‹ L'hérédité psychologiqueChapitre 80 sur 114 · Psychologie morbide, p. 101 à · texte numérisé non relu

Psychologie morbide, p. 101 à

se manifestera sous des formes différentes, par l’épilepsie, l’hystérie, la scrofule, le rachitisme. C’est ainsi que doit se comprendre la transmission héréditaire. »

Morel, dans son Traité des dégénérescences publié à la môme époque, dit en termes presque semblables :

« Nous n’entendons pas exclusivement par hérédité la maladie même des parents transmise à l’enfant , avec l’identité des symptômes de l’ordre physique et de l’ordre moral observés chez les ascendants. Nous comprenons sous le mot hérédité la transmission des dispositions organiques des parents aux enfants Les médecins alié-

nistes ont de plus fréquents cas que d'autres, peut-être, d’observer cette transmission héréditaire, ainsi que les transformations diverses qui se montrent chez les descendants. Ils savent qu’un simple état névropathique des parents peut créer chez les enfants une disposition organique, qui se résume dans la manie et la mélancolie, affections nerveuses qui, à leur tour, peuvent faire naître des états dégénératifs plus graves et se résumer dans l’idiotie ou l’imbécillité de ceux qui forment les derniers anneaux de la chaîne des transmissions héréditaires. » Baillarger, dans ses notes au Traité des ynaladies mentales de Griesinger1, soutient, d’après ses observations personnelles, « que la folie est à redouter chez les enfants, si un ou plusieurs parents (père, mère, aïeul paternel ou maternel, oncles, tantes, frères et sœurs) se sont trouvés

1. Page 184 de la traduction française. — Griesinger lui-mème parait avoir été un exemple de cette transformation de l’hérédité. Il était par ses contradictions perpétuelles et par son caractère en général un problème pour ses amis. Il attribuait ses bizarreries à l’hérédité, ayant eu parmi ses ascendants de la ligne paternelle bon nombre d’esprits originaux et extraordinaires. — Sur les métamorphoses de l’hérédité, outre les ouvrages cités, consulter Legrand du Saulle, Leçons sur la folie héréditaire', Morel, Traité des maladies mentales , p. 122, § 4, 5, 6 ; Dictionn. de médecine et de chirurgie pratiques, art. Hérédité, p. 473 475 ; Maudsley, Le Crime d la folie, ch. II.

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dans l’une des conditions suivantes : folie, bizarrerie, originalité, faiblesse d’esprit, violence du caractère et des passions, dérèglement d’imagination, affections du système nerveux, suicide, longs excès de boisson. »

On trouvera dans la Psychologie morbide un certain nombre de cas de transformation de l’hérédité, empruntés à la pathologie et à l’histoire. Beaucoup de faits biographiques qui s’y trouvent sont loin d’être à l’abri de la critique. Voici quelques-uns des plus concluants : Frédéric-Guillaume de Prusse était en proie à une sorte de folie. Ivrogne à l’excès, excentrique, brutal, il chercha plusieurs fois à s’étrangler et finit par tomber dans une profonde hypochondrie. — Il fut père de Frédéric le Grand.

o On chercherait vainement, dit Moreau, une preuve plus éclatante des rapports qui existent entre l’état névropathique et certains états intellectuels et affectifs, que dans la famille de Pierre le Grand. Génie à sa plus haute puissance, imbécillité congéniale, vertus et vices poussés k l’extrême, férocité outrée; emportements maniaques irrésistibles, suivis de repentir; habitudes crapuleuses, morts prématurées, attaques épileptiformes : tout se trouve réuni chez le czar Pierre ou dans sa famille. »

Les Gondé offrent un exemple analogue. Le talent, l’excentricité, l’originalité de caractère, la perversité morale, le rachitisme, la folie, se heurtent ou se succèdent de façon à dérouter toutes les prévisions.

Rappelons ce que nous avons dit précédemment de la famille Pitt. Lady Estlier, son père lord Stanhope, son grand-père lord Ghatham, son cousin lord Camelford, et Pitt son oncle, furent étonnants de génie, de bizarrerie ou d’extravagance.

Si nous sortons des hommes illustres 1 pour nous en

i. Pour plus de détails, voir la Psychologie morbide, 3e partie.

tenir au vulgaire, nous trouverons dans les ouvrages des aliénistes un grand nombre de cas de transformations de l’hérédité, en ce qui touche aux facultés psychiques. On y voit la lypémanie des parents devenir chez les enfants tendance au suicide : la folie devient convulsion ou épilepsie; la scrofule rachitisme, et réciproquement.

La fixité des idées chez les ascendants peut devenir chez les descendants mélancolie, goût de la méditation, aptitude aux sciences exactes, énergie de la volonté, etc. La manie des ascendants pourra se changer chez les descendants en aptitude pour les arts, élan de l’imagination, promptitude d’esprit, inconstance des désirs, volonté brusque et sans ténacité. De même, dit Moreau de Tours, qu’une folie réelle peut ne se reproduire héréditairement que sous forme d 'excentricité, ne se transmettre des ascendants aux descendants qu’avec des demi-teintes, des tons plus ou moins radoucis; de même un état de simple excentricité chez les parents, état qui ne va pas au delà de la singularité ou de la bizarrerie de caractère, peut devenir pour les enfants l’origine d’un véritable délire. Ainsi, dans ces transformations de l’hérédité, c’est tantôt un germe qui peut atteindre son summum, d’intensité, tantôt un maximum d’activité qui peut en revenir à son minimum.

Ce serait ici le lieu de rappeler la fameuse théorie sur les rapports du génie avec la folie et l’idiotie (Moreau de Tours, Maudsley, Lélut). Nous avouerons que la plupart des critiques qu’on a adressées à cette doctrine ne nous ont pas semblé bien concluantes. Si les auteurs avaient soutenu l’identité de la folie et du génie, quant aux faits qui les traduisent (par exemple, que les élucubrations d’un fou valent les travaux de Newton ou de Goethe), l’assertion eût été si prodigieuse, qu’il n’aurait fallu y voir

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qu’un jeu d’esprit. Mais qu’ont-ils soutenu? Que les conditions organiques du génie et de la folie paraissent presque identiques, de telle façon qu’un homme doué d’une certaine organisation nerveuse n’a dù qu’à des circonstances accessoires do produire de grandes créations artistiques ou scientifiques, au lieu de se perdre dans les rêves d’un aliéné.

On n’a guère fait valoir contre cette thèse que des raisons de sentiment qui pourraient bien n’être que des préjugés, et il est probable que si nous savions de science claire et certaine à quelle condition le génie se produit, nous en serions bien surpris. Nous n’avons pas à traiter ici cette question. Mais les adversaires de l’hérédité psychique ont fait si grand bruit de la non-transmission du génie qu’il est bon de voir ce que vaut cette objection.

« Prenons ce mot dans le sens d’une supériorité intellectuelle ou pratique très marquée. Il est facile de montrer qu’elle ne saurait que rarement être transmise. Si l’on décompose cette supériorité intellectuelle, on verra qu’elle est due à un ensemble très complexe, à un équilibre très instable des facultés cérébrales les plus humbles et les plus élevées. Gomme dans un mécanisme très compliqué et très délicat, le moindre rouage est indispensable. Certaines qualités, comme l’attention, la mémoire, la constance, sont la base du développement intellectuel; certains instincts, comme l’ambition, la bonté ou l’égoïsme, la curiosité, en sont les moteurs. Otez à Jules César un peu de son instinct prépondérant, l’ambition; ôtez à Newton sa puissance d’attention, et la vie du premier se passera peut-être dans une obscure débauche, et le second n’atteindra point à ses puissantes abstractions.

« Dans les innombrables combinaisons que forme l’hérédité nar l’union des nations, des familles, des individus,

dans cette immense loterie de la naissance, c’est à peine si, quatre à cinq fois par siècle, se retrouve cet admirable équilibre des facultés qui est aux forces cérébrales ce que la beauté est à l’ensemble du corps : c’est-à-dire une harmonie de cent parties diverses que peut détruire une seule disproportion ; et l’on s’étonne que le génie ne soit pas plus souvent transmis! Il semble que nous en soyons encore à la croyance d’Aristote sur l’action prépondérante ou plutôt exclusive du père, et que la mère n’intervienne pas dans la production du germe. Si grande est l’habitude du lieu commun sur la non-hérédité du génie, qu’on ne voit pas que c’est au nom de l’hérédité même qu'il ne peut pas se transmettre plus souvent *. »

Pour en revenir à la question générale des transformations de l’hérédité, quelles sont les causes de ces métamorphoses? par quelle transmutation mystérieuse la nature tire-t-elle ainsi le meilleur du pire, le pire du meilleur?

Nous n’avons rien à répondre. Cette question est en dehors de la portée actuelle de la science. Nous ne pouvons dire pourquoi tel mode d’activité psychique se transforme en se transmettant, ni pourquoi il revêt telle forme plutôt que telle autre. Si la solution du problème était possible, il nous révélerait sans doute de singuliers mystères. Plusieurs physiologistes ont pensé que l’hérédité pourrait bien, quand les deux ascendants présentent les mêmes caractères, acquérir une puissance telle qu’elle se détruit elle-même. M. Sedgwick croit pouvoir expliquer ainsi ce fait, que deux parents atteints de surdi-mutité donnent souvent naissance à des enfants qui entendent. 11 semblerait plus naturel d’expliquer ces faits par une simple hérédité en retour. La vérité, c’est que nous en

i. Lorain, Aperçu général de [hérédité et de ses lois, p. 19.

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sommes réduits à constater les faits. Mais c’est assez, parce qu’ils montrent par quel concours de circonstances fortuites et de causes accidentelles la nature produit la diversité.

Au reste, on s’étonnera moins de ces métamorphoses d’une génération à l’autre, si l’on remarque qu’elles sont fréquentes chez le même individu. Il n’y a pas de doute sur ce point. La pathologie en offre une foule d’exemples. Pour nous en tenir aux maladies mentales : « L’aliénation, dit Esquirol, peut affecter successivement ou alternativement toutes les formes. La monomanie, la manie, la démence, alternent, se remplacent chez un seul individu. » Ainsi un aliéné passe trois mois dans la lypémanie, les trois mois suivants dans la manie, quatre mois dans la démence, et ainsi successivement, tantôt d’une matière régulière, tantôt avec de grandes variations. Une dame, âgée de cinquante-quatre ans, est un an lypémaniaque, un an maniaque et hystérique. On a vu nombre de fois chez les mêmes sujets les convulsions se changer en épilepsie, l’épilepsie en hystérie, et vice versa : ou bien la lypémanie remplacer la phthisie pulmonaire, l’hystérie, l’hypochondrie, l’épilepsie.

Il ne faut donc jamais oublier que la transmission héréditaire ne peut se produire que rarement sans métamorphose. Pour qu’un caractère transmis reste identique à lui-même, il faut que, d’une génération à l'autre, les conditions restent semblables , au moins très analogues. Quant à objecter que les faits précédents ne prouvent rien, parce qu’ils sont empruntés à la pathologie, ce serait une argutie sans valeur. La pathologie et la physiologie ont les mêmes lois : les cas morbides sont simplement plus saillants et mieux observables. Remarquons enfin que nulle part les transformations ne sont aussi fréquentes que dans

l’ordre des phénomènes qui tiennent le plus à la vie mentale, — les phénomènes nerveux.

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