‹ L'hérédité morbideChapitre 11 sur 40 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Hérédité toxique ; Hérédité alcoolique.

Mécanisme de Thérédité alcoolique; influence paternelle» influence maternelle. Conséquences de Thérédité alcoolique ; elle se manifeste surtout sur le système nerveux.

Â. — Mécanisme de rhérédité alcooliqae. Influence paternelle; influence maternelle.

Lorsqu'une femme enceinte absorbe un petit Terre d'alcool, le toxique ne passe pas uniquement dans le sang maternel, mais aussi dans le sang de l'enfant. Quand on fait prendre à la mère, dans les heures qui précèdent l'accouchement, quelques centilitres d'alcool, on peut, en recueillant du sang de l^enfant lors de la section de la veine ombilicale, déceler dans ce sang la présence du toxique (Michel)* M. Nicloux en intoxiquant par Talcool des femelles pleines, et en dosant l'alcool dans les organes maternels et dans les organes fœtaux, a vu que la teneur de ceux-ci en alcool est à peu près exactement égale à celle des premiers. Le placenta ne constitue donc pas une barrière pour l'alcool, et les femmes qui font abus d'alcool au cours de leur grossesse intoxiquent en même temps qu'elles-mêmes l'enfant qu'elles portent dans leur sein.

70 L*HiRÉDITi U0BBtD8

Il est certain que cette modification du milieu sanguin d'un être aussi frêle que Tembryon en cours de développement est susceptible d'entraver gravement le développement embryonnaire. Féré Ta montré expérimentalement pour les embryons de poulet. Lorsque les œufs en incubation séjournent dans une atmosphère de vapeurs d'alcool, ou encore si on injecte dans le blanc de l'œuf quelques gouttes d'alcool, on observe une proportion considérable de développements anormaux, de malformations, de monstruosités, et de mort de l'embryon* Il en est de même quand les œufs sont soumis à un séjour prolongé dans les vapeurs d'alcool avant d'être mis en incubation. Si on ajoute aux vapeurs d^alcool, ou si on y mélange des vapeurs des essences diverses, essence d'absinthe, essence d'anis, essence de badiane, avec lesquelles les buveurs varient leurs plaisirs, les malformations atteignent plus spécialement les centres nerveux.

Il est donc bien démontré que Talcool et les essences, agissant sur le produit de la conception, sont susceptibles d'avoir des conséquences graves sur le développement.

Pourtant, quelque fâcheuse que soit l'éventualité de l'intoxication alcoolique du produit de la conception, il semble qu'un autre mécanisme, encore plus déplorablement efficace, soit en cause pour expliquer la malheureuse destinée de la descendance des alcooliques. On observe, en effet, que cette destinée n'est pas moins terrible quand le père seul est alcoolique que quand c'est la mère seule, au contraire. Il faut donc bien admettre que l'action de l'alcool sur le spermatozoïde est aussi et plus

BÂRÉDlTi TOXIQUE '. hàhiniTÈ ALCOOLIQUE 71

fâcheusement erflcaee que son action dur Tovule, additionnée même de l'action sur Tembryon et lé fœtus au cours des neuf mois de leur développement.

Cette constatation peut paraître étontiatite, elle s^mpose cependant d'après Texamen des faits. Très souvent Talcoolisme paternel est seul en cause et, néanmoins, les désastres s^accumuleni sur la progéniture. Il est donc bien certain que TalcOol a agi par rintcrmédiaire de ce petit élément minuscule, ie spermatozoïde, qui a un volume deux cent mille fois inférieur à celui de ToVuIe. Nous savons déjà qu'au point de vue de l'hérédité ancestrale, ovule et spermatozoïde sont deux demi-cellules équivalentes, malgré leur diiîérence de taille. Faut-il croire qu*ail point de vue de l'hérédité morbide, le spermatozoïde, non seulement vaut Tovule, mais le surpasse t Non ; mais il est permis de penser que le spermatozoïde est plus sensible que l'ovule aux modifications sanguines. Dans l'ovule, gros élément gorgé de réserves nutritives, la substance vraiment activé et spécifique est comme perdue et masquée au milieu d'une abondante substance indiiTérente ; au con« traire, le spermatozoïde est presque uniquement formé de substance active hypersensible. En outre, les ovules primordiaux se forment tous dans les premières années de la vie; à l'âge adulte ce sont des éléments d^'à constitués, moins sensibles aux causes d'altération; au contraire, lé testicule, pendant toute la durée de Tàge adulte, est le siège de multiplications cellulaires très actives, aboutissant à la formation journalière de millions de spermatozoïdes ; on comprend qu'au cours de leur forma-

Uon, ces éléments naissants soient plus sensibles aux adultérations du milieu intérieur.

En outre, M. Nicloux, dans ses dosages de Talcool dans les organes d'animaux intoxiqués, a constaté que les organes glandulaires sont ceux qui fixent le plus activement l'alcool, et que, parmi les glandes, c'est le testicule qui a la plus grande affinité pour cette substance. On la retrouve également dans la prostate^ le liquide prostatique, le sperme. On comprend facilement que les spermatozoïdes puissent déjà être altérés alors que le père alcoolique conserve encore l'apparence de la bonne santé. Chez les alcooliques plus avancés, le testicule entre en dégénérescence graisseuse et aboutit à Tatrophie et à la sclérose.

Les expériences de Stockard et miss Graig sont plus intéressantes encore parce qu'elles ont réalisé des conditions expérimentales se rapprochant davantage des conditions d'intoxication habituelle chez l'homme. Ils ont l^ait respirer une fois par semaine, à des cobayes mâles et femelles, des vapeurs d'alcool, en ayant soin de s'arrêter dès les premiers sympt6mes d'intoxication (hébétude, chancellement]. Les cobayes eux-mêmes n'ont éprouvé aucun dommage de ce régime ; mais la progéniture s'en est vivement ressentie. Sur 24 mâles alcoolisés accouplés à des femelles saines, 14 ont été stériles ; des 10 couples restantâ, 5 n^ont donné que des mort-nés, au nombre de 8 ; 5 ont donné 12 petits vivants, parmi lesquels 2 sont morts de suite, 5 sont morts entre 1 et 6 semaines avec des convulsions épileptiformes, 5 ont vécu mais sont restés plus petits que la normale. D'autre part, de 4 femelles

alcoolisées lécondées par des mâles sains^ 1 est restée stérile, 1 a mis bas avant terme trois petits qui sont morts immédiatement, 2 ont donné chacune un petit normal qui a vécu. Enfin, de 14 couples dont le mâle et la femelle avaient été tous deux soumis à Tinhalation de vapeurs d'alcool, 10 sont restés stériles, 3 n'ont donné que des mort-nés au nombre de 6, 1 seul a donné un petit vivant qui au 6* jour a été pris de convulsions épileptiformes, et est mort. L'autopsie des parents, sacrifiés, a montré qu'ils ne présentaient eux-mêmes aucune altération viscérale, et, qu'en particulier, les testicules et les ovaires contenaient des spermatozoïdes et des ovules d'apparence normale*

Ainsi, une alcoolisation modérée et intermittente, comme elle est si fréquente dans l'espèce humaine, a eu des conséquences déplorables pour la progéniture. On conçoit que l'usage de Talcool soit funeste pour la descendance même quand il est assez modéré pour ne pas entraîner l'ivresse, même quand les sujets conservent eux-mêmes leur état de santé, même quand un seul des parents s'alcoolise. Il est à noter que les expériences relatées ci-dessus corroborent l'observation clinique en ce qui concerne la nocivité prédominante de l'hérédité paternelle. Quand le père seul est alcoolique, 58 p. 100 de stérilité, 22 p. 100 de mort-nés, 20 p. 100 de vivants, mais tous malades, épileptîques, ou chétifs. Quand c'est la mère, 25 p. 100 de stérilité, 25 p. 100 de mort-nés, 50 p. 100 de sujets normaux. En somme, l'hérédité paternelle est nettement prédominante dans les expériences sur les animaux. Il faut donc bien admettre que la fréquence très

74 L*Ui&BÉDlTâ MOBBIDB

gr&ade de rbérédlté alcoolique dans l'espèce humaine n'a pas seulement pour facteur la plus grande fréquence de Talcoolisme dans le sexe masculin, maiâ aussi une action plus nocive de l'alcool sur la glande génitale mâle, et sur l'élément sexuel mâle. Lés lésions atrophiques du testicule qui se rencontrent chez les vieux buveurs sont, du reste, sous la dépendance directe de l'intoxication alcoolique. MM. Bouin et Ancel ont pu les réaliser sur des rats blancs qu'ils avaient soumis à l'administration prolongée de petites doses quotidiennes d'alcool. Leurs testicules étaient devenus plus petits et plus mous que ceux des témoins, et l'examen microscopique montra des altérations dégénératives des cellules des tubes séminifères, et particulièrement de celles de la lignée gérminative, c'est-à-dire des cellules-mères des spermatozoïdes.

B. — Goiuéqueiices de l'hérédité alQOoliqae

Lancereaux nous a appris à distinguer raction variée des habitudes d'intempérance, et a montré que les conséquences sur le buveur ne sont pas les mêmes selon qu'il fait abus de vin, ou abus d'eaude-vie, ou abus d'essences (absinthe, vermouths, amers, etc.). Les grands buveurs de vin^ ceux qui boivent des quatre, six et huit litres par jour de vins souvent largement pl&trés, altèrent surtout leur foie et meurent de cirrhose atrophique du foie. Les buveurs d'eau-de-vie ont des organes prématurément séniles, chargés de graisse et leurs cellules sont plus ou moins chargées de gouttelettes graisseuses ; les testicules participent à ces lésions de sénescence

nàtiimTà toxiqce : hérédité alcoolique 75

au même titre que les autres organes; ils sont mous et flasques ; leur parenchyme est jaunâtre par suite de la dégénérescence graisseuse des cellules des tubes séininipares, c'est-à-dire des cellulës-mères des spermatozoïdes; enfin le système nerveux est troublé, la sensibilité émoussée, les réactions réflexes exagérées, les muscles en état d'excitabilité (tremble^ ment), ainsi que les cellules de Técorce cérébrale, d'où la facilité du délire spécial {detîrium tremens) qu'un incident quelconque, fièvre, chute, choc, suffit à déclancher. Les buveurs habituels d^absinthe ou d^essences analogues présentent surtout des lésions des nerfs périphériques et des centres nerveux se traduisant par des crampes, de l'hypersensibiMté cutanée, des hyperesthésies douloureuses des mem« bres inférieurs, des troubles moteurs pouvant aboutir à la paralysie double des extenseurs des pieds,, des crises çonvulsives, des états mentaux pouvant aller jusqu'au délire homicide le plus dangereux, et aboutir finalement à la démence et à l'abrutissement absolu.

Ces trois variétés d'alcoolisation se retrouvent dans l'hérédité alcoolique. Mais qu'il s'agisse d'alcoolisme par le vin, par Teau-de-vie ou par Tabsinlhe, l'hérédité alcoolique se traduit en première ligne par une débilité congénitale des enfants et une mortalité très forte dans les premières années de leur vie.

Jacquet a relevé les chiffres suivants par l'interrogatoire des malades de son service de l'hôpital âaint- Antoine, qui se recrute surtout dans la population ouvrière du faubourg Saint-Antoine, ouvriers aisés et buvant beaucoup.

76 l'ubréditë uorbide

141 hommes à alcoolisation modérée, ne buvant pas plus d'un litre de vin par jour, et ne buvant de Teau-de-vie ou des apéritifs que rarement, ont eu 305 enfants, 85 sont morts, soit 19 p. 100.

108 hommes à alcoolisation forte, buvant un litre et demi à deux litres de vin par jour, et y joignant de Teau-de-vie ou de Tabsinthe assez fréquemment, ont eu 248 enfants, dont 115 ont succombé, soit 26 p. 100.

147 hommes à alcoolisation très forte, buvant plus de deux litres par jour, ou buvant habituellement chaque jour un ou plusieurs petits verres d'alcool ou une ou plusieurs absinthes, ont eu 326 enfants, dont 244 ont péri, soit 55 p. 100.

Non seulement les enfants des grands buveurs meurent prématurément en proportion très élevée, mais ceux qui survivent sont de tristes échantillons de l'espèce humaine. On note chez eux des anomalies très variées : tantôt il s'agit de débilité générale, de retard général dans la croissance, d'insuffisance de corpulence et de taille, d'anémie, de maigreur, en un mot de l'état que Bauer a caractérisé par le nom de chétivisme ; tantôt il s'agit d'anomalies morphologiques, qui peuvent être très diverses : conformation bizarre du crâne, prognathisme, anomalies dentaires, oreilles en anse, oreilles désourlées, fibrochondromes périauriculaires, vices de conformation des extrémités ou des organes génitaux; tantôt il s'agit de débilités d'organes ou de troubles fonctionnels viscéraux, tels que troubles dysthyroïdiens, débilité rénale, dyshépaties; c'est à la fois à leur débilité générale

et à une faiblesse des tissus qui diminue leur résistance quUl faut attribuer la fréquence de la tuberculose chez ces sujets, tuberculose osseuse et tuberculose pulmonaire.

Mais les troubles les plus fréquents sont ceux qui portent sur les centres nerveux. Très souvent les enfants d'alcooliques sont en retard au point de vue intellectuel ; on peut noter chez eux tous les intermédiaires entre le simple retard qui est rattrapé ultérieurement, et le complet défaut de développement intellectuel, Tidiotie profonde. Les relevés des asiles montrent que 60 p. 100 des idiots sont des fils d'alcooliques ; presque toujours c'est le père qui est en cause.

Plus souvent les enfants d'alcooliques sont déséquilibrés ; dans la première enfance, ils sont sujets aux convulsions : plus tard, ils sont incapables d'attention soutenue, de desseins suivis et raisonnes ; ce sont des instables, sujets à des colères, à des impulsions, à des tics, à des manies, à des phobies ; ils peuvent avoir des hallucinations, et des troubles mentaux divers ; ils versent facilement dans la folie; il s'agit surtout de folie du groupe des mélancolies, avec souvent tendance au suicide. Enfin l'épilepsie se trouve avec une très grande fréquence chez les descendants des buveurs d'eau-de-vie et surtout des buveurs d'absinthe. Plus des deux tiers des cas d'épilepsie essentielle relèvent de l'hérédité alcoolique ; plus du quart des enfants des grands buveurs d'absinthe sont atteints d'épilepsie. Les statistiques de Legrain, de Grenier, de Bourneville, de Demme, de Martin concordent et aboutissent toutes à des chiffres voisins de ceux que nous • avons donnés.

78 i/nénéDiTÉ morbidb

l^H iT^ya.^x de Mi Ladame*, de Magoan et FlUas* çier ^ plus récents, parlent eqcore dan^ le même @ep$« . );;ertaioe3 observatloD3 Boni tout & f^t frappantes» M. Brunon rapporte qu'une forte Qlle dç dU-neuf aq^ a d'un premier mari un çnfant robuste et bien portant ; elle épouse en secondes noces un alcoolique et a un premier enfant racbitique & ce point qu'il ne pwt mc^rcber qu'avQC de3 béquilles, un deuxième idiçt, un troisième atteint de luxation congénitale de (a bançhç; le suivant naît normal, mais le dernier niUt mort avec quatre doigts feulement à cbfique m^'iQ*

Legrain rapporte qu'un alcoolique mort ^ l'asile d'aliénés avait eu 7 enfants <lont 6 morts en bas âge i% eapvnlsions. Un autre, 9 enfants, ainsi répartif; : le premier convulsions, le second convulsions, le troisième méningite, le quatrième convulsions, le, cinquième convulsions etépilepsie, le sixième méningite, le huitième né avant terme, le neuvième débile dç eorpe et d'esprit, seul le septième n'offrait rien de particulier. Un troisième alcoolique traité par le même auteur a%it perdu 8 enfants sur M de convulsions entre cinq . mois et deux ans ; les quatre qui avaient survécu étaient une fille prostituée, une Qlle byi^tériquei un garçon ivrogne, un garçon égi- Implique. Notons que les malades de Legraio, internés pour folie alcoolique, ont des enfants cbç^ qui l'bér^dit4 alcoolique se manifeste surtgut pfur

1. Ladame, Alcool et hérédité. Genève i9iË. L*«loool et 1 Vogénique. Société ftm«caiia d*Euflémqiie, sévH^ du 8 4êc« 1913, in fBu^éni^€, i9l3, p. W-

2, Magnao et Fillaasier. Alcoolisme et dégénérescence, ProhloM m BfÊgenîe9, C. Jl. ifii 4^^ CmtfrH 4PBH§ é n i^ê ^ Loa^dMf » vol. 1, p. S9é«

de$ désordres du système nerveux. L'hérédité $tpcestr^l6 trstusmet dans ces cas la i^easibilité spéQi^e du sy^tèmi? DerveujÇ; ^i Talcoolisme, soit p^rsoupel, soit par hérédité, provoque sur ce système uQrvQUlc sensible les plu$ grands désordres»

Dans d'autres familles, sans doute 4 centres ner* veu^ aucestralement , plus résisti^ts, Thérédité alcoolique se manifesta par des monstruosités an^^ logues à celliîs que Féré trouvait chez les ppuietç nés d'oeufs soumiç au¥ Tapeurs d'alcool. Tel est Iç cas publié par mon coU$^e Barbier. Un^ femm# bien constituée, saine, tr^s intelligente, malj^ ayant eu Iç malheur d'épouser un homme buvant couvent pept h huit absinthes dans sa matip^e, a çu aiuq ^oç9esse.ç» l^'atnée de se^ enfants est une fllle as^es bieo développée et intelligente, mais anémique et faible §t présentant aux deu^ maiu§ de curieuseï^ déformation? atropbiquest la totalité du ppuc^ çaiicbe, les deux dernières phalauges de Viudex et du médius ^ droite et à gauche, la dernière phalange de l'anmilaire $au^be, et tous les prteiU et les n»étatarsieus du pied gauche sont ab^epts. Les deu^ d#rpiëre3 phalanges de l'annulaire droit, et la sçeonde phalange, devenue phalange terminale, de l'annulaire gauche sont atrophiées. Le seçoud «pfant, uu garçon, e§t coléreup^, de caractère faible^ saurnoi$; il a des cambrures considérables de« tibias qui font paraître les membres supérieurs trop IçogSf et lui donnept un aspect çimiesque, les te^ti^ qules $iont retenus dans l'abdomen, le pénis est éporme, fait déjà noté au moment de la nais$ance« La troisième grossesse se termina & $i^ mois ei demi par la naifsanee de deux jumellesi qui mcfu^-

Furent au bout de quelques jours. Puis le père sembla se ranger un peu et diminua ses excès alcooliques et la grossesse suivante se termina à terme et la fille qui en naquit est bien conformée et intelligente. De la cinquième grossesse naquit à terme une fille présentant sur la première phalange des doigts des sillons congénitaux analogues à ceux que causent les brides amniotiques. Il est remarquable que, dans ce cas, le père, malgré ses excès d'absinthe, n'avait pas présenté de phénomènes nerveux, ni troubles mentaux, ni crises convulsives, ni paralysie alcoolique. Il était seulement sujet à des accès de colère erotique et c'est souvent au •cours d'accès de ce genre que les enfants, étaient conçus. La mère, d'autre part, semblait bien douée au point de vue du système nerveux. C'est d^un autre côté que se sont portés les méfaits de l'hérédité alcoolique* Ces faits sont donc l'inverse de ceux recueillis en très grand nombre dans les asiles d'aliénés. Les sujets que l'alcoolisme conduit à l'aliénation appartenaient à une lignée à système nerveux sensible; leurs enfants également; il est tout naturel que, chez ceux-ci, l'alcoolisme héréditaire frappe surtout le système nerveux, et c'est surtout chez. eux qu'on observe l'idiotie et l'épilepsie* Ce n'est pas le trouble cérébral lui-même qui est hérité, puisque souvent celui-ci a été acquis après la conception des enfants; aussi il n'y a pas de raison pour que l'hérédité soit similaire; elle est dissemblable; aliénation chez le père, idiotie ou épilepsie chez l'enfant. On voit combien, dans ces faits, la modalité héréditaire est différente de celle qu'on observe dans les maladies familiales. Je ne

crai&s pas d'y insister parcô que la distinction est ci^pitale.

C'eôt dans cette distinction qu'oti peut trouver rexplicâtion d'une antinomie qui a beaucoup étonné les auteurs. Tous les aliénistes, de par leur expérience Journalière, enseignent que Talcoollsme des parents a pour conséquence fréquente ta « dégénérescence » des enfants. On sait que, dans la bouche des aliénistes, ce terme dégénérescence signifie une forme particulière de troubles mentaux d'origine constitutionnelle et le plus souvent héréditaire. C'est ce sens primitif (folie des dégénérés) qui a été élargi dans le langage courant. La récente statistique de Magnan et Fiilassier au Congrès d*Eugé^ nique d$ Londres de 1912 a eu pour but de montrer que la plus grande fréquence des troubles men^ taux alcooliques dans les asiles a été suivie, une vingtaine d'années après, de l'augmentation de fréquence de la folie des dégénérés dans les mêmes asiles.

Or, les statistiques de Pearson, recueillies suivant ia méthode biométrique de cet auteur, ont montr^. que c^est le contraire qui est vrai ; on devient surtout alcoolique parce qu'on hérite d'un cerveau mal constitué et de tendances vicieuses ; si les fils d'alcooliques ont souvent une mentalité anormale, c'est, d'après Pearson, qu'ils héritent d'upe tournure d'esprit anormale ; traduit dans le langage des aliénistes, cette formule devient la suivante : les flls d'alcooliques sont dégénérés, non parce que leur^ pères sont alcooliques, mais parce que leurs ancêtres étaient aussi dégénérés, et, par suite^ avaient tendance à boire. L'alcoolisme serait

32 L*HéBÉDITé HOBBIDB

Peffet et non la cause de la dégénérescence.

Des esprits critiques diront que cette querelle rappelle la contestation pour savoir qui a été le premier de Tœuf ou de la poule. Ce n'est pas tout à fait exact. En effet, selon que la vérité est du côté des classiques, ou du côté de Pearson, nous aurons à attendre de la suppression de Talcoolisme des effets très différents. Dans la doctrine qui voit dans Talcoolisme la cause de la dégénérescence, la suppression radicale de Tusage des boissons alcooliques suppri-. merait la dégénérescence. Si, au contraire, c'est un état dégénératif d'origine ancestrale qui est la cause de l'alcoolisme, l'action sociale aurait une efficacité plus limitée.

A mon avis, d'après les faits cliniques que j'ai pu observer dans les familles que j'ai suivies, les deux éléments jouent un rôle, et le rôle de chacun est différent. 1° Deviennent alcooliques (ou morphinomanes, ou cocaïnomanes, ou fumeurs d'opium, ou fumeurs de haschich, etc., selon les circonstances ambiantes) seulement des individus déjà ancestralement^oués de tendances anormales ou vicieuses 9. dans la suite des générations, ces tendances d'origine ancestrale persistent dans l'ensemble de la descendance, tout en étant susceptibles ou de s'accentuer, ou de s'atténuer et de disparaître chez un certain nombre de descendants du fait du jeu des apports dus aux conjoints et du jeu des règles de la transmission des particularités telles que nous les avons étudiées à propos des maladies familiales. 2® Cela n'empêche pas que Tacool (et bien d'autres intoxications ou toxi-înfections, mais l'intoxication alcoolique est peut-être la plus nocive, la plus gaméto-

trope, si on me permet ce néologisme) ^ cela n'empêche pas que Talcool a les effets les plus déplorables sur la progéniture du buveur, mais son action, d'après les faits que j'ai observés, me paraît beaucoup moins avoir pour conséquence de provoquer chez les enfants des troubles cérébraux à l'image de ceux du père (hérédité similaire) que d'entraver le développement individuel de ces enfants. Ce que l'on observe, c'est un développement retardé, ou incomplet, ou insuffisant; c'est un état de chétivisme maladif, des arrêts de croissance et des arrêts da développement général, et cela tant dans le développement physique que dans le développement intellectuel. A ce dernier point de vue, la faiblesse de Tintelligonce, du jugement, de la volonté entraînent, s'il survient des troubles mentaux, une allure spéciale de ces troubles ; les idées délirantes sont mal charpentées, fugaces, illogiques, contrairement à ce qui se passe dans les grands délires des aliénés à cerveau puissant. C'est donc avec raison que les aliénistes, avec Morel, Magnan et son école, ont groupé dans un cadre spécial les folies des dégénérés. Ce qui, à mon sens, constitue une erreur, c'est cette conception de Morel, adoptée par ses successeurs, que l'état de dégénérescence va se transtneltant de génération en génération en s'aggravant fatalement. A mon avis, une seule chose se transmet ainsi dans une partie de la des-

1. Oa sait qu'on appelle tropisme le pouvoir de certaines substances d*attirer les êtres monocellulaires, ou de se fixer électivement sur certaines cellules. Les substances gamétotropes sont celles qui se fixent avec élection sur les gamètes ou éléments sexuels, c'est-à-dire sur les spermatozoïdes et les ovules, ou encore sur les cellules-mères de ces éléments.

L UEREDITË MORBIDE

cendance ; c'est la tendance d'origine ancestrale à des inclinaisons vicieuses. Mais tout ce qui est arrêt de développement, cbétivisme, faiblesse physique et intellectuelle ne retentit pas en général sur les générations ultérieures, à condition bien entendu que l'intoxication ait cessé d'agir. D'après mon observation, il en est de l'action de l'alcool comme de toutes les actions de milieu.

L'étude de quelques phénomènes bien connus ea biologie générale permet de saisir comment 1! faut comprendre cette opposition des influences ancestrales {nature des auteurs anglais) et des influences de milieu {nurture des mêmes auteurs, pris au sens d'éducation en général). Nous aurons h y revenir après avoir complété l'étude de l'hérédité morbide.

Page 1