L'HÉRÉDITÉ PHYSIOLOGIQUE
L'hérédité est la loi biologique en vertu de laquelle tous les êtres doués de vie tendent à se répéter dans leurs descendants; elle est pour l'espèce ce que l'identité personnelle est pour l'individu. Par elle, au milieu des variations incessantes, il y a un fond qui demeure; par elle, la nature se copie et s'im.ite incessamment. Considérée sous sa forme idéale, l'hérédité serait la reproduction pure et simple du semblable par le semblable. Mais cette conception est purement théorique, car les phénomènes do la vie ne se plient pas à cette régularité mathématique, leurs conditions d'existence se compliquant de plus eu plus, à mesure qu'on s'élève du végélal aux animaux supérieurs et de ceux-ci à l'homme.
L'homme peut être considéré dans son organisme ou dans son dynamisme, dans les fonctions qui constituent sa vie physique ou dans les opérations qui constituent si
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vie mentale. Ces deux formes de la vie sont-elles soumises à la loi d'hérédité? Le sont-elles totalement ou partiellement, et, dans ce dernier cas, jusqu'à quel point?
Le côté physiologique de cette question a été fort hien étudié; le côté psychologique l'a été beaucoup moins. Nous nous proposons de le faire ici. Mais la transmission héréditaire des facultés mentales, considérée dans ses phénomènes, ses lois, ses conséquences et ses causes, est si intimement liée à l'hérédité physiologique, qu'il est nécessaire de parler de celle-ci tout d'abord. Nous le ferons très brièvement, renvoyant pour plus de détails aux traités spéciaux. Il nous suffira de montrer, par quelques faits bien clairs et bien sûrs, que l'hérédité s'étend à tous les éléments et à toutes les fonctions de l'organisme, à sa structure externe et interne, à ses maladies, à ses caractères particuliers, à ses modifications acquises.
Ce qui frappe tout d'abord, même les yeux les moins attentifs, c'est l'hérédité de la structure externe. Ce fait est d'observation vulgaire, et rien n'est moins rare que d'entendre dire qu'un enfant « est le portrait de son père, de sa mère, de ses grands-parents. » L'influence héréditaire peut s'accuser dans les membres, le tronc, la tête, les ongles mêmes ou les poils , mais surtout dans le visage, l'expression ou les traits de la physionomie. Les anciens avaient fait cette observation : de là, chez les Romains, les Nasones, les Labeones, les Duccones, les Capitoncs et autres noms tirés d'un signe héréditaire Faut-il
1. p. Lucas, Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle, Paris, 2 vol., 1847-18o0, t. I, p. 195.
rappeler le nez des Bourbons et la lèvre des Habsbourg? Les ressemblances héréditaires peuvent déceler, au premier coup d'œil, l'origine des personnes ; elles ont donné lieu quelquefois aux rencontres les plus imprévues et les plus romanesques. Elles peuvent subir, dans le cours de la vie, des métamorphoses qui font que l'enfant ressemble successivement à son père et à sa mère : nous insisterons sur ce point en traitant de l'hérédité aux époques correspondantes.
Beaucoup d'individus de haute ou de petite taille engendrent leurs semblables. Ce fait, consacré par une longue expérience, a été mis dès longtemps à profit par les éleveurs pour créer certaines races.
Ce système de sélection voulue et consciente a même été apphqué à l'humanité. Le père de Frédéric II, Frédéric-Guillaume 1", dont on connaît la passion pour les colosses, opérait, à l'égard du régiment des géants qu'il avait formé, comme les éleveurs sur leurs animaux. Il ne tolérait le mariage de ses gardes qu'avec des femmes d'une taille égale à la leur.
L'hérédité existe aussi en tout ce qui touche la couleur de la peau, la forme et le volume du corps. Ainsi l'obésité résulte si bien d'une prédisposition de l'organisme, que souvent on l'a vue se produire malgré les privations, la fatigue et la misère.
L'hérédité agit sur la conformation interne comme sur la structure externe. Bien de plus positif que l'hérédité de la forme, du volume et des anomalies du système
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osseux ; celle des proportions, en tous sens, du crâne, du thorax, du bassin, de la colonne vertébrale, et des moindres os du squelette, est d'une observation quotidienne et vulgaire. On a constaté jusqu'à celle du nombre, en plus ou en moins, des vertèbres et des dents (Lucas). — Le système circulatoire, le système digestif, le système musculaire, suivent les lois de transmission des autres systèmes internes de l'organisme. Il existe des familles où le cœur et le calibre des principaux vaisseaux sont naturellement très considérables, d'autres chez lesquelles ils sont relativement petits, d'autres où ils présentent les mêmes vices de conformation. — Enfin, et ceci nous touche de plus près, l'hérédité régit les proportions du système nerveux. Elle est manifeste dans les dimensions générales du cerveau, son principal organe; elle est même très souvent sensible dans le volume, et jusque dans la forme des circonvolutions : Gall l'avait observée et expliquait par ce fait la transmission des facultés mentales. Nous aurons ailleurs assez d'occasions de revenir sur ce point pour ne pas insister ici.
L'hérédité des éléments internes a lieu pour les liquides de l'organisme aussi bien que pour les parties solides : le sang est plus abondant dans certaines familles, et cette surabondance transmet ou peut transmettre, aux divers membres, une prédisposition aux apoplexies, aux hémorrhagies, aux inflammations. On en cite quelques-unes chez qui une légère piqûre causait une hémorrhagie que rien ne pouvait arrêter.
Et ce n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, la structure externe ou interne qui est transmissible ; des caractères tout à fait particuliers du mode d'existence passent des parents aux enfants. L'hérédité régit les caractères subordonnés comme les caractères dominateurs. Ainsi la fécondité, la durée de la vie, ces manières d'être toutes personnelles que les médecins appellent des idiosyncrasies, se transmettent par voie séminale. Quelques faits vont le montrer.
On ne peut douter de l'influence de l'hérédité sur la puissance de reproduction. Il y a des familles remarquables par leur fécondité, et cette fécondité se propage soit par le père, soit par la mère.
Une mère a 24 enfants, dont 5 filles, qui à elles cinq mirent au jour 46 enfants ; la fille de son fils était, jeune encore, accouchée du seizième (Girou). Les fils, filles et petits-fils d'un père et d'une mère de 19 enfants participèrent presque tous, dit Lucas, de cette puissance prolifique *.
Dans la vieille noblesse française, plusieurs familles ont joui d'une grande vigueur de propagation. Anne de Montmorency, qui, âgé de plus de 75 ans, put encore, à la bataille de Saint-Denis, briser de son épée les dents du soldat écossais qui lui porta le dernier coup, était père de 12 enfants. Trois de ses aïeux, Mathieu J", Mathieu II, Mathieu III, en avaient ensemble 18, dont 15 garçons. Le fils et le petit-fils du grand Gondé en