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jour et de nuit; elle le soigne, le lave, le panse, l'allaite, l’embrasse ou est embrassée par lui cent fois le jour; elle s'expose, en un mot, près de Jui à tous les risques de contagion possibles ; et cependant, cette contagion, elle ne la reçoit pas!
Elle ne la reçoit pas, alors qu'une autre nourrice, venant à donner le sein à ce même petit être (et cela ne serait-ce qu'un jour, ne serait-ce que pour une seule tétée, comme je pourrais vous en citer des exemples), serait presque certainement contaminée par lui.
Comment | allez-vous dire, au mépris de toutes les lois le plus sûrement établies, la contagion ne s'exerce pas de cet enfant syphilitique à sa mère | Mais alors il se passe donc ici quelque chose d’'extraordinaire, de mystérieux, qui nous échappe. C'est à n’y pas croire, véritablement.
Oui, très sûrement, vous répondrai-je, ce serait à n'y pas croire, si des cas de ce genre ne se présentaient à l'observation que de loin en loin, d’une facon absolument isolée. Car, alors, on serait en droit de les désavouer. de leur opposer une fin de non-recevoir quelconque, au total de n’en pas tenir compte, et de dire : « Ce ne sont là que des raretés, des faits absolument exceptionnels qui doivent dépendre de circonstances non moins exceptionnelles; qui sait même si de tels faits ne dérivent pas d’observations erronées ? Laissons-les done pour ce qu'ils sont et n’y prenons pas garde. »
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Mais c’est que, tout au contraire, les choses ne se présentent pas de la sorte, tant s’en faut. Les cas de cet ordre, loin d’être rares ou exceptionnels, sont communs, des plus communs. Nous en avons compté quatre dans le seul service de la Clinique d'octobre à décembre dernier, quatre en trois mois! « Ce sont là des cas qui pullulent dans mes salles », me disait mon collègue le docteur Besnier, il y a quelques jours. Il n’est pas de praticien qui n’en ait quelques exemples en souvenir. Bref, ce sont là, je le répète, des cas d'observation courante.
D'ailleurs, 11 y a plus, et j'appelle sur ce point toute votre attention. Alors qu'on établit une enquête pour déterminer ce qui advient usuellement en pareille situation, c’est-à-dire ce qui advient d'habitude aux mères qui ont mis au monde un enfant syphilitique et qui, plus tard, allaitent cet enfant en pleine effervescence de syphilis, on aboutit à constater ceci d’une facon formelle : que, règle générale et presque absolue’, les dites mères restent saines, ne sont pas contagionnées par leur enfant. Donc le fait en question, c’est la règle, en de telles conditions.
Aussi bien, sur ce point, l'expérience pratique a-t-elle complètement bouleversé les induetions de la théorie. Théoriquement, on pouvait, on devait s'attendre à ce qu'un enfant syphilitique transmit
1, Nous verrons plus tard qu'on à cru pouvoir opposer à cette règle quelques exceptions,
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l'infection à sa mère jusqu'alors restée saine. « Car, disait-on, comment un enfant syphilitique ne contagionnerait-1l pas sa mère, alors que presque fatalement 1l contagionnerait une nourrice ? » Or, à cela l'observation clinique est venue répondre : « Non, cet enfant ne contagionne pas sa mére. Toujours cette mère reste saine et semble réfractaire à l'infection pouvant dériver pour elle de son enfant. »
Et, finalement, il est arrivé que ce résultat singulier de l’observation clinique, à savoir l’immunité de la mère vis-à-vis de son enfant, héritier de l'infection paternelle, a paru tellement acquis, tellement démontré par une foule de faits recueillis de toutes parts, qu'on l’a élevé jusqu'au rang, jusqu'à la dignité d’une loi pathologique, d’une rot — entendez bien le mot. Et cette loi, on l’a promulguée sous la teneur que voici :
Une mère ne recoit jamais la syphilis de son enfant, même affecte de lésions contagieuses, alors que cet enfant tient héréditairement la syphilis de son père.
Ou, plus simplement :
Un enfant procréé syphilitique par un père syphilitique ne contagionne jamais sa mère.
Telle est la loi, puisque loi il y a, puisqu'on a décoré de ce nom cet aphorisme d'observation elinique.
Mais toute loi a besoin de commentaires. Pla-
cons donc ici, comme commentaire indispensable au texte précité, une remarque immédiate.
C’est que, dans ladite loi, 1] n’est question que de limmunité de la mère contre l’Léredo-syphilis de son enfant, et non pas contre une syphilis d’un autre ordre, par exemple contre une syphilis acquise par l'enfant au delà de sa naissance.
Entendons-nous bien à ce sujet, de facon à ne laisser place ici à aucune ambiguité.
La loi sus-énoncée dit ceci :
« Une femme a concu d'un homme syphilitique un enfant, lequel est héréditairement infecté de syphilis par le fait de la syphilis de son père; — cette femme est restée saine jusqu'à son accouchement ; — au dela de son accouchement, elle ne prendra pas la syphilis de son enfant, alors même que cet enfant viendrait à présenter les accidents les plus contagieux. »
Mais cette loi ne va pas plus loin. Elle ne dit en rien ce que, abusivement, on lui à fait dire quelquefois, à savoir : qu'une mère ne peut jamais recevoir la syphilis de son enfant. Et, en effet, il est d'expérience commune qu'une mère n'est en rien réfractaire à la syphilis de son enfant, alors que cet enfant vient à contracter la syphilis après sa naissance, par le fait d’une contamination acquise. Deux exemples, pris au hasard dans mes notes, fixeront vos convictions sur ce point.
Un enfant, né sain, contracte la syphilis par vaccination ; — trois mois plus tard, de par des plaques
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muqueuses qu'il porte à la bouche, 1l contamine sa mère qui a continué à l’allaiter et qui contracte de lui un chancere mammaire.
De même, un enfant né sain de parents sains, est contaminé par une nourrice syphilitique ; — quelques mois plus tard, il transmet la contagion à sa mère, et cela, comme dans le cas précédent, de par des plaques muqueuses buccales qui inoculent à celle-ei un chancre sur la lèvre.
Cet ordre de contagions, 1l n’en est en rien queston dans la loi que nous disceutons actuellement. Cette loi (remarquez-le bien) n’a nullement trait à la syphilis acquise de l'enfant; la syphilis acquise de l'enfant, elle ne s’en préoccupe pas, elle la laisse hors de cause. Encore une fois, elle ne vise qu'un seul ordre de faits : ceux où la syphilis de l'enfant est d’hérédité paternelle.
Cela bien compris, un mot maintenant sur la désignation assignée à cette loi pathologique.
Cette loi, pour la commodité et la brièveté du langage, 1l convenait de lui donner un nom. Tout naturellement on à choisi pour elle le nom du médecin qui, croyait-on, l'avait le premier signalée à l'attention, à savoir celui d'Abraham Colles, médeein irlandais, auteur d’un livre estimé sur les maladies vénériennes'. On Pa done appelée Lot de Colles. C’est sous ce nom que vous la trouverez
1. Practical observations on the Venereal Diseases and on the use of Mercury, Londres, 1837.
désignée dans les livres contemporains; c’est sous ce nom qu'elle a été déjà maintes et maintes fois énoncée et discutée dans diverses monographies’. Mais plus tard — trop tard — on s’est aperçu qu'on avait fait dire à Colles plus qu'il n'avait sûrement dit et autre chose que ce qu’ilavait eu en vue. Produire devant vous témoignages et pièces à l’appui de ce que j'avance serait aborder une discussion historique qui ne serait pas ici à sa place. Je ne puis que vous renvoyer sur ce point à une très intéressante dissertation de mon ancien chef de clinique et ami le docteur Morel-Lavallée’, et, d’une facon toute sommaire, je me bornerai à vous dire ceci : De l'examen des textes il résulte en toute évidence que Colles n’a jamais eu la conception qu'on lui à attribuée. Telle que nous Pavons formulée, telle qu'on la comprend aujourd’hui, la prétendue loi de Colles n'appartient pas à Colles, mais bien à un autre médecin, Baumès. C’est Baumès, chirurgien en chef de l’Antiquaille de Lyon, qui, dans son Précis sur les maladies vénériennes publié en 1840, parait avoir le premier formulé la loi en question, et cela dans des termes qui ne laissent
1. Morel-Lavallée. Affaire Colles-Baumès, Action en revendication de propriété, Union médic., t X, 1889, p. 410 et 590.
P. Diday et Doyon. Une enquête sur la paternité, même journal, 1889, p. 577.
Voir aussi : G. Behrend, Berliner Klinische Wochenschrift, 1881 ; — et Annales de dermatologie et de syphiligraphie, 1882, p- 285, et 1883, p. 71.
P. Diday et Doyon. La lettre et l'esprit de la loi de Colles, Annales de dermatologie et de syphiligraphie, 1883, p. 79.
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aucune place à l’équivoque. Vous allez en juger :
« .. Cela, dit-il (à propos d’un cas clinique « afférent au sujet que nous diseutons actuellement), cest d'accord avec ce fait d'observation qu'une « mère, ayant porté dans son sein un enfant syphi- « litique qui doit l'infection au sperme de son père, « ne contracte pas généralement, en nourrissant « son propre enfant, la maladie syphilitique, comme « pourrait la contracter une nourrice étrangère", » (p. 180.)
Il n’est jamais trop tard pour reconnaitre une erreur, moins encore pour réparer un préjudice. Donc, rendons à César ce qui appartient à César ; et, si nous voulons donner à la loi en question le patronage d'un nom propre, appliquons-lui le nom de son auteur, en l'appelant Lor ne BaumÈs. Ce ne sera, je Crois, que stricte justice.
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Ainsi done, voici le fait : une femme saine peut braver impunément la vérole de son enfant, voire en pleine explosion d'accidents syphilitiques, pourvu
1. Q«Etil n’y a pas lieu de s’en étonner, ajoute le même auteur. Car, dès le commencement de la gestation, le sang de la mère et celui de lenfant sont confondus, ils n’en font pour ainsi dire qu'un ; et si, de cette confusion, de cette union, devait résulter quelque inconvénient pour la mère, les symptômes n’attendraient pas l’époque de l'allaitement pour se manifester. »
que cette vérole dérive par hérédité du père de l’enfant.
Eh bien, ce fait établi, essayons maintenant de l'interpréter, essayons de lui trouver (si cela est possible) une explication.
En vertu de quelle condition spéciale une mère, exposée de la sorte à un pareil danger, reste-t-elle indemne, alors que toute autre femme, alors que n'importe qui subirait presque fatalement à sa place la contamination syphilitique? Quel peut être le pourquoi, le comment de cette extraordinaire immunité ?
Tout d’abord, aurions-nous à supposer que, si cette mère échappe à la contagion, elle y échappe en vertu d’une idiosyncrasie toute personnelle ? Non, bien évidemment. Car, s'il existe des sujets réfractaires à la vérole (ce qui se dit, mais ce qui est loin d’avoir jamais été scientifiquement démon:tré), ce n'est là qu'un fait individuel, ce n'est la qu'une exception rarissime. Il serait absolument illogique de faire appel à une soi-disant idiosyncrasie pour tenter d'interpréter des faits d’observation commune et courante. Passons done sur cette hypothèse sans nous y arrêter, et cherchons quelque chose de plus sérieux.
Eh bien, il n’est pas à méditer longtemps pour se trouver en face d'une seconde hypothèse, qui, elle, se présente avec des apparences bien autrement rationnelles que la précédente ; — hypothèse
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même, dirai-je, toute naturelle, quis’impose a priort, et que déjà, j’en suis sûr, vous agitez en vos esprits.
Cette hypothèse est la suivante :
Cette mère ne résiste à la syphilis de son enfant que parce qu'elle est elle-même syphilitique.
Et, en effet, 1l n'est vraiment qu'une seule facon de résister à la syphilis, c’est de lavoir.
Cette dernière proposition ressort à la fois et de la clinique, qui apprend que la syphilis ne se double jamais, et de l’expérimentation qui nous montre les inoculations de virus syphilitique restant invariablement stériles sur les sujets syphilitiques.
Il n’est pas d’exagération à affirmer que la syphilis a été inoculée des milliers de fois à des sujets syphilitiques, et toujours en pure perte ; jamais une inoculation syphilitique « ne prend », comme on dit en langage technique, sur un sujet préalablement infecté de syphilis. C'est là, vous le savez, une expérience que nous répétons IC! couramment, et cela parce qu'elle est absolument inoffensive, non moins d’ailleurs que démonstrative pour le diagnostic différentiel de certaines lésions‘.
1. C'est ainsi, par exemple, que le diagnostic du chancre simple et de la syphilide ulcéreuse chancriforme ne peut souvent être établi que par l’auto-inoculation. Avec le chancre simple, l’auto-inoculation reproduit invariablement un chancre simple; — tandis que le pus de la syphilide ulcéreuse répond toujours négativement à l’inoculation. Inoculation « positive » dans le premier cas; inoculation « négative» dans le second, voilà une double donnée dont le diagnostic, en maintes occasions, tire le plus utile profit.
Donc, rationnellement, 1l y a tout lieu d'inférer .de là que limmunité qui nous étonne tant chez cette mère, incessamment exposée à recevoir la contagion de son enfant, ne tient qu'à un seul motif, à savoir : que cette mère est elle-même syphilitique. Voilà une induction absolument légitime et scientifique.
Oui. Mais d’une induction à une démonstration il y a loin. Et, ce qu'il faudrait, ce serait de démontrer que cette femme est syphilitique. Or, comment le démontrer ?
Ah! sans doute, nous aurions un excellent moyen de transformer cette simple induction en une démonstration péremptoire. Ce serait de tenter une expérience sur cette femme; ce serait de lui inoculer du pus syphilitique. Car, de la sorte, on trancherait net la question, on saurait du coup à quoi s'en tenir.
De deux choses l’une, en effet :
1° Ou bien cette inoculation resterait stérile, ne produirait rien. Ce qui équivaudrait à la démonstration de la syphilis chez cette femme; ce qui voudrait dire ceci, en l'espèce : Cette femme est syphilitique, et elle ne résiste à la contagion que parce que, d’une façon ou d’une autre, elle est en puissance de syphilis.
2° Ou bien cette inoculation aurait pour résultat de développer la syphilis chez cette femme. — Et alors on serait fixé dans un sens différent ; on serait autorisé à conclure de là, en toute sûreté, qu'il existe