‹ L'hérédité psychologiqueChapitre 10 sur 114 · Darwin, Variation, etc · texte numérisé non relu

Darwin, Variation, etc

24 , LES FAITS

portée , les vestiges de leurs anciennes habitudes alpestres. »

Les chiens et les chats domestiques, comme leurs semblables à l’état sauvage, grattent, pour cacher leurs ordures, là même où, le sable et la poussière faisant défaut, cette opération est inutile. Mais c’est la survivance d’une habitude héréditaire.

Plusieurs naturalistes ont signalé de même chez l’homme la persistance d’instincts à l’état rudimentaire. « Pour exprimer le dédain, on découvre les dents canines; pour exprimer la colère, le râtelier complet; quoique l’homme civilisé n’ait pas pour but, en montrant ses armes, d’effrayer un ennemi. La violente expiration que nous faisons entendre dans la fureur n’a plus de raison d’être, mais elle répond à ce qui se produit en pareil cas chez les carnassiers *.

Au lieu d’insister inutilement sur l’hérédité des instincts naturels et primitifs, il semble plus curieux de rechercher si les instincts acquis sont transmissibles. Nous avons dit plus haut, en donnant d’après F. Cuvier et Flourens les caractères généralement attribués aux actes instinctifs, qu’aucun n’est rigoureusement vrai. Ainsi l’instinct n’est pas toujours invariable. Le castor change, selon les circonstances, le lieu et la forme de son habitation, et de constructeur se fait mineur. L’abeille peut modifier le plan de ses constructions et substituer à ses cellules en hexagone des cavités pentagonales. Dans l’île de Gorée,

1. Schneider, Der thierische Wille, 1880, V, p. 411 et suiv. — Darwin De l'expression des émotions , passim

l’hérédité des instincts

les hirondelles restent toute l’année, parce que la chaleur du climat leur permet de trouver de la nourriture en tout temps. Chez beaucoup d’espèces, le mode de construction du nid peut varier selon la nature du sol, la situation, la température du pays. Certes, l’instinct n’est pas un instrument aussi souple que l’intelligence ; il ne peut pas, comme elle, s’adapter à tous les milieux, se plier à toutes les circonstances, varier et modifier son action de mille manières : mais il est modifiable dans certaines limites, quand il est soumis à des influences puissantes et durables.

Deux causes principales produisent ces variations : le milieu et la domestication. Le climat, le sol, la nourriture, les dangers habituels qui entourent l’animal, les impressions qu’il reçoit, modifient son organisme et par suite ses instincts. L’action de l’homme est encore plus puissante sur lui que celle de la nature; par l’éducation, il le façonne et le plie à ses besoins ou à ses plaisirs. Nous n’avons pas d’ailleurs à rechercher ici comment se produisent ces instincts acquis ou modifiés. La seule question que nous ayons à examiner est celle-ci : Sont-ils héréditaires ? L’expérience répond affirmativement, des faits nombreux montrent que les instincts acquis sont conservés et transmis par l’hérédité, comme les instincts naturels. En voici quelques-uns :

G. Leroy remarque que, dans les lieux où l’on fait une chaude guerre aux renards, les jeunes renards, avant d’avoir pu acquérir aucune expérience, se montrent, dès leur première sortie du terrier, plus précautionnés, plus rusés , plus défiants que ne le sont les vieux dans les endroits où on ne leur tend pas de piège. Il expliquait cela par l’hypothèse d’un langage chez les animaux. F. Cuvier a raison de rattacher ce fait à l’hérédité des modi-

LES FAITS

fications acquises de l’instinct. On ne peut douter que l’instinct de la peur soit acquis chez beaucoup d’animaux sauvages et transmis à leur descendance. Knight *, qui s’est livré, pendant soixante ans, à des observations suivies sur cet ordre de faits, dit que, dans cet intervalle, les mœurs de la bécasse ont éprouvé de grands changements en Angleterre, et que la crainte de l’homme pendant cette période est devenue bien plus puissante, par sa transmission à travers une série de générations. Le même auteur a trouvé des changements de mœurs analogues jusque chez les abeilles. Darwin a établi que les animaux qui habitent les îles désertes acquièrent peu à peu la crainte de l’homme, à mesure qu’ils expérimentent nos moyens de destruction. En Angleterre, dit-il, les grands oiseaux sont beaucoup plus farouches que les petits, sans doute parce qu’ils ont été partout et toujours beaucoup plus persécutés par l’homme. La preuve que cette différence n'a pas d’autre cause, c’est que, dans les îles inhabitées, les grands oiseaux ne sont pas plus craintifs que les autres 1 2.

Quand l’animal est éducable , c’est-à-dire quand ses instincts primitifs peuvent être modifiés, il faut encore, en général , trois ou quatre générations pour fixer les résultats de l’éducation et empêcher le retour des instincts sauvages. Si l’on tente de faire couver, par des canes domestiques, des œufs de canes sauvages; à peine sortis de l’œuf, les canetons obéissent à l’instinct de leur race et prennent leur volée; et, si l’on réussit à en retenir quel-

1. Kniglit, On the hereditary pi'opensilies of animais ( Philos . Trans., 1837, p. 363). — Divers faits recueillis par Weissenborn prouvent que la prudence devient instinctive, chez les outardes, quand ces oiseaux habitent une contrée où les chasseurs sont nombreux (Milne Edwards, t. XIII,

2. Darwin, Origine des espèces, eh. VIII. — P. Lucas, II, 482.

l’hérédité des instincts 27

ques-uns pour la production, il faut attendre plusieurs générations avant d’en obtenir des canards domestiques. Les haras libres ou sauvages donnent lieu à des observations du même genre. On ne dresse qu’avec beaucoup de peine les produits de ces haras, et même, après avoir été assouplis, ils sont encore bien plus indociles que les chevaux nés à l’état domestique. Il n’est pas même jusqu’au métis de chevaux sauvages et de juments domestiques, ou de rennes domestiques et de rennes sauvages, dont les produits ne gardent cette indocilité et n’aient besoin de trois ou quatre générations pour perdre entièrement les habitudes farouches de l’état dénaturé. Au contraire, les poulains provenant de père ou mère bien dressés naissent souvent avec une aptitude marquée au service du manège ; des écuyers ont même proposé de n’admettre à la reproduction que des sujets déjà exercés dans les cirques.

L’homme, à l’origine, n’a dressé les animaux actuellement domestiques qu’avec beaucoup de peine ; et ses efforts seraient restés vains, si l’hérédité n’était venue à son secours. On peut dire que, quand l’homme a réussi à modifier à son gré un animal sauvage, il y a dans la descendance de cet animal comme dans une lutte silencieuse entre deux hérédités : l’une qui tend à fixer les modifications acquises, l’autre qui tend à conserver les instincts primitifs. Souvent celle-ci l’emporte, et ce n’est qu’après plusieurs générations que l’éducation peut être sûre de sa victoire. Mais, qu’on le remarque, dans les deux cas, l’hérédité conserve toujours ses droits.

Chez les animaux supérieurs, qui ont non seulement de l’instinct, mais de l’intelligence, il n’est rien de plus fréquent que de voir des dispositions mentales, manifestement acquises, se fixer par l’hérédité au point de

LES FAITS

se confondre avec l’instinct, par leurs caractères d’innéité et d’automatisme. On voit de jeunes chiens tomber en arrêt dès la première fois qu’on les lance et mieux parfois que d’autres depuis longtemps exercés. Le sauvetage est héréditaire chez les races dressées à cet effet, comme, chez les chiens de berger, l’habitude de tourner autour du troupeau et de lui courir sus.

Knight a démontré d’une façon expérimentale que le proverbe « bon chien chasse de race » est vrai. Il prit des précautions pour que les jeunes chiens, menés pour la première fois à la chasse, ne pussent être en rien dirigés par leurs aînés. Cependant, dès le premier jour, voici ce qui arriva. L’un d’eux demeura tremblant d’anxiété, les yeux fixes, les muscles tendus devant les perdrix que ses parents avaient été élevés à arrêter. Un épagneul, appartenant à une race dressée à chasser la bécasse, sut très bien, dès sa première sortie, se conduire à la manière d’un vieux chien, évitant les terrains glacés où il eût été inutile de chercher le gibier, à cause de l’absence de tout fumet. Enfin un jeune terrier d’une race dressée à la chasse des fouines entra en fureur la première fois qu’il se trouva dans le voisinage d’un de ces animaux, tandis que l’épagneul restait parfaitement tranquille '.

La première fois qu’on mène au bois, en Amérique, les descendants de chiens dressés de longue date à la périlleuse chasse du pécari, ils savent, comme leur père et sans nulle instruction, la tactique à suivre. Or ces chiens sont d’origine étrangère, mais acclimatés depuis longtemps dans la vallée de la Magdalena. Les chiens des autres races qui ne la savent point, si vigoureux qu’ils soient, sont d’abord dévorés. — Les lévriers d’Amérique, au lieu de

i. Knight, ouv. cité.

l’hérédité des instincts 29

prendre les cerfs en leur sautant à la gorge, les attaquent par le ventre et les renversent comme leurs ancêtres avaient été dressés à le faire pour la chasse aux Indiens \ Ainsi donc, l’hérédité transmet les modifications acquises comme les instincts réputés naturels. Toutefois, il y a une différence importante à noter : l’hérédité des instincts est sans exception; celle des modifications en présente beaucoup. Ce n'est que quand les variations sont solidement établies, qu’étant devenues organiques, elles forment une seconde nature qui a supplanté la première, et qu’elles ont pris, comme l’instinct, un caractère mécanique, c’est alors seulement qu’elles peuvent être transmises sans exception.

Ces faits, auxquels on pourrait en ajouter d’autres *, prouvent qu’à des époques dont on peut donner la date approximative, certaines dispositions psychiques ont été acquises par les animaux. Ces dispositions, résultant d’une variation spontanée, ou d’un changement de milieu, ou de l’expérience de l’animal, ou de l’action de l’homme, ont été fixées dans la race et ne se distinguent plus des instincts. L’antiquité tout entière n’a-t-elle pas admis que c’est un instinct naturel qui pousse le chien à aboyer1 2 3 ? Et, de nos jours, on le croit encore généralement. Cependant l’aboiement et ses variétés sont un résultat de la domestication; ce sont des habitudes héréditaires acquises et transmises par une longue suite de générations antérieures

Page 1