‹ L'hérédité psychologiqueChapitre 67 sur 114 · Herbert Spencer, Prindples of biology · texte numérisé non relu

Herbert Spencer, Prindples of biology

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la bouche du père ou de la mère. Le nez est peut-être,, de tous les traits du visage, celui que l’hérédité conserve le mieux. Le nez des Bourbons est célèbre. P. Lucas raconte qu’au commencement de ce siècle, en Angleterre, le docteur Gregory, en visite dans un château chez une dame de grande famille, fut frappé de la ressemblance du nez de la châtelaine avec celui du grand chancelier d’Ecosse, sous Charles Ier. Aussi ne fut-il pas étonné d’apprendre que cette dame était une arrière-petite-fille de ce personnage, mort il y avait deux siècles. Ce n’est pas tout. En se promenant aux environs du château et dans le village, le docteur Gregory remarqua le même nez chez plusieurs paysans ; et il sut de l’intendant que ceux-là descendaient aussi, mais par la main gauche, du grand chancelier. Au reste, le retour des mêmes traits est un fait si fréquent qu’il est devenu une croyance populaire et que des romanciers en ont tiré parti.

« J’emprunte, dit M. Quatrefages au docteur Parsons un cas doublement intéressant, en ce qu’il a été officiellement constaté et en ce qu’il montre une disposition héréditaire fort étrange dans l’union de deux noirs :

« Deux esclaves noirs, dans une même habitation située dans la Virginie, se marient. La femme met au monde une fille entièrement blanche. En voyant la couleur de son enfant, elle fut saisie de terreur, et, tout en déclarant quelle n’avait jamais eu de relations avec un blanc, elle s’efforça de cacher sa fille, en faisant éteindre la lumière pour que le père ne la pût voir. Celui-ci arriva bientôt, se plaignit de cette obscurité inusitée et demanda à voir son enfant. Les terreurs delà mère s’en accrurent, quand elle vit son mari approcher la lumière; mais, dès qu’il put

i. Unité de l’espèce humaine.

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voir sa fille, il parut enchanté... Peu de jours après, il lui dit : « Vous avez eu peur de moi , parce que mon enfant était blanc, mais je l’aime bien davantage pour cela. Mon propre père était blanc, bien que mon grandpère et magrand’mère fussent aussi noirs que vous et moi. Quoique nous venions d’un pays où l’on n’a jamais vu de peuple blanc, il y a toujours eu un enfant blanc dans toutes les familles qui se sont alliées à nous. » — Cette fille, à l’âge de quinze ans, fut vendue à l’amiral Ward et conduite à Londres pour être montrée à la Société royale des sciences.

« Il paraît que des phénomènes de cette nature se sont produits même en Afrique, et M. l’amiral Fleuriot Delangle m’en citait dernièrement un analogue. »

L’hérédité en retour, dans l’aliénation , est, comme nous l’avons vu, bien constatée. Il n’est pas rare de voir des personnes issues d’aïeux aliénés, vivre jusqu’à trente ou quarante ans en faisant preuve de prudence et de raison et être alors atteintes de folie sans cause visible. Gintrac raconte qu’un homme qui avait été atteint de folie eut des fils de talent qui remplirent avec distinction des emplois publics. Ceux-ci eurent des enfants qui montrèrent d’abord un jugement droit; mais, à vingt ans, ils donnèrent des signes d’aliénation. Tous les aliénistes ont rapporté des faits de ce genre.

Quant à l’hérédité en retour du talent, du caractère, des aptitudes, des passions, elle est aussi fréquente que celle qui est purement organique. On en a donné plusieurs exemples dans la première partie.

C’est un point dont on sera frappé dans l’étude de l’histoire, si l’on y accorde quelque attention. Charles VI, de France, ce roi fou, marie sa fille Catherine à son vainqueur, Henri V, d’Angleterre : de là naît le faible Henri VI,

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ce triste spectateur de la guerre des deux Roses. Gustave Wasa ne se retrouve-t-il pas dans son arrière-petit-fils Gustave Adolphe? Rappelons encore la filiation de Charles le Téméraire et de Jeanne la Folle à don Carlos.

L’hérédité en retour ne se rencontre pas seulement dans la ligne directe ; elle se produit fréquemment sous la forme indirecte ou collatérale.

Cette hérédité indirecte a été définie « la représentation des collatéraux dans la nature physique et morale du produit ». On observe souvent entre des parents fort éloignés et en dehors de la ligne directe, entre les oncles et les neveux, les nièces et les tantes, les cousins, les cousines, les arrière-neveux et même les arrière-cousins, des rapports saisissants de conformation, de figure, d’inclinations, de passions, de caractère, de monstruosité, de maladie.

Cette forme de l’hérédité a longtemps rencontré beaucoup de sceptiques. Plusieurs auteurs, après avoir constaté qu’un enfant ressemble quelquefois plus à son oncle ou à sa tante , à son cousin ou à sa cousine , qu’à son père ou à sa mère, ajoutaient : « Ni l’oncle, ni le cousin,

ni la cousine n’ont, par la supposition, aucune part à la génération ; donc la ressemblance ne procède pas du fait de la génération. » Baillarger, dans le travail que nous avons déjà cité, a recueilli 147 cas de maladies mentales dues à l’hérédité collatérale ; mais il a cru devoir les distraire de ses calculs, « parce que l’hérédité sous cette forme indirecte, bien que probable à ses yeux pour la plupart des cas, ne lui a pas paru incontestable. »

Pour expliquer ces faits, si bien constatés qu’il est im-

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possible de ne pas les admettre, ces auteurs ont eu recours à diverses raisons. Les uns alléguaient des influences de milieu , d’autres des causes accidentelles , d'autres des coïncidences fortuites. Tous s’accordaient à ne voir là, en dernière analyse, qu’un effet du hasard.

Nous avons déjà vu, en parlant de l’objection de Lucide, ce que vaut une pareille explication, combien elle est peu vraisemblable et justifiable. Mais la doctrine qui soutient l’hérédité collatérale peut donner mieux que ces raisons négatives. Pour se justifier, elle n’a qu’à faire remarquer que l’hérédité indirecte n’est qu’une forme de l'atavisme, forme plus rare, moins facile à saisir que l’atavisme direct, mais différant de lui seulement en apparence. Le neveu ressemble à son oncle, le cousin à sa cousine, parce que tous deux tiennent ce caractère d’un ancêtre commun qui l’a transmis à des générations intermédiaires, qui l’ont gardé à l’état latent. Les travaux faits sur la génération depuis près d’un demi-siècle , la découverte des générations alternantes, ont singulièrement élargi la manière de concevoir l’hérédité, et cette transmission en ligne collatérale n’a plus rien qui nous étonne. Aussi cette forme de l’hérédité, déjà admise par Burdach, justifiée par P. Lucas, ne rencontre plus de contradicteurs aujourd’hui. On n’y voit qu’un cas d’atavisme un peu compliqué ; ni plus ni moins. Quelques faits, au reste, montreront l’identité de l’atavisme direct et de l’hérédité collatérale.

« Je connais, dit M. de Quatrefages ( toc . cit.), une famille dans laquelle est entrée une petite nièce de l’illustre bailli deSuffren Saint-Tropez, le dernier qui ait fait contre les Anglais les grandes guerres de l’Inde, avec Hyder Ali pour allié. Cette dame a eu deux fils, dont le cadet, à en juger par un très beau portrait, ressemblait d’une manière frappante à son arrière-grand-oncle, nullement à soi:

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père ni à sa mère. Le célèbre marin et son arrière-petitfils ont par conséquent reproduit, à quatre générations d’intervalle l’un de l'autre, les traits d’un ancêtre commun. Évidemment, c’est l’atavisme qui a agi dans les deux branches, car on ne peut invoquer ici l’hérédité directe. »

Un homme bien conformé avait deux de ses parents atteints de bec-de-lièvre ; il eut d’une première femme onze enfants dont deux avec un bec-de-lièvre, et, d’une seconde, deux qui étaient affectés de la même difformité. — Une femme dont la famille renfermait plusieurs membres atteints de dureté d’oreille donna le jour à deux garçons sourds-muets. — Un homme dont le frère et la tante étaient sourds-muets eut cinq enfants dont un sourd-muet. Il y a plusieurs faits analogues pour la surdimutité. — Un cas encore plus curieux est celui d’une femme qui, née d’une famille où il y avait eu plusieurs hypospadias, mit au monde deux garçons atteints de cette anomalie *.

Ces ressemblances en ligne collatérale sont si peu rares que même l’expérience vulgaire les a constatées. Les auteurs auxquels nous avons fait allusion plus haut (Wollaston, Piorry, Baillarger) ont bien été forcés de les reconnaître, tout en refusant de les attribuer à l’hérédité. Je connais , pour ma part , un neveu qui ressemble si bien à son oncle maternel que tout le monde en est frappé. La ressemblance n’est pas seulement physique, elle est encore plus mentale. Tous deux ont eu un développement d’esprit précoce qui s’est arrêté vers quinze ans. Depuis, -ils sont tombés dans une sorte d’inertie qui le rend impropres à tout travail suivi. Ils ont tenté toutes les carrières.

i. Lucas, II, p. 36.

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sans se fixer à aucune. L’oncle est mort à quarante-trois ans d’un accident. Ce qui rend ces ressemblances encore plus probantes pour notre sujet, c’est qu’il est impossible de les attribuer à l’éducation ou à des influences de famille. L’oncle a passé la plus grande partie de sa vie en Algérie; le neveu a vécu en France dans une famille rangée et extrêmement laborieuse. Enfin , je doute que tous les deux aient passé ensemble plus de dix jours de leur vie. Ces ressemblances dérivent d’un ancêtre commun, leur père et grand-père.

Les cas d’atavisme en ligne collatérale ne sont pas rares non plus dans l’histoire. L’antiquité avait déjà noté les ressemblances d’Alexandre le Grand avec Pvrrhus, son petit-neveu. Citons encore César et son petit-neveu Octave (sa mère était nièce de César), Sénèque et son neveu Lucain, Pline l’Ancien et son neveu Pline le Jeune (fils d’une sœur), Montmorency et son neveu Coligny , Maurice de Nassau et son neveu Turenne , Gustave-Adolphe et son petit-neveu Charles XII, Marlborough et son petit-neveu Berwick, Corneille et Fontenelle (neveu, fils d’une sœur), Bernard de Jussieu et son neveu Laurent, Bentham (Jérémie) et son neveu, le botaniste Georges Bentham. Enfin, dans la famille des Murillo, des Carrache, des Bernoulli, il y a plusieurs exemples d’hérédité en ligne collatérale.

Quelques auteurs comptent comme des cas d’hérédité collatérale ceux où il se trouve dans la même famille deux ou plusieurs frères célèbres : ainsi Eschyle et Cynégire, les deux Boileau, les deux Corneille, les deux Van Eyck, les deux Van Ostade, les Schlegel, les deux Cuvier, les deux Humboldt, Charles Lamb et sa sœur, etc. Dans tous les cas qui viennent d’être cités et autres analogues, il est très probable, à nos yeux, que ce talent commun à plusieurs frères vient d’une source commune, d’un parent

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dont le mérite est resté ignoré, car le mérite n’appartient pas nécessairement à l’histoire; ou bien d’un travail secret de la nature : car de quelle manière et par quelles métamorphoses la nature produit-elle le talent? nous l’ignorons, et nous serions sans doute bien surpris si nous pouvions l’apprendre.

Une question finale se pose naturellement. Dans les cas d’hérédité en retour, directe ou collatérale, quand le petitfils ressemble au grand-père, le petit-neveu au grandoncle, et que les intermédiaires sont totalement dissemblables, comment expliquer cette ressemblance? Gomment dire surtout, ainsi que nous l’avons fait, que ces cas se ramènent à l’hérédité immédiate ? Pour répondre à cette question, il n’y a que deux hypothèses à faire : ou bien admettre que ces ressemblances sont fortuites, ou bien admettre qu’elles ont été conservées à Vétat latent , dans les générations intermédiaires et que, par suite, l’hérédité médiate en apparence est immédiate en réalité. La première hypothèse est inacceptable ; il faut donc s’en tenir à la seconde.

L’explication devient fort simple si, avec Darwin, on remarque que, dans l’hérédité, la simple transmission et le développement constituent deux propriétés distinctes, bien qu’elles agissent généralement ensemble. Les caractères simplement transmis restent à l’état latent, pendant une ou plusieurs générations, prêts à se développer quand les conditions changent, notamment par l’acte du croisement.

Un des meilleurs exemples qu’on puisse donner de ces caractères latents ou simplement transmis, dit Darwin *, ce sont les caractères sexuels secondaires. Dans chaque

1. Pour l'étude des caractères latents, voir Darwin, Variation , II p. 54-59.

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femelle tous les caractères secondaires mâles, et dans chaque mâle tous les caractères secondaires femelles existent à l’état latent, prêts à se manifester dans certaines conditions. On sait qu’un grand nombre de femelles d’oiseaux revêtent partiellement les caractères secondaires mâles de leur espèce après l’ablation des ovaires ou lorsqu’elles vieillissent. Watterton rapporte le cas curieux d’une poule qui, après avoir cessé de pondre, prit le plumage, la voix, les ergots et le naturel belliqueux du coq et se montrait toute prête à combattre l’adversaire qu’on lui montrait. Tous les caractères, y compris l’instinct du combat, étaient donc restés assoupis chez cette poule tant que ses ovaires avaient rempli leurs fonctions. On voit des faits analogues dans l’espèce humaine ; nous en parlerons ailleurs.

On sait d’autre part que, chez les animaux mâles, les caractères sexuels secondaires disparaissent plus ou moins à la suite de la castration, comme cela se voit en particulier chez le chapon.

On a signalé des cas où la captivité seule avait produit des résultats analogues. Dans ces conditions, le mâle acquiert quelquefois des caractères propres à la femelle et * se met à couver. Les hybrides mâles stériles du faisan et de la poule saisissent le moment où les poules quittent leur nid pour prendre leur place.

Ainsi, les caractères de chaque sexe demeurent à l’état latent chez le sexe opposé, prêts à se développer dans certaines circonstances particulières. Gela nous explique « comment une vache bonne laitière peut transmettre par sa progéniture mâle ses bonnes qualités aux générations futures : nous devons croire que ces qualités sont présentes, mais à l’état latent, chez les mâles de chaque génération. Il en est de même du coq de combat, qui

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iransmet à sa progéniture mâle, par la femelle, sa vigueur et sa supériorité de courage. »

Ces divers faits, comme le dit Darwin, nous obligent à admettre que certains caractères, aptitudes et instincts peuvent demeurer à l’état latent dans un individu et même dans une série d’individus, sans qu’il nous soit possible de découvrir aucune trace de leur présence; et, dans cette hypothèse, la transmission d’un caractère du grand-père à son petit-fils, avec omission apparente dans le 'parent intermédiaire du sexe opposé , devient très simple.

La ressemblance d’une nièce à sa tante n’est plus surprenante dès qu’on remonte à un ancêtre commun.

La conclusion à tirer de ces faits, c’est qu’on entend l’hérédité d’une manière trop étroite, en ne la comprenant que sous sa forme immédiate, d’une génération à la suivante. Son champ est bien autrement large. Ces ressemblances des collatéraux, qu’une étude insuffisante du sujet empêchait d’attribuer à l’hérédité, en sont au contraire la plus belle démonstration, car elles font voir combien elle est solide, tenace et pour ainsi dire imprescriptible.

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