VOICI
1® cas. — Père et mère syphilitiques.
Sept grossesses : quatre fausses couches; — trois enfants survivants, mais tous affectés de syphilis.
2° cas. — Père syphilitique ; — mère saine.
Sept grossesses: six fausses couches; — un enfant vivant.
3° cas. — Père et mère syphilitiques.
Sept grossesses : trois fausses couches; — deux enfants morts; — deux enfants survivants, syphilitiques.
4° cas. — Père et mère syphilitiques.
Six grossesses : six morts (cinq fausses couches; — un enfant né à terme, syphilitique, et mort à trois mois en état de consomption).
Telles sont, quant à l'hérédité, les conséquences possibles des syphilis bénignes.
Eh bien, maintenant, il faut que vous sachiez ceci, Messieurs, pour votre pratique. C’est que ce sont les syphilis bénignes (ou dites bénignes) qui servent d’origine, pour lénorme majorité des cas, aux méfaits héréditaires de la maladie. Oui, alors que nous avons à constater dans un ménage ces cas de grossesses terminées si tristement ou par des fausses couches où par la naissance d'enfants syphilitiques le plus souvent destinés à la mort, ce
que nous trouvons comme origine de ces désastres, c'est — dix-neuf fois sur vingt en moyenne — une syphilis bénigne, une syphilis très ordinaire en tant qu'intensité de phénomènes morbides personnels, une syphilis qui s’est réduite à quelques accidents fugaces de forme secondaire, « une syphilis de rien », comme disent nos malades, qui a cédé à quelques mois de traitement et n’a plus rien produit au delà. Et c’est une telle syphilis qui, inoffensive d'apparence, négligemment traitée en raison même de son caractère bénin, se révèle plus tard, à échéance plus ou moins lointaine, par ces coups de foudre héréditaires, par ces avortements, par ces morts, par toute cette série d'accidents néfastes qui jettent le deuil et la désolation dans les familles.
Cela, Messieurs, c’est un résultat d'expérience, pour lequel je ne crains pas de démenti de la part des praticiens qui m'écoutent.
IL en est donc des conséquences héréditaires de la syphilis comme de ses conséquences tertiaures, lesquelles, ainsi que je vous l'ai tant de fois répété, dérivent, pour l'énorme majorité des cas, de syphilis à début bénin ou de syphilis qu'un traitement incomplet suffit à pour mitiger initialement, à dominer et enrayer d’une facon en apparence définitive, mais essentiellement provisoire en réalité. Ce rapprochement est dans l'essence des choses; il s'impose, et des milliers d'observations en témoigneralent au besoin. À titre de spécimen et pour mieux fixer ce point en vos souvenirs, laissez-moi
, p SYPHILIS BENIGNES. —- SYPHILIS GRAVES. 159
produire le cas suivant, qui, à deux titres, constitue un type du genre.
Un jeune ménage se présente, il y a quelques semaines, à ma consultation. Je trouve la femme affectée d’une syphilide tuberculeuse bien manifeste. Et un long interrogatoire, dont je vous épargne les détails, m'apprend ceci:
1° Que le mari a contracté la syphilis il y a dix ans, dans sa vie de garçon; — que cette syphilis a été légère et s’est bornée aux quelques accidents que voici: un chancre, une roséole, un peu d’éclaircissement de la chevelure ; — que le malade ne s’est traité que quelques mois; — puis que, « ne voyant plus rien », il s’est cru guéri, n'a plus rien fait comme médication, et s’est marié moins d’un an après le début de la contagion.
2° En ce qui concerne la femme, que, einq à six mois après son mariage, elle a été contaminée d’une façon qui reste inexpliquée; — que sa syphilis, également, a été fort légère et s'est simplement traduite par une roséole, quelques maux de gorge et peut-être quelques glandes au cou. — Le mari, comme d'usage, a fait traiter sa femme sans rien lui dire de la nature de sa maladie; et, comme d'usage encore, il s’est empressé, une fois les premiers accidents disparus, de congédier son médecin, afin de couper court à un traitement qui aurait pu devenir compromettant pour lui. — Puis, « rien autre ne s’est produit », ajoute-t-on, rien autre que
ceel :
Dans l’espace de huit ans, quatre grossesses, qui se sont terminées de la facon suivante : les deux premières pr fausses couches; — la troisième par naissance d’un enfant qui est mort en quelques jours; — la dernière, par naissance d’un enfant syphilitique qui s’est rapidement éteint.
Ainsi, en somme, sur l’un et l’autre époux, rien autre, comme témoignage de syphilis, que des aecidents secondaires des plus légers, des plus bénins ; — tout s’efface au prix d’un traitement de quelques mois; on juge tout fini; on ne songe même plus à une maladie qui semble périmée, qui ne donne plus signe de vie; — et quatre grossesses, survenues dans ces conditions, aboutissent à quatre morts / — Puis la mère est affectée d’une manifestation tertiaire, laquelle, en l’espèce, n’intéressant que la peau, ne comporta pas grande gravité, mais qui, localisée ailleurs, sur les méninges par exemple, aurait pu entrainer de tout autres conséquences.
Aussi bien ressort-il pour nous des faits qui précèdent, faits qui composent, je le répète encore, la grande majorité des cas que l’on rencontre en pratique, un enseignement majeur, essentiel, à savoir :
Que la bénignité d’une syphilis est loin de consituer par elle seule une garantie suffisante pour nous permettre d'autoriser de par elle seule le mariage d’un sujet syphilitique.
Oui, certes, la qualité bénigne d’une syphilis est une condition favorable, « un bon point », passez-
moi le mot, en faveur du sujet syphilitique candidat au mariage. Mais elle n’est que cela et ne saurait suppléer à d’autres garanties‘; car, à parler seulement de ce qui a trait à notre sujet actuel, nous venons de voir quelle est bien loin de constituer une sauvegarde contre les dangers de l’hérédité.
Et cette vérité, Messieurs, nous avons grand intérêt, nous praticiens, à en être convaincus. Pourquoi? Parce que, très fréquemment, les sujets syphilitiques, qui viennent nous consulter sur leur apütude au mariage, invoquent précisément en leur faveur cette condition spéciale de la « bénignité » de leur syphilis, et ne manquent pas de la faire valoir à nos veux comme un argument décisif, comme un argument de nature à forcer nos convictions. « Mais voyez donc, M. le docteur, nous disent-ils, ma syphilis a été des plus bénignes, des plus légères. Qu'ai-je eu au total? Un chancre; c'était forcé; quelques rougeurs à la peau, quelques plaques à la bouche, et rien autre. Je me suis traité, et je n’ai plus rien eu. C’est done fini, bien fini. En de telles conditions, comment pourrais-je être encore dangereux pour ma femme et mes enfants? ete. »
Eh bien, nous venons de voir ce que vaut par
1. Je ne fais ici, bien entendu, qu’effleurer ce sujet, et je n’ai dû en parler que relativement aux conséquences d’hérédité, qui nous intéressent seules pour l'instant, Maïs ce point comporte bien d’autres considérations d'importance majeure, pour lesquelles je suis forcé de renvoyer le lecteur à mon livre sur la Syphilis et le mariase (p. 183 et suiv.).
elle seule cette garantie de « syphilis légère », alors qu'elle n’est pas étayée, confirmée par des garanties d’un autre ordre, notamment par celle d'un traitement prolongé.
Quel avertissement pour nous! Sachons en profiter.
Autre question :
L'hérédité syphilitique a-t-elle besoin pour s'exercer que la syphilis des geniteurs soit en action — et non pas seulement en puissance — au moment même de la fécondation ?
C'est-à-dire : est-il nécessaire, pour que la transmission hérédo-syphilitique puisse s'exercer, que le géniteur ou les géniteurs soient sous le coup d'accidents spécifiques actuels, à l’époque où se fait la procréation ; — ou bien suffit-il que le géniteur ou les géniteurs soient à ce moment en simple état de syphilis /atente, de syphilis sans manifestations actuelles ?
Sur ce point la science est faite, absolument faite de par l'observation journalière. Et à la question ainsi posée on peut répondre ceci :
Il suffit que la syphilis soit en puissance ; il n’est que faire qu'à l'instant de la procréation les
genI-
teurs (ou l’un des géniteurs, n'importe) soient affectés d'accidents syphilitiques.
Des milliers d'observations serviraient au besoin de témoignages en l'espèce.
Rappelez-vous d’abord le cas si curieux de mon ami de collège, dont la femme (bien que restée indemne) commença par faire quatre fausses couches, puis eut ensuite, après traitement de son mari, quatre enfants vivants et sains. Eh bien, depuis son mariage, et même plusieurs années avant son mariage, cet homme était resté indemne de tout accident. Il s'était observé, minutieusement observé, comme il me l’a raconté cent fois depuis lors, et jamais il n'avait découvert sur lui la moindre manifestation suspecte. Il était tellement sûr de ce qu'il appelait « sa guérison » qu'il n'avait accepté qu'avec défiance ma proposition d’un traitement nouveau. « Comment veux-tu, me disait-il, que je sois pour quelque chose dans les fausses couches de ma femme, puisque je n'ai plus rien eu de vieille date et que je n'ai rien actuellement ? » L'événement fut loin de lui donner raison.
Voilà, donc, un sujet qui, indemne en apparence de toute tare syphilitique, absolument exempt de manifestations spécifiques depuis de longues années, n’en avait pas moins procréé quatre enfants non viables, et cela de par une syphilis en puissance, de par une syphilis latente.
Eh bien, tel’ est l’ordre de cas que l’on observe d’une façon habituelle dans la pratique. Pour ma
100 "à: L'HÉRÉDITÉ SYPHILITIQUE.
part, c’est par centaines que je compterais les cas où il m'est arrivé de constater des accidents d’hérédo-syphilis (soit des avortements, soit des naissances d'enfants mort-nés où d'enfants syphilitiques) dans des ménages où la syphilis était restée muette depuis longtemps.
Ces jours derniers, encore, j’ai été appelé dans un ménage dont voici, en quelques mots, la navrante histoire :
Jeune homme syphilitique, s'étant marié prématurément et ayant contaminé sa femme.— Première grossesse, survenue alors que la femme présentait encore des accidents syphilitiques, et terminée par avortement. — Traitement de la femme. — Depuis lors, c’est-à-dire depuis cinq ans, aucun accident ni chez l’un ni chez l’autre des deux époux. — Et depuis lors, cependant, six grossesses n’en ont pas moins abouti à ceci : trois fausses couches; — un enfant mort-né; — deux enfants syphilitiques.
Il y a plus même, C'est que parfois, comme dans l’un des cas précités, des sujets n'ayant jamais eu d'accidents secondaires (entendez bien ceci), des individus chez lesquels la syphilis, traitée activement dès le début, s’est bornée au chancere initial, sans manifestations consécutives, n’en ont pas moins procréé des enfants syphilitiques.
Done, en toute assurance, l'hérédité syphilitique n'a nul besoin, pour s'exercer, que la syphilis des géniteurs soit en action ; 1l lui suffit que la diathèse soil en puissance.
Cela acquis, resterait à aborder cette autre question :
L’hérédité syphilitique s’exerce-t-elle d’une façon plus nocive alors que la syphilis des géniteurs est en action que dans le cas où cette syphilis est en état latent au moment de la procréation.
Cette question n’est pas de l’ordre de celles auxquelles il soit facile de répondre. Et, en effet, réserves faites pour certains cas exceptionnels où l’on a tenu par écrit un compte exact et minutieux de l’état des malades aux diverses étapes de l'infection, il est presque impossible de remonter dans les antécédents d’une facon assez précise pour qu'il soit permis d'affirmer qu’au jour même de la procréation le père ou la mere de l'enfant, ou l’un et l’autre à la fois étaient ou non en état de syphilis active. On est forcé de s’en remettre, sur ce point, aux déclarations des malades, et Pon sait ce que valent, en général, de tels témoignages rétrospectifs, issus de souvenirs équivoques, infidèles, incertains.
Baerensprung, cependant, a pu comparer seize cas où le père était sous le coup d'accidents syphilitiques au moment de la procréation à quatorze autres cas inverses où le père, à cette même époque, était exempt de toute manifestation spécifique. Et il a vu que, dans cette seconde série d’observations, « les avortements prématurés étaient moins fréquents que dans la première », ce qui semble: rait indiquer que l'hérédité syphilitique s'exerce
Fournier. — L'Héredité syphilitique. II
d’une façon moins nocive alors que le géniteur infecté se trouve dans une étape de trêve à l’époque de la procréation.
Je regrette de n'être pas en mesure de fournir sur ce point un contingent d'observations personnelles qui me permettent d'exprimer en l'espèce une opinion motivée. Mais, au reste, la question me parait d'intérêt secondaire ; car il ne me semble guère que la présence ou l'absence d’accidents actuels soit de nature à rendre inégalement nocive, dans ses conséquences héréditaires, une maladie telle que la syphilis, alors surtout que cette syphilis peut se trouver dans des conditions où, d’un jour à l’autre, par exemple une quinzaine avant ou après la procréation, elle se traduise par une manifestation quelconque.
Je crois, en conséquence, que le problème gagnerait à être posé d’une autre façon, c'est-à-dire sur une base plus large, plus étendue. Je crois, pour préciser, qu'il serait plus médical, au lieu d'engager la discussion sur un jour fixe, de calculer par étapes et de rechercher si lhérédité syphilitique est plus nocive au cours ou au voisinage d’étapes de manifestations actives que pendant de longs stades d’état latent.
Or, posée en ces termes, la question est à peu près résolue par ce qui précède, c’est-à-dire par ce que nous avons dit relativement à l’influence du temps.
D'une part, en effet, les stades d'activité, les stades
d’explosions morbides, ont presque toujours leur place dans les premiers temps de la maladie, tandis que les étapes d'état latent correspondent, d’une manière habituelle, à des périodes plus avancées.
Et, d'autre part, les deux faits suivants ressortent en toute évidence de lPobservation courante, à sa- VOIr :
1° Que Phérédité syphilitique s'exerce bien plus sûrement, voire d’une facon presque fatale, alors que la procréation a lieu soit au cours, soit au voisinage de ce qu’on peut appeler les crises aiguës de la maladie, c’est-à-dire dans ces périodes où Pinfection se traduit par des poussées à accidents multiples et disséminés sur tous les systèmes, où des manifestations diathésiques se répètent et s’accumulent (quelquefois même d'une facon subintrante), où des syphilides succèdent à des syphilides, des plaques muqueuses à des plaques muqueuses, où des adénopathies, des périostites, des troubles nerveux, des troubles viscéraux, ete., entrent en scène de tous côtés, où la pullulation et la généralisation des phénomènes morbides témoignent non pas seulement de l’imprégnation totale de Porganisme, mais d’une sorte de fermentation et d’effervescence actuelle du principe virulent. C’est à de telles époques, c'est en de telles conditions que la maladie acquiert son maximum de nocivité héréditaire. Et, en effet, de par lexpérience commune, un enfant procréé à ces orageuses périodes est un enfant presque fatalement condamné, soit à ne pas
voir le jour, soit à naître pour mourir à courte échéance, soit à naître syphiltique; et même, dans cette dernière et plus favorable alternative, vous savez quel sort lui est le plus habituellement réservé.
2° Que, tout au contraire, il y a infiniment plus de chances pour que l'enfant échappe aux dangers de l'hérédité spécifique, alors qu'il est procréé dans des conditions différentes, c’est-à-dire au cours de ces stades d'accalmie où le ferment morbide semble assoupi depuis un certain temps, où la maladie ne s’est plus révélée depuis plusieurs mois (a fortiori, depuis plusieurs années) par aucun phénomène morbide.
Ce dernier point est acquis de par la signification non douteuse d’une foule de faits qui sont d'ordre absolument commun en pratique et qui tous (ou peu s’en faut) se modèlent sur le schéma que voici :
Un homme contracte la syphilis. Les premiers temps, effrayé des accidents qui se produisent, plus souvent encore effrayé du mauvais renom de la maladie, 1l se traite. Tout s’apaise; rien ne se produit plus. Et alors, aussi rassuré maintenant qu'il était troublé au début, cet homme se marie. Il se marie en état de non-guérison, certes, ce que l'avenir se chargera plus d’une fois de lui prouver. Et cependant qu'arrive-t-il le plus souvent? C’est que, procréant des enfants au cours d’accalmies de sa diathèse, à une époque déjà plus ou moins distante de ces crises aiguës et redoutables dont je
vous parlais à linstant, cet homme non guéri reste inoffensif pour ses enfants.
De toutes ces considérations 1l semble done bien ressortir que les dangers de lPhérédité syphilitique sont très inégaux suivant que la procréation à lieu au cours des erises d’effervescence de la maladie, ou bien dans ses étapes latentes et surtout dans ses
étapes prolongées d'état latent.
En sorte que si, maintenant, nous avions à condenser toutes les discussions qui précèdent en une proposition générale, nous aboutirions en définitive à la formule suivante :
Les dangers héréditaires de la syphilis sont d’autant moins à redouter que : 1° le géniteur infecté ou les géniteurs infectés (peu importe) auront subi une plus sérieuse dépuration sous la double imfluence du temps et du traitement; — et 2° qu'ils se trouveront, lors de la procréation, au cours d'un plus long stade d'état latent de leur diathèse.
Voila, ce me semble, ce que l’on est autorisé à poser comme règle d’une façon générale, réserves faites pour les exceptions que comporte ce principe, exceptions dont nous avons déjà rencontré quelques-unes chemin faisant et dont bon nombre me restent encore à vous signaler.
Mais laissons de côté pour l'instant ce qui à trait à ces exceptions, car je vois surgir, comme complément indispensable aux notions que nous avons
acquises sur l'hérédité spécifique par tout ce qui précède, une question majeure entre toutes, qui doit maintenant fixer notre attention.
Déja, à plusieurs reprises, J'ai eu l’occasion de vous parler incidemment de la syphilis par conception. Le moment est venu de vous en entretenir d'une facon plus complète.
Et, tout d'abord, ne soyez pas étonnés de la place que nous allons lui donner dans notre sujet. Un mot suffira pour légitimer iei son intervention. C'est qu'elle constitue un résultat — et un résultat des plus importants — de l'hérédité paternelle; c'est qu'elle est fille, oserai-je dire, de l’hérédité paternelle. Qui sait même, d’ailleurs, si elle ne réagit pas à son tour sur le fœtus dont elle est issue? Done, elle a tous les droits pour figurer dans l’ordre des matières qui s'imposent à notre étude. Et même je ne craindrai pas de lui consacrer de longs développements, étant donné le double intérêt scientifique et pratique qui s’y rattache.
Etablissons d’abord le fait dont il va s'agir. Comment se présente en clinique cette syphilis
par conception? De la façon que voici, au moins le plus habituellement.
Un sujet syphilitique, à syphilis non encore éteinte, contracte mariage. Quelques mois plus tard, sa femme devient enceinte. Et alors se produisent sur elle divers accidents à propos desquels un médecin — l’un de vous, je suppose, — est mandé dans le jeune ménage. Vous examinez ce pourquoi l’on requiert vos conseils, et, à votre grande surprise, vous constatez le caractère indubitablement syphilitique des manifestations que présente cette jeune mariée. Vous trouvez, par exemple, cette femme affectée de symptômes secondaires des plus évidents, tels que syphilides cutanées, plaques muqueuses buccales, croûtes acnéiformes du cuir chevelu, adénopathies cervicales, maux de tête, névralgies vagues, courbature, accès fébriles intermittents, alopécie, ete. Nul doute possible, cette femme est bel et bien syphilitique.
Cela dûment constaté, vous vous mettez alors à la recherche du pourquoi et du comment de cette syphilis. Comment la syphilis a-t-elle frappé cette Jeune mariée; par quelle voie s’est-elle introduite; quel en à été l'accident initial; où a siégé le chancre, etc.? Voilà ce que vous vous demandez tout naturellement, ce que vous allez vous efforcer d’élucider.
Et alors, un double étonnement commence pour VOUS.
D'abord, pas de traces de ce qu'on appellé l’infec-
tion primitive. Nul vestige de chancre, nul souvenir d’une lésion localisée, ayant précédé de quelques semaines les accidents actuels. « Eh bien, passe encore pour le chancere, vous dites-vous; car chacun sait que le chancre constitue souvent chez la femme une lésion minime, fugitive, qui peut facilement rester inapercue de la malade et n'être plus perceptible pour le médecin après un temps très court. Mais du moins trouverai-je le bubon, car le bubon n'est pas seulement le compagnon fidèle du chancre, suivant le mot de Ricord ; c’en est aussi un {moin posthume, qui lui survit longtemps, qui l’atteste longtemps encore après sa disparition en tant que plaie, après sa cicatrisation. »
Vous recherchez done le bubon, vous le recherchez patiemment, longtemps, obstinément, et vous ne le trouvez pas davantage. Nulle trace, en aucun point, d’une adénopathie primitive.
En un mot, rien autre que des accidents secondaires, comme si la syphilis s'était annoncée d’emblée sur la malade par des manifestations de ee genre, comme si elle n'avait pas eu de période primaire.
Cela, tout d’abord, est bien étrange, n'est-il pas vrai? Mais patience! Une seconde surprise vous attend tout aussitôt, et la voicr.
La syphilis ainsi constatée chez la jeune femme, vous prenez à part le mari, qui vous confesse, si vous ne les connaissiez déjà, ses antécédents spécifiques. Et alors vous lui demandez naturellement quels accidents nouveaux il a éprouvés depuis
son mariage, pour avoir ainsi Contagionné sa femme. Sur ce, protestations, protestations formelles de votre clent : « Non, vous dit-il, je n’ai rien eu de nouveau depuis mon mariage, rien, absolument rien. Je connaissais mon état; j'avais été averti par mon médecin des dangers que pouvait encourir ma femme, s'il me survenait quelque accident semblable à ceux que j'ai eus jadis. Or, je me suis tenu sur mes gardes, je me suis examiné, je me suis surveillé scrupuleusement; et je puis vous affirmer de la façon la plus certaine que rien de suspect ne s’est produit sur moi depuis le jour de mes noces, pas même le moindre bobo, pas même la plus légère éraillure. Cela, je vous en réponds absolument. »
Cependant, ces assertions n'étant guère de nature à vous satisfaire, vous procédez à un examen en règle de votre client, et cet examen reste encore négatif. Pas le moindre accident actuel sur la peau, non plus que sur les muqueuses; pas même le moindre indice d’une lésion quelconque récemment évanoule.
De sorte qu'a prendre les choses telles qu'elles se présentent, force est, en définitive, d'aboutir à ceci : que la jeune femme est devenue syphilitique au contact de son mari syphilitique, mais sans que celui-ct ait été affecté du moindre symptôme extérieur capable de la contagionner'. Voilà le fait.
1. Je ne mets pas en discussion ici la possibilité d’une contagion
Ah! sans doute, si les cas de ce genre ne s’offraient à l'observation qu'une fois par hasard, d’une facon tout exceptionnelle, on aurait strictement le droit de les révoquer en doute et de dire : « Ce sont là des cas non avenus, incomplets, défectueux; ce sont là des cas où il y a eu erreur, soit de la part de la femme qui n’a pas vu, qui n’a pas senti son chancre, qui Pa laissé passer inaperçu, soit de la part du mari, qui se trompe ou qui nous trompe. Done, passons, sans accorder à de tels faits plus d’attention qu'ils n’en méritent. » Mais c’est que, bien au contraire, les faits de ce genre sont communs, vraiment communs; c'est qu'ils se présentent à l'observation avec une insistance significative; c'est qu'ils se présentent toujours identiques à euxmêmes, toujours dans les mêmes conditions et avec les mêmes particularités; c’est enfin, dirai-je, qu'ils finissent par s'imposer, en portant la conviction avec eux.
De sorte qu'en définitive, si extraordinaires qu'ils paraissent, force est bien de se rendre à l'évidence, de les accepter, et de se dire :
« Décidément, oui, il est des cas singuliers, anor-
par le sperme. De vieille date, en effet, il a été bien établi par l’observation clinique que le sperme d’un sujet syphilitique n’est pas susceptible de transmettre la contagion. D'autre part, l’expérimentation s’est prononcée plus récemment dans le même sens. On a inoculé à des sujets sains du sperme provenant de sujets syphilitiques, et, comme on devait bien s’y attendre, cette inoculation est restée sans résultat. (V.Mireur, Recherches sur la non-inoculabilité syphilitique du sperme, publiées dans les Annales de Dermatologie et de Syphiligraphie, t. VIII, 1876-77, p.423. — D" X..., communication orale.)
SYPHILIS PAR CONCEPTION. | So |
maux, où des femmes se trouvent affectées de syphilis secondaire, sans avoir passé par ce qu'on appelle la période primaire de la maladie, et sans avoir reçu la contagion (comme c’est la règle) d’un accident contagieux, tel qu'un chancre, une plaque muqueuse, une lésion suppurative quelconque de syphilis. Oui, de tels faits existent, à n’en pas douter. Mais alors, s'ils existent, quel est done ce mystère ? Des cas de cet ordre ne peuvent qu’en raison de conditions absolument particulières déroger aux lois générales qui régissent la syphilis. Mais alors quelles sont done ces conditions ? »
Eh bien, si nous dirigeons nos investigations en ce sens, €'est-à-dire si nous recherchons quelles conditions particulières différencient étiologiquement les syphilis de cet ordre des syphilis usuelles, des syphilis d'ordre courant (si je puis ainsi parler), nous ne tardons pas à en trouver une sui generis, une spéciale entre toutes, spéciale par excellence, à sa- Voir : la GROSSESSE.
Oui, toujours, en pareille occurrence, il y a ou bien il y a eu grossesse chez les femmes affectées de cet ordre tout particulier de syphilis. Dans tous les cas de ce genre, la grossesse est un élément étiologique constant; elle ne fait jamais défaut. Cherchez-la bien, et vous ne manquerez pas une seule fois de la trouver.
J’insiste et je précise, car nous touchons ici au cœur méme de la question.
S'il vous arrive (et cela vous arrivera plus d’une fois dans votre pratique) de rencontrer une femme qui ait pris la syphilis dans les conditions et de la facon que je viens de dire, à savoir qui, d’une part, l'ait prise en échappant à l’ordre d'accidents qui constituent ce qu'on appelle l'étape initiale de la maladie, et qui, d'autre part, lait reçue d’un eonjoint depuis longtemps indemne de toute lésion contagieuse; — dans ces conditions, dis-je, interrogez, examinez votre malade, en dirigeant votre attention du côté d’une grossesse, et toujours (tou- Jours, entendez bien le mot) vous arriverez à constater ceci :
Ou bien cette femme est enceinte actuellement, à époque même de votre visite ;
Ou bien elle à été enceinte récemment, et vient soit d’accoucher, soit de faire une fausse couche.
Ah! s'il en est ainsi, si toujours et invariablement les faits en question se présentent de la sorte, avec l'addition indispensable d’un élément spécial, à savoir la grossesse, cela devient pour nous un trait de lumière, et nous voiei conduits à raisonner comme il suit : Puisque les cas qui échappent aux lois normales de la contagion syphilitique se compliquent toujours d’un même élément spécial qui y intervient d’une façon constante, est-ce que cet élément ne pourrait pas être cause de ladite anomalie? Est-ce que, par hasard, la grossesse ne jouerait pas un rôle 1e1 pour déterminer cette dérogation aux procédés usuels de la contagion? Est-ce que
cette femme, qui paraît devoir la syphilis à son mari, ne la tiendrait pas en réalité de son enfant, de cet enfant qui séjourne dans le sein maternel avec la syphilis qu'il a reçue de son père?
Tel est le soupçon (je ne dis rien de plus pour l'instant) qu’éveille en lesprit cette première constatation, à savoir : une grossesse comme élément constant dans les scènes pathologiques de ce genre.
Mais, de toute nécessité, pour que ce simple soupeon prenne du corps (passez-moi le mot), pour qu'il ait une base, il faut que, d'autre part, l’existence de la syphilis soit démontrée chez l'enfant. Car, qui n’a rien ne donne rien, en fait de syphilis comme en toute chose. Nous supposons que, dans l'ordre de cas dont 1l s’agit, la mère a reçu la syphilis de son enfant. Fort bien! Mais cette supposition n’a raison d’être qu'à une condition expresse : c’est, tout naturellement et forcément, que l'enfant ait la syphilis.
Or, en pareil cas, l'enfant est-il où non syphilitique? Voila la question préalable à résoudre, avant d'aller plus avant dans la théorie que nous cherchons à édifier.
Eh bien, que répondent à cela les observations ? Elles sont formelles pour spécifier qu'en pareil cas le sort du fœtus est inflexiblement compris dans les deux alternatives suivantes :
Ou bien, mort avant la naissance et expulsion par avortement;
Ou bien, naissance en etat de syphilis.
C’est là ce qui résulte, par exemple, de la statistique de M. Diday qui, sur 22 cas, a constaté ceci :
15 fois, avortement :
7 fois, naissance d'enfants vivants, mais syphilitiques, invariablement syphilitiques.
C’est là également ce que j'ai constaté pour ma part.
Toujours et invariablement, l'enfant qui naït dans ces conditions est un enfant syphilitique. — Voilà le fait.
Oh! alors, avec cette donnée supplémentaire, ce qui tout à l'heure n'était encore qu'une simple hypothèse, qu'un soupcon plus ou moins vague, devient une présomption, et une présomption rationnelle, reposant sur une base scientifique. Et l’on se sent pleinement autorisé, de par la démonstration de la syphilis chez l'enfant, à raisonner de la facon suivante :
1° Voici une femme qui vient de contracter la syphilis, et une syphilis étrange, particulière, decapilée, Si je puis ainsi parler, c’est-à-dire une syphilis sans période initiale, sans chancre, une syphilis à accidents généraux d'emblée;
2° Cette syphilis, selon toute vraisemblance, la femme en question ne l’a pas reçue de son mari; car, d’une part, sa maladie (en raison de l’absence du chancre comme accident d’exorde) n’a pas les caractères d’une syphilis dérivant d’un processus
SYPHILIS PAR CONCEPTION. 17 de contagion; — et, d'autre part, il n’a rien existé chez le mari qui soit de nature à expliquer la con- {aglon ;
3° Enfin, cette femme a été en contact intime, et cela pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, avec un être infecté de syphilis, qu’elle a porté dans son sein et auquel elle a été reliée par une étroite connexion vasculaire.
Donc, avec cet ensemble de données et de par ces données, ne devient-il pas absolument logique de supposer que cette femme a recu de son enfant le germe de la maladie ?
Et alors, le problème se posant de la sorte et dans ces termes, des considérations diverses, qu’il me reste à vous dire, conduisent à le résoudre par l’affirmative.
Ainsi :
I. — Tout d'abord, une telle interprétation des faits est-elle en désaccord avec ce que nous savons des transmissions morbides susceptibles de s’exercer par le placenta ?
Bien loin de là. Elle se trouve au contraire en harmonie parfaite avec tous les résultats cliniques ou expérimentaux relatifs à l'infection possible du fœtus par la voie placentaire. Car il est acquis et bien acquis que nombre de maladies virulentes passent par cette voie de la mère au fœtus. Rappelez-vous à ce propos ce que je vous ai dit précédemment des intéressantes expériences de MM. Straus et
Chamberland, de M. Netter et d’autres encore. Le placenta n’est pas ce qu'on croyait autrefois, à savoir un «filtre parfait », un filtre idéal; il se laisse, au contraire, traverser par les germes infectieux, tout au moins par certains germes.
D'ailleurs, ne nous contentons pas des analogies, et interrogeons la syphilis elle-même. Est-ce que, dans la syphilis, nous n'avons pas la preuve que le contage de la maladie (quel qu'il soit, virus ou microbe, peu importe) traverse le placenta ? Voyez donc ce qui arrive alors qu'une femme enceinte (et enceinte du fait d’un homme sain) vient à contracter la syphilis au cours de sa grossesse. Ce qui arrive, c'est que, sinon toujours, au moins le plus souvent, son enfant naît syphilitique. Cet enfant, donc, la mère lui communique la syphilis. Or, comment peut-elle la lui communiquer, sinon par la seule voie qui établisse une connexion matérielle entre elle et lui, à savoir par le placenta?
Eh bien, s'il y a exosmose possible du contage syphilitique de la mère au fœtus, comment seraiton autorisé à récuser la possibilité d’un courant inverse par les mêmes voies, c'est-à-dire à récuser la possibilité d’une endosmose syphilitique du fœtus à la mère? La situation est la même dans les deux cas, les organes de transmission sont les mêmes, l’agent contagieux est le même. En conséquence, rationnellement, la vérole peut aller de l'enfant à la mère tout comme elle va de la mère à l'enfant.
L'infection de la mère par la voie placentaire est
donc rigoureusement et scientifiquement admissible, a priori.
IT. — En second lieu, se présente une considération non moins probante en faveur de la même doctrine, à savoir :
L'identité de modalité morbide qui existe entre la syphilis qui va de la mère à l'enfant et celle qui va de l'enfant à la mère. Je m'explique.
Voyez quelle est la syphilis qui se produit sur lenfant d’une femme syphilitique, soit d’une femme déjà syphilitique avant sa grossesse, soit d’une femme devenue syphilitique au cours de sa grossesse. C’est une syphilis sans période primaire, sans chancre iritial, sans bubon primitif. Et, en effet, inutile de vous le rappeler autrement que d’un mot, l’enfant hérédo-syphilitique ne présente jamais de chancre; le chancre est un accident inconnu dans la syphilis héréditaire. D’emblée, l'enfant hérédo-syphilitique est affecté de lordre d’accidents qu’on appelle les accidents généraux de la vérole; d'emblée, il fait une syphilis secondaire ou tertiaire. — De même encore, l'enfant qui reçoit la syphilis de sa mère, alors que celle-ci la contractée au cours d’une grossesse, commence sa syphilis non pas par un chancre, mais par des aceidents généraux.
Dans ces deux cas, la syphilis qui passe de la mere à l’enfant par la filière du placenta est toujours une syphilis décapitée, comme je vous le di-
Fournier. — L’'Hérédité syphilitique 12
sais tout à l’heure, une syphilis sans période primaire, sans chancre comme accident d’exorde, sans bubon primitif. — Et, à ce point de vue, c'est une syphilis d'ordre absolument spécial, se différenciant absolument de la syphilis usuelle, de la syphilis issue d’une contagion directe.
Eh bien, à son tour, quelle est la syphilis que nous supposons dériver pour la mère d’un enfant syphilitique qu’elle porte dans son sein ? Elle aussi, précisément, est une syphilis generale d'emblée, débutant du premier coup par des accidents généraux (syphilides cutanées ou muqueuses, céphalée, alopécie, douleurs diverses, ete.) ; elle aussi est une syphilis sans période primaire, sans chancre ini. tal, sans bubon primitif, ete. Voyez l'identité; elle est absolue.
Or, cette identité dans la modalité pathologique (et dans une modalité pathologique en lespèce anomale, exceptionnelle) n'implique-t-elle pas une identité dans la modalité infectieuse, à savoir dans la pénétration du virus? On nous dit — et ce sont les études bactériologiques contemporaines qui nous ont révélé cette curieuse et très essentielle notion — que les virus, les contages, les microbes (peu importe le mot) réagissent ou peuvent réagir différemment sur l'organisme d’'après le mode suivant lequel ils y pénètrent ; on nous dit, par exemple, que le charbon symptomauque inoculé par la peau produit le charbon symptomatique, tandis qu'injecté dans le sang il
produit tout autre chose, à savoir une sorte de vaccination, ete. Eh bien, ne ressort-il pas de là, réciproquement, que des effets semblables exercés par un même virus impliquent une identité de pénétration dans l'organisme? Or, en ce qui nous concerne, cela veut dire que :
Si la syphilis qui va de l'enfant à la mère offre la même modalité morbide (et la même modalité morbide exceptionnelle, n'oubliez pas ceci) que la syphilis qui va de la mère à l'enfant, si l’une et l’autre sont des syphilis sans période primitive, des syphilis générales d'emblée, c’est que l’une et l’autre dérivent d’un mode identique de pénétration dans l'organisme.
Donc, si la syphilis qui va de la mère à l'enfant infecte l'enfant (et cela de toute nécessité, sans contradiction possible) par la voie placentaire, la syphilis qui affecte la mère avec la même modalité originelle doit dériver d’un mode identique, e’està-dire arriver à la mère par la même voie, la voie sanguine, la vote placentaire.
En d’autres termes et plus simplement, disons ceci:
L'enfant infecté par sa mère tn utero offre une syphilis spéciale, une syphilis générale d'emblée, parce que cette syphilis lui arrive par le sang, et non (comme c’est le cas usuel) par une contamination locale, tégumentaire, dérivant d’une sécrétion infectieuse.
Donc, si, d'autre part, une femme saine, en-
ceinte d’un enfant syphilitique, vient à présenter, elle aussi, une syphilis de même ordre, une syphilis générale d'emblée, c’est qu’elle doit l'infection, elle aussi, à un mode de contamination tout spécial, à un mode identique à celui de l'enfant infecté par sa mère ir utero, c'est-à-dire à une contamination par le sang; — ce qui veut dire, en l’espèce, qu'elle reçoit la syphilis de son enfant par l'intermédiaire du placenta.
IT. — D'ailleurs, à quoi bon insister? A quoi bon multiplier les considérations probantes en faveur de la thèse que nous diseutons ? Car il est une raison qui, à elle seule, pourrait nous dispenser de toutes les autres, une raison de par laquelle linfection de la mère par Penfant s'impose véritablement; et cette raison (que les mathématiciens appelleraient, si je ne me trompe, une démonstration par l’absurde), c’est l'absence de tout autre mode possible de contamination pour cette femme.
Quoi ! Voici une femme saine qui, mariée à un homme syphilitique, est restée saine tant qu’elle n'est pas devenue enceinte, mais qui, une fois devenue enceinte, a été affectée de syphilis; et la grossesse ne seralt pour rien dans la genèse de cette syphilis! Mais raisonnons done un peu les faits.
Cette syphilis, la femme en question ne la doit pas à son mari, puisque celui-ci, bien que syphilitique, n'a pas présenté d'accidents susceptibles de contaglonner sa femme ; — elle ne la doit pas da-
vantage à une contagion étrangère ou accidentelle, puisque sa syphilis est d'ordre spécial et n'offre pas les caractères de la syphilis par contagion, laquelle toujours a une période primaire.
Et, d’autre part, cette femme porte en elle, porte dans son être, un foyer de syphilis, à savoir un enfant infecté de syphilis et infecté d’une syphilis tellement active qu'il est destiné le plus souvent à en mourir soit avant de naïtre, soit après sa naissance. — Or, vous ne voudriez pas que cette femme pt recevoir la syphilis de ce foyer d’infection !
Mais alors, de qui la tiendrait-elle donc, cette syphilis ? Car il faut bien, en définitive, qu’elle la tienne d'un agent quelconque de contamination.
Mais alors, la syphilis de cette femme resterait absolument incompréhensible, si vous lui refusiez cette origine. Cette origine est la seule à invoquer en l'espèce. Done, 1l faut bien que ce soit elle d’où dérive la contamination.
Eh bien, comme tout phénomène a sa cause, comme toute syphilis est forcément issue d’une syphilis, je dis qu'au nom de la logique il est ici une conclusion qui s'impose : c’est que la dite femme, ne pouvant tenir sa syphilis ni de son mari, ni d’une contagion ordinaire quelconque, n'a pu la recevoir que de son enfant.
Et J’ajouterai : Cette conclusion n’est pas seulement rationnelle ; elle est de plus clinique et scientifique, puisqu'elle repose, d’une part, sur tout un ensemble de faits bien observés et, d’autre part,
sur les considérations diverses que je viens de produire.
Donc, en définitive et au-dessus de toute contestation, il existe pour la femme un mode de contamination syphilitique tout particulier. Et ce mode consiste en ceci : possibilité pour une femme enceinte d'être infectée par l'enfant syphilitique qu'elle a concu d'un homme syphilitique.
Autrement dit, une femme saine, concevant un enfant syphilitique d’un homme syphilitique, peut être infectée de syphilis par cet enfant au cours de sa grossesse.
Ce mode spécial de contamination syphilitique a reçu un nom spécial. On l'appelle la sypiLis PAR CONCEPTION, |A SYPHILIS CONCEPTIONNELLE, dénomination qui lui a été appliquée par M. Diday. — Soit dit incidemment, M. Diday ne s’est pas borné à être le parrain de cette entité particulière de syphilis; il en a été presque le père. S'il n’a pas été le premier à la signaler, c'est lui du moins qui, dans toute une série des plus intéressants travaux, l’a
1. V. Diday, Traité de la Syplilis des nouveau-nés, 1854. — Nouvelles doctrines sur la Syphilis, 1858. — Gazette médicale de Lyon, 1867 ; — même recueil, 1868. — La Syphilis par conception (Annales de dermatologie et de syphiligraphie, tome VIII, 1876-1877, p.161; — Le Péril vénérien dans les familles, Paris, 1881 ; — La Pratique des maladies vénériennes, 3° édit., 1890 ; — etc., etc.
Croira-t-on jamais, après ce qu’on vient de lire, qu’on ait pu m'adresser le reproche de n’avoir pas rendu suffisamment justice à M. Diday et de m'être « approprié » cette découverte de la syphilis par conception ?
étudiée et établie de facon à lui donner droit de cité dans la science. Hommage à qui de droit !
Toute réponse serait superflue.
Il est vrai que, d’autre part, dans une lettre que j’ai conservée, mon très vénéré et très regretté maître M. Ricord me faisait amicalement un reproche inverse, celui d’avoir accordé une part trop large à « notre ami Diday » dans la découverte de la syphilis par conception, etnotamment de lui en avoir attribué la priorité. Et, à l'appui de sa revendication, M. Ricord ajoutait ceci : « ... Vous trouverez (page 4 de l’observation appartenant à la planche XV quater de ma Clinique iconographique de l'hôpital des vénériens) les paroles suivantes :
« 8° Des observations aussi précises que possible semblent prouver que la syphilis constitutionnelle peut être transmise de l'enfant a la mère pendant la gestation. (25 juillet 1841). »
En face de ce texte si précis, il serait difficile, me semble-t-il, de refuser à M. Ricord la priorité qu’il réclame. — Ce qui n'empêche qu’en raison de ses multiples et remarquables travaux sur ce sujet, M. Diday ne se soit en quelque sorte approprié la question, qu’il l'ait faite sienne, si je puis ainsi dire, et qu’à ce point de vue, comme à tant d’autres, on lui doive une gratitude scientifique que personne ne lui contestera.
Consulter encore sur le même sujet, sans parler des traités généraux :
Candelon, Des différents modes de transmission de la syphilis chez le nouveau-né, Thèses de Paris, 182.
Hutchinson (J.), On the communication of syphilis from the fœtus to its mother, Medical Times and Gaz., 1856.
Balfour (James), On the communicability of secondary syphilis to the female parent, entirely through the fœtus, Edinburgh med. Journal, 1856.
De Méric, ZLettsomian lectures on the syphilis, Londres, 1858. — Analyse dans l'Annuaire de la Syphilis, par Diday et Rollet, 1858.
Maigrot, Transmission de la syphilis du fœtus à la mère dans les premiers mois de la grossesse, Union médic., 1862.
Beyran, Transmission de la syphilis du père au fœtus et du fœtus à sa mère, Union médic., 1862.
De Arteaga Quesada, Essai sur la syphilis congéniale, Th. de Paris, 1865.
Bryant, Case of syphilis transfered to the mother through a diseased ovum, Medical Times and Gaz., 1872.