Darwin, /6jd.,p
cevoir le matériel sans du spirituel que le spirituel sans du matériel. Par suite, l'hypothèse s'applique aussi bien à l'hérédité mentale qu'à l'hérédité organique, et, si elle vaut pour l'une, elle vaut pour l'autre. Que l'on remarque, en effet, combien les deux ordres de phénomènes semblent se correspondre.
Dans l'ordre physiologique, au plus bas degré, et comme élément irréductible, la cellulo ou unité physiologique : chacune d'elles a sa vie propre. Du consensus de ces vies innombrables résulte la vie générale de l'être, dont l'unité nous apparaît ainsi comme une résultante, une harmonie. Cette harmonie, à mesure qu'on monte dans l'échelle des organismes, tend de plus en plus vers l'unité parfaite, sans jamais atteindre cet idéal.
Dans l'ordre psychologique, au plus bas degré et comme élément irréductible ou unité psychologique, la force telle qu'elle existe dans toute cellule, ou au moins la névrilité telle qu'elle existe dans toute cellule nerveuse. Du consensus de toutes ces actions psychiques, infiniment petites , centralisées dans les ganglions et plus tard dans l'encéphale, résulte la vie psychologique, qui, à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres, passe de la forme simultanée à la forme successive, — condition de la conscience, — et tend de plus en plus vers l'unité parfaite, la personne, le moi, sans y arriver d'une façon absolue.
Ainsi, le parallélisme est complet entre ces deux ordres de faits qui, au fond, n'en sont qu'un; et, par suite, on comprend, on entrevoit au moins, comment les deux ordres d'hérédité peuvent découler d'une même cause.
M. Galton, qui, outre son livre Hereditary Genius, a consacré plusieurs mémoires à l'étude théorique de l'hé-
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rédité, tout en acceptant la pangenèse, a cru devoir la compléter et la modifier par son hypothèse des « stirpes ». 11 désigne sous ce nom la somme des germes ou gemmules qui se trouvent dans l'œuf récemment fécondé. La stirpe contient des germes bien plus variés et bien plus nombreux que les unités organiques du corps qui va sortir ée cette stirpe; Par suite, le nombre des germes qui parviennent à se développer est relativement assez petit. Mais les germes qui ne se développent pas conservent leur vitalité; ils se propagent, tout en restant à l'état latent, et contribuent à former les stirpes des rejetons. Il soutient que la partie développée de la stirpe est presque stérile et que les éléments sexuels proviennent de la partie qui reste sans se développer. Il croit pouvoir expliquer ainsi comment les modifications acquises sont intransmissibles, comment des quahtés remarquables du père et de la mère manquent fréquemment chez les enfants; enfin comment certaines maladies sautent une ou plusieurs générations K
Avant que Darwin exposât sa théorie de la pangenèse, M. Herbert Spencer, dans ses Principes de biologie, avait proposé son hypothèse des « unités physiologiques » , à laquelle il rattache les phénomènes de genèse, d'hérédité et de variation. Cette théorie a veqnle nom de polarigenèse. « Une plante, ou un animal d'une espèce quelconque se compose d'unités spéciales dans chacune desquelles réside une aptitude intrinsèque à s'agréger dans la forme de cette espèce.... Il semble difficile de concevoir qu'il puisse en être ainsi, mais nous voyons qu'il en est ainsi. Des groupes d'unités pris dans un organisme possèdent le pouvoir de se réarranger, ce qui nous obhge à reconnaître que la tendance à prendre la forme spécifique est inhé-
.■. Voir, eû parlictilier Proceedings of the Royal Institution, avril 1877.
LES HYPOTHÈSES SUR L'HÉRÉDITÉ ^>'^à
renie à toutes les parties de l'organisme.... Pour celle propriété, il n'exisle pas de nom approprié. Si nous acceptons le mot de polarité comme nom de la force par laquelle les unités organiques s'agrègenl en une forme qui leur est particulière, nous pouvons appliquer ce mot à la force analogue manifestée par des unités organiques... La polarité, telle qu'on la reconnaît aux atomes, n'est qu'un mot pour désigner une chose dont nous ne savons rien.... Si nous nous bornons à substituer le mot polarité à l'expression compliquée : « la propriété que possèdent certaines unités de s'arranger en une forme spéciale, » nous pouvons, sans admettre rien de plus que ce qui est prouvé, nous servir du terme polarité des unités organiques pour signifier la cause prochaine de l'aptitude des organismes à reproduire les parties qu'ils ont perdues. »
Cette polarité ne pouvant être possédée, d'après l'auteur, ni par les unités chimiques, ni par les unités morphologiques, « nous devons croire qu'elle est possédée par certaines unités intermédiaires que nous appellerons physiologiques ».
« L'hypothèse vers laquelle on est porté par l'ensemble des faits, c'est que les cellules spermatiques et les cellules germinatives ne sont au fond que des véhicules portant de petits groupes d'unités physiologiques dans un état convenable pour obéir à leur penchant vers l'arrangement de structure de leur espèce propre...
« Nous devons conclure que la ressemblance d'un organisme à l'un ou l'autre de ses parents est le résultat de ' tendances spéciales des unités physiologiques dérivées de ce parent. Dans le germe fécondé, il existe deux groupes d'unités physiologiques, légèrement différents dans leur structure. Ces unités légèrement différentes se multiplient séparément aux dépens de la substance nutritive fournie
au germe qui se développe, chaque espèce modelant sa substance nutritive suivant son propre type. Tout le temps de révolution, les deux espèces d'unités se ressemblent principalement dans leur polarité et dans la forme sous laquelle elles tendent à se construire; seulement, comme elles ont aussi des différences secondaires, elles travaillent à l'unisson pour produire un organisme de l'espèce d'où elles sont dérivées ; mais elles travaillent en opposition l'une avec l'autre pour produire des exemplaires des organismes parents d'où elles sortent respectivement. Il en résulte, en définitive, un organisme où les traits d'une unité se trouvent mêlés à ceux de l'autre *. »
II. L'hypothèse de Hseckel, connue sous le nom depérigenèse desplastidules, consiste en, une explication surtout dynamique de l'hérédité. Il est clair que l'hypothèse de Darwin et encore plus celle de Spencer ne se réduisent pas à une explication purement anatomique; mais ils ont donné beaucoup moins d'importance que Hseckel aux propriétés dynamiques de la matière vivante.
La comparaison si souvent établie entre un organisme et un État n'est pas, dit Hseckol, une vague et lointaine analogie; elle répond à la réalité. Les cellules sont de véritables citoyens d'un Etat, et nous pouvons considérer le corps de l'animal, avec sa forte centralisation, comme une monarchie cellulaire; l'organisme végétal, plus faiblement centralisé comme une république cellulaire. La cellule n'est pas cependant l'organisme élémentaire le plus simple. Au-dessous d'elle, il y a le cytode, masse de substance albuminoïde, sans noyau et sans enveloppe. Cellules et cytodes, telles sont les « unités vitales ». La matière vivante des monères et autres cytodes est appelée, par
1, Principes de biologie, trad. Gazelles, 1.
LES HYPOTHÈSES SUR L'IIÉRÉDITÉ /lOS
Van Beneden et Hœckel, le « plasson »; c'est la substance plastique primordiale dont le protoplasme n'est lui-môme qu'une différenciation. Le plasson se résout en molécules qui ne sont pas résolubles en molécules plus petites, mais constituent le dernier terme de la division : ce sont les plastidules. C'est dans la nature des plastidules qu'il faut clierclier l'explication de l'hérédité sous toutes ses formes.
Pour Haeckel, chaque atome possède une certaine somme de force; il est « animé «. L'atome a une « âme », c'est-à-dire qu'il présente des phénomènes de plaisir et déplaisir, désir et . aversion, attraction et répulsion. Tout atome étant doué de sensation et de volonté, ces deux propriétés ne peuvent être considérées comme propres aux organismes, et il faut chercher ce qui distingue les plastidules des autres molécules et constitue ainsi l'essence propre de la vie.
« De ces propriétés, la plus importante nous paraît être la capacité de reproduction ou la mémoire, qui existe dans tout processus évolutif et en particulier dans la reproduction des organismes. Toutes les plastidules possèdent de . la mémoire; cette aptitude manque à toutes les autres molécules. .> Pour Hœckel, la mémoire n'est donc pas une propriété de la seule muticro organisée; il l'accorde a toute matière vivante. Cette mémoire des plastidules exp ique l'hérédité. H^ckel, en effet, attribue à chacune d elles un mouvement ondulatoire, rhythmique. « Pa- 1 acte créateur, une certaine quantité du protoplasme ou de a matière albuminoïde des parents est transmise à 1 entant et avec ce protoplasme un mode individuel sné cia , de mouvement moléculaire. Ce sont ces mouvements moléculaires qui suscitent les phénomènes vitaux et en sont la vraie cause. II v a ainsi un mouvement nlastidu-
laire primitif qui est transmis par la cellule mère et conservé. L'action des circonstances extérieures d'où résultent l'adaptation et la variabilité produit une modification de ce mouvement moléculaire. D'où Haeckel conclut que « l'hérédité c'est la mémoire des plastidules » ou « la transmission du mouvement des plastidules, » et que l'adaptation consiste dans les mouvements acquis.
Il se flatte d'avoir ainsi donné de l'hérédité une explication moniste et mécanique : moniste, puisque, dans ses plastidules, les propriétés ordinaires de la matière, de la vie et de la conscience sont réunies; mécanique, puisque son hypothèse s'appuie sur le principe de la communication du mouvement ^
■ III. Plus récemment, Weismann a proposé une nouvelle et importante théorie de l'hérédité sous le nom de continuité du plasma germinatif\ Nulle hypothèse n'affirme plus énergiquement le caractère invariable et indélébile de la transmission héréditaire. Elle s'appuie sur les recherches de divers embryologistes contemporains notamment d'E. YanBeneden, qui ont montré que la fécondation consiste dans la fusion du noyau mâle et du noyau femelle, qu'elle n'est qu'une copulation de noyaux, à laquelle le corps de la cellule ne prend aucune part. Dans ces noyaux est contenu le plasma germinatif. Mais, quand un nouvel être se produit, une partie seulement de ce plasma est employée; le reste forme une réserve qui sert à constituer la cellule germinative de la nouvelle génération : en d'autres termes, le plasma contenu dans la cellule germinative ne participe pas en totalité à la reproduction du
1. Périgenèse des plaslidules, dans Psych. celL, trad. Soury, Histoire de la création naturelle, p. 142-167. , r. ai
2. Wcisiuiinn, Die Continuitat des Keimplasmas als Grundlage einer Théorie der Vererbung. léna, 1885.
nouvel organisme ; une portion est destinée à la conservation de l'espèce et déposée, dès le début, dans les futurs organes sexuels. L'auteur représente la continuité de ce plasma germinatif sous la forme d'une longue racine de laquelle sortent de distance en distance des rejetons, représentant les individus des générations successives. « Chacun des deux noyaux qui se réunissent dans la fécondation, dit Weismann, doit contenir le plasma germinatif nucléaire des deux parents, auteurs de cette génération; celui-ci contient aussi le plasma nucléaire des cellules germinatives des grands-parents ainsi que des arrière-grandsparents. Le plasma nucléaire des différentes générations existe en quantité d'autant plus petite que la génération est elle-même plus éloignée. Tandis que le plasma germinatif du père ou de la mère constitue la moitié du noyau de la cellule-germe de l'enfant, le plasma germinatif du grand-père n'en constitue que le quart, celui de la dixième génération en arrière n'en constitue quele-rôTro- Ce dernier peut cependant très bien réapparaître, lors de la formation du nouvel être. Les phénomènes du retour montrent même que le plasma germinatif d'ancêtres peut, au bout de mille générations, affirmer sa persistance en se manifestant par des caractères perdus depuis longtemps. Si donc nous ne sommes pas en mesure d'expliquer par quel processus ce retour se produit, nous savons du moins que la chose est possible. La très minime partie du plasma germinatif spécifique, contenant des tendances déterminées, les fait prédominer, quand sa nutrition est plus favorisée que celle des autres espèces de plasma contenues dans le noyau. »
Toutefois, si cette hypothèse explique la continuité héréditaire, la quasi-identité des ascendants et des descendants, elle n'explique pas l'hérédité des caractères acquis : elle
la contredit même, ce qui surprend chez un darwinien zélé comme Weisman. L'auteur a cependant essayé d'accorder son hypothèse avec celle de la transformation des espèces. Il admet que, pendant la vie, les influences extérieures peuvent modifier directement le plasma germinatif. — II faut remarquer aussi que cette transmission d'une matière invariable à travers les générations semble réaliser cet idéal de l'hérédité dont nous avons parlé plus haut, l'uniformité absolue. Gomment donc expliquer les difïerences individuelles? Weismann en trouve la cause dans la reproduction sexuelle qui, mettant en présence deux individus différents, rend possible la production des vaïiétés héréditaires*.
ni
Cet exposé des hypothèses contemporaines, dont aucuno jusqu'ici n'a réussi à s'imposer, démontre, comme on l'a dit plus haut, qu'aucune exphcation scientifique de l'hérédité n'est actuellement possible. Pour nous, un seul point, d'une grande importance philosophique, en ressort : l'hérédité est une des manifestations les plus stables du déterminisme. Dans le domaine de la vie, la continuité n'a jamais pris une forme plus palpable.
Nous avons tant de fois montré la ténacité implacable de la transmission héréditaire, qu'il serait superflu d'y revenir; mais ici nous la prenons à sa source, et que voyons-nous ?
L'hérédité, c'est l'identité, l'identité partielle des matériaux qui constituent l'organisme des parents et celui de l'enfant. L'ovule naît aux dépens de l'épilhélium de l'ovaire, c'est-à-dire d'un des tissus les moins élevés de
l. Pour plus de détails sur la théorie de Weismann, voir la Préface.
rorganisation. Rien dans sa genèse ne présage sa haute destinée, et, en fait, pour un ovule fécondé, cent mille périssent ^
Les spermatozoïdes naissent de même du tissu épithélial et courent les mêmes chances que l'élément femelle. Dès que ces minuscules parties du corps des deux parentsse sont conjuguées, tout ce qui suit est réglé par le déterminisme le plus invariable, disparition de la vésicule germinative, retrait du vitellus, segmentation en deux, quatre, huit, seize globules vitellins, formation du blastoderme, division en deux, puis trois feuillets, etc. Dans cette succession d'états que nous n'avons pas à retracer, chaque moment commande rigoureusement celui qui suit; c'est une logique en action; la déviation la plus légère amène une monstruosité, et ce processus de différenciation continue sans relâche^ allant du plus au moins et n'empruntant au dehors que des matériaux nutritifs. Par la division, des cellules — ce qui est leur mode ordinaire de multiplication — se forment les tissus, les organes, le corps. L'enfant naît. Rien n'a interrompu un seul instant la continuité; son individualité physique et mentale est déjà fixée. A part les variations que les circonstances pourront produire, le même développement logique, fatal, va sepoursuivre, amenant, comme nous l'avons vu, à des époques déterminées une maladie, un désordre de l'esprit, la folie ou le suicide : et l'être ainsi formé porte en lui la possibilité de beaucoup d'autres, semblables à lui-même ou à ses ancêtres, partiellement ou provisoirement déterminés, attendant de l'autre sexe un complément de détermination pour que l'évolution recommence.
Pour beaucoup, les différences des parents aux enfants
1. On a calculé que, de dix-huit à vingt ans, le nombre des ovules pour chaque femme, est de 700 000 en moyeune.
cachent ce déterminisme. La variété semble spontanéité. Mais, sans parler des fatalités extérieures et des modiflcations qu'elles entraînent, nous savons que l'hérédité se charge à elle seule de produire la variété. En limitant son action à quatre ou cinq générations, il y a en chacun de nous une trentaine d'intluences possibles qui ellesmêmes en résument des milliers d'autres et qui se mèlan* gent, se combinent, s'équilibrent de tant de manières qu'elles ressemblent à une création nouvelle. Au fond, tout est rigoureusement déterminé. Un mobile sollicité pas cent forces distinctes n'en est pas moins mù fatalement.
L'hérédité est donc bien un déterminisme, et, ce qui le distingue de tout autre, un déterminisme spécifique^ l'habitude d'une famille, d'une race ou d'une espèce. Par elle, nous nous sentons pris dans la chaîne indestructible des effets et des causes; par elle, notre chétive personnalité se rattache à l'origine dernière des choses, à travers Tenchaînement infini des nécessités.