L HÉRÉDITÉ DES INSTINCTS
pelle ce qui a été dit plus haut: qu’il n’y a d’indispensable que les processus nerveux ; qu’il importe peu que la conscience disparaisse si les processus nerveux, qui sont les équivalents physiologiques des états de conscience, subsistent; qu’il importe même qu’elle disparaisse, parce que son absence rend l’automatisme plus parfait. Evidemment, à l’origine, tout instinct, simple ou complexe, a été une forme quelconque de l’activité psychique; mais, grâce à des répétitions perpétuelles chez l’individu et ses descendants, il s’est établi dans le système nerveux de l’animal des dispositions permanentes, des connexions stables entre divers éléments anatomiques : l’instinct s’est enregistré, organisé. A mesure que les divers états physiologiques, d’abord accompagnés de conscience, sont devenus plus rapides *, mieux coordonnés, la conscience s’est retirée d’eux, en sorte que ce mécanisme si régulier ne représente plus aujourd’hui que de la conscience éteinte.
Est-il nécessaire de faire remarquer que ces considérations sont applicables à tous les instincts, aux plus simples et aux plus complexes? Ceux-ci, en effet, ne doivent pas être pris en bloc. Il ne faut pas oublier qu’ils se sont formés par des additions successives, pendant des générations sans nombre, par la coordination, fusion et intégration d’instincts simples, et que chaque acquisition nouvelle a été fixée par la même transformation d’un processus conscient en processus automatique.
D’ailleurs, si le plus souvent l’instinct, à part ses deux points extrêmes, consiste en un processus inconscient, purement physiologique, il est vraisemblable que dans certains cas il est accompagné de quelque degré de con-
1. Nous avons montré ailleurs que la durée d’un état est une condition nécessaire de la conscience.
LES FAITS
science. Tels sont les instincts les plus complexes dont la coordination n’est pas toujours parfaite. En général, toutes les fois qu’il y a adaptation à des conditions nouvelles, hésitation, indécision, tâtonnement chez l’animal, il est impossible qu’il ne se produise pas des états de conscience. Il en est de l’instinct comme de l’habitude : celleci a traversé une période consciente avant d’arriver à l’automatisme parfait, et elle perd de sa perfection dans la mesure où la conscience réapparaît.
Il n’y a donc pas lieu de supposer avec Cuvier « que les animaux ont dans leur sensorium des images ou sensations constantes qui les déterminent à agir comme les sensations ordinaires et accidentelles déterminent communément ». En réalité, il n’y a d’inné que le rapport entre des modifications de la sensibilité externe ou interne et certains processus organisés dans le système nerveux de l’animal, et cette innéité résulte d’une transmission héréditaire.
En résumé, — et sans insister sur une question que nous n’avons pas à traiter ici, — chaque instinct complexe se ramène à une coordination d’instincts simples ; chaque instinct simple se réduit à une habitude héréditaire.
Bien que la division des instincts en naturels et acquis n’ait aucune raison d’être en dernière analyse, nous pouvons l’adopter à titre provisoire et pour la clarté de l’exposition.
Les instincts réputés primitifs sont ceux dont la période d’organisation remonte aux temps préhistoriques. Les documents écrits ou figurés, si anciens qu’ils soient,
i/hérédité des instincts
nous montrent la plupart des espèces actuellement vivantes déjà pourvues des instincts que nous leur connaissons et dont voici les principaux caractères d’après les partisans de la fixité des espèces :
L’instinct est inné, c’est-à-dire antérieur à toute expérience individuelle. Tandis que l’intelligence se développe lentement et par une accumulation d’expériences, l’instinct est parfait du premier coup. Le canard couvé par une poule va droit à l’eau; l’écureuil, avant de connaître l’hiver, fait une provision de noisettes. L’oiseau né dans une cage, rendu à la liberté, se construira un nid semblable à celui de ses parents, avec les mêmes matériaux et la même forme.
L’intelligence tâtonne, s’essaye, manque son but, tombe dans l’erreur et s’en corrige. L’instinct a une sûreté mécanique : il fonctionne à la façon d’une machine. De là son caractère inconscient; il ne connaît ni le but à atteindre ni les moyens à employer ; il n’a pas à comparer, à juger, à choisir. Tout semble conduit par une pensée, sans que rien arrive à la pensée.
L’instinct paraît immuable. Il ne semble pas, comme l’intelligence, croître et décroître, gagner et perdre. Il ne se perfectionne pas. S’il ne reste pas absolument invariable, il ne varie du moins que dans des limites restreintes; et on peut dire que, dans les instincts, l’immutabilité est la règle, et que les variations sont l’exception.
Tels sont les caractères admis d’ordinaire ; et bien qu’aucun d’eux ne soit à l’abri de la critique, bien qu’aucun ne soit vrai absolument, ils sont suffisamment exacts pour distinguer les instincts de tous les autres phénc-^ènes psychologiques.
L’instinct ainsi entendu est- il transmissible? est-il soumis à la loi de l’hérédité? Evidemment. L’hérédité des
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LES FAITS
instincts est incontestée. L’animal hérite des dispositions psychiques de ses auteurs tout aussi bien que de leur constitution physiologique. Le naturaliste tient compte des premiers caractères comme des seconds. Il lui paraît tout aussi essentiel pour une abeille d’extraire le pollen des fleurs, de construire des cellules, d’y déposer son miel, que d’avoir des mandibules, six pattes et quatre ailes. Une abeille ouvrière, ayant les instincts de la fourmi, lui paraîtrait tout aussi étrange qu’une abeille ayant huit pattes et des élytres. Il y a dans l’animal deux fonctions principales : l’une qui conserve l’individu, la nutrition; l’autre qui conserve l’espèce, la génération. Celle-ci transmet les instincts comme les formes physiques ; la génération est spirituelle aussi bien que matérielle. Le castor transmet à ses petits ses caractères anatomiques et physiologiques de mammifère rongeur, ses instincts constructeurs et son talent d’architecte.
Nous trouvons donc dès le début une masse innombrable de faits psychologiques, les actes instinctifs, rigoureusement soumis aux lois de la transmission héréditaire. Et il suffit d’un peu de réflexion pour voir combien est vaste le domaine de l’instinct : les invertébrés paraissent complètement réduits à cette forme de l’activité mentale. Dans l’embranchement des vertébrés , les classes inférieures, poissons, batraciens, reptiles, oiseaux, ne peuvent le plus souvent vivre, attaquer, se défendre, connaître leurs ennemis, qu’au moyen de leurs instincts. Enfin, chez les mammifères et même chez l’homme, l’instinct diminue graduellement, mais sans disparaître. Ainsi son domaine $st aussi étendu que celui de la vie animale, et ce domaine si vaste est régi par les lois de l’hérédité.
Puisqu’il est clair et admis de tous que l’hérédité est la règle invariable de la transmission des instincts, il est
l’hérédité des instincts
inutile d’entasser ici les exemples à l’appui. La ténacité des instincts est si grande et leur transmission héréditaire si sûre, qu’on les -voit quelquefois survivre, pendant des siècles, aux conditions d’existence auxquelles ils étaient appropriés. « Nous avons, dit Darwin *, des raisons pour admettre une conservation assez durable d’habitudes primitives même après une domestication prolongée. Ainsi nous voyons, comme trace de la vie originelle de l’âne dans le désert, la forte répugnance qu’il éprouve à traverser le plus petit courant d’eau et le plaisir avec lequel il se roule dans la poussière. Le chameau, qui est cependant domestiqué depuis longtemps, éprouve la même répugnance à traverser un ruisseau. Les jeunes porcs, quoique bien apprivoisés, se tapissent lorsqu’ils sont effrayés et cherchent à se dissimuler même sur une place nue et découverte. Les jeunes dindons et même les poulets, lorsque la poule donne le signal du danger, se sauvent et cherchent à se cacher, comme font les jeunes perdrix et faisans, pour que la mère puisse prendre son vol, ce qu’à l’état domestique elle n’est plus capable de faire. Le canard musqué, dans son pays, perche souvent et niche sur les arbres; et nos canards musqués, domestiques, quoique très indolents, aiment à se percher sur les murs, les granges... Nous savons que, quoique abondamment et régulièrement nourri, le chien enfouit souvent, comme le renard, la nourriture dont il n’a pas besoin; nous le voyons encore sur un tapis tourner longtemps sur luimême comme pour fouler l’herbe à la place où il veut se coucher... Nous trouvons enfin, dans le plaisir avec lequel les agneaux et les chevreaux se groupent ensemble et folâtrent sur le plus petit mamelon de terrain à leur