XXX VII
IT. — Jusqu'ici nous n'avons pas rencontré sur notre route d’embarras sérieux, et cela parce que les indications à remplir ont toujours reposé sur des faits précis, sur des situations nettement déterminées. Mais de graves difficultés vont surgir actuellement, et pour une raison opposée, avec la
les femmes enceintes, on guérit souvent la mère et l’enfant tout à la fois... On ne peut, sans doute, nier que l’avortement de plusieurs femmes enceintes n'ait lieu quelquefois pendant le traitement mercuriel; mais il est plus souvent l'effet de la maladie que du mercure. En effet, l'observation m'a prouvé que les femmes enceintes infectées faisaient plus fréquemment des fausses couches lorsqu'elles n’étaient soumises à aucun traitement que lorsqu'elles étaient traitées pendant leur grossesse. » Etc., etc. (Traité de la maladie vénérienne chez les enfants nouveau-nés, les femmes enceintes et les nourrices, Paris, 1810)...
V., pour l'historique de la question, Le Grand, La Syphilis cause d'avortement, Thèses de Paris 1889.
seconde des deux alternatives que nous avons à envisager.
Cette seconde alternative, à vous la rappeler sommairement, est la suivante :
Un homme s’est marié en état de syphilis. — Sa femme est enceinte de fraiche date. — Nous avons examiné cette femme avec un soin minutieux, et nous l’avons trouvée saine, absolument indemne de toute tare syphilitique. — Dans ces conditions, le mari nous demande s'il est ou non quelque chose à faire pour conjurer les dangers que son état de syphilis pourrait introduire dans son ménage. Qu'allons-nous lui répondre ?
Vous préjugez de suite les embarras de la situa-
tion.
D'une part, deux dangers possibles : — danger d’hérédité paternelle pour Penfant; — et danger,
pour la mère, d'infection conceptionnelle*.
D'autre part, possibilité très réelle que ces deux dangers ne se réalisent pas, n’existent pas. Car : 1° l’hérédité paternelle est bien loin d’être fatale; elle n’est même pas très fréquente, comme nous l'avons vu par ce qui précède ; — et 2° l'infection de la mère par l'enfant constitue une éventualité qui, pour être absolument authentique, ne laisse pas que de faire défaut en nombre de cas.
Puis, au point de vue de l'intervention médi-
1. Je ne parle pas ici, bien entendu, des risques de contamination directe de la femme par le mari, car cela reste en dehors du sujet dont je poursuis ici l'étude.
cale, notez les difficultés d’une résolution à prendre, d’un plan de campagne à adopter. Car :
Ne pas agir, ne rien faire, c’est laisser aller les choses à vau-l'eau, c’est laisser aux deux éventualités en question toute liberté de se produire, c’est notamment exposer le fœtus à la mort;
Et agir (à savoir, traiter la mère), c’est mettre en œuvre assurément un moyen puissant pour conjurer lesdites éventualités, mais c’est se heurter en même temps à des difficultés d'application des plus sérieuses. — Discutons ce point en détail, car c’est là affaire de pratique par excellence, et vous comprenez quels intérêts majeurs s’y rattachent,
Certes, traiter la mère, c’est, comme je le disais à l'instant, mettre en œuvre un moyen des plus efficaces pour parer à tous les dangers que l’on redoute. Et, en effet, l'influence corrective du traitement n’a-t-elle pas été mille fois démontrée relativement à l’hérédité spécifique? N’a-t-on pas vu, par exemple, le traitement administré à la mère durant la grossesse couper court à une série d’avortements ou de naissances d'enfants syphilitiques ? Donc, l'intervention du traitement se présente et s'impose en l'espèce comme une indication des plus formelles. C’est là, bien sûrement, une ressource bienfaisante que le médecin serait coupable de méconnaitre et de négliger.
Mais, d'autre part, cette intervention préventive ne va-t-elle pas comporter en pratique des diffi-
cultés d'application et des difficultés majeures? Car, enfin, si nous nous décidons à y recourir, c’est une femme saine, notez bien ceci, une femme saine que nous allons traiter. Or, sous quel prétexte proposer à cette femme et lui faire accepter un traitement dont elle ne se sent nul besoin, puisqu'elle n’a rien, puisqu'elle n’éprouve rien de morbide, rien d’anormal? Il nous faudra done, de trois choses l’une :
Ou bien la traiter sans qu'elle le sache;
Ou bien la tromper sur la nature du traitement qui lui sera prescrit. — Mais, dans l’une et l’autre de ces alternatives, le traitement sera-t-il bien sérieux, sera-t-il ce qu'il doit être?
Ou bien, enfin, avouer la situation à cette femme, lui faire une confession complète où à peu près complète; dernier parti qui, à mon sens, serait le plus sage et le plus digne, mais auquel le mari ne se prétera guère.
Et, en fin de compte (car il faut toujours en revenir là), est-il bien sûr que cette intervention préventive, si difficile d'application, ne sera pas sans objet? N’allons-nous pas faire là une besogne non moins inutile que désagréable pour tout le monde? Et cela peut-être pour un résultat auquel aboutirait tout aussi bien l’expectation pure et simple.
Telle est la série de considérations, de projets et de contre-projets, que tout médecin, en face d’une situation de ce genre, agite en son esprit. Perplexe,
Fournier. — L'Hérédité syphilitique. 23
tout médecin cherche sa voie en pareille occurrence, se demandant ce qu'il doit faire, ce qui est à faire, quel est le parti le plus profitable aux intérêts qui lui sont confiés.
Et, plus que tout autre, je concois et excuse ces hésitations, ces incertitudes, pour les avoir éprouvées moi-même plus d’une fois.
D'autant qu’en l'espèce la science n’est pas faite, peut-on dire. D'autant que vainement vous interrogeriez les ouvrages classiques sur les diverses questions de pratique que nous étudions en ce moment; d'autant que vainement vous y chercheriez des solutions précises et catégoriques. Dans la plupart des traités de pathologie, même des traités spéciaux, ces questions ne sont même pas posées, réserves faites toutefois pour le Dictionnaire Encyclopéedique, où MM. Paul et Émile Diday ont consacré à divers problèmes annexes de la syphilis un excellent article que j'ai déja eu plusieurs fois l’occasion de vous citer.
Et, à défaut des classiques, si vous interrogiez, comme je l'ai fait, l'opinion publique, vous la trouveriez singulièrement heésttante sur ce sujet, J'ai tenté l'expérience pour ma part, et sur une large échelle, Voici comment. J'ai institué une sorte d’enquête sur la matière, en consultant une foule de médecins, de collègues, d'amis, et je suis arrivé à ce résultat que tous les partis, toutes les solutions possibles ont leurs défenseurs et leurs adversaires. C’est ainsi que certains de nos confrères (à vrai
dire, de beaucoup les moins nombreux) se prononcent résolument en l'espèce pour l'opportunité d’un traitement préventif, et cela dans tous les eas : « Que risque-t-on? disent-ils. D'être inutile, pas davantage, car le traitement spécifique est si bien toléré »; — que d’autres répugnent non moins formellement à cette pratique, à ce « traitement d'aventure », comme ils l’appellent, et se contentent d'attendre les événements, « de courir la chance »; — que la plupart enfin n’ont pas d’opinion faite, expriment leurs regrets de n’en pas avoir, de ne « pouvoir en avoir », el, somme toute, restent indécis, flottants entre les deux partis contraires. Alors qu'à propos de mes études sur le mariage des sujets syphilitiques j'avais eu déja à m'occuper de ces délicates questions, je n'avais pas manqué de faire appel à l’opinion de mon illustre maître, de mon vénéré et si regretté maitre, l’homme du siècle qui, à coup sûr, s’est trouvé le plus souvent aux prises avec les difficultés de ce genre, et dont la vaste expérience était toujours si précieuse à consulter. J'étais done allé m'entretenir longuement avec M. Ricord de ce sujet spécial, et je lPavais trouvé, lui aussi, hésitant, incertain, reculant devant un arrêt formel : « Il me serait impossible, me répondit-il en substance, de donner une solution catégorique à la grave question que vous me posez et qui m a vivement préoccupé, moi aussi, de vieille date. Toutefois, d’après ce que j'ai vu, j'ai été conduit à croire qu’en somme le parti de l’ab-
stention, de lexpectation, est ce qu'il y a de plus sage en l'espèce... Quel que soit mon désir de sauver une situation compromise, je répugne à agir au hasard, à tenter une campagne d'aventure. Je répugne à soumettre au traitement mercuriel une jeune femme qui n’a rien de syphilitique quant à présent, qui peut bien, elle et son enfant, avoir échappé à la vérole, et qu’un traitement d’ailleurs ne sauverait peut-être pas de la vérole, si elle avait à la recevoir... Je ne condamne pas cependant, je n'ai pas le droit de condamner le parti contraire, qui à pour base une intention certainement rationnelle non moins qu'une prévoyance salutaire... C'est à lexpérience à décider. Mais, quant à présent, j'avoue que mes préférences sont pour la doctrine expectante; et, si un cas de ce genre s’offrait à moi aujourd'hui, je me tiendrais sur la réserve, plutôt que d'agir dans le vague et de tirer au jugé. »
Quant à moi, je n'éprouve aucun embarras pour avouer que j'ai longtemps flotté d’une opinion à l’autre, en cherchant mes inspirations dans les données de la clinique, mais que l'expérience m'a rapproché et tend à me rapprocher de plus en plus du parti de l’intervention, j'entends de l'intervention rationnelle et motivee.
Au surplus, je vous dois des explications à ce propos. La question est majeure, pratique au plus haut sens du mot. Done, je n'ai pas à craindre de vous y arrêler, pour vous dire ce que j'en ai appris
par apprentissage personnel et pour préciser les indications qui, à mon sens, doivent diriger en pareil cas la conduite du médecin”.
Tout d’abord, je suis absolument de l'avis de -Ricord sur un point préalable. C’est qu’en l'espèce il n'est pas de loi générale à formuler. I n’est pas possible, il n'est permis à personne, je crois, de se prononcer pour ou contre l’expectation, pour ou contre l'intervention. Une solution unique ne peut être donnée à la question, c:r cette solution ne saurait s'appliquer à tous les cas. Loin de généraliser, 11 faut au contraire particulariser dans les situations de ce genre, en s’efforçant de satisfaire aux conditions et aux indications de chaque cas individuellement. Iei, l’abstention devra être la règle; ailleurs, au contraire, l'intervention sera de rigueur.
Cela posé en principe, je ferai immédiatement ma profession de foi en faveur de l'intervention, non pas, bien entendu, de l'intervention quand méine, mas, Comme je vous le disais à l'instant, de l'intervention rationnelle et motivée. D'après ce que J'ai vu, comme aussi d'après les témoignages de nombre de nos confrères en accouchements que
1. Quelques-unes des pages qui précèdent ou qui vont suivre sont empruntées à mon livre sur Syphilis et mariage. On me pardonnera cette répétition si l’on veut réfléchir à ceci, que les questions d’hérédité et de mariage sont étroitement connexes en plus d’un point, et qu’il est parfois impossible de les diviser, surtout comme applications pratiques.
je me suis plu bien souvent à interroger sur ce point, je crois ceci : que l’intervention préventive peut être plus utile qu'on ne le suppose généralement; — qu'elle doit être érigée en ligne de conduite toutes les fois qu'elle se trouve motivée par quelque considération sérieuse; — qu'elle est formellement indiquée en certains cas.
Mais, encore une fois, il n’est rien d’absolu en l'espèce, et la conduite à tenir reste et doit toujours
rester soumise aux £ndications. Je précise.
Ainsi, tout d’abord, je trouve une indication et une indication formelle, impérative, à l’intervention dans la circonstance rétrospective de plusieurs grossesses qui se sont déjà terminées d’une façon malheureuse, c’est-à-dire soit par avortement ou accouchement prématuré, soit par naissance d’enfants chétifs et étiolés qui se sont rapidement éteints, soit par naissance d'enfants dûment syphilitiques.
Exemple. Vous êtes mandés, je suppose, dans une famille où vous trouvez un mari syphilitique et une femme enceinte, indemne de syphilis. Enquête ouverte sur les grossesses antérieures, vous apprenez que cette femme a déjà fait une, deux, trois fausses couches, et cela sans cause ; — ou bien qu’elle à amené à terme un, deux, trois enfants qui sont morts en bas âge, et morts sans maladie particulière, par débilité native, épuisement, consomption, ete.; — ou bien encore qu’un ou deux de ces enfants ont présenté des manifestations sus-
pectes ou même formellement spécifiques. Dans ces conditions et avec des commémoratifs de cet ordre, allez-vous rester inactifs? Non, bien évidemment. Non, d’une part, car vous ne savez que trop, de par l'expérience du passé, ce à quoi aboutirait ou risquerait d'aboutir l’expectation. Si cette femme a déjà avorté deux ou trois fois sous linfluence de la syphilis de son mari, n'est-il pas à craindre où bien qu'elle avorte une quatrième fois ou bien que son enfant soit d’une facon quelconque entaché de la tare syphilitique? Non encore, d'autre part, car vous disposez d’un traitement qui, s’adressant à la cause même de ces fausses couches, peut atténuer et neutraliser cette cause, ainsi que le démontre l'observation clinique.
Quelle raison, d’ailleurs, auriez-vous à invoquer pour ne pas user de cette ressource? N’y aurait-il là qu’une chance à courir, au lieu d'une probabilité de succès, vous n'avez pas le droit de n’en pas faire bénéficier cette femme et cet enfant.
Donc, en pareil cas, l'intervention préventive s'impose véritablement. Nous serions coupables {le mot, me semble-t-il, n’a rien d’exagéré) de nous dérober à cette indication péremptoire.
Au reste, l'accord se fait, si même il n’est réalisé déja, sur ce point. Et lon peut poser comme acquise, définitivement acquise à la pratique, la règle de conduite que voici :
Alors que l'influence héreédo-syphilitique. du mari s'est attestée sur une ou plusieurs grossesses
par tel ou tel des résultats nocifs qui lui sont habituels, il y a indication absolue, au cours d’une nouvelle grossesse, à prévenir un nouveau malheur par le traitement préventif de la mère.
Il y a plus même. Pour certains médecins (et je suis du nombre), le traitement préventif de la mère devrait être également institué alors que la syphilis du père, au lieu d’être connue et de constituer un commémoratif certain, reste seulement à l'état de suspicion. Je m'explique.
Bien souvent, pour une raison où pour une autre, on ne sait à quoi s’en tenir sur la syphilis du père, qui est absent, éloigné, qui se dérobe à l'examen, ou qui, même présent, ne fournit sur ses antécédents spéciaux que des renseignements des plus équivoques. Et la femme est là, enceinte, avec des antécédents de plusieurs fausses couches non motivées. Dans ces conditions (qui sont si communes à l'hôpital, qui même, à l’hôpital, constituent le fait usuel, presque la règle), dans ces conditions, dis-je, faut-1l intervenir ou non? Depaul n'hésitait pas en pareil cas, et je me souviens lui avoir entendu dire plusieurs fois ceci : « qu'après une série de fausses couches auxquelles on n’a pu trouver de cause, le médecin est autorisé à prescrire empiriquement la medication spécifique, médication d’ailleurs inoffensive quand elle tombe à faux, pourvu qu'elle soit prudemment instituée. » Eh bien, cette pratique de Depaul est rationnelle et légitime. Elle à
été acceptée par nombre d’accoucheurs contemporains, tels que MM. Tarnier', Pinard, Budin, Porak, Ribemont-Dessaignes, ete. Elle à fourni de bons, d'excellents résultats. Pour ma part, je la préconise depuis plus de vingt ans.
Voilà done tout un ordre de situations où l’intervention est de règle.
Inversement, laissez-moi tout aussitôt vous en présenter un autre où l'intervention serait aussi irrationnelle, aussi déplacée que possible.
Dans un ménage composé d’un père syphilitique et d’une mère saine, déjà une ou plusieurs grossesses ont abouti à une terminaison heureuse. Une nouvelle grossesse vient de se produire, et c’est à son propos, je suppose, que lon vous consulte. Eh bien, qui songerait en pareil eas à conseiller un traitement spécifique pour la mère? Le passé répond ici presque sûrement de l’avenir. Puisque l’hérédité syphilitique ne s’est pas exercée sur la grossesse ou
1. « Pour ma part, mon siège est fait sur ce point, me disait, ces derniers jours encore, mon éminent collègue et excellent ami le professeur Tarnier. Lorqu’une femme a fait plusieurs fausses couches et que je ne trouve, après examen complet, aucune raison à ces fausses couches répétées, je mets en cause la syphilis et prescris empiriquement le traitement spécifique tant à la femme qu’à son mari; etje le prescris alors même que les antécédents du mari et de la femme sont absolument muets, négatifs, par rapport à la syphilis. Et bien m'en a pris d'adopter cette pratique, car j’ai vu nombre de cas où, après ce double traitement et, sans nul doute, de par ce traitement, des femmes éprouvées par une série de fausses couches d’origine indéterminable ont mené leurs grossesses à terme et donné le jour à des enfants vivants, sains, bien portants. » (Communic. orale.)
sur les grossesses précédentes, il est plus que probable, il est presque certain qu'elle restera également inoffensive vis-à-vis de l’enfant actuel. Done, rien à faire en telle occurrence, c’est évident.
Jusqu'ici rien que de très simple. Mais voici maintenant les embarras et les difficultés qui vont apparaître avec les situations suivantes.
La femme d'un sujet syphilitique est enceinte pour la première fois, et rien sur elle n’atteste la syphilis. C’est, par exemple, une jeune mariée qui commence à ressentir d’une facon non équivoque les premiers phénomènes d’une grossesse; et le mari, auquel ses antécédents personnels sont revenus en souvenir à propos de sa paternité prochaine, a mandé l’un de vous, je suppose, sous prétexte de le présenter a madame comme son futur médecin, mais en réalité pour lui poser la question usuelle, la question de rigueur : « Est-il quelque chose à craindre pour ma femme et mon enfant, en raison de mon ancienne syphilis? Est-il quelque chose à faire pour prévenir tout malheur pouvant dériver de moi? »
Or, vous devinez l'embarras. Dans l’ordre des cas qui précèdent nous avions une boussole à consulter pour régler notre conduite, à savoir les résultats des couches antérieures. Mais, dans le cas actuel, plus rien! Il s’agit d’une première grossesse. C’est l'inconnu. Sur quels mobiles prendre une détermination ?
Eh bien, ici encore il convient, je crois, de ne
pas envisager la question d’une façon générale, de ne pas se décider sur des principes généraux. Ce qu'il faut, tout au contraire, ce qui est bien plus rationnel et plus médical, c'est de particulariser, c'est d'examiner chaque cas individuellement, chaque cas pour son compte, passez-moi le mot, et de chercher dans les circonstances qui lui sont propres les motifs, les indications à agir ou à ne pas agir.
Où trouver ces indications? Exclusivement, cela va sans dire, dans les conditions de la syphilis du mari, conditions telles que les suivantes : Quel est Pâge de cette syphilis, et à quelle époque remontet-elle par rapport à la procréation ; — quand se sont produites ses dernières manifestations: — quelle a été cette syphilis comme qualité d'accidents, comme fréquence de récidives, comme intensité, comme évolution, comme allure générale; — et surtout, quel en a été le traitement, comme choix de remèdes, comme doses, comme intensité thérapeutique, comme durée, ete., ete.? — C'est de l’ensemble de ces circonstances qu'on s’efforcera de déduire une présomption pour ou contre telle ou telle éventualité héréditaire. C’est d’après ces considérations qu'on cherchera à préjuger si Pinfluence hérédo-paternelle court risque ou non de s'exercer. Et l’on agira en conséquence.
Simple calcul de probabilités, dira-t-on peut-être. — Oui certes; mais, comme nous ne disposons et ne saurions disposer de rien de mieux en l’espèce,
force nous est bien de nous en satisfaire. Essayons done tout au moins d’en tirer le meilleur parti possible. Et d’ailleurs bon nombre de nos déterminations thérapeutiques ne reposent-elles pas de même sur des caleuls de probabilités?
Or, si aléatoires qu'elles puissent paraitre à première vue, les données que je viens de signaler n’en sont pas moins suffisantes en nombre de cas pour fournir des indications rationnelles que confirment les événements. Je précise par deux exemples précisément opposés.
Voici, je suppose, un homme qui a eu le bon esprit de ne se marier qu'à échéance largement distante du début de sa syphilis, par exemple six, huit, dix ans au delà de l'origine de l'infection. Cette syphilis a été légère, ou moyenne tout au plus. De vieille date, elle n’a plus donné signe de vie. Elle a été longuement et convenablement traitée. Bref, tout est au mieux, et les présomptions sont des plus favorables en ce qui nous préoccupe, c'est-à-dire relativement à l’héredité. Eh bien, est-ce qu'en pareille situation 1l viendra jamais à l’esprit d’un médecin de soumettre à une médication préventive la femme qui a conçu un enfant de cet homme? A quoi tendrait cette médication préventive, alors que presque sûrement il n'est rien à prévenir, alors que nous avons une quasi-cerütude d’une terminaison heureuse pour la grossesse?
Done, dans ce cas, comme dans tous les cas qui
s’en rapprocheront plus ou moins, l’abstention sera de rigueur.
Inversement, un homme s’est marié dans les pires conditions possibles. Il s'est marié, je suppose, alors que sa syphilis était jeune encore, datant par exemple de quelques mois à un an. Féconde en accidents et en récidives, cette syphilis était encore en explosion secondaire au moment où s’est faite la conception. De plus, elle n’a jamais été traitée que d’une facon légère, irrégulière, superficielle et, au total, notoirement insuffisante. En un mot, tout est déplorable, tout est de sinistre présage quant aux risques d'hérédité. Que faire en une situation de ce genre? Convient-il de nous abstenir et d’assister, les bras croisés, aux tristes événements qui se préparent sans doute, qui tout au moins courent grand risque de se produire? Je ne le crois pas, je ne veux pas le croire. J'estime qu'en pareille occurrence l'indication est d'agir, c’est-à-dire de traiter préventüvement la mère pour conférer au fœtus une utile sauvegarde. Puisque nombreux sont les cas où, après plusieurs grossesses malheureuses, une grossesse nouvelle à pu être menée à bien par un traitement prescrit à la mère au cours de la gestation, je ne vois pas comment et pourquoi un semblable résultat ne se produirait pas à propos d’une première grossesse. D'ailleurs il s’est produit. J'aurais à en citer plusieurs exemples, et mon distingué collègue le professeur Pinard m'en relatait récemment quelques autres, vraiment faits pour inspirer la conviction.
Donc, dans ce second ordre de situations, l’intervention préventive n'est pas moins formellement indiquée que ne l'était tout à l'heure l’abstention. Il faut agir; 1 faut prescrire le traitement à la mère, en vue et au profit de l'enfant.
Tant qu’on dispose ainsi d'indications rationnelles en un sens ou un autre, la règle de conduite est nettement tracée. Mais reste toute une catégorie de cas où précisément ces indications font défaut. C’est l'ordre des cas que je qualifierai de moyens, cas équidistants, si Je puis ainsi parler, des deux situations précédentes. Dans ceux-ci tout est moyen ; j'entends par là que les indications d’un certain genre se trouvent contre-balancées par d’autres précisément inverses, et qu'au total nulle considération positive et prépondérante ne s'offre au médecin pour fixer son pronostie comme prévisions héréditaires et pour motiver une résolution plutôt qu’une autre. À parler plus clairement, ces cas sont ceux où il y a place, relativement aux dangers d’hérédité paternelle, tout aussi bien pour l’appréhension que pour l'espérance. En de tels cas, à quoi se résoudre ?
Exemple. Un homme s'est marié après deux à trois ans de syphilis. Cette syphilis, je suppose, a été moyenne de tous points, et elle est restée muette depuis six mois à un an. Le traitement, lui aussi, à été moyen, c’est-à-dire a duré une dizaine, une quinzaine. de mois, ete., ete. Avec de
telles données, tout est possible manifestement, car on aurait à citer, comme répondant à ce programme, tout aussi bien des cas où l'hérédité paternelle s’est exercée que des cas où elle est restée muette, inoffensive. Et alors, étant donnée cette incertitude sur le pronostic, que faire ?
Faut-il, avee les uns, conclure invariablement à l'abstention, en disant : « Puisqu’il n’y a pas d’indications préeises pour agir, n’agissons pas. Pas de médecine d'aventure et de hasard! »
Ou bien, avec d’autres, convient-il de raisonner ainsi : « Que risque-t-on, après tout, en prescrivant le traitement à la mère? Rien autre que d’être inutile; tandis qu'en n’agissant pas, il y a danger d'être préjudiciable à l'enfant, et peut-être même d’être préjudiciable, de par l'enfant, à la mère. Mieux vaut encore être inutile que nuisible. Done, traitons la mère. »
Je ne dissimulerai pas mes préférences pour ce dernier parti. Mais je ne suis pas en mesure quant à présent de vous le présenter comme une solution qui s'impose, et cela parce que je ne dispose pas encore d’un nombre suffisant d'observations démonstratives. Force m'est done d'attendre, de laisser la question en suspens sur ce point et d’en appeler à de nouveaux faits pour la juger en dernier ressort.
Mais, à part cette lacune dans l’état actuel de nos connaissances, vous Voyez que pour un cer-
tain nombre de cas, voire pour la grande majorité
des cas qui se présentent en pratique, le médecin peut trouver dans les circonstances propres a chaeun d'eux telles ou telles indications rationnelles qui dirigeront légitimement sa conduite dans un sens où dans l’autre, c’est-à-dire qui le détermineront à agir ou à s'abstenir.
Et c’est à surtout ce dont, en principe, je tenais à vous convaincre. Car ici, comme ailleurs, obéir aux indications du cas individuel est le parti le plus sûr pour s'engager dans la bonne voie et servir le plus utilement les intérêts de ses malades.
Telle est la ligne de conduite que j'ai adoptée pour ma part; et, si je ne me fais pas 1llusion, Je crois pouvoir ajouter qu’en l'espèce elle m'a fourni plusieurs fois des succès qui seraient, je crois, difficilement contestables.