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CHAPITRE XVI

Un mot d'historique sur la notion de l'hérédité morbide et sur la conception de la dégénérescence.

L*idée de la dégénérescence progressive est une idée antique : Hésiode, Virgile. Elle n'est pas confirmée par Tanthropologie préhistorique. L'hérédité morbide était aussi connue dans Tantiquité : Manou, Hippocrate, Epicure, les médecins du Moyen Age, Pujol, Portai, Piorry, Lucas. Les thèses de doctorat en médecine d'Emile Combes sur V Hérédité de$ maladies (il l'a niée complètement I) et de Georges Clemenceau sur la Génération des éléments anatomiques,

Morel et son Traité des Dégénérescences^ Magnan et la iolie des dégénérés. Extension abusive du terme de dégénérescence. Réaction actuelle.

Les études récentes sur l'hérédité et sur l'amélioration de la race. Galton. Les études eugéniques.

Les faits concernant la folie des dégénérés telle que les aliénistes la conçoivent actuellement ne constituent qu'un élément, le plus objectif et le mieux établi il est vrai, d*une conception beaucoup plus vaste, celle de la dégénérescence.

Pour bien comprendre la question de la dégénérescence, il est nécessaire de montref comment cette conception a été introduite par Morel dans la

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médecine et spécialement dans la psychiatrie, comment ensuite elle a été étendue et généralisée, et quels rapports elle a avec la question de rhérédiië morbide.

L'idée vague d*une dégénérescence progressive de Tespèce humaine est aussi ancienne que le monde« L'un des plus anciens poètes grecs, Hésiode, traduisait une idée courante lorsqu'il enseignait que s'étaient succédé sur le globe lés hommes de l'âge d'or, parfaits et heureux, ceux de Fàge d'argent déjà inférieurs aux précédents par le physique et par les mœurs, ceux de l'âge d'airain robustes et vaillants, enfin ceux de l'âge de fer inférieurs en tout aux précédents. Virgile avait cette même idée de décadence progressive de l'espèce : parlant des légionnaires romains tombés dans les batailles des guerres civiles, il dit qu'un temps viendra où le laboureur, découvrant dans ses sillons leurs ossements, s'étonnera de leurs grandes dimensions {grandiaque eff assis mirabitur ossa sepulchris).

Les idées modernes sur l'évolution des êtres organisés semblent au contraire conduire à admettre l'idée d'une amélioration continue des espèces et l'espèce humaine ne doit pas faire exception à cet égard.

Toutefois, en fait, ce n'est pas une ascension continue que l'on observe, mais des oscillations successives; si on remonte dans l'histoire de l'espèce humaine aussi haut que les découvertes de l'anthropologie préhistorique le permettent, on trouve d'abord sur notre sol la race de Néanderthal, très inférieure physiquement à la plus basse des races actuelles, et n'ayant qu'une industrie de silex taillé

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très rudimentaire. Puis, après des centaines de milliers d'années elle s'éteint et, sans transition, apparaît une autre race, évidemment immigrée, celle de Gro-Magnon et de la Madeleine, dont les restes se retrouvent dans les abris sous roche de la Vézère et les cayemes des Pyrénées ; cette race est aussi grande, aussi orthognathe, aussi développée comme capacité crânienne, aussi belle physiquement, quB les plus belles des populations actuelles ; elle >a d'emblée un sens artistique dont témoignent les peintures sur roche de la région pyrénéenne et les ivoires sculptés de la Madeleine; elle a une belle industrie de silex taillé ; sa taille s'améliore lentement ainsi que son industrie au cours des dizaines de milliers d'années pendant lesquelles elle occupe seule notre sol. Ultérieurement, les populations sont moins uniformément belles, non parce que la race magdalénienne a dégénéré, mais parce que de non- Telles races ont apparu en Europe, s'inflltrant au milieu de la belle race primitive, et se mélangeant plus ou moins avec elle. La race magdalénienne était formée d'hommes de haute taille, à front haut, à crâne vaste et allongé, à orbites rectangulaires. Les nouvelles races sont plus petites, leurs crânes sont arrondis (brachycéphalie), leurs tètes carrées, leurs orbites tendent à être circulaires ; elles apportent des armes plus meurtrières, une industrie plus pratique mais moins artistique, des idées religieuses (inhumation des morts, figures et sculptures rituelles, dolmens, menhirs) ; le bel art de la Madeleine disparaît totalement. Puis la fusion des races s'efiectue, les mélanges par invasions ou migrations, dont l'histoire ne nous fait connaître que les plus

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récentes, se muliiplienl tellement qu'on ne peut plus savoir si les variations, du reste minimes qu'on peut constater dans la suite des Ages dans un sens favorable ou dans un sens défavorable dans une région donnée, ont pour cause une variation spontanée de la population, où un changement dans les proportions des divers éléments raciaux qui la coni« posent. Ainsi la capacité crânienne des crânes recueillis dans les cimetières parisiens a tendance à erottre de siècle en siècle ; on est porté à conclure tout d'abord à un perfectionnement progressif, corrélatif d'un progrès de la civilisation; mais, certains auteurs, notant que la forme du crâne varie corrélativement et que peu â peu les tètes deviennent moins longues et plus rondes, pensent que la variation tient â l'immigration continue vers Paris des populations bretonnes et auvergnates, à tète ronde et à crâne capace. On ne peut donc conclure. Des faits semblables se retrouvent dans toutes les régions. 11 n'existe plus de race anthropologiquement pure ^ S'il n'est pas permis d'affirmei' que les populations actuelles vont s'améliorant, du moins on peut sans crainte taxer d'erreur les fables anciennes sur l'abâtardissement progressif des générations successives. On ne peut pas parier de dégénérescence de Thumanité dans son ensemble, ni même de dégénérescence d'une population considérée en bloc, sauf toutefois quand elle est frappée dans sa totalité par des

1. Les Dationalités actuelles n'ont pas pour fondement la race, mais soit rhistoiro, (Suisse^ Belgique, Canada), soit la langue (nouvelles nationalités du Centre et de l'Est de l'Europe), soit les deux à la fois (France, Espagne, Portugal, Angleterre, pays Scandinaves, etc.).

facteurs morbides. La dégénérescence ne se produit donc que conditionnée par l'hérédité morbide.

La notion de la transmission aux enfants et aux descendants des qualités et des tares des parents et des ancêtres a du reste précédé de beaucoup celle de la dégénérescence, car elle est aussi ancienne que le monde. Dans les plus vieux documents qui nous soient parvenus (inscriptions égyptiennes, Bible, livres sacrés des Hindous et^des^ Chinois) on la retrouve explicitement. Sur cette notion reposent les prescriptions détaillées des vieux codes hindous (lois de Hanou) sur le mariage, ainsi que le régime des castes; certames prescriptions bibliques s'en inspirent; le dogme du péché originel n'en est qu'une traduction. Les philosophes grecs, en particulier Platon et Aristote, et les médecins grecs, Hippocrate en tète, attachaient une grande importance à l'hérédité. L'enseignement d'Épicure à ce sujet est exprimé par Lucrèce dans un passage significatif du De natura rerum (vers 1204-1225, livre IV).

Tum similes matrum materno semine fiuQt Ut patrius patrio : sed quos utriusque Ûgurœ Esse vides juxtim, miscentes volta parentum»

Corpore de patrio et materno sanguine crescunt. Semina cum Veneris stimulis excita per artus Obvia conflixit conspirans mutuus ardor, Et oeque utrum superavit eorum, nec superatum est. Fit quoque ut interdum similes existere avorum Possint, et référant proavorum sœpe figuras, Propterea, quia mulla modis primordia multis Mista suo celunt in corpore ssepe parentes, Quœ patribus patres tradunt a stirpe projecta. Inde Venus varia produeit sorte figuras, Majorumque refert vultus, vocesque, comasque ; Quandoquidtm nihilominus h»c de 8«min« certo

Soi l'hérédité morbide

Fiant, quam faciès est et corpora membraque nobis. Et muliebre oritur patris de semine soBclum, Maternoqae mares existant corpore creti. Semper enim partus duplici de semine constat, Atqae, atri simili est 'magis id quocanque creatur, Ejas habet plas parte œqua : quod cernere possis, Siyevirum soboles, sive est muliebris origo^.

J'ai cilé un peu longuement ce passage parce que chaque vers porte : on y trouve l'amorce de toutes les découvertes modernes, l'atavisme, les caractères latents, les caractères dominants, 1a double et égale influence paternelle et maternelle. Tant il est vrai que les antiques Hellènes^ s'ils n'ont pas tout connu, ont à peu près tout deviné.

Le Moyen Age suit, comme il est de règle, l'antiquité dans ses opinions sur l'hérédité. Fernel, Paracelse, Stahl, Boerhave, Cullen, Barthez en mettent

1. Les enfants ressemblent à la mère da fait de la semence maternelle et aa père du fait de la paternelle; mais on les voit exactement participer des formes de l'an et de l'antre parent ; ils mélangent les deax visages et grandissent à la fois du sang paternel et du sang maternel. Une mutuelle ardeur conspirant au môme but a ménagé la rencontre des semences soulevées dans les corps par les aiguillons de Tamour, et aucune des deux ne l'emporte sur l'autre.

Il arrive aussi que les enfants ressemblent aux aïeuls et reproduisent souvent les figures d'ancêtres éloignés parce que les parents cachent souvent dans leurs corps, mélangés de façons diverses, de nombreux principes que les pères transmettent aux pères à partir de la souche première. Ainsi l'amour fabrique des formes variées, et reproduit les visages, les voix, les chevelures des ancêtres ; toutes ces particularités sont transmises par la semence aussi bien que la physionomie, la taille et les attitudes. Les femmes naissent aussi bien de la semence paternelle que les mâles de la semence maternelle ; car toujours l'embryon est produit par une double semence, et si l'enfant ressemble plus à l'un des générateurs, c'est que la semence de celui-ci l'a emporté ; on le remarque aussi bien dans l'ascendance des hommes que dans celles des femmes.

en relief Timportance. Montaigne, nons l'aTons vu (page 214), y croyait fermement. "

Plus près de nous Pujol (1790), Portai (1808), Lereboullet (1834), Piorry (1840), consacrent des ouvrages importants à rbérédité dans les maladies et Lucas, dans son important « Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie » (1850), essaye, à côté du rôle de l'hérédité, de distinguer celui de Yinnéitéj qui serait la faculté par laquelle se produiraient dans la descendance des caractères nouveaux, absents dans l'ascendance.

En opposition avec cette unanimité, il nous a paru curieux de reproduire ici une page d'une paradoxale thèse dont l'auteur n'a pas craint de protester contre l'opinion unanime des anciens et des modernes sur la puissance de l'hérédité. Il combat avec acharnement l'opinion courante. Cet auteur n'est autre que M. Emile Combes, le futur président du Conseil des Ministres ; sa thèse de 1868 est intitulée : Considérations sur l'hérédité des maladies. En voici un extrait:

L'hérédité admise en principe, «or la foi des auteurs qui se faisaient Técho de Topinion populaire, on a cru l'avoir démontrée directement par quelques faits d e coïncidence.

S'il sufQsait qu'une opinion ait été de tout temps enseignée pour qu'elle eut le droit d'ôtre classée au nombre des vérités acquises, assurément aucune doctrine ne commanderait plus le respect que la doctrine de l'hérédité des maladies. Parcourez la littérature médicale : les plus grands noms comme les plus obscurs adhèrent à cette doctrine; tous admettent l'hérédité comme un fait indiscutable; tous la dénoncent comme la source des plus graves maladies... En présence de cet accord, un médecin n'avait-il pas à craindre d'être taxé d'irrévérence et de sot orgueil s'il conservait et manifestait un reste de doute sur une doctrine que recommandait l'assentiment junanime des esprits.

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11 a donc f&Uu plus que du courage à A. Louis * pour résister à Ventralnement général et pour combattre une opinion d'autant plus affermie qu'à la puissance du préjugé, elle joignait Tavantage d'expliquer le plus commodément du monde l'origine d'une foule de maladies. Mais ▼atnement, dans son mémoire de 1748/Lout8 essaya de discréditer la thèse de l'hérédité. La prot^tation isolée émut à pdne le monde médical et presque aussitôt après Pujol put écrire sans soulever de véritables réclamations que presque toutes nos maladies portent le caractère de l'hérédité >.

Consacrant peu de temps au IraTsil de Pujol, et passant sons silence celui de Portai {Comidérations sur la nature et le traitement dêi maladies héréditaires et sur les moyens les plus ëprow>és de les pré^ venir^ 1808; 2« éd., 1814), Combes s'applique surtout à réfuter Piorry, dont Tautorité était alors à son summum. C^est en quelques mots tranchants et brefs que Combes dénie, à propos de chacune des maladies héréditaires, et de la goutte en particulier, toute valeur à Topinion du maître. Il montre que les habitudes, les circonstances de vie, le climat peuvent expliquer le retour d'une même maladie chez le père et chez le fils, et il considère du reste ce

1. Ce Louis n'est pats celui qui découvrit et décrivit (1829) les lésions intestinales caractéristiques de la fièvre typhoïde, mais Antoine Louis (1723-1778), chirurgien-major de l'hôpital de la Charité, qui* écrivit, en 1748, une Dissertation sur la maladies héréditaires. C'était, lai aussi, un combatif; il écrivit cette même année 1748 et la suivante deux mémoires très vifs pour protester contre la subordination des chirurgiens aux médecins.

2. Le D' Alexis Pujol (de Castres) envoya à la Société royale de médecine un Essai sur les maladies héréditaires qui fût récompensé d'une mention honorable. Ce mémoire est de 1790. On voit qull s'était étoulé 42 ans entre le travail de Louis et celui de Pujol. On trouvera donc que le « presque aussitôt après » du texte de Combes ne répond guère à la réalité!

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retour comme pea fréquent. Pensant avoir démontré qu'il peut s'expliquer autrement que par l'hérédité, il nie absolument et complètement celle-ci*

Il est intéressant de rapprocher de la thèse de M. Emile Combes celle d'un autre jeune médecin à carrière politique retentissante. Dans la thèse de 6. Clemenceau, Étude sur la génération des éléments anatomiques (1865), on pourrait croire, d'après le titre, qu'on trouverait exprimées quelques opinions sur l'hérédité. Il effleure seulement la question. Comme il le déclare dans un préambule, remarquable déjà par le style lapidaire qui lui fut plus tard habituel^, M. Clemenceau s'attache seulement à rassembler des faits* Tout à fait respectueux de son maître Ch. Robin, dont le nom revient plusieurs fois dans presque chacune des 224 pages de la brochure, Clemenceau adopte, comme faits incontestables, les interprétations du maître, et, en particulier, à côté de la génération des éléments anatomiques par division ou par gemmation d'éléments préexistants, il admet avec Robin, que des cellules peuvent se former par genèse j c'est-à-dire de toutes pièces, dans des milieux organiques non cellulaires- [blastèmes de Ch. Robin). Bien qu'il consacre une grande pailie de Touvrage à l'étude de l'ovule, de sa fécondation et de sa segmentation, ce n'est qu'in-

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