutilai iones ali ave artificia nativis animalium varietatibus ansam præbere possint ? refuse de se prononcer, mais penche vers la non-hérédité.
O Ajoutdns-y Iîoiide (95 : I, 467).
O Ajoutons : Coi>e (96 : II, 782), Rev (d°, 694), Schlater (d°, 771), Cattaneo (d°, 455), Bailey (d°, 450, 451), Tagiær (97 : III, 455), Celesia (d°, 456), Ivohlwey (d°), Harraca (98 : IV, 412), Weiss (d°, 413) etc.
TRANSMISSIBILITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS
Il est nécessaire d’abord de diviser ces faits en quatre catégories : les mutilations, les maladies, les effets de l’usage ou de la désuétude et les effets des conditions ambiantes , car ce qui est vrai pour ceux-ci peut ne pas l’être pour ceux-là et, comme on le verra, la nature des objections faites aux uns et aux autres est fort différente.
La première condition pour que l’on puisse dire qu’un caractère acquis est transmissible, c’est que ce caractère soit acquis, c’est-à-dire, suivant notre définition, soit, à l’inverse du caractère inné, introduit dans l'organisme sans avoir été présent ni dans l’ovule, ni dans le spermatozoïde; il faut ajouter même, ni dans l’ovule fécondé, car un caractère qui résulterait dans le produit d’une combinaison de rudiments contenus dans les éléments sexuels serait inné et non acquis bien qu’il se montrât pour la première fois chez les produits delà fécondation b Or, jusqu’à Weismann, la distinction entre caractère acquis et caractère inné n’avait pas été faite avec assez de soin. On considérait en bloc comme acquis tous les caractères nouveaux que les parents ou les ancêtres n’avaient pas possédés. Un chien naissait-il sans queue, un homme prenait-il les proportions d’un géant, ou devenait-il fou sans cause apparente, etc., etc., c’étaient là des caractères acquis; et si les petits de ce chien naissaient sans queue, si les enfants de cet homme devenaient grands comme lui ou fous comme lui, on voyait là une transmission de caractères acquis. Or rien n’est moins démontré et Weismann a fait remarquer avec raison que cette absence de queue, ce gigantisme, cette vésanie, pouvaient très bien être la conséquence d’altérations ou de particularités du germe. Rien d’étonnant dès lors qu’ils se transmettent puisqu’ils sont innés, c’est-à-dire hérités. Nous serons obligé de tenir compte à chaque instant de cette distinction nécessaire et il est singulier de voir qu’aujourd’hui encore nombre d'auteurs ne la comprennent pas 2.
1 II peut paraître bizarre de dire qu'un caractère est hérité, bien qu'il n’ait pas existé chez les parents. Rien n'est plus naturel cependant. Le mulâtre possède une couleur marron qui est évidemment innée, bien qu’aucun de ses parents ne l’ait eue. Dans les croisements, les caractères sexuels d’une race, transmis par le (*)
sexe qui en est dépourvu, en fournissent des exemples nombreux.
2 La plupart des auteurs ont négligé de faire cette distinction essentielle etappe 1lent acquis tous les caractères non congénitaux et d’apparition nouvelle. Ortii (87), Eimer (88), Wilkens (93), Sanson (93) sont dans ce cas (’).
(*) Cette même confusion est continuée par Lankester (95 : I, 473), Coût ag ne (95 : 1,472), Cunningham (95 : I, 174), Olivier (95: 1, 476), Joachimstale (95: 1,477), Giovanoli (95 : 1, 478), Cope (96 : 11, 752), etc., etc., ce qui ôte toute valeur à certaines observations rapportées par eux.
LES FAITS
Hérédité dos» mutilation!!».
Pour les mutilations, il n’y a pas de doute : ce sont des caractères acquis et, au premier abord, il n’y a pas de doute non plus au sujet de leur transmissibilité : elles ne sont jias héréditaires .
Tout récemment un auteur, E. Reij (94), a cru pouvoir mettre fin au débat, en conciliant les adversaires par la remarque suivante. D’après lui, si on met à part les mutilations qui ne sont pas de vrais caractères, tous les caractères dits acquis sont en réalité innés ou, si Ton veut, blastogènes et non somatogènes. Quand, dans des conditions déterminées, un jeune développe un caractère nouveau, c’est qu’il y avait en lui une tendance au développement de ce caractère, et toutes les conditions extérieures n’y auraient rien fait si cette tendance n’avait existé. Donc ce caractère était représenté dans le germe; il pouvait donc être héréditaire, sans que cela prouve la transmission de quoi que ce soit du soma au germe et offense en rien l’opinion de Weismann. En réalité, il n’y aurait pas de caractères nouveaux ; il n’y aurait que des développements de tendances du plasma germinatif. Si ces tendances sont avantageuses, elles sont protégées par la sélection et se développent. C'est ainsi que se forment les espèces (*).
Tout cela n’a pas grand fond. Quand des individus développent certains muscles par l’exercice, il n’y a rien dans leur plasma germinatif qui justifie ce développement. Si donc leurs enfants héritent de leurs muscles développés, il faudra bien que quelque chose ait passé du soma au germe. Le différend reste entier entre les deux écoles.
L. Reh se fait- il fort de démontrer qu’il n’y a de fous, d’épileptiques, que ceux qui avaient une tendance spéciale à acquérir ces maladies; et l’alcoolisme est-il aussi
le développement d’une tendance du plasma germinatif? La dipsomanie peutêtre, mais l’alcoolisme et ses conséquences héréditaires, évidemment non.
D’après Weismann, il en est de la croyance à la transmission des modifications acquises, comme de celle aux envies des femmes enceintes. Tout le monde y a cru à une certaine époque et les exemples authentiques abondaient.
Une plus saine conception des possibilités physiologiques a réduit tout cela à néant, et aujourd’hui tous les médecins instruits ont cessé d’y croire, bien qu’il reste certainement plusieurs observations dont on serait bien en peine de trouver le point faible.
De même dans le cas actuel, le plus grand nombre des exemples cités a été démontré faux ou insuffisant et il faut renoncer à la théorie, bien qu’il reste certainement quelques faits encore inexplicables reposant peut-être sur de simples coïncidences.
La plupart des prétendues preuves ne résistent pas à une critique sérieuse.
Tantôt on a pris pour acquis des caractères qui apparaissaient pour la première fois, tandis qu’ils étaient héréditaires et, à ce titre, transmissibles.
Tantôt les commémoratifs sont insuffisants et l’on a admis sans preuve l’origine accidentelle du caractère transmis. Tantôt on a confondu avec des caractères morphologiques, des maladies transmissibles par une tout autre voie que Faction du soma sur le germe. Tantôt enfin on a confondu la transmission asexuelle avec la transmission par repro-
(*) Une idée analogue à celle de Reh a été soutenue par Bennett (95 : I, 473).
TRANSMISSIBILITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS
Chacun sait qu’un amputé de la jambe ou du bras, un individu devenu borgne par accident, n’engendrent pas des enfants privés d’une jambe, d'un liras ou d’un œil. On sait aussi que les cicatrices, les fractures, luxations,
duction sexuelle, la seule qui soit ici en cause.
Il n'y a guère que les mutilations qui seraient capables de démontrer la transmissibilité d’un caractère vraiment acquis. Or on n’a aucun exemple certain de mutilation transmise, tandis que les preuves négatives de non-transmissibilité sont innombrables.
Voici quelques exemples de ces divers cas. Nous les donnons ici pour montrer de quelle manière l’interprétation des faits peut modifier du tout au tout les conclusions auxquelles ils conduisent.
Caractères, héréditaires pris à tort pour des caractères acquis. — Une femme a eu dans son enfance le lobule de l'oreille fendu par une boucle d’oreille arrachée. L’un des enfants de cette femme a, du même côté, le lobule de l’oreille fendu. Cela semble un cas bien net de mutilation transmise. Mais en y regardant de près, Weismann remarque que la déformation n’est pas nettement semblable et que tout le reste de l'oreille est d’une structure très différente ; et, il en conclut que l’enfant n’a certainement pas l'oreille de sa mère, mais l'oreille de quelque ancêtre qui pouvait posséder quelque malformation héréditaire du lobule.
Les Solidago virgaurea des Alpes et du Valais sont bien plus précoces que ceux de la plaine. C'est là un caractère acquis sous l’influence des conditions climatériques spéciales aux pays de montagnes.
Or, des exemplaires plantés par Hoffmann dans le jardin botanique de Giessen y fleurirent plusieurs semaines avant leurs congénères du pays, bien que les conditions climatériques fussent désormais semblables pour les uns et pour les autres. Mais il n’est pas démontré que ce soit là un caractère acquis au sens où on doit entendre ce mot. On peut objecter
qu'il se peut agir d’une variété précoce fixée par la sélection parce qu’elle était avantageuse; que les Solidago des Alpes n'ont pas été rendus précoces par le climat et n'ont pas transmis un caractère acquis directement; mais que, là comme partout, il s’est rencontré des individus un peu plus précoces en vertu d’une particularité individuelle héréditaire, lesquels, protégés par la sélection, ont fondé une variété nouvelle.
Le cas proposé par Fréd. Muller est encore plus spécieux. Un Abutylon à fleurs normalement pentamères produit quelques fleurs hexamères. Les descendants de ces fleurs hexamères sont hexamères dans la proportion de 30 °/0, tandis que les fleurs pentamères ne donnent que 1 % de fleurs hexamères. Fréd. Millier voit là un cas indéniable d’hérédité de caractère acquis. Mais Weismann interprète la chose tout autrement. Pour lui, c’est un caractère non acquis, mais transmis, et la preuve c’est que les fleurs pentamères qui ne le possédaient pas l’ont transmis à
I % de leurs descendants ; elles tenaient donc de leur parent une certaine tendance à l’hexamérie non réalisée en elles.
II pense que le plasma germinatif de la graine mère contenait une parcelle de plasmas ancestraux capable de produire l’hexamérie ; que ce plasma en se partageant entre les diverses fleurs de la plante s’est divisé un peu inégalement, les lots qui vont aux diverses fleurs pouvant contenir une proportion variable de cette parcelle ancestrale; en sorte que l’hexamérie s’est réalisée chez les unes et non chez les autres. Mais celles chez lesquelles l'hexamérie ne se réalise pas contiennent cependant un peu de ce plasma représentant la tendance à l’hexamérie, plasma qui, par une répartition inégale et un accroissement variable,
LES FAITS
destructions des bulbes pileux par brûlure ou corrosion, etc., etc., s’éteignent avec celui qui les porte. Mais la question n’est pas complètement jugée par ces exemples vulgaires. Il se pourrait que, dans certains cas, ou certaines sortes de mutilations, ou surtout des mutilations continuées pendant de nombreuses générations, etc., se trouvassent héréditaires.
Examinons ces divers cas.
a) Mutilations continuées pendant une longue série de générations. — Ici encore, la question semble jugée par la simple observation.
C'est la mode, dans beaucoup de pays, de couper la queue aux moutons, aux chevaux, les oreilles à certaines races de chiens, etc. ; cependant ces animaux naissent avec une queue et des oreilles normales. Depuis combien de générations le prépuce n’est-il pas enlevé aux jeunes Israélites? L’opération n’a cependant pas cessé d’être nécessaire. Le pied des Chinoises n’a encore subi aucune déformation congénitale, malgré des siècles de déformation opératoire. Il en est de même pour les autres mutilations ethniques. A ces exemples bien connus, j’en ajouterai un, plus frappant encore : l’hymen des vierges a été régulièrement détruit, depuis l’origine de l’espèce humaine, chez toutes les femmes qui ont contribué à la propager. Il ne s’est pas atrophié cependant b
pourra arriver à produire l’hexamérie chez quelques-uns des descendants de ces fleurs pentamères.
Bien des preuves en apparence irréfutables sont -justiciables d’explications de ce genre.
Cas de transmission de caractères acquis, admis en V absence de commémoratifs suffisants. — Dans la plupart des cas cités de transmission de caractères acquis, bat tention n’a été attirée sur ce caractère que lorsqu’il a apparu chez le produit, en sorte que les commémoratifs relativement à la mère manquent de précision et d’authenticité. Ainsi l’on cite une chatte qui, ayant eu la queue écrasée, produisit des petits sans queue. Mais quand il fallut préciser l’observation, on ne trouva aucun témoin oculaire de l’accident, aucune personne qui pût affirmer catégoriquement que la mère n’avait pas congénitalement une queue atrophiée. D’autre
part, personne ne connaît le père. Or il existe au Japon et à l’ile de Man une race de chats sans queue dont on a vu des exemplaires transportés engendrer des produits sans queue.
Comme exemples de transmission de germes infectieux pris pour des cas de caractères acquis, Weismann cite les cobayes épileptiques de Brown-Séquard qu’il croit infectés par un microbe spécial (Voir p. 232; et, comme exemple de confusion entre la transmission héréditaire des caractères acquis et leur continuation par voie asexuelle, il cite le cerisier de Ceylan. Nous discuterons ses arguments à l’occasion des catégories de faits auxquelles ils appartiennent (Voir p. 239, note).
1 En fait de mutilations fréquemment répétées et qui cependant ne sont pas devenues héréditaires, on cite le cas du freux. Cet oiseau naît avec des plumes autour des narines et de la base du bec; mais,
TRANSMISSIBILITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS
Tietz (89) raconte que, dansi’Eifel, les paysans croient que les chats ont, dans le bout de la queue, un ver qui les empêche de prendre les souris; aussi la leur coupe-t-on à tous sans exception. Or dans ce pays, les petits naissent souvent avec une queue atrophiée. Il est difficile de croire que l’explication proposée par Dinoeelder (87) pour des cas analogues soit vraiment suffisante. Cet auteur fait remarquer que, dans le pays où on coupe la queue aux animaux, on ne sacrifie pas ceux qui auraient cet appendice peu développé, en sorte que la particularité innée correspondante a toute facilité de se développer. Mais il en est de même à
de bonne heure, ces plumes tombent, par suite, dit-on, de son habitude de fouiller dans le sol pour y chercher sa nourriture. Or, malgré cette destruction répétée à chaque génération depuis l’origine de l’espèce, ces plumes se montrent toujours chez les jeunes. Oudemans et Haacke (93) ont montré que les plumes en question tombent après que l’oiseau a commencé à sortir du nid, même si on l’empêche de fouiller le sol, en le nourrissant dans une chambre. Cela renverse entièrement la signification de l’argument. La chute des plumes du freux pourrait alors être citée, au contraire, comme exemple de mutilation devenue héréditaire.
La circoncision des Juifs n’est qu’une mutilation ethnique comme tant d’autres.
Or aucune n’est héréditaire. Chez diverses peuplades, on ampute une phalange, on arrache quelque dent, on se perce le nez et les oreilles, sans que cela soit devenu héréditaire. Dans le Poitou et dans les Deux-Sèvres, les femmes se serrent la tête avec un ruban ou un fil de fer pour fixer leur coiffure, et ce lien trace un sillon profond. Cela n’est pas devenu héréditaire. Cependant chez les Toulousaines la forme allongée de la tète due, dit-on, à la coiffure, se montrerait aussi chez des
personnes qui n’ont pas porté la coiffure serrée du pays. Mais Sanson (93) croit que c’est là un caractère de race.
La plupart de ces mutilations ne portent que sur un des deux sexes et on pourrait voir là une cause de sa non-hérédité; mais celles que l’on fait subir aux animaux domestiques mâles et femelles ne sont pas plus héréditaires pour cela. — Weismann (89) a, pendant plusieurs générations, coupé la queue à des souris blanches sans observer la moindre diminution de cet appendice, bien que la mutilation ait porté sur les deux sexes. Mantegazza (89) a fait des expériences analogues mais moins prolongées. Bos (91), a coupé la queue à des souris blanches et à des surmulots pendant quinze générations sans rien obtenir non plus.
Rosentiial (91) n’a pas eu plus de succès (*).
Il existe au Japon et dans l’ile de Man une race de chats sans queue, mais l’origine de cette malformation n’a pu être éclaircie malgré de longues discussions.
Dôderlein (87) a observé qu’au Japon dans toutes les portées de chats sans queue, se trouvent quelques individus munis de cet appendice. Mais ils sont sans doute rejetés.
(*) Ces expériences ont été reprises par Celesia (97 : III, 456) sans résultat démonstratif. Kohlwey (ibid.) n’a obtenu qu’un résultat négatif en ce qui concerne l’hérédité de la mutilation, mais il a observé l’hérédité d’une habitude. Les pigeons auxquels il amputait le doigt postérieur, reportaient en arrière un autre doigt pour se tenir perchés: c’est cette habitude qui s’est transmise.
LES FAITS
l’état sauvage. Or on ne voit guère de loups et de chacals sans queue.
Quelques faits néanmoins sont en opposition avec ceux-là. D’après le Dr Riedel, cité par Darwin (79), l’habitude de la circoncision aurait réduit dans de fortes proportions le prépuce des Mahométans aux îles Célèbes h D’autre part, il naît assez fréquemment des chiens, des chats, des moutons, des chevaux à queue courte et comme atrophiée, tandis qu’il n’en est pas de même chez les autres races domestiques ou dans les espèces naturelles.
Bonnet (88) déclare que tous ces chiens, chats, chevaux, etc., nés sans queue de parents à queue coupée, ne prouvent pas grand’chose en faveur de l’hérédité des mutilations, car, selon lui, chez la plupart de nos animaux domestiques, la queue est un organe en voie de régression et les réductions sporadiques ne sont qu’une anticipation de ce qui arrivera chez tous, après un nombre suffisant de générations.
Dingfelder (89), au contraire, trouve singulier que cela n’arrive que chez les races soumises à une mutilation fréquente de cet appendice.
Quoi qu’il en soit de ces interprétations, il est évident que le petit nombre d’exemples de transmission pèse bien peu en face de la masse des faits de non-transmission, et nous conclurons, avec un tout petit point de doute : les mutilations qui ne sont pas héréditaires dès les premières générations ne semblent pas le devenir , meme si on les répète ci chaque génération pendant très longtemps.
(3) Mutilations non répétées. — Il semble que, si les mutilations restent réfractaires à l’hérédité malgré une longue répétition, elles ne peuvent se trouver par hasard héréditaires dès la première fois qu’on les pratique. Il n’en est pas ainsi cependant, du moins en apparence. Certaines amputations pratiquées une seule fois se sont reproduites chez un ou plusieurs descendants, pendant une ou quelques générations.
D’après R. Bonnet (89), un campagnard d’Oldenbourg ayant coupé la queue à ses chiens, obtint une chienne à queue courte. Celle-ci eut des petits parmi lesquels tous ceux de son sexe avaient la queue courte. A la troisième génération, toujours avec des pères à queue normale, sur huit
1 Cette différence entre les Israélites de tous pays et les mahométans des Célèbes sous le rapport de l’hérédité des effets de la circoncision serait bien curieuse si elle était dûment vérifiée. Mais il semble qu’elle ne l'est pas d'une manière suffisante. Le D1' Riedel a simplement con-
staté que les enfants qui, jusqu'à l’âge de 10 ans environ, vont tout nus, ont un prépuce court. Mais n’est-ce pas un caractère de race? D’autre part, les Israélites étant tous circoncis sans exception, on ne sait guère ce que deviendrait leur prépuce si on l’abandonnait à lui-même.
TRANSMISSIBILITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS
petits, six étaient à queue courte et, parmi eux, quelques mâles. La queue courte ne comptait que neuf à treize vertèbres au lieu de dix-neuf à vingtdeux, et la dernière était ankylosée et déformée. Eimer (88) raconte que la mère de son assistant, le Dr Vosseler, eut à dix-huit ans l’annulaire de la main droite pris dans une porte, la phalangette fut luxée sur le bord radial et s’ankylosa dans cette position. Le Dr Yosseler, qui naquit deux ans après, et l’un de ses frères cadets eurent une malformation congénitale semblable et au même doigt; elle était dans leur enfance plus accentuée qu’à l’âge adulte. Massin (81) extirpe la rate à un couple de lapins; les produits de ce couple ont une rate plus petite que normalement, et cela persiste aux générations suivantes, sans que la rate reprenne son volume habituel L
] Scoutteten (57) cite le cas d’un maçon bien conformé qui, mutilé dansune chute, eut un fils n’ayant qu’un doigt à chaque main et deux doigts en pince de homard aux pieds. Ce fils eut cinq enfants dont quatre difformes et un normal qui eut à son tour un enfant normal. Un des quatre difformes, une fille, mariée à un homme bien conformé, eut quatre enfants dont un seul normal et trois porteurs d’hémitéries semblables à celle de leur mère. Ceshémitéries étaient : chez la mère, un seul doigt à la main droite, deux soudés à la main gauche, et, aux pieds, deux orteils seulement; chez l’un des enfants, deux doigts aux mains et deux orteils aux pieds; chez le second, deux doigts à la main droite, trois à la gauche, deux orteils aux pieds; chez le troisième, un seul doigt à la main gauche, deux à la droite et deux orteils à chaque pied. Blumenbach, cité par Darwin (80), rapporte le cas d'un homme dont le doigt, presque coupé, s’était consolidé dans une position tordue, et dont les fils naquirent avec le même doigt de la même main dans le même état. Le Dr Meissen de Falkenberg, cité par Eimer (88), porte sur la tempe droite une marque blanche produite à l’âge de 7 ou 8 ans par une pustule de varicelle. Il avait presque oublié son existence lorsqu’elle lui fut rappelée par une marque absolument identique et congénitale chez
THÉORIES DE D’HÉRÉDITÉ
son fils. — Le professeur Rolleston a raconté à Darwin deux cas observés par luimême. Deux hommes avaient reçu une profonde blessure l’un au genou, l'autre à la joue. Les enfants de l’un et de l’autre portaient au point correspondant une cicatrice analogue à celle du père. De Candolle (85) a rapporté le fait suivant: une jeune fille de 21 ans reçut en 1797, une blessure au-dessus de l'oreille gauche et, en ce point, le cuir chevelu resta dénudé. Mariée en 1799, elle eut, en 1800, un fils qui avait une place glabre au point correspondant. Ce fils eut, en 1836, un fils qui n’eut point cette marque, mais le fils de ce dernier, né en 1866, montre une place dénudée au même point que son grand-père et son aïeule. Cette marque est encore très visible chez le jeune homme, âgé de 18 ans, lorsque en 1884 de Candolle l’observe, mais elle est en voie de disparition. G. Dingfelder (87) rapporte le fait que voici. Une chienne à longue queue, qui n’avait pas encore porté, s’accouple avec trois chiens dont deux à queue coupée et un à queue entière. Elle fait sept petits dont trois à queue entière et ressemblant à leur mère et quatre à queue courte ressemblant aux deux pères à queue coupée. De ces quatre petits, l’un même est tout à fait dépourvu de queue. Tous ces petits sont jetés à l’eau. Environ six
LES FAITS
Ces quelques faits choisis au milieu de beaucoup d'autres semblent très significatifs. Ils sont cependant passibles d’une objection grave. Comme ils ne se présentent que très exceptionnellement, épars dans la masse des
mois après, la même chienne est couverte par les trois mêmes chiens et fait neuf petits dont quatre à queue entière et cinq à queue courte. L’un de ces derniers avait aussi la queue entièrement atrophiée. Tous ces petits sont encore jetés à l'eau. L’un d’eux, une femelle, fut recueilli par un habitant du village et élevé. Cette chienne eut, à sa première portée, cinq petits dont trois à queue courte, et elle continua, ainsi que sa mère , à faire régulièrement deux sortes de petits, mais ceux à queue courte étaient toujours en majorité.
Plusieurs cas ont été cités de coupures de l’oreille qui se seraient montrées héréditaires. Mais à tous on a pu reprocher quelque défaut portant sur la non-identité des déformations. Schmidt (88), Ornstein (89), Swiecicki (90) en ont cité plusieurs; mais His (89-90), Israël (90) leur ont fait les objections que nous venons d’indiquer et les considèrent comme de simplès coïncidences. Veismann (89) s’est livré à une étude détaillée de quelques cas et a montré, avec dessins à l’appui, la non-identité des déformations chez le parent et chez l’enfant. Cela n’est peutêtre pas suffisant, car on a des exemples formels de particularités transmises sous une forme un peu différente. Signalons seulement le cas de cette mèche blanche dont nous parlerons à la page 243.
Dans ses premiers Essais, le même auteur (92t) croit, trouver dans l’atavisme une explication de certaines de ces hémitéries transmises. Cette oreille fendue transmise par la mère à son fils, cette absence de queue chez certains chats, représentent non la particularité acquise du parent, mais une particularité héréditaire de quelque ancêtre plus éloigné. Mais chez cet ancêtre, la particularité en question devait être aussi héritée, car si elle eût
été acquise, elle n’eût pas été transmissible et nous conduisons ainsi Weismann jusqu’à un ancêtre où ce caractère était normal. Or nous lui demandons de nous montrer les ancêtres sans queue du chat, les ancêtres à oreille fendue de l’homme, de nous montrer aussi nos ancêtres polydactyles, nos ancêtres à main transformée en pince de homard par la soudure des derniers doigts.
Je connais une dame dont les deux petits doigts des mains ont, de naissance, la phalangine ankylosée sur la phalange à angle droit. Plusieurs personnes de sa famille ont la même malformation. Chez un de ses fils à doigts normaux jusqu’ici, elle est en train de se produire à l’âge de vingt-quatre ans. Je demanderai à Weismann le nom de l’ancêtre à cinquième doigt normalement ankylosé à angle droit qui a cédé cette malformation. S’il me le montre, j’emploierai contre lui le raisonnement qu’il applique à l’enfant à oreille fendue, lorsqu’il dit qu'il ne pourrait tenir cette malformation de sa mère que s’il avait hérité de l’oreille de sa mère : je lui dirai que ce chat à queue atrophiée, cet infirme polydactyle ou syndactyle, devraient avoir non seulement la brièveté de queue, la syndactylie ou la polydactylie de cet ancêtre, mais sa queue elle-même ou sa main avec la nature de peau et de poils qui les recouvrent. Or il n’en est rien, cette queue est recouverte de poils de chat et cette main a une peau humaine avec tous leurs caractères histologiques si précis. Cet argument a même bien plus de valeur ici que dans le cas où l’emploie Weismann. Car un parent peut transmettre un lobule d’oreille avec la fente qu’il porte sans transmettre l’oreille entière. Weismann donne ici une réalité inacceptable aux catégories que
TRANSMISSIBILITE DES CARACTERES ACQUIS
faits contradictoires, on les considère comme de simples coïncidences.
Cela est possible, en effet, lorsque la mutilation accidentelle reparaît chez un seul enfant, mais quand elle se montre chez plusieurs et pendant plusieurs générations, on ne peut invoquer la coïncidence. A cela Kolmann (87), Richter ( 87), Platt-Ball (90) répondent que Ton voit de temps en temps une malformation spontanée apparaître dans une famille et persister pendant quelques générations puis disparaître. La coïncidence consiste en ce que la mutilation accidentelle ou opératoire a porté sur le parent qui a immédiatement précédé cette apparition spontanée ; elle est donc unique, quel que soit le nombre de personnes ou de générations atteintes. Cette interprétation peut n’être que spécieuse, mais il est impossible de démontrer qu elle est fausse.
Nous conclurons donc ici, comme pour le cas précédent, par la négative avec un tout petit point de doute : il ri est pas prouvé que des mutilations isolées soient , meme exceptionnellement, héréditaires, car les cas où elles semblent l'être peuvent s’expliquer parla coïncidence.
c) Mutilations accompagnées d altérations morbides. — En faisant l’analyse des cas où des mutilations se sont montrées héréditaires, on constate que, dans un bon nombre d’entre eux, elles ont été suivies d’altérations morbides telles que gangrènes, suppurations et surtout de retentissements sur le système nerveux.
Albreciit Thaer (12) en a publié un cas remarquable souvent cité. Une
jeune vache de trois ans eut la corne
nous avons créées. Le lobule est. une partie à part aussi bien que l’oreille entière. Si l'oreille de l’enfant avait été pareille à celle de la mère il aurait pu tout aussi bien, si son raisonnement étaitjuste, dire, si la tête ne ressemblait pas, que l’enfant n’avait pas l'oreille de sa mère puisqu’il avait la tête d’un autre ancêtre. Ces termes, tête, oreille, doigt, ongle, main, ne sont nullement des parties indivisibles au point de vue de l’hérédité. C’est chaque cellule même qui a son ontogénie à elle et peut reproduire ceci ou cela par ses modifications. Il n’en est plus de même dans le cas objecté. Un ancêtre ne peut transmettre une brièveté de queue, une soudure ou une multiplicité
fauche détruite par une inflammation
de doigts sans transmettre tout au moins une partie de sa queue ou de ses doigts, et on devrait, au moins au point précis ou réside la malformation, trouver le tissu de cet ancêtre. Or cela n’a pas lieu.
L’objection que je fais ici est capitale contre les partisans de la théromorphie atavique, mais elle n’atteint pas dans ses œuvres vives la théorie de Weismann. Cet auteur n’a qu’à répondre que ces malformations ont pour origine une altération accidentelle du plasma germinatif chez un individu. Le caractère étant d’emblée plasmatique se trouve immédiatement héréditaire.
LES FAITS
suppurative. Elle engendra à la suite de cela trois veaux qui avaient, en place de corne, et du même côté que la mère, de petites masses dures rattachées au front par une peau molle. Hoffmann (87) en rapporte un autre communiqué à lui par le D' Kratz de Lich : un verrat avait eu la queue, non coupée, mais lentement rongée par des rats; il engendra après cet accident des petits sans queue1. De tels exemples sont assez nombreux, mais ils sont passibles des mêmes objections que ceux de la catégorie précédente. Aussi, sans nous arrêter à eux, passons à ceux de Brown-Sequard (82) contre lesquels aucune objection n’a pu prévaloir.
Ce physiologiste, au cours de ses expériences sur Y épilepsie spinale des cobayes, dont nous allons parler dans un instant, a constaté les faits suivants. Après la section du nerf sciatique, la patte postérieure étant devenue insensible, ces animaux détruisirent leurs orteils en les rongeant : leurs petits naquirent dépourvus de phalanges ou d'orteils à la patte postérieure. A la suite de la section du corps restiforme, la cornée devient opaque, puis l’œil se rapetisse et peu à peu s’atrophie, sans inflammation; chez les descendants se montrent des altérations également non inflammatoires, tantôt identiques (opacité cornéenne, résorption de l’œil), tantôt analogues (altérations des humeurs et du cristallin), mais toujours purement nutritives et sans ophtalmie. Après la section partielle du bulbe rachidien, il observe une exophtalmie chez les parents, et une exophtalmie identique chez les descendants. Enfin, des altérations diverses des paupières consécutives à la lésion du corps restiforme ou du sympathique cervical ont été transmises identiques aux descendants. Ces altérations se sont étendues à un nombre considérable d’individus et à cinq
* Voici d’autres cas de ce genre.
Un soldat, cité par Darwin, avait perdu l’œil gauche à la suite d’une ophtalmie purulente. Quinze ans après cet accident, il eut deux fils qui étaient l’un et l’autre microphtalmes et du côté gauche seulement.
Luc as (50) rapporte qu'une femme déjà mère de plusieurs enfants normaux, fut affectée d’un panaris grave qui laissa son doigt difforme. Deux enfants qu’elle eut plus tard eurent, au même doigt, la même difformité. — Les exostoses des j ambes causées chez le cheval par l’excès de travail seraient héréditaires. — Les tumeurs déterminées par la piqûre de certains insectes, les galles, ne sont pas
héréditaires comme on sait. Cependant Lundstrôm, à ce que rapporte Giard (Rev. scien., 6 décembre 1893), aurait montré que les déformations nommées trichâmes ou acarodomaties, produites sur les feuilles des tilleuls et de plusieurs autres arbres ou arbustes par la piqûre des acariens, seraient héréditaires et se produiraient alors même qu’on soustrait ces plantes aux atteintes de ces parasites. Il en serait de même, d’après Treub et d’autres botanistes, pour les transformations appelées myrmêcocécidies que les fourmis déterminent sur quelques plantes tropicales.
TRANSMISSIBILITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS
ou six générations ; clans de nombreuses expériences elles n’ont jamais manqué de se produire; or jamais on ne les a vues se montrer spontanément 1 (*). Ces conditions ne laissent aucune place à l’hypothèse de coïncidence, pas même avec l’interprétation de Platt-Ball (90) (Voir p. 227). Ce dernier, adversaire systématique de l’hérédité des caractères acquis, objecte que ce sont là des faits isolés, très particuliers qui demandent une explication spéciale et ne prouvent rien pour l’hérédité des autres caractères. Nous lui accordons volontiers tout cela. Il ne s’agit pas ici d’explication, maiscle faits et le fait est celui-ci : des caractères anatomiques ayant la forme de mutilations , peuvent être héréditaires lorsqu’ils s’accompa qnent de troubles ou de lésions du système nerveux.
1). Hérédité des maladies acquises.
Nous avons vu comment les maladies constitutionnelles peuvent être héréditaires. En dehors du microbe, les dispositions anatomiques ou les caractères chimiques (innés les uns et les autres) créant la prédisposition sont transmissibles. En est-il de même des maladies acquises?
La difficulté est ici de distinguer les maladies vraiment acquises de celles qui ne le sont qu’en apparence. Comment savoir, lorsqu’une affection se développe, si elle est le résultat de l’évolution lente et tardive d’une tendance contenue dans le germe avec la seule aide de ces conditions adjuvantes banales que chacun trouve partout, ou si elle est créée de toutes pièces par des conditions ambiantes déterminées? Cette indécision ôte presque toute valeur aux trois quarts des observations souvent présentés comme concluantes.
En voici un exemple.
Sciiiess (89) montre, par la statistique, que la myopie est héréditaire. Or elle est incontestablement engendrée par la lecture assidue, car
1 Brown-Sequard a remarqué aussi que l’atrophie musculaire consécutive à la section du sciatique se retrouvait chez un certain nombre des petits, bien que ceuxci aient, comme de juste, leur sciatique intact. C'est donc comme une lésion ac-
(*) IIii.i, (06 : II, 154) a refait res expériences tiens ocnlaires et il suppose que Brown-Sequa unes accidentelles survenant dès après la nais
quise devenue héréditaire. — Dupuy (90) a constaté que les lésions produites par l’avulsion du ganglion cervical et l'exophtalmos consécutif à la piqûre du corps restiforme se transmettaient aux petits.
sans succès en ce qui concerne les altéraiD a pu être induit en erreur par des ophtal- >sance.
LFS FAITS.
elle se développe aisément chez les fils de paysans adonnés à l’étude. Mais, pour faire une statistique utile, il faudrait comparer les fils d’emmétropes et de gens atteints de myopie manifestement acquise, ces fils étant élevés dans des conditions identiques. Or c’est ce que l'on n’a pas fait 1 (*).
Il en reste cependant quelques-unes qui échappent à cette difficulté.
D’après le Dr Garrod, 50 % des cas de goutte observés dans les hôpitaux sont héréditaires et fréquemment les enfants des goutteux nés avant le début de la maladie chez le père sont indemnes, tandis que ceux nés pendant son règne sont atteints. Cela suffit à démontrer que l'affection était somatique et non germinale et qu’elle a pourtant été transmise.
Sanson (93) rapporte que M. Yvart forma, pour le compte de l’administration de l’Agriculture, un troupeau de montons, avec des éléments empruntés à celui de M. Graux, deMauchamp. Le nouveau troupeau fut placé à Lahayevaux, dans les Vosges. Là, sous l’influence de l’humidité du sol, il contracta une arthropathie. Il fut alors transféré à Gevrolles, dans la Côte-d’Or, sur un sol sec. Mais la maladie était devenue héréditaire, elle persista, et les agneaux nouveau-nés la contractaient comme ceux nés à Lahayevaux. On réforma les béliers et on les remplaça par d’autres empruntés au même troupeau de Mauchamp qui avait fourni les premiers. Au bout de peu de temps, la maladie disparut et, quand on eut pu réformer les
Les opinions sont très variées sur la question de l'hérédité des maladies acquises.
Burdach (35), J. Müller (44), Donders (51-53) y croient. Allen Thompson (313-39) fait des réserves. Adams, Petit, GiNTRAcet la plupart des médecins croient à l'hérédité des dispositions aux maladies. Weismann (90i), Weigert (87), Van Bemmelen (90) la nient. Ziegler (86) est d’avis qu’aucun exemple ne saurait la démontrer, car on ne peut jamais dire que le premier cas n’ait, pas été spontané. Nous verrons par l'exemple du troupeau de Gevrolles que cela n'est pas exact. Les ouvrages d’EsQUiROL, Lucas (47 et 50), Déjerine (86) contiennent de longues séries d’exemples que je ne veux pas reproduire, la distinction entre ce qui est inné et ce qui
est acquis n'étant le plus souvent point faite.
Esquirol (38) a noté l'hérédité de la folie 163 fois sur 372 cas. Cela prouve à merveille l’hérédité de la folie, mais si. dans chaque famille de fous, le premier fou est devenu tel par suite d’une altération, d’un dérangement dans la constitution physico-chimique de l'œuf ou du spermatozoïde dont il provient, cela ne prouve en rien que la folie acquise est héréditaire, car la folie ainsi produite est innée bien qu’elle n’ait pas été héritée cette première fois.
Pour la myopie, bien qu’elle soit évidemment engendrée par un surmenage de l’œil, nous verrons en parlant de la panmixie que la question peut être portée sur le même terrain que la folie.
(’) Gutzmann (1)8 : IV, 113) trouve par la statistique que la surdi-mutité acquise serait héréditaire.
TRANSMISSIBILITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS
mères malades, elle ne reparut plus. Ce cas est très significatif1. Le troupeau de Mauchamp et le troupeau guéri de Gevrolles ne souffraient pas de cette maladie, donc il n’y avait pas dans la race de Mauchamp une prédisposition marquée à la contracter. Les éléments du troupeau de Lahayevaux furent pris sans choix dans le troupeau de Mauchamp, on ne peut donc pas dire qu’il s’agit là d’une prédisposition exceptionnelle se rencontrant par hasard dans quelques individus. On dira si l'on veut que les moutons de Mauchamp avaient une prédisposition générale à contracter cette maladie dans un climat humide. Soit, mais cette prédisposition n’était pas assez accentuée pour la faire éclore en climat sec comme celui de Gevrolles. Or, après le séjour à Lahayevaux elle était devenue assez forte pour cela,, puisque les agneaux nés à Gevrolles la contractaient presque tous. Si l’on avance que cette maladie était microbique, il n’en restera pas moins que la prédisposition héréditaire à subir la contagion avait été accrue dans la race par le séjour dans les Vosges, puisque les agneaux nés à Gevrolles de parents ayant séjourné à Lahayevaux étaient contaminés, tandis que ceux nés de parents venus directement de Mauchamp, et qui vivaient en promiscuité complète avec les autres, échappaient à la contagion. Si de tels exemples sont rares, c'est que les conditions nécessaires pour les rendre tout à fait probants ne se rencontrent que rarement réunies.
Mais il est un exemple encore plus probant, c’est celui de l’épilepsie expérimentale des cochons d’Inde de Brown- Sequard (68 à 72 et 82).
Ce physiologiste rend des cochons d’Inde épileptiques en pratiquant sur eux certaines lésions nerveuses déterminées, en particulier par l’hémisection transversale de la moelle ou la section du nerf sciatique. L’affection qui se développe quelques semaines après l’opé ration n’est peut-être pas une épilepsie franche; elle tient un peu du vertige auriculaire de Flourens, mais elle n’est point vague ni banale, elle est ca-
1 Sanson cite ce cas si intéressant comme preuve de l’influence de la consanguinité. Mais il est facile de voir que l’intérêt de cette observation n’est pas
là. Sanson ne l’a pas remarqué faute d’avoir distingué avec assez de soin les caractères acquis des caractères innés.
LES FAITS
ractérisée par un syndrome bien déterminé et en particulier par la présence d’une zone épileptogène nettement limitée, située en arrière de l’œil du côté de la lésion (fig. 20). Le moindre attouchement de cette zone provoque l’attaque; et ce n’est pas la douleur qui la fait naître, car la zone est anesthésique, tandis que d’autres régions très hyperesthésiées, dont l'attouchement arrache des cris à l’animal, n’ont aucune influence épileptogène. Les petits des cobayes ainsi rendus épileptiques sont devenus épileptiques comme leurs parents. Or, comme l’épilepsie spontanée n’a pas été observée sur le cobaye et que l’expérience de Brown-Sequard peut être reproduite presque à volonté sur n’importe quel individu, il n’y a place pour aucune explication par simple coïncidence. Weismann (89) objecte à cela que l’épilepsie ainsi produite peut être une maladie microbique inoculée aux parents par l’opération et transmise avec le germe, objection sans valeur et qu’il n’eut pas faite s’il avait suffisamment médité le sujet h Brown-Sequard (92) lui fait remarquer, en effet, que la maladie est provoquée chez le parent presque sûrement par certaines sections nerveuses déterminées et jamais par les autres. L’hémisection transversale de la moelle dorsale la produit presque toujours; l’hémisection de la moelle cervicale rarement, celle de la moelle lombaire ou celle des cordons antérieurs seuls jamais; la section du sciatique presque toujours, celle du brachial jamais. Enfin, l’épilepsie peut être produite par simple écrasement du sciatique sans plaie à la peau et par conséquent sans inoculation2.
d’après Weismann, le cas serait le même que pour la syphilis, bien que ni dans l’une ni dans l’autre de ces maladies on ne connaisse l’agent infectieux. Une confirmation indirecte de cette hypothèse résiderait dans le fait que l’épilepsie ne se montre chez l’animal opéré qu’ après une incubation et dans celui que la maladie se transmet plus facilement par la mère que par le père, sans doute parce que l’œuf, en raison de son volume, donne plus facilement asile aux microbes.
2 D’autre part, Galton (75) a avancé que l’épilepsie des petits pouvait provenir de l’imitation. Pour affirmer cela, il faudrait avoir observé que des petits des parents non opérés, élevés avec les
petits des opérés, ont pu devenir épileptiques comme eux. Une telle objection ne peut provenir que d’un esprit prévenu, que les résultats de l’expérience gênent dans ses théories. Qu’un homme puisse être rendu épileptique par la vue des convulsions de cette maladie, la chose peut être possible, grâce à une imagination fortement excitable, s’il a une prédisposition marquée. Mais pour un cobaye qui ne comprend pas ce qu’il voit et ne saurait en être affecté, personne n’admettra qu’il en soit ainsi, d’autant plus qu’il ne s’agit pas là de convulsions banales, mais d’une maladie déterminée à symptômes précis.
TRANSMISSIBILITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS
Nous admettrons donc comme formellement prouvé que : certaines maladies générales, acgaises, surtout parmi celles qui touchent au système nerveux , sont sûrement héréditaires par démonstration expérimentale ; et, pour beaucoup d'autres, pour lesquelles la démonstration expérimentale est impossible , on a autant de droit de croire ci leur hérédité que de la nier .
c. Hérédité des elï'ets de l’usage et de la désuétude.
C’est un fait admis de tout le monde que, chez l’individu, tout organe appelé à fonctionner plus énergiquement devient plus gros et plus fort, et que tout organe qui cesse d’être employé subit une certaine atrophie. Tout le monde admet également que la chose est vraie aussi pour les races et les espèces, les Transformistes et non-Transformistes différant d’avis seulement quant à l’étendue des variations que cela peut entraîner. Tout se passe donc comme si ces variations étaient héréditaires. Mais les uns assurent qu’elles le sont réellement, et les autres ne voient là qu’une illusion. Ces variations, disent les derniers, ne sont pas transmissibles; mais, comme elles sont avantageuses, soit en développant l’organe proportionnellement à un travail plus fort, soit en le supprimant quand, devenu inutile, il absorbe comme un parasite de la nourriture sans rendre de services, la sélection a prise sur elles et les développe dans la race, en supprimant les individus qui ne les possèdent pas et soutenant ceux qui les possèdent au plus haut degré. Celles que la sélection naturelle n’atteint pas peuvent être influencées parla sélection sexuelle ou par la panmixie. Le débat change donc de terrain, ou plutôt la question fait place à une autre : la sélection peut-elle, sans l’hérédité des acquisitions, expliquer l’accroissement des organes utiles et l’atrophie des superflus?
Oui, disent les Néo-Darwiniens avec Weismann (passim et surtou 1 93) à leur tête ; non, disent! es Lamarchiens à lasuite de Spencer (passim etsurtout 93) 1 .
1 Weismann (93) et Spencer (93) se sont proposé l’un à l’autre des cas difficiles à expliquer dans la théorie du contradicteur.
En voici quelques-uns.
La rétraction du petitorteil, dit Spencer, est une particularité acquise due à l’usage de la chaussure. Or (die est devenue héréditaire, car le D1' Buciimann l’a vue se produire au bout, de quelques mois chez ses
enfants qu'il laissait nu-pieds. A quoi Weismann répond que cette rétraction est, en effet, héréditaire, mais qu’elle n’est pas acquise et due à la chaussure, car Pfitzner a montré que, chez les nègres qui n’ont jamais porté de chaussures, elle se présente également. Mais Spencer ne se tient pas pour battu, et prétend que, si elle n'est pas due à la chaussure, elle est
Nous examinerons les arguments des lins et des autres à propos des théories de la sélection h
due à la marche bipède et n’en est pas moins acquise. La marche bipède entraîne le développement de la partie interne du pied et l’atrophie du support externe pour rapprocher les points principaux de sustentation et éviter dans la marche l’allure particulière aux animaux qui ont leurs supports très écartés comme les canards (*).
Spencer affirme que la langue n’a pas besoin, même pour la parole, des innombrables papilles tactiles qui lui permettent de discerner deux points presque en contact. La sélection n’a donc pu développer cette sensibilité tactile et Spencer y voit un effet de l’usage. Partout, dit-il, où les attouchements sont fréquents et délicats, les papilles se multiplient; c’est pour cela qu’elles sont plus nombreuses à la face ventrale du corps et des membres qu’à leur face dorsale. La sélection ne saurait expliquer cela, car la face dorsale a, plus encore que la ventrale, besoin d’être avertie des contacts dangereux que les yeux ne peuvent apercevoir. L’exemple des aveugles et des ouvriers imprimeurs montre aussi que l’exercice du toucher multiplie les papilles.
Weismann cherche à se défendre en disant que la sensibilité tactile de la langue a pu être assez utile chez certains ancêtres de l'homme pour que la sélection les développât au point où elles sont arrivées. Mais cela n’est guère soutenable.
1 La prédominance du bras droit sur le gauche est souvent donnée comme un exemple d’hérédité d’un effet de l’usage. On y peut ] oindre l’accroissement progressif de la capacité crânienne qui, d’après les mesures de Broca, est passée du xn® au xixe siècle, de 1409omc à 1442cmc. Mais, ici comme dans tant d’autres cas que nous
aurons à examiner plus tard, il est difficile d’assurer que ce ne soit pas là un effet de variations accidentelles, accumulées par la sélection.
On cite souvent, comme preuve de l’hérédité d’habitudes acquises, les chiens qui tournent sur eux-mêmes avant de se coucher pour arrondir une sorte de gîte dans l’herbe absente. Si c'est là la cause de leur action, cela prouve indubitablement l’hérédité de l’instinct que nous avons admise plus haut, mais non celle d’une habitude acquise, car cela peut avoir été développé dans la race, comme caractère plasmogène, par la sélection. Il en est de même pour l’habitude qu’ont les mêmes animaux de chercher à couvrir leurs excréments en lançant sur eux de la terre avec leurs pattes postérieures, même lorsqu’ils sont sur le pavé. Il en est de même encore de l’habitude de tomber en arrêt. Knight prit des précautions pour que de jeunes chiens menés, pour la première fois à la chasse, ne pussent en rien être dirigés par leurs aînés. Cependant, dès le premier jour, l’un d’eux arrêta une perdrix. Ici, c’est la sélection méthodique qui est intervenue. — Plus solide serait la preuve tirée de l’aboiement. On sait que le chien sauvage hurle et n’aboie pas.
L’aboiement s’est développé chez le chien, au contact de l’homme, par une tentative de langage qui s’est arrêtée où son larynx et son cerveau l’y ont obligée. Pour que la preuve fût convaincante, il faudrait élever un jeune Chien dans une île où jamais il n’entendrait aboyer. L’expérience serait extrêmement intéressante.
Il ne faut pas se méprendre sur la portée de toutes ces objections. Elles prouvent qu’on n’est pas certain que ces effets de l’usage soient héréditaires, mais nulle-
O Un fait important, s'il est incontestablement démontré, est celui avancé par Cattaneo (96 : II, 455) que les callosités des genoux des chameaux, sont héréditaires et qu’elles manquent chez les individus sauvages.
TRANSMISSIBILITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS
Les effets de l'usage et de la désuétude portent d’ailleurs sur tous les caractères : organes, fonctions physiologiques, aptitudes psychologiques, instincts, etc. Parmi ces derniers, il en est quelques-uns qui ne sont pas
ment qu’ils ne le soient pas, car s’ils l’étaient vraiment, on pourrait leur opposer les mêmes arguments.
L’exemple suivant, cité par Lucas (50), montre combien est grande l’influence de l’imitation dans l’instinct. Le métis mâle du chardonneret mâle et du serin femelle chante comme le serin ou comme le chardonneret, selon qu’il entend d’abord Lun ou l’autre. On sait que les mâles seuls chantent parmi ces oiseaux.
Pour trancher la question de l’hérédité des instincts acquis, G alton (89) propose de continuer sur plusieurs générations l’expérience célèbre du brochet qui cesse de sauter sur les goujons après s’être plusieurs fois heurté contre une plaque de verre qui le sépare d’eux.
1 Le développement dans l’humanité des aptitudes psychologiques, du moins de celles qui constituent des qualités de luxe, est une des difficultés les plus graves pour les négateurs de l’hérédité des caractères acquis. On ne voit pas au premier abord pourquoi il en est ainsi, mais les Néo-Darwiniens l’ont bien compris, aussi ont-ils fait les plus grands efforts pour se tirer de ce mauvais pas. Weismann (89) en particulier l'a tenté et a produit à cette occasion un de ces petits chefsd'œuvre de dialectique où il excelle.
Entre toutes ces qualités de luxe, il choisit le don musical comme étant un de ceux où il est le plus évident cpie les sélections naturelle et sexuelle n’ont pu intervenir pour le développer. L'aptitude musicale n’entraîne, en effet, aucun avantage au point de vue de la conservation de la vie, ni même pour la possession d’une compagne. Même de nos jours, les gens non doués trouvent dans les autres professions des moyens de vivre et arrivent à se marier, même avec des femmes musiciennes et en tout cas
avec celles qui n’ont point souci de la musique. Comment donc le sens musical si faible et si grossier chez les sauvages, si puissant et si raffiné chez nous, a-t-il pu arriver à ce degré, si les mieux doués n’ont pu transmettre à leurs descendants tout ou partie de leurs aptitudes musicales? Weismann répond que le don musical ne s’est pas développé; qu’il existe au même degré chez les sauvages que chez nous, et que la seule différence réside dans le perfectionnement graduel de l’art. Un Mozart, né chez les sauvages, ne pourrait manifester son don exceptionnel que par quelque perfectionnement modeste dans la musique de sa tribu. Rien donc ne prouve qu'il n'y ait pas chez les sauvages des individus aussi bien doués que Mozart. La preuve en est que des fils de sauvages élevés parmi nous sont devenus excellents musiciens, et si un vrai Mozart ne s’est pas encore rencontré dans ces conditions, c’est que les Mozart sont une exception rare même parmi nous. Si nous sommes si supérieurs aux sauvages, quoique nos aptitudes ne soient pas supérieures, c’est que notre point de départ est plus élevé. Un musicien, chez nous, commence par apprendre la mélodie et l’harmonie jusqu'au point où les ont poussées nos devanciers, et part de là pour imaginer de nouvelles combinaisons.
Mais comment le sens musical qui manque aux animaux a-t-il pu se développer une première fois dans l’humanité? Weismann répond que l’organe auditif s’est développé par la sélection naturelle en raison des autres services qu’il rend, et que le sens musical s’est développé accessoirement et sans avoir été recherché pour lui-même; de même que le pianiste a besoin de toutes les qualités de la main pour produire ses effets, et cependant ces
LES FAITS
devenus héréditaires malgré un nombre immense de générations. Platt- Ball (90) fait remarquer que le chant des oiseaux n’est pas devenu héréditaire, caries oiseaux ne chantent pas s’ils n'entendent pas chanter leurs parents, et prennent facilement le chant d’autres espèces s’ils n’entendent qu’elles au lieu de la leur (Voir la note de la page 23i vers la fin.) Il fait remarquer aussi que l’idée d’objectiver les sensations visuelles n’est pas devenue héréditaire, malgré un nombre infini de générations, car les aveugles-nés opérés cherchent à saisir dans leur œil les objets peints sur leur rétine au moment où la vue leur est rendue.
Mais à ces exemples, W. Roux (81) en oppose d’autres qui plaident la thèse opposée. Un enfant européen, élevé depuis sa naissance chez les Namaquois, arrive beaucoup plus difficilement que les enfants indigènes à parler la langue du pays. Le jeune Namaquois n’est cependant pas plus intelligent, mais les associations d’actes multiples d’où résultent les mots de sa langue lui sont plus faciles parce que les voies suivies par l’influx nerveux qui commande ces associations ont été développées par un long usage chez ses ancêtres. Au bout de quelques jours, un enfant sait faire les mouvements associés des yeux d’où résulte la fusion des images par les points homologues; il ne savait cependant les faire à sa naissance. Ce n’est donc point un acte organique, c’est une opération apprise et, pour êlre apprise en si peu de temps, il faut qu’elle soit facilitée par la transmission héréditaire de l’aptitude.
Il faut remarquer, en outre, que la position est bien plus difficile pour les partisans de l’hérédité que pour les adversaires, sans que pour cela leur thèse soit peut-être plus mauvaise, car, si un caractère dû à l’usage ou à la désuétude se montre héréditaire, ceux-ci peuvent invoquer la sélection ou la panmixie; s’il se montre non-héréditaire, ceux-là, au contraire, n’ont qu’à s’incliner. Aussi le débat reste-t-il pendant jusqu’à ce que la question théorique préjudicielle relative à la sélection soit tranchée, et, pour rester sur le terrain des faits, nous conclurons : il ri est pas
qualités n’ont pas été développées pour le besoin de jouer du piano.
En outre, tout ce qui peut concourir au développement du sens musical est plus parfait chez l’homme que chez les animaux. Non seulement ses fi bres de Corti sont plus nombreuses et lui permettent d’entendre des sons plus variés, mais l’organe auditif cérébral est plus parfait,
et tout le reste du cerveau est des plus développé aussi ; c’est-à-dire que les diverses facultés de l’âme, imagination, mémoire, sensibilité, etc., sont plus vives, et ce sont elles qui donnent un sens à l’expression musicale et permettent de comprendre et de produire des combinaisons plus complexes et plus variées.
TRANSMISSIBILITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS
expérimentalement prouvé que les effets de V usage et de la désuétude soient héréditaires ; il n est pas prouvé non plus quils ne le soient jamais.
«I. Héréilité des caractères acquis sous l’influence fies conditions de vie.
La variation sous l’influence des conditions de vie et l’hérédité des modifications qu elle produit sont, comme on sait, le fondement de la théorie de Lamarck. Sans lui accorder autant d'importance dans la formation des espèces, Darwin l’admet.
Les non-Transformistes, au contraire, la repoussent énergiquement, ou du moins la limitent aux variations insignifiantes que l’espèce peut subir sans altérer sa fixité fondamentale. Ici, comme dans les cas précédents, les Néo-Darwiniens sont avec eux.
Nageli (84) a institué une expérience monumentale pour démontrer que les acquisitions adaptives ne sont pas héréditaires. On sait que les plantes alpines se distinguent par des caractères anatomiques et physiologiques très nets des individus de même espèce et de même variété vivant dans la plaine. Ces derniers sont plus forts, plus touffus, ont des fleurs plus grandes, plus nombreuses et une floraison plus précoce. Aidé de quelques collaborateurs, il a, pendant de nombreuses années, recueilli sur les montagnes de l’Allemagne et des pays voisins toutes les espèces et variétés de la tribu des piloselloïdées du genre llieracium ; il en a réuni 2.500 variétés qu’il a transplantées ou semées dans le jardin botanique de Munich dans des conditions aussi semblables que possible, et les a observées pendant 13 années consécutives, et comparées aux formes originelles. Or il a constaté que le caractère de plaine se montrait, immédiatement et complètement dans toute son amplitude, dès la première année. Donc ces différences, d’ailleurs toutes quantitatives et n’atteignant en rien la caractéristique essentielle de l’espèce, sont le produit immédiat des conditions climatériques, et ne deviennent en rien héréditaires après une série immense de générations h
1 On sait que les bactéries pathogènes (chauffage, culture en milieux appropriés,
peuvent être fortement modifiées dans addition d’antiseptiques faibles, etc.) ou
leur virulence par la culture dans des de l’exaltation de leur virulence (par pas-
milieux appropriés ou dans des condi- sage dans divers organismes) repose sur
fions particulières de température. Toute cette donnée. D’ailleurs, il ne s’agit pas
la pratique de l’atténuation des virus là seulement d’un changement de pro-
LES FAITS
Mais ces assertions de Nageli sont contredites par celles de de Candolle (85), de Sciiübeller (85) et de plusieurs autres1. H. Hoffmann (87)
priétés physiologiques : on peut modifier des caractères anatomiques. Sans aller aussi loin que Billrotii, qui n’admettait qu’une espèce extrêmement protéiforme, la coccobactérie, on ne peut plus admettre le vieux dogme du monomorphisme absolu, en core soutenu par Cohn, Macé, Winogradsky, etc. Ciïarrin et Guignard, en faisant agir alternativement sur le bacille pyocyanique une série de substances antiseptiques, ont vu cet organisme subir des transformations protéiformes qui, d’un tube à l’autre, le rendaient positivement méconnaissable. Cienkowsky sur le microbe du lait bleu, Van Tieghem sur le Bacillus amylobacter, Metchnikov sur son Spirobacülus Cienkowskii des daphnies, ont montré des faits analogues. Ces modifications demandent quelques semaines pour se produire et persistent ensuite plusieurs semaines si les conditions primitives sont rétablies. Or, pendant ce laps de temps, de nombreuses générations se sont succédé ; les modifications ont donc été héréditaires pendant de longues générations.
Il semble que cela infirme le résultat de l’expérience sur les Hieracium. Mais Nageli (84) montre qu’il n’en est rien. La différence n’est qu’apparente et s’explique par le fait que les bactéries sont unicellulaires. Les êtres unicellulaires se reproduisent par division et la cellulemère lègue à ses cellules-filles, non seulement son idioplasma, mais son plasma nutritif, en sorte que, si les conditions nutritives ont modifié ce dernier, ces modifications, bien que ne portant pas sur l’idioplasma, seront héréditaires ; et il pourra falloir plusieurs générations pour que ce plasma nutritif, toujours le même en somme à travers les générations successives, revienne à son état primitif. Chez les pluricellulaires, au contraire, les caractères héréditaires sont
résumés dans l’idioplasma, et ce qui ne l’atteint pas ne se transmet pas au descendant, car le père ne cède aucune parcelle de plasma nutritif, et le peu de ce plasma que fournit l’ovule au produit est insignifiant par rapport à la masse de l’être futur. Cependant, les choses ne sont pas si différentes qu’on pourrait le croire entre les pluricellulaires et les unicellulaires; car il faut comparer ce qui est comparable. Une génération, chez les premiers, correspond non aune génération des seconds, mais à un grand nombre. L’ovule, être unicellulaire, se multiplie un nombre immense de fois pendant l’ontogénèse. De l’ovule de la mère à celui de la fille, il n’y a qu’une génération de l'individu pluricellulaire, mais il y a un grand nombre de générations des éléments unicellulaires qui constituent cet individu. Aussi il se pourrait que des modifications du plasma nutritif maternel soient transmises de cellule en cellule à partir de l’ovule maternel, plus ou moins loin pendant l’ontogénèse, et n’arrivent à s’effacer que peu à peu, avant le complet développement de l’enfant. La modification ne paraîtra donc pas héréditaire, bien que tout se soit passé absolument comme chez les bactéries. Donc le cas des bactéries n’est nullement exceptionnel et l’objection, ainsi débarrassée de ses obscurités, perd toute sa valeur.
1 De Candolle, en 1872, était arrivé à un résultat opposé à celui de Nageli (84) ; mais celui-ci lui reproche, sans le démontrer d’ailleurs, de n’avoir pas apporté assez de soin à la détermination des espèces et variétés.
Le Dr Sciiübeller (85) rapporte qu’en Scandinavie, les céréales transportées de la plaine dans la montagne s’y habituent à fleurir plus vite et dès les’ premières chaleurs. Rapportées dans la plaine, elles continuent à fleurir avant les autres. Il
TRANSMISSIBILITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS
a démontré l’hérédité des variations produites par l’alimentation dans une série d’expériences très nettes ayant duré 12 ans et porté sur des plantes très diverses ( Papaver , Argemone , Rhæas, Nigella, etc. ). Il réalise une condition d’alimentation restreinte par un ensemencement serré en petits pots et produit ainsi une proportion de fleurs atypiques (doubles ou autrement anormales) bien supérieure à l’ordinaire. Il sème alors leurs graines dans les conditions habituelles et obtient des anomalies semblables, en nombre moindre mais encore bien supérieur à la moyenne. Ces modifications acquises ont été héréditaires. Il en a obtenu aussi de pareillement héréditaires chez la carotte.
Enfin il a constaté, contrairement à Nageli, que la date de floraison modifiée par le climat, se maintenait pendant quelque temps chez les descendants replacés dans le climat primitif.
Un autre exemple remarquable en faveur de l’hérédité de ces caractères est celui du cerisier de Ceylan. Detmer rapporte que le cerisier de nos pays s'est transformé à Ceylan en un arbre à feuilles persistantes, sous l’influence du climat. Weismann essaye de diminuer la valeur de cet exemple, mais ses arguments n’y parviennent pas1.
en est de même pour celles transportées du sud ail nord.
1 C’est là un de ces exemples auxquels nous faisions allusion à la tin de la note 2 de la page 219, où Weismann voit une confusion entre la transmission sexuelle d'un caractère et sa simple continuation par voie asexuelle. D’après lui, selon toute probabilité, ces cerisiers sont reproduits à Ceylan par bouture. Or, danscemodede reproduction, il ne saurait être question d’hérédité, puisqu'il n’y a pas à proprement parler de parents et de descendants, maisune personne végétale unique, multipliant ses rameauxetses racines et continuant, une vie artificiellement prolongée, sans perdre vraiment son individualité.
Tout se passe au fond comme si un même arbre avait vécu à la même placependant tout le temps qu’a duré sa reproduction asexuelle, en sorte que le fait invoqué ne démontre rien au sujetde l’action dusoma sur le germe. Rien ne dit que cette particularité est transmissible parla graine. Le fait observé s’explique tout naturelle-
ment par l’action directe du climat sur l’individu pendant un temps considérable. Or personne n’a jamais nié que des caractères puissent être acquis, mais seulement que ces caractères puissent être transmis aux cellules sexuelles et par suite aux générations suivantes.
Admettons, avec Weismann, que tous les cerisiers de Ceylan aient été reproduits par le bouturage et que le bouturage ne fait que prolonger la vie de l'individu, en sorte que les phénomènes sont les mêmes que si la modification avait été acquise par un seul et même cerisier qui aurait vécu tout ce temps. Donc, chez ce cerisier, les feuilles ont chaque année paru un peu plus tôt et tombé un peu plus tard jusqu’à ce que la période afoliaire ait été comblée. Comment expliquer cela? Voici une feuille naissant au premier printemps après l’introduction à Ceylan. Au lieu de tomber au moment habituel, sous l’influence du climat, elle persiste quelques jours ou, si l’on veut, quelques heures, quelques instants de plus
LES FAITS
De nombreuses observations ont montré que les animaux placés dans un climat différent variaient jusqu’à une certaine limite, de plus en plus, de génération en génération, et cela a été naturellement considéré comme une preuve de l’hérédité des modifications acquises s’ajoutant aux effets continus de l’action climatérique. Mais ici s’élève, comme dans les cas précédents, une difficulté d’interprétation. Weismann (92) s’est efforcé de prouver que les variations ne sont pas transmises par l’organe
et finit par tomber. Dans l’aisselle de cette feuille a poussé un bourgeon qui, au printemps prochain, donnera un nouveau rameau foliaire. De deux choses l'une : ou bien ces nouvelles feuilles sont de constitution identique aux anciennes et, soumises aux mêmes conditions extérieures, vivront au delà du temps habituel, autant que lesfeuilles précédentes, mais pas plus, et il y aura continuation d’un effet, mais non totalisation d’effets partiels ; ou bien ces feuilles sont déjà un peu modifiées, elles sont capables de vivre quelque peu plus longtemps par leurs seules tendances internes, et ce quelque peu s’ajoutant à l’augmentation de durée qu’elles recevront du climat, leur vie se trouvera allongée par rapport à celle des feuilles de l’année précédente ; il y aura totalisation de deux effets, l'un hérité, l’autre dû aux circonstances extérieures, et l’on conçoit très bien que les feuilles puissent ainsi arriver à devenir persistantes. Il faut seulement pour cela que la persistance des premières feuilles ait produit sur les bourgeons suivants une modification de composition ou de structure qui comporte une tendance évolutive lin peu différente. Cela suppose une action du soma tout à fait de même ordre que celle qu’il devrait exercer sur le germe pour rendre héréditaire un caractère acquis ; et, puisque la première existe, la seconde peut exister aussi, bien que nous ne sachions pas comment elle s’exerce. Weismann répondra peutêtre que le climat a directement influencé le bourgeon; mais, d’une part, cela suppose que les conditions extérieures peuvent exercer directement une action
adaptive, ce qui est incompréhensible, de l’aveu même de Weismann ; d’autre part, cela laisse la difficulté entière, car cette action sera la même chaque année, elle ne produira rien de plus que ce que produirait une action plus grande sur la feuille, elle ne s’ajoutera pas à elle-même d’année en année : cette totalisation exige absolument une modification héritée avant l'action directe.
En somme, ce cas reste embarrassant pour Weismann parce que le cerisier luimême est persistant, mais ses feuilles sont engendrées d’année en année, en sorte que c’est là, au fond, un cas de modification acquise par une série de générations agames. Or Weismann déclare, à propos de la parthénogénèse, ces acquisitions impossibles. Ce cas particulier est cependant moins embarrassant que d’autres, parce que Weismann pourra supposer que l’influence de la feuille sur son bourgeon axillaire est de celles qui peuvent s’exercer sans entamer sa théorie. Il pourra admettre que les feuilles, ayant vécu plus longtemps, auront plus longtemps nourri les bourgeons, auront accumulé plus de réserve dans la plante, et que les bourgeons auront eu, de ce seul fait, une tendance à produire des feuilles plus durables, tendance qui s’ajoutera à l’influence directe du climat au printemps suivant. Mais il serait sans doute facile de prouver que la chose n’est pas due à des actions de cet ordre et que la modification s'est produite quelquefois malgré un sol plus maigre qui annihilait le faible avantage dû à une persistance un peu plus prolongée des feuilles.
PHÉNOMÈNES lC INFLUENCE CONSÉCUTIVE.
affecté au produit sexuel, mais que ce dernier est influencé directement par les agents modificateurs, en sorte qu’il n’y a pas là des faits d’hérédité, mais des cas de variation, similaire et simultanée mais indépendante, du soma et du germen, sous l’influence de causes communes. Aussi, dans chaque cas particulier, il cherche à monîrer que la variation progressive n’a commencé que quelques générations après que les conditions ont été changées, de manière à laisser aux éléments sexuels, moins accessibles que le corps à l’influence des conditions nouvelles, le temps de subir leur action (*).
Ces explications étaient nécessaires pour montrer combien la question de fait est difficile à trancher. Pour convaincre les négateurs systématiques de ce genre d’hérédité, il faudrait leur montrer des modifications acquises sous l’influence de conditions biologiques nouvelles, qui se continuent, lorsque ces conditions sont brusquement changées, dès la première génération après le changement.
Phénomènes d’ influence consécutive. — Il n’a guère été fait d'observations où toutes ces conditions aient été notées. Mais nous devons à Pfeffkr, Detmer et quelques autres de très curieuses expériences qui nous montrent non pas directement l’hérédité de modifications acquises, mais que les modifications locales produites par les conditions ambiantes peuvent créer dans l’organisme un état nouveau qui permet à ces modifications de persister après la disparition des causes qui les ont produites. C’est ce que Detmer 87) appelle les phénomènes de Nachicirkung que l’on pourrait traduire par influence consécutive.
Pfeffer (75) place à l’obscurité des sensitives [Mimosa pndica) et des Acacia lophanta qui, élevés au dehors, avaient pris, comme on sait, l’habitude de fermer leurs feuilles la nuit et de les ouvrir le jour, et il remarque qu’ils continuent à les ouvrir et les fermer aux mêmes heures pendant plusieurs jours. 11 les soumet alors à un éclairage artificiel de nuit et à l’obscurité pendant le jour, et les habitue ainsi à fermer leurs feuilles pendant qu’au dehors il fait jour, et à les ouvrir pendant qu’il fait nuit; puis il les place à l’obscurité et les voit conserver le rythme acquis pendant la période d'éclairage artificiel. — On sait que les plantes
(*) Standfuss (00 : V, 302) a cherché à vérifier, par une grande expérience, si les modifica- . lions d<* couleur obtenues par lui chez lanma par des modifications de la température étaient héréditaires. Les résultats ont été tous négatifs, sauf un : une femelle qui transmit sa couleur modifiée à une partie de sa descendance.
THÉORIES DE L’HÉRÉDITÉ. 10
LES LAlTSc
élevées au dehors, croissent plus vite ]a nuit que le jour : Baranjétzky (80) place à l’obscurité des plantes élevées au dehors et constate qu’elles continuent, pendant quelque temps, à pousser plus vite aux heures de nuit. — On sait que, si l’on courbe un rameau vertical de manière à le placer horizontalement, il ne tarde pas à se couder vers l’extrémité pour reprendre la direction verticale que lui impose son géotropisme négatif : Detmer (87) courhe ainsi un rameau, mais le redresse avant qu'il ait commencé à se couder pour reprendre sa direction normale, et il voit le rameau se couder néanmoins pour corriger une erreur de direction qui cependant n’existe plus. — Le même naturaliste coupe le sommet de la tige de diverses plantes à sève abondante, Helicinthus, Ricinus, Cucurbita , et fixe à l’extrémité coupée un tube de' verre où la sève monte et, par les oscillations de son niveau, montre les variations alternatives de sa pression. En plein air, la pression se montre maxima au coucher du soleil etminima à son lever. Il les place alors à l’obscurité et voit les mêmes variations se reproduire aux mêmes heures, pendant plusieurs jours. — Massart (93) place des noctiluques à l’ohscurité ou les soumet à un éclairage artificiel ininterrompu et constate qu’elles continuent, comme dans les conditions naturelles, à éclairer plus vivement aux heures de nuit.
Assurément ce n’est pas là de l’hérédité, mais c’est quelque chose qui y touche de près. C’est la création d’un équilibre physiologique nouveau, persistant après la disparition des causes qui l’ont fait naître. L’organisme tout entier prend part au nouvel état et l’on sent que cela comble en partie le fossé qui sépare les modifications locales des organes des modifications adéquates des produits sexuels, Weismann (88) n’est pas tout à fait juste quand il déclare que tout cela n’a qu’une analogie vague et lointaine avec l’hérédité.
D’ailleurs, toute cette discussion n’a qu’un intérêt théorique, car, au point de vue de la formation des espèces, il est indifférent qu’une modification produite par les conditions ambiantes arrive aux germen directement ou par le sorna puisque, de toute manière, le produit se trouvera modifié, qu’il hérite sa modification du parent ou qu’il la subisse lui-même à l’état de cellule germinale dans le corps de celui-ci.
Nous conclurons donc que : il n’est pas démontré que les modifications acquises sous ï influence des conditions de vie soient généralement héréditaires, mais il paraît bien certain qié elles le sont quelquefois. Cela dépend sans doute de leur nature. D’ailleurs, on ne sait pas quelle est, dans ce ré-