Fait communiqué à l’auteur par un médecin
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lent, et dans leur rapport il n’y a rien qui nous surprenne. Mais s’il s’agit de quelque engin compliqué, une locomotive, la machine à vapeur d’une usine, c’est tout autre chose : ici, une cause insignifiante peut amener des effets terribles, une explosion, un déraillement, un incendie. Entre la cause et les effets, il y a une disproportion que l’expérience seule révèle. S’il s’agit non plus d’un mécanisme fait de main d’homme, mais de ces mécanismes naturels qu’on appelle des organismes, où tout est rouage et agencement jusque dans les détails infiniment petits, la disproportion des effets et des causes deviendra énorme : une goutte d’acide prussique, une piqûre charbonneuse, désagrégera la machine en quelques heures. Enfin, dans ce mécanisme mental encore bien plus compliqué, où les impulsions, les tendances, les forces, les processus conscients et inconscients n’arrivent jamais qu’à cet équilibre d’un moment que nous appelons l'état actuel de conscience, la disproportion entre les causes et les effets dépasse toute limite assignable. L’afflux au cerveau d’un peu de sang alcoolisé, les vapeurs de l’opium ou du haschisch, peuvent produire dans la machine mentale les plus étonnants résultats. Quelques gouttes de belladone, de jusquiame, amènent d’effrayantes visions. Un peu de pus accumulé dans le cerveau, une lésion si légère que le microscope la découvre à peine, engendrent ces désorganisations mentales qu’on appelle délire, folie, monomanie. Bref, on peut poser, à titre de vérité générale et solidement appuyée sur l’expérience, que plus un mécanisme est compliqué, plus les effets que les causes accidentelles y produisent sont en disproportion avec ces causes.
L’étude des anomalies et la production artificielle des monstruosités nous fournissent des preuves convaincantes en faveur de cette vérité. Les travaux de Geoffroy Saint-
LES EXCEPTIONS A LA LOI D’HÉRÉDITÉ Hilaire et ceux de Dareste ont montré qu’il est possible de produire des monstres à volonté, et que ces déviations du type sont amenées par des causes très légères. Les œufs de poule, dressés sur la pointe ou dérangés d’une manière quelconque, donnent des poulets monstrueux. Le même fait se produit quand les œufs sont secoués, perforés, recouverts partiellement d’un vernis. Isidore Geoffroy Saint- Hilaire constate que les femmes des classes pauvres, obligées de se livrer, lors même qu’elles sont enceintes, à do pénibles travaux, et les femmes non mariées, forcées de dissimuler leur grossesse, donnent, beaucoup plus souvent que les autres, naissance à des monstres. « Certaines monstruosités, dit-il, sont souvent causées par des lésions survenues à l’embryon, dans l’utérus ou dans l’œuf. Toutefois, il semble que les monstruosités complexes soient plus fréquemment déterminées à une période tardive qu’au commencement de la vie embryonnaire. Cela peut provenir en partie de ce qu’un point qui a été endommagé à l’origine du phénomène affecte ensuite par sa croissance anomale les autres points de l’organisation ayant à se développer ultérieurement. » Son Histoire des anomalies , à laquelle nous renvoyons le lecteur, est pleine de faits curieux, bien propres à faire réfléchir. On verra qu’il suffît de causes insignifiantes pour amener soit une fusion des parties homologues, soit des inégalités de développement, des arrêts « qui font que les êtres anomaux sont à quelques égards des embryons permanents, chez qui la nature s’est arrêtée en chemin. »
Chez un vertébré, que la bandelette primitive se bifurque à Tune de ses extrémités, l’animal sera pourvu de deux parties postérieures, chaque côté de la bifurcation amenant nécessairement la production de vertèbres qui amènent nécessairement la production de membres, sui- Ribot. — Hérédité. 17
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vaut ce déterminisme rigoureux qui régit le développement de l’embryon. Dans l’ordre des phénomènes psychiques, la cause immédiate des déviations n’est pas si facile à constater; mais le système nerveux, en raison même de son extrême complexité et de son extrême délicatesse, est exposé à un si grand nombre de perturbations qu’on s’étonne qu’elles ne soient pas plus fréquentes.
Les différences physiques et mentales entre deux frères ou deux sœurs — si graves d’apparence contre les lois de l’hérédité — ont-elles rien qui puisse surprendre si l’on réfléchit à toutes les causes d’exceptions que nous venons d’énumérer? Prenons la difficulté sous sa forme extrême : la dissemblance entre deux jumeaux. Il faut remarquer d’abord qu’elle est plus rare et moins complète qu’entre deux enfants d’àges inégaux : ce qui est conforme à la loi h Pour que la ressemblance fût parfaite, il faudrait à l’origine une identité de nature entre les deux ovules fécondés, puis une parfaite ressemblance dans les conditions du développement embryonnaire de deux enfants : ie qui suppose un concours de circonstances très improbables.
Ainsi les cas les plus réfractaires, les objections les plus formidables rentrent sous la loi d’hérédité. En pénétrai!1.
1. Moreau (de Tours) a vu, à Bicêtre, deux jeunes gens qui se ressemblent, au point qu’on prendrait l’un pour l’autre. Ils ont tous les deux la même monomanie, les mêmes idées dominantes, les mêmes hallucinations de l’ouïe; ils n’adressent jamais la parole à personne et ne communiquent pas entre eux. « Un fait extrêmement curieux, et qui a été nombre de fois constaté par les surveillants et nous-mème, est celui-ci : de temps à autre, à des intervalles très irréguliers, de deux, trois ou plusieurs mois, sans cause appréciable, et par un effet tout spontané de la maladie, il survient un changement très marqué dans la situation des deux frères. Tous les deux, à la même époque et souvent le même jour, sortent de leur état de stupeur et de prostration habituel, et viennent prier instamment le médecin de leur rendre la liberté. J’ai vu se reproduire ce fait quelque peu étrange, alors même qu’ils étaient séparés l’un de l’aulre par plusieurs kilomètres de distance. » ( Op . cit., p. 172.) On trouvera un fait analogue dans Trousseau, Clinique médicale, I, 253.
dans le dynamisme vital et mental de l’homme, on peut soupçonner, entrevoir, par quelle élaboration mystérieuse l’unité produit la diversité, la cause des effets qui ne lui ressemblent plus, et comment l’hérédité semble disparaître, alors qu’elle ne se laisse pas même entamer.
Je serai très bref sur les causes qui agissent après la naissance pour entraver l’hérédité : elles sont incontestées. Les contemporains — naturalistes, ethnologistes, historiens, psychologues — ont étudié sous toutes ses formes l’influence du milieu. Haeckel a essayé de classer ces diverses influences sous le titre général de « lois de l’adaptation » et de les ramener à la nutrition, comprise au sens le plus large ‘.
Les causes physiques agissent sur l’organisme et par lui sur l’esprit. Parmi les causes morales, l’antagoniste le plus puissant de l’hérédité, c’est l’éducation. Nous en étudierons le rôle ailleurs *. Pour le moment, je voudrais seulement appeler l’attention sur une cause importante de variation, c’est-à-dire d’exception à l’hérédité; c’est le fait de l’adaptation corrélative. On sait que, en vertu de la connexion qui relie tous les organes, une modification ne se restreint pas aux parties du corps qui ont subi directement les influences extérieures, mais qu’elle a pour conséquence des modifications indirectes dans les autres parties. Aucune adaptation directe ou actuelle ne peut avoir lieu sans que simultanément tout l’organisme en reçoive le contre-coup. Il s’en rencontre des exemples sans nom*