‹ L'hérédité syphilitiqueChapitre 24 sur 67 · X VIII · texte numérisé non relu

X VIII

Ce qui précède aura suffi, je pense, à vous convaincre de l'authenticité clinique de la syphilis par conception. Je considérerais cependant ma tâche comme incomplètement remplie, si je devais, sur ce point si intéressant, laisser quelques doutes en vos esprits.

Or, des objections diverses ont été adressées à la doctrine de la syphilis par conception. Que valent-

elles ? J’ai à cœur de n’en laisser aucune sans réponse. |

On nous a dit ceci :

« La syphilis par conception, c’est un leurre, c'est une chimère. Sur quoi vous basez-vous pour justifier vos prétentions, c’est-à-dire pour en faire une syphilis à part, d’un ordre spécial ? Sur ces

Zeissl, Contribution à l'étude de la transmission de la syphilis héréditaire, Wiener med. Wochenschr, 1880.

Apolant, Sur la transmissibilité de la syphilis de l'enfant à la mère, Berliner Klin., Wochens, 1881.

Lutaud, Transmission de la syphilis par la voie placentaire, Journal des connaissances médicales, 1882.

Shadek, 4 propos de la théorie de l'infection de la mère par le fœtus, Anal. in Journal of cutaneous and venereal diseases, 1886.

Carrière, Syphilis par conception ; deux avortements, Gaz. hebd. de Montpellier, 1888.

Legendre, Syphilis conceptionnelle, Thèses de Bordeaux, 1889. . Barthélemy, De la syphilis conceptionnelle latente ou fruste, Congrès international de dermat. et de syphiligraphie, 1889.

deux arguments : 1° que c'est une syphilis sans période primaire ; — et 2° que c’est une syphilis contractée par une femme enceinte au contact d’un mari exempt de tout accident contagieux.

« Or, ces deux considérations ne reposent que sur deux erreurs de faits, deux méprises.

« Et, en effet : |

« Si, d’une part, cette syphilis s’est produite ou parait s’être produite sans chancre, c’est que le chancre qui lui a servi d’exorde à passé inaperçu. Or, il a bien pu passer inaperçu (ce qui d’ailleurs n'est point chose rare en l’espèce) pour une raison quelconque : soit parce qu'il a été petit, superficiel, simplement érosif ; — soit parce qu'il n’a eu qu'une courte durée ; — soit parce qu'il a siégé sur une région insolite (à la facon des chancres extragénitaux), ou bien sur une région inaccessible ou difficilement accessible à l'examen (anneau vulvaire, urèthre, conduit vaginal, col utérin, ete.). Done, l'absence du chancre n'est pas et ne saurait étre, dans les cas en question, positivement démontrée.

« D'autre part, dites-vous, la syphilis par conception serait une syphilis tout particulièrement remarquable par ce fait étrange, voire extraordinaire, qu’elle serait contractée par la femme au contact d’un mari actuellement indemne de tout accident.

« Mais quelle preuve avez-vous que cet homme était rdemne à l’époque où il a pu contagionner sa femme ? Étiez-vous là pour le constater ? Le mari vous dit quAl n’a « rien eu »; c’est fort bien, et

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nous ne voulons même pas suspecter sa bonne foi. Mais n’a-t-il pu se tromper, n'a-t-il pu laisser passer inaperçue sur lui une lésion minime, telle qu’une plaque muqueuse qui, pour n'être qu’un bobo, n’en était pas moins une lésion contagieuse ?

« Au besoin même nous ne reculerions pas devant l’hypothèse que cet homme, resté sain, ait pu infecter sa femme par son sang, à propos, par exemple, d'une déchirure survenue pendant le coit.

« En sorte que l'absence sur le mari d'accidents susceptibles de transmettre la contagion n’est rien moins que démontrée.

« Et, au total, la syphilis par conception n'est qu'une création de fantaisie, imaginée, faute de mieux, en vue d'expliquer un certain stock d’observations défectueuses. »

Il n'est pas à se dissimuler, messieurs, la valeur des objections précédentes. D'autant que ce sont là des objections bien naturelles, que chacun se pose et s'oppose à lui-même en face de tout cas de syphilis par conception. Règle générale : on ne croit pas de prime abord à la syphilis conceptionnelle ; on n’y croit, on n’aboutit à y croire qu'après une plus où moins longue expérience.

J'insiste. La première ou les premières fois qu'on rencontre un cas de cet ordre dans la pratique, on reste sur la défensive, on se défie de soi-même, on s’accuse et l’on se dit à part soi : « C’est là un cas que j'ai dû mal observer; j'ai pu être trompé par le

mari; Ou j'aurais dû, si je m'y étais mieux pris, découvrir un chancre qui m'a échappé. » — Ce n’est qu'après expérience de plusieurs cas semblables qu'on a enfin le courage de se dire : « Pour le coup, cette fois, si je n’ai pas trouvé de chancre, c’est qu’il n’y en avait pas à trouver; c'est que j'étais en face d’une syphilis d'ordre spécial, qui n’a pas eu de chancre pour exorde, qui n’a pas eu de période primaire; c’est bel et bien, très sûrement, à une syphilis par conception que, pour cette fois, j'ai eu affaire. »

Et, en effet, telle est la réponse, la véritable réponse à opposer aux objections que je viens de signaler. Oui, si les cas de cet ordre ne se produisaient en pratique qu'une fois ou quelques fois par hasard, on aurait le droit de se retrancher derrière la fin de non-recevoir qui consiste à les taxer de cas « mal observés ». Mais, comme ils se présentent en pratique d’une facon commune, comme ils se présentent toujours identiques à eux-mêmes et toujours dans les mêmes conditions, il n’est vraiment pas à supposer qu'ils soient constitués simplement par un nombre équivalent de méprises, d'erreurs,

En ce qui concerne l’absence du chancre, par exemple, allez donc croire qu’un médecin comme M. Diday, observant 16 cas de ce genre, ait laissé échapper 16 fois le chancre et le bubon, alors qu’il précise dans ses observations qu'il les a toujours cherchés l'un et l’autre, et soigneusement cherchés. Allez done supposer que tous les médecins qui ont

vu, étudié, relaté de semblables faits aient commis autant d'erreurs qu'ils ont rencontré de cas. Pour ma part, jai dans mes notes une cinquantaine d'exemples que j'estime bien avérés de syphilis par conception. Croira-t-on jamais que, recherchant le chancre 50 fois, je l'ai laissé passer inapereu bo fois ? |

Non. Admettre une telle hypothèse, se réfugier, pour récuser la syphilis par conception, derrière la possibilité d'erreurs incessantes, d'erreurs invariablement commises par tout le monde et dans tous les cas, aboutir à dire ceci, somme toute : « Autant d'observations, autant de cas mal vus par des médecins qui, ayant à trouver un chancre, ne l'ont pas trouvé »; — opposer un tel argument à une doctrine qui repose déjà sur un nombre considérable de faits bien étudiés, ce n’est pas seulement dépasser les limites tolérablies d’une critique bienséante, c’est aller à lencontre du vraisemblable et du bon sens.

Et de même, pour ce qui concerne l’absence d’accidents contagieux sur le mari, c’est encore dépasser la mesure que d’invoquer l'éternel argument « des maris négligents, Inconscients du danger, insouciants de leur personne, mauvais observateurs, capables, en un mot, de laisser passer inaperçu sur eux-mêmes un accident contagieux ». Que ledit argument soit applicable à un certain nombre de eas, je suis loin de le nier; je conviendrai même qu'il s'applique à bon nombre. Mais, à côté des cas qui peuvent légitimer de tels soupçons, il en est d’autres

tout différents. Il en est — et en bon nombre aussi — qui ont été recueillis sur des maris très attentifs à leur état de santé, scrupuleux, consciencieux, prévenus des dangers qui pouvaient résulter pour leur femme de leur ancienne diathèse, et n'ayant jamais cessé de s’examiner, de se surveiller avec un soin minutieux. Il est, enfin, des cas de même ordre qui ont été observés par des médecins sur eux-mêmes et sur leur femme. J'en connais, et plusieurs, que malheureusement il m'est interdit de citer‘.

Or, quand des maris aussi sûrs d'eux-mêmes, quand des hommes de l’art viennent vous dire, vous répéter à satiété : « Non, je vous l’affirme, je n'ai rien eu comme accident depuis mon mariage; depuis mon mariage je n'ai présenté ni à la verge, ni àa la bouche, ni ailleurs, la moindre érosion, la moindre éraillure, la moindre rougeur susceptible de contagionner ma femme »; — lorsque de telles assertions vous sont fournies avec de telles garanties, et lorsque ces mêmes assertions se reproduisent d’une façon absolument identique dans une foule de cas du même genre; — lorsque, en un mot, si inexplicable, si extraordinaire qu'il puisse paraître, un fait ne cesse de s'affirmer par une série de témoignages concordants; — en de telles conditions, force est bien de se rendre, de se départir d’une incrédulité d’ailleurs légitime et de dire fina-

1, Cf. J. Hutchinson, Medical Times and Gazette, décembre 1876, D: 643-et suiv.

lement : « Eh bien, out, voilà une femme qui est devenue syphilitique du fait de son mari syphilitique, mais sans que ce mari ait rien présenté de nature à transmettre à cette femme une contamination directe. »

D'ailleurs, 1lest certains cas où le soupçon d’un accident #raperçu sur le mari ou l'amant (c'est tout un, en l'espèce) ne saurait subsister. C’est l’ordre des cas dans lesquels ledit mari ou ledit amant a été examiné emmediatement, le lendemain ou le jour même du rapport que l’on aurait à incriminer.

Une observation de M. Gailleton’ mérite, à ce point de vue, d’être citée. En voici le résumé.

Une jeune fille de seize ans eut un seul coit avec un jeune homme affecté de syphilis depuis six mois, mais traité régulièrement, et indemne de tout accident depuis un mois. Le /endemain même, ce jeune homme fut examiné par M. Gailleton, qui ne découvrit sur lui aucune lésion, ni sur le corps ni sur les organes génitaux. Or, ce coït unique avait rendu la pauvre fille enceinte. Eh bien, qu'arriva-t-1l?

C’est, d’une part, qu'au bout de deux mois et demi cette femme était affectée de violents maux de tête, bientôt suivis de l'explosion d’une syphilide générale, avec plaques muqueuses à la vulve, mais sans adénopathie inguinale.

C'est, d'autre part, qu’elle accoucha, neuf mois

1. V. Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales, t. XIV, 3° série, p. 566.

plus tard, d'une petite fille qui, quinze jours après sa naissance, présentait des accidents non douteux de syphilis héréditaire (corvza, syphilide papuleuse).

Ainsi, au total : un seul rapport avee un homme syphilitique, reconnu, dès le lendemain, exempt de toute lésion suspecte ; — grossesse; — enfant syphilitique; — et deux mois et demi après le rapport fécondant, invasion sur la jeune mère d’une syphilis sans chancre, s'accusant d'emblée par des accidents généraux.

Quel exemple plus démonstratif pourrait être exigé à l'appui de la doctrine de la syphilis par conception ?

Comment cette jeune femme, n'ayant eu dans toute sa vie qu'un rapport unique avec un homme constaté sain à la date même de ce rapport, at-elle pu être infectée de syphilis, sinon par l’enfant hérédo-syphilitique qu’elle avait recu de cet homme ?

Et de même pour d’autres cas (j'en aurais à citer plusieurs pour ma seule part) présentant d’égales garanties d'authenticité.

De sorte que, en présence de tels faits et de par les considérations qui précèdent, le doute n’est plus permis aujourd’hui. Longtemps on a hésité — et l’on a eu raison d’hésiter — à admettre la doctrine de la syphilis par conception. Mais actuellement cette dernière a produit ses preuves; l’expérience

est faite à son sujet, et la syphilis par conception estentrée, peut-on dire, dans le domaine des vérités acquises et démontrées.

Maintenant, le fait admis et accepté, dois-je essayer d'aller plus loin et tenter d'en fournir l'interprétation ? Dois-je m'arrêter à discuter par quel mode, par quel mécanisme, l’imprégnation syphilitique passe du fœtus à la mère dans ces cas de syphilis conceptionnelle ?

De nombreuses questions se présenteraient à aborder ici : L'infection maternelle, par exemple, résulte-t-elle du contact d’un ovule fécondé par un conjoint syphilitique, et se produit-elle soit dans les trompes, soit dans l'utérus, à l’époque où cet ovule n'est encore rattaché à la mère par aucune grette organisée ? Ou bien ne s'accomplit-elle que plus tard, ultérieurement, par les échanges de la cireulation placentaire? Ou bien encore reconnait-elle quelque autre mode spécial, indéterminé ?

Je passerai sur toutes ces questions, et pour cause; car je ne pourrais émettre à leur propos que des hypothèses sans valeur. En toute évidence, nous ne savons rien de tout cela. Mais, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, notre ignorance en ce qui concerne l'interprétation du fait importe peu en lespèce et n'implique rien contre le fait en lui-même.

Je resterai done sur le terrain exclusivement clinique. Et, pour achever ce que j'ai à vous dire de la svphilis par conception au point de vue cli-

nique, je me bornerai à vous signaler les quelques points suivants.

I. — À quelle époque se font les premières manifestations de cette syphilis par conception ?

D'après les faits les plus authentiques qu'il soit dès à présent permis de consulter, l'explosion première de cette syphilis spéciale se ferait, comme échéance la plus habituelle, au cours des deuxième, troisième et quatrième mois de la grossesse.

Mas elle peut se produire aussi, paraît-il, ou plus tôt ou plus tard.

Plus tôt, c’est-à-dire vers le trentième jour de la conception, voire, ainsi qu'il est spécifié dans un cas de M. Diday, dès le vingt et unième Jour.

Plus tard, c’est-à-dire au cours du cinquième mois, — voire au delà, bien au delà, car, dans deux cas, on n’en a constaté les premiers symptômes que deux mois après un accouchement à terme.

Toutefois — à peine s’il est besoin de le dire — ces quelques chiffres, basés sur une statistique encore très restreinte, restent absolument sujets à revision.

II. — Quels caractères, quelles formes morbides, quelle évolution affecte cette syphilis conceptionnelle ?

Sa caractéristique spéciale, celle qui la différencie

Fournier. — L'Hérédité syphilitique. 15

de la syphilis de contagion usuelle, vous la connaissez déjà par ce qui précède, et je n’ai qu'à la rappeler iei en deux mots.

Ce en quoi cette syphilis diffère de la syphilis ordinaire, c’est d’être une syphilis sans période primaire, c’est-à-dire sans chancre initial, sans bubon primitif; — c’est d’être une syphilis qui fait son entrée en scène par l’ordre des accidents auxquels on donne, en langage technique, le nom d'accidents généraux; — c’est d’être, en un mot, une syphilis generale d'emblee.

A cela près, c’est une syphilis comme toutes les autres. Si bien qu'on en a dit très justement : c’est la syphilis acquise ordinaire, moins le chancre et le bubon satellite du chancre.

Puisque ce qu’elle a seulement de spécial est son mode de début, insistons sur ce point.

Ce qui constitue son exorde, avons-nous dit, c'est l'explosion inattendue, soudaine, non molivée en apparence, d'accidents de forme secondaire chez une femme en état de grossesse.

Or, parmi ces accidents, ceux qu'on a le plus fréquemment remarqués sont les suivants :

En première ligne, une céphalée plus ou moins intense, quelquefois assez vive; — des douleurs névralgiformes dans la tête ; — un état de nervosisme général. — Les accidents de cet ordre marquent souvent l'entrée en scène;

En second lieu, des syphilides de forme surtout

érythémato-papuleuse ; — de l’alopécie, avec de petites croûtelles acnéiformes disséminées dans le euir chevelu; — enfin, des plaques muqueuses, et, en particulier, des plaques muqueuses gutturales avec angine secondaire.

Dans cet ensemble morbide, le phénomène prédominant, celui du moins qui est le plus pénible pour la malade, c'est la céphalee, avec le malaise nerveux symptomatique ou connexe qu'elle comporte. J'ai plus d’une fois été frappé par l’importance clinique que prend ce mal de tête secondaire dans les cas de cet ordre, et je serais assez porté à penser que la grossesse, de par la susceptibilité nerveuse qu'elle détermine ou par quelque autre processus que jignore, n'est pas sans influence pour exagérer ce symptôme particulier.

Voilà, en tant qu'accidents de début, l’ensemble morbide le plus habituel de la syphilis par conception.

Or, inutile de dire que, dans les conditions où il se présente, cet ensemble morbide est souvent, très souvent méconnu comme nature, comme qualité d'accidents, et cela même dans les milieux éclairés de la clientèle de ville. Et, en effet, comment aller soupconner la syphilis sur une jeune mariée? Comment cette jeune femme surtout pourrait-elle avoir la moindre idée du mal qu l’affecte, alors que le plus souvent elle ignore jusqu’au nom même de la syphilis? Aussi bien, comme

règle presque constante, ces divers troubles sontils imputés à toute autre cause qu'à leur cause véritable. Les douleurs de tête sont taxées de migraines ou de névralgies ; — l’angine devient un mal de gorge vulgaire, une angine granuleuse, rhumatismale ou autre ; — l’alopécie est rapportée à la grossesse; — les plaques muqueuses de l'anus sont vaguement traitées d’eczéma ou d’hémorrhoïdes, comme dans un Cas que j observais tout récemment; — et ainsi de suite. Si bien que nombreux, très nombreux, je le répète, sont les cas où ces divers symptômes restent négligés, ne sont pas soumis à l'examen d’un médecin, ne sont pas surpris sur le fait et, au total, passent méconnus. Le médecin n’en a notion que plus tard, bien plus tard en maintes circonstances; 1l les retrouve seulement au titre de commémoratifs vagues et presque oubliés, alors que, mandé ultérieurement à propos d’autres manifestations, 1l s'efforce de remonter dans les antécédents de la malade par un interrogatoire rétrospectif et de reconstituer la serte syphilitique normale.

Mais ce qui n'est pas moins essentiel à spécifier, c'est qu'en d’autres cas — qui, ceux-ci, ne restent pas, ne sauraient rester inaperçus — la syphilis par conception débute d’une facon bien différente. Elle s'annonce alors, tout au contraire, avec éclat, en s’attestant d'emblée par des manifestations plus évidentes, plus tapageuses (passez-moi le mot),

telles, par exemple, que des syphilides généralisées, papulo-squameuses, psoriasiformes ou pustulocroûteuses. Parfois même, mais ceci n'est plus qu'exceptionnel, on la vue prendre d'emblée l'allure des svphilis malignes précoces, au double point de vue de lintensité des manifestations locales et de la réaction sur l’état général.

Comme exemple de ce dernier ordre de cas qui mérite à coup sûr toute notre attention, je vous citerai le fait d’une jeune mariée qui, affectée d’une syphilis par conception, fut prise très rapidement des deux ordres d'accidents que voici : d’une part, une syphilide ulcérative, occupant surtout les membres inférieurs, où elle produisit des entamures profondes, d'aspect menaçant; — et, d'autre part, des symptômes généraux véritablement graves. C'est ainsi qu'en quelques semaines cette jeune femme se transforma littéralement ; elle palit, maigrit, s’affuiblit, s’étiola, et tout cela d’une facon surprenante, au point de m'inspirer les plus vives alarmes. Je me souviens que, pendant plusieurs semaines, en face d'un pareil ensemble de symptômes, je me demandai plus d’une fois si cette syphilis ne se compliquait pas où n'allait pas se compliquer de Pinvasion d’une tubereulose aiguë.— Peu à peu, cependant, sous l'influence du traitement spécifique, tout rentra dans lPordre. Et aujourd’hui cette jeune femme (ainsi que son enfant qui, disonsle au passage, fut naturellement, lui aussi, affecté de syphilis) est complètement et absolument rétablie.

Voilà pour les particularités qui signalent Pentrée en scène de la syphilis par conception.

Quant à ses manifestations consécutives, quant à ses étapes ultérieures, il ne semble pas résulter des faits observés jusqu'à ce jour que cette syphilis diffère sensiblement de la syphilis ordinaire. Autant du moins que nous en puissions juger quant à présent, elle comporte le même ordre d'accidents possibles, prochains ou éloignés, la même évolution et les mêmes éventualités tertiaires que toute syphilis de contagion usuelle. Ainsi, déjà plusieurs fois on Va vue aboutir aux manifestations du tertiarisme, telles notamment que syphilides tubereulo-uleéreuses, gommes, syphilis cérébrale, pha:édénisme, etc...

Telle est, messieurs, la syphilis par conception. Je viens d’en établir l’authenticité clinique ; je vous ai dit sous quelles formes morbides elle se présente, et spécialement quel mode de début elle affecte ; je vous ai montré ce en quoi elle se différencie de la syphilis par contagion. Il me reste maintenant à déduire les conséquences de ce qui précède, c'està-dire à rechercher quels enseignements en dérivent au double point de vue scientifique et pratique.

Ï. — Au point de vue pratique, tout d'abord, il résulte de la connaissance de cette syphilis par conception un enseignement de premier ordre et d'une importance véritablement sociale; vous allez en juger.

Cet enseignement, c’est qu'un mari syphilitique peut être dangereux pour sa femme non pas seulement en tant que mari, mais en tant que père ; — en tant que père, c'est-à-dire de par les enfants qu'il peut engendrer.

Or, ce dernier point constitue un danger qu'on oublie trop — ou dont on ne tient pas assez compte tout au moins — dans le caleul des conditions d’admissibilité des sujets syphilitiques au mariage.

Beaucoup de gens du monde, candidats au mariage (sans parler même de quelques médecins), raisonnent de la façon que voici :

« Bien que syphilitique et non encore guéri de ma syphilis, vous disent-ils, je puis me marier sans crainte de contagionner ma femme; car la maladie ne se communique que par un accident contagieux de syphilis, et le sperme n’est pas contagieux, assure-t-on. Or, relativement à un accident susceptible de transmettre la contagion, je m'observerai, je me surveillerai; et, si le moindre phénomène suspect vient à se montrer sur moi, si je me vois

quoi que ce soit à la verge, si je me sens quoi que ce soit à la bouche, je saurai bien m'abstenir, je serai assez maître de moi pour m’abstenir, de facon à préserver ma femme de tout risque de contamination. »

Et, rassurés par ce beau raisonnement, lesdits sujets se marient. Ils n’ont oublié qu’un point, c'est la syphilis par conception.

Aussi bien, pour ma seule part, aurais-je à citer quantité de cas où des individus syphilitiques, s'étant mariés en de telles conditions et s'étant astreints rigoureusement au programme précité, n’en ont pas moins abouti bel et bien à contagionner leur femme.

C'est qu'en effet, indépendamment de la contagion directe qui peut résulter pour la femme d’un accident syphilitique du mari, il est pour elle une autre contagion non moins redoutable, à savoir celle qui peut dériver pour elle d’un enfant syphilitique procréé par ce mari syphilitique, c'est-à-dire la contagion par conception.

Conséquence de l’hérédité paternelle, la syphilis par conception constitue pour la femme un danger réel, authentique, comme nous lPavons démontré surabondamment par ce qui précède. Or, c’est là un danger qu'un homme du monde peut bien ignorer, mais que nous, médecins, nous devons connaitre, que nous avons le devoir de connaitre, et dont nous avons aussi l'obligation d’instruire nos malades,

alors qu'ils aspirent prématurément au mariage et

viennent nous tenir le langage que je reproduisais à l'instant.

Au total, done, un sujet syphilitique peut être dangereux dans le mariage par son pouvoir fécondant, par son hérédité propre, c'est-à-dire par la procréation d'un enfant syphilitique, dont la syphilis peut se réfléchir sur la mere.

Je vous laisse à penser si une telle notion est appelée à rendre les plus salutaires offices dans la pratique.

Il. — En second lieu, au point de vue scientifique, la doctrine de la syphilis par conception n'est pas moins intéressante n1 moins féconde en enseignements.

Vous en jugerez par ce qui va suivre.

Tout d’abord, elle éclaire nombre d’obseurités relatives à l’étiologie de la syphilis féminine.

De très vieille date on a dit et répété ceci à satiété : « Le chancre est d'observation peu commune chez la femme, relativement à ce qu'il est chez l'homme ; — le chancre fait bien plus souvent défaut chez la femme que chez l’homme en tant qu'accident d’origine de la syphilis » ; — et même (ceci est écrit) le chancre « est une rareté chez la femme’ ».

1. V, À. Fournier, Lecons cliniques sur la syphilis étudiée plus particulièrement chez la femme, 2° édit., p. 34 et suiv., où cette quesuüon de fréquence du chancre chez la femme se trouve longuement discutée, |

Certes, il est nombre de raisons et de genres très divers, que je n'ai pas à examiner ici, pour que le chancre soit plus rarement observé chez la femme que chez l’homme. Mais, en dehors de ces raisons étrangeres à notre sujet, ne voyez-vous pas qu'il en est une, et une puissante, considérable par sa fréquence, dans cet ordre même de syphilis qui nous occupe pour l'instant, c’est-à-dire dans les syphilis par conception, dans les syphilis qui, dérivant pour la femme d’un fœtus héréditairement infecté par son père, débutent chez elle par des accidents généraux d'emblée? Autant de syphilis par eonception, autant de syphilis qui font exception à la règle usuelle en débutant sans le chancre comme exorde.

Or, tenez ceci pour certain : le rôle que joue la syphilis conceptionnelle, en tant que cause de la rareté relative avec laquelle s’observe le chancre chez la femme, est infiniment plus considérable qu'on ne l’imagine; car la syphilis par conception est en réalité un mode d'infection beaucoup plus commun qu'on ne le croit généralement. On suppose — et ces jours derniers un de mes collègues et amis me le répétait encore — que la syphilis conceptionnelle est « une exception », un fait rare, tout au moins. Eh bien, mon expérience personnelle proteste contre cette opinion. D'après ce que j'ai vu soit ici, à l'hôpital, soit en ville surtout où les cas de cet ordre peuvent être bien mieux appréclés, la syphilis par conception serait au contraire

assez commune, et cela spécialement chez les jeunes mariées.

On la dit rare, on la croit rare. Mais pourquoi ? Il est à cela une raison excellente: c’est qu’on ne s'en préoccupe guère; c'est que nombre de médecins, même parmi les plus instruits, n’y attachent qu'une créance plus que réservée ; c’est que certains même en ignorent jusqu'à l'existence. Or, il en est d'elle, dans ces conditions, comme de toute maladie non déterminée, non classée, non étiquetée. Cette maladie, personne ne la rencontre, personne ne l’observe, tant qu'elle n'existe pas à l’état d’entité bien définie ; mais vient-elle à être décrite, spécifiée, tout le monde aussitôt en cite des exemples. Observait-on des ataxies avant Duchenne (de Boulogne)? Arrive ce grand initiateur, qui dégage le type tabétique des affections de la moelle, qui le dénomme, qui nous apprend à le distinguer, et tout aussitôt, a dater de ce jour, l’ataxie devient une maladie commune, si commune même qu’elle figure actuellement, comme fréquence, au premier rang des lésions médullaires.

Eh bien, je puis, me semble-t-il, devenir prophète à peu de frais, en présageant un sort semblable à la syphilis par conception. Tant qu’elle restera ce qu’elle est encore actuellement, e’est-àdire un mode de contamination où peu connu ou ignoré, elle sera considérée comme plus ou moins rare, même par ses adeptes. Mais le jour où la notion en sera vulgarisée, vous verrez que ce mode

de contamination deviendra ce qu'il est, à mon avis, à savoir: assez fréquent.

Assez fréquent, oui, je le répète; et cela, je dois le démontrer, je dois insister sur ce point, sans crainte de sortir de mon sujet. Car, est-ce sortir de mon sujet que d'établir toute limportance qui se rattache à l’une des conséquences possibles de l’hérédité paternelle ? Done, je poursuis.

La syphilis par conception, disais-je, est certes plus commune qu'on ne le croit généralement. De cela je trouve une premiére preuve dans ce fait que nombre de cas qu'on n'ose encore rapporter comme origine à la syphilis par conception s’y rapportent en réalité forcément et de toute nécessité. Je m'explique.

Où en sont les choses aujourd’hui? Ah! certes, nous croyons à la syphilis par conception, nous consentons à l’admettre alors qu’elle se présente à nous avec un faisceau de preuves absolument démonstratives ; nous y croyons, à parler net, quand nous ne pouvons faire autrement que d'y croire. Voici un cas, je suppose, où la syphilis par eonception s’atteste formellement par ces quatre preuves : syphilis démontrée chez le père; — grossesse évidente; — syphilis démontrée chez l'enfant; — sy: philis d'ordre spécial chez la jeune mère, c’est-àdire syphilis générale d'emblée, sans période primaire. Devant un tel ensemble nous nous inelinons et nous disons: Oui, à n'en pas douter, 1l

QT

s'agit bien là, dans ce cas, d'une syphilis toute particuhière, 1l s’agit bien là de ce qu'on appelle la syphilis par conception.

Mais convenez, convenons tous tant que nous sommes Ici, que nous serions bien autrement froids, hésitants, soupconneux, si quelqu'un ou plusieurs de ces quatre éléments de conviction venaient à faire défaut. Oserions-nous croire, par exemple, à une syphilis par conception si la svphilis du père n'était pas connue, avérée; — si la syphilis de l'enfant n’était pas démontrée; — si la grossesse avait été courte, très courte, voire assez courte pour rester presque douteuse, ete. ? Non, assurément; et notre réserve, dans ces dernières conditions, serait certes bien légitime.

Et cependant, réfléchissons. La syphilis conceptionnelle existe tout aussi bien sans preuves qu'avec ses preuves; elle existe tout aussi bien sans démonstration possible qu'avee ses papiers en règle, passez-moi l'expression, tout comme chacun de nous existe sans avoir en poche son certificat de vie. Or, forcément et en toute évidence, elle existe, elle doit exister fort souvent sans pouvoir être démontrée. Nombre de cas, en d’autres termes, doivent se produire — et cela nécessairement, fatalement — dans lesquels une femme est infectée par son enfant sans que nous ayons la possibilité matérielle de réunir le faisceau de preuves nécessaires à l’absolue et péremptoire démonstration du fait.

Deux considérations vont faire la lumière sur ce point.

Les avortements, on le sait par ce qui précède, sont des plus fréquents dans la syphilis conceptionnelle. M. Diday en a compté 17 sur 22 grossesses, chez des femmes infectées de la sorte. Eh bien, en cas d'avortement, la démonstration de la syphilis fœtale est presque impossible. D'abord, fait-on souvent les autopsies de fœtus, méme à l'hôpital? Puis, lorsqu'on les fait, que démontrentelles? Rien, dans l'immense majorité des cas. Et que pourraient-elles démontrer d’ailleurs sur des fœtus de trois mois, de deux mois, d’un mois? — Donc, en pareil cas, voilà une pièce à conviction, et la plus essentielle de toutes en l'espèce, qui fait défaut. Et cependant, malgré l'absence de cette pièce, la syphilis par conception n’en a-t-elle pas moins existé ?

En second lieu, les avortements qui dérivent de l'hérédité paternelle sont souvent précoces, très précoces, à ce point que le fait même de la grossesse peut rester douteux. Y a-t-1il, en effet, une bien notable différence entre une fausse couche de six semaines ou d'un mois et des règles un peu plus douloureuses et un peu plus abondantes que de coutume? On peut s'y tromper, certes, et une femme surtout peut s'y tromper; tout au moins on peut hésiter, ne pas savoir.

Or, parce qu'une femme aura avorté d'assez bonne heure pour ne pas trop savoir si elle a été

ou non enceinte, est-ce que la syphilis par conception n'en aura pas moins existé ?

J'insiste et je précise. — De par ce qui précède nous savons pertinemment que l'infection de la mère par voie conceptionnelle peut se faire d’une façon très hâtive, voire dès les premiers temps de la grossesse. Cela n'est pas une supposition, une hypothèse; c'est un résultat direct de l'observation, puisqu'on a vu des cas où la première explosion manifeste de la syphilis par conception s'est produite au trentième jour de la grossesse et même plus tôt encore, comme dans une observation de M. Diday. Or, pour que l'infection soit déjà en pleine explosion au trentième jour, il faut de toute nécessité qu'elle date déjà à cette époque d'un certain temps; car sa généralisation ne saurait se faire, suivant toute vraisemblance, qu'après un certain temps d'élaboration morbide, de prolifération et de colonisation microbique. Done, tout en nous abstenant d'une évaluation rigoureuse, nous sommes autorisés à croire que l'infection maternelle dérivant du fœtus doit ou tout au moins peut s'accomplir dès les premières semaines de la grossesse.

D'où cette conséquence : qu'une femme peut être infectée aussi bien avec une grossesse qui n'aura duré qu'un mois, quinze jours même, qu'avec une grossesse qui sera allée à terme. Or, je vous le demande, une grossesse d’un mois où de quinze jours est-elle d'un diagnostic facile où même possible ?

Soit dit incidemment, ce dernier point est des plus dignes de remarque, et j appelle sur lui toute votre attention. Voyez donc! Jusqu'à ce jour on ne s'est guère prêté à l'idée d'une infection par la grossesse qu'avec une grossesse plus ou moins avancée, qu'avec un fœtus assez viable pour être en état d'élaborer, puis de transmettre à sa mère la syphilis qu'il tient de son père. Eh bien, pas du tout! Les choses vont ou peuvent aller plus vite; et le premier mois de la gestation n'est pas écoulé que dejà le transport de la syphilis à la mère peut s'être effectué.

Si bien que l'avortement, je suppose, venant à se produire à six semaines, l'infection de la mère se trouve accomplie déja! Si bien même, assure-t-on, qu'elle peut s'accomplir plus tôt encore! En sorte, comme l'a si justement fait remarquer M. Diday, qu'à la rigueur « pas même ne serait besoin d’un retard, d’une suspension de règles. Car, d’une époque à une autre 1l y a le temps voulu pour que se soit faite la transmission du virus. Et alors, si une cause quelconque vient à déterminer lexpulsion de l’ovule avant le retour de l’époque ou à l’époque même, tout aura passé inaperçu, et une pauvre femme se trouvera vérolée sans se rappeler autre chose qu'une époque qui s’accompagna d’un peu plus de coliques et peut-être de quelques eaillots en plus que dans ses époques ordinaires !f »

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