Montaigne, Essais, II
L’n ÉR ÉDITÉ DES SENTIMENTS ET DES PASSIONS 9o
chacun de nous. « Un des effets fréquents de l’alcoolisme, dit Magnus Huss, c’est l’atrophie partielle ou générale du cerveau : cet organe est diminué, au point de ne plus remplir la boîte osseuse. De là une dégénérescence mentale qui, chez les enfants, produit des fous ou des idiots. »
Gall parle d’une famille russe où le père et le grandpère avaient péri tous deux prématurément, victimes de leur penchant pour les liqueurs fortes; le petit-fils, dès l’âge de cinq ans, manifestait le même goût au plus haut degré.
Girou de Buzareingues dit connaître plusieurs familles où le goût de l’ivrognerie a été transmis par les mères.
De nos jours, Magnus Huss et Morel ont recueilli tant de faits sur l’hérédité de l’alcoolisme, que nous n’avons qu’à choisir.
Un homme adonné aux boissons alcooliques a un fils qui montra dès l’enfance les instincts les plus cruels. Contraint de s’engager, il vendit ses effets militaires pour se procurer de l’eau-de-vie, et n’échappa à la peine de mort que sur les rapports des médecins, qui conclurent à l’irrésistibilité du penchant. 11 entra dans une maison de force, pour y mourir d’une paralysie générale.
Un autre s’adonne de bonne heure à la boisson et meurt d’alcoolisme chronique, laissant sept enfanls, dont voici l’histoire. Les deux premiers moururent en bas âge par suite de convulsions. Le troisième devint aliéné à vingt-deux ans et mourut idiot. Le quatrième, après des essais de suicide, tomba dans l’idiotie la plus dégradée. Le cinquième, irritable et misanthrope, a rompu ses relations avec toute sa famille. Sa sœur souffre -d’un état névropathique avec prédominance des phénomènes hystériques et folie intermittente. Le septième, ouvrier très
LES FAITS
intelligent, mais d’un tempérament nerveux, emet spontanément sur son avenir intellectuel les pronostics les plus désespérants.
M. Trélat, dans sa Folie lucide , rapporte qu’une dame, régulière et économe, était prise d’accès de dipsomanie irrésistible. Furieuse contre elle-même, elle s’injuriait, s’appelait misérable et ivrogne, mêlait à son vin les substances les plus dégoûtantes; mais vainement, la passion était toujours la plus forte. La mère et l’oncle de cette femme étaient également dipsomanes.
Morel a raconté l’histoire d’une famille des Vosges, chez qui le bisaïeul était dipsomane et mourut de ses excès; l’aïeul, possédé de la même passion que son père, mourut maniaque ; il eut un fils beaucoup plus sobre, mais atteint d’hypochondrie et de tendances homicides, qui eut luimême un fils atteint de stupidité et d’idiotie. Ainsi, à la première génération, excès alcooliques; à la deuxième, ivrognerie héréditaire; à la troisième, tendances hypochondriques; à la quatrième, stupidité et extinction probable de la race.
Au reste, voici les conclusions générales de cet auteur, l’un de ceux qui ont le mieux étudié les dégénérescences. Cruauté précoce, paresse, besoin de vagabondage, idiotie : tel serait le partage ordinaire des enfants d’alcooliques. L’arrêt de développement intellectuel (en supposant qu’il ait commencé) serait la règle après la seconde enfance. Los généalogies d’ivrognes montrent les enfants mourant avant un an, pour les neuf dixièmes; ceux qui atteignent la puberté peuvent à grand’peine engendrer des avortons.
Rappelons enfin que la statistique en Amérique a montré que les enfants d’alcooliques sont dix fois plus que les autres exposés à commettre des crimes ou des délits l.