CHAPITRE PREMIER
l’iiéuédité et la loi d’évolution
L’idée de progrès est toute moderne. Elle a eu pour initiateurs, au xvnc siècle, Bacon, Descartes, Pascal et surtout Leibnitz. Au xviii* siècle, elle a été l’objet d’une foi ardente chez tous les philosophes de cette époque. Au xix° siècle, elle est devenue presque un lieu commun. Toutefois, cette idée, sous sa forme courante, est vague et incomplète.
Elle est vague d’abord. Ce mot progrès n’offre pas un sens bien déterminé. Il représente pour les uns la simple action de marcher en avant; pour d’autres, une amélioration, ce qui est très différent. De plus, l’opinion vulgaire accepte le progrès à titre de fait, sans se demander ni sa loi ni sa cause. Se produit-il au hasard? a-t-il une loi et quelle est cette loi? Quelle est dans la nature des choses cette force cachée, cette puissance productrice qui le détermine à être? On ne pose pas même ces questions.
Elle est incomplète, et ce défaut est le plus grave. Par une illusion antiscientifique , mais qui est naturelle à l’homme en toute chose, nous ne considérons le progrès
LES CONSÉQUENCES qu’au point de vue humain. Le progrès, pour presque tout le monde, consiste dans le passage du mauvais au médiocre, du médiocre au bon, du bon au meilleur, bref, dans une amélioration. Gomme l’histoire montre que l’humanité marche en général du moins parfait au plus parfait; comme on voit qu’avec le temps les mœurs tendent à devenir plus douces, la vie plus commode, les habitudes plus morales, les institutions sociales plus justes, les institutions politiques plus libérales, les connaissances plus étendues, les croyances plus raisonnables, on en conclut que, malgré les mouvements en arrière, les exceptions, les déceptions et les démentis, la victoire reste en définitive au progrès, c’est-à-dire à l’amélioration de l’homme et de son milieu moral ; et l’on se dit avec Herder que l’humanité ressemble à un homme ivre qui, après beaucoup de pas en avant, beaucoup de pas en arrière, finit pourtant par arriver à son but. Le progrès ainsi entendu reste un fait humain, restreint au domaine des sciences morales et politiques, confiné dans l’histoire, ayant pour limites celles qu’on assigne à la liberté.
Une vue plus exacte et en même temps plus large amène à comprendre que le progrès humain n’est qu’une partie du progrès total, et à substituer à ce mot équivoque les termes mieux appropriés d'évolution ou de développement. Ce changement est d’une grande importance; car à la place d’une conception humaine , subjective, hypothétique, il met une doctrine cosmique, objective, scientifique. Le progrès n’apparaît plus comme la loi de l’humanité seule, mais comme la loi de la nature entière.
On trouvera dans les Premiers principes de Herbert Spencer une exposition magistrale de la loi d’évolution, prise dans sa totalité, débarrassée de toute conception de finalité et rattachée cuant à sa cause aux lois mêmes du