‹ L'hérédité syphilitiqueChapitre 57 sur 67 · V. Henri Stef, Mercure et grossesse, Thèses de Paris · texte numérisé non relu

V. Henri Stef, Mercure et grossesse, Thèses de Paris

suis heurté à un refus, voire à une résistance même éphémère, voire à une indéeision, à une hésitation. « Du moment que c'est pour l'enfant, vous dit la femme, du moment que cela sera utile à mon enfant, je ferai ce que vous me direz de faire. » Et elle accepte tout ce que vous exigez d'elle, sans plus ample débat.

Je vais même plus loin, car j'y suis autorisé par ce que j'ai vu dans ma pratique, et je dis que ce rôle charitable, ce rôle d’intermédiaire thérapeutique, les femmes le reéclameraient au besoin, loin dy répugner, loin d'essayer de s'y soustraire, si elles se rendaient compte du bénéfice qu'en peut tirer leur enfant, si elles savaient qu’à ce prix leur enfant peut naître vivant et indemne, au lieu de mourir avant terme ou de naître avec la syphilis. £{/es le reéclameraient toutes, oui, j'en ai la eonvietion absolue, et elles s’y soumettraient de tout cœur. Ce serait pour elles. simplement, une charge de plus à ajouter à tant d’autres que comporte la maternité, et voila tout.

À ce propos el comme pièce à conviction, je vous relaterai le fait suivant, qui témoigne bien du sentiment maternel que je cherche à photographier 1er.

Une jeune femme, mariée à un homme syphilitique, mais demeurée saine, avait dejà perdu trois enfants, les deux premiers avant terme, le dernier n'ayant vu le jour que pour mourir. Devenue enceinte une quatrième fois, elle me fut alors amenée par son mari. Examen fait de lasituation, j'exprimai

mon sentiment au mari, en Jui disant qu'il y avait indication. et indication formelle à traiter sa femme pendant tout le cours de la grossesse et qu’à ee prix on parviendrait peut-être (ce que l’événement con: firma du reste) à sauvegarder l'enfant. Il accepta ma proposition avec enthousiasme et me chargea de la transmettre à sa femme, en me priant même, quelque pénible que cela fût pour lui, d'avouer « toute la vérité » en échange du dévouement que j'allais réclamer. Eh bien, les quelques mots topiques que cette femme me répondit se sont gravés dans ma mémoire, et je vous les reproduirai parce qu'ils caractérisent bien le sentiment maternel en pareille situation.

« Certes oui, monsieur le docteur, me dit eette femme, je me traiterai comme vous le voudrez et aussi longtemps que vous le voudrez, je vous le promets bien. Je n'aurai même pas grand mérite à cela, puisqu'il y va de la santé de mon enfant. Mais ce que je ne pardonneral jamais à mon mari, ce qu'il me sera impossible de lui pardonner, c'est d’avoir attendu si tard pour me demander ce que vous me demandez aujourd’hui. Car, s'il avait parlé plus tôt, j'aurais peut-être aujourd'hui les trois enfants que j'ai perdus. »

Ainsi done, il ne saurait subsister le moindre doute sur ce point; oui, ce rôle d’intermédiaure, ee traitement sans besoin personnel et sans profit personnel, les femmes s’y soumettent toujours, et s’y soumettent de plein gré, voire avec empressement.

Mais à nous, maintenant, à nous médecins, de n’accepter ce dévouement, à fortiori de ne le réclamer, qu'à bon escient et à de certaines conditions. Je m'explique.

C’est bien le moins, tout d’abord, que, pour imposer ce traitement à la future mère, nous ayons par devers nous l'assurance formelle qu'il ne comporte pas de dangers pour elle, qu'il ne peut lui être préjudiciable à aucun titre.

En second lieu, il ne faut pas moins qu'il nous soit démontré que ledit traitement comporte des chances, et des chances sérieuses, d’être profitable a l'enfant.

Puis, un troisième devoir nous restera encore à remplir : ce sera de régler ce traitement, de l'accommoder à la situation, en n’oubliant pas qu'il s’agit en l’espèce d'un traitement spécial entre tous, qui n'est pas celui d'une femme syphilitique, mais bien celui d’un enfant syphilitique que lon s'efforce d'atteindre par l'intermédiaire de sa mère.

Or, sur chacun de ces trois points, que savonsnous de par l'expérience clinique ?

I. — Le premier, celui qui à trait aux inconvénients où aux dangers qui pourraient résulter pour la mère d’un tel traitement, peut étre dit résolu aujourd’hui.

On avait exprimé la crainte que ce traitement ne eréàt des troubles gastriques, ne vint à augmenter, à exaspérer les troubles gastriques propres à la gros-

sesse (dyspepsie, vomissements, intolérance stomacale, etc.); — ou bien encore qu'il n’ajoutât son action anémiante à l’anémie propre de la grossesse.

Certains confrères préjugeaient même qu'il serait mal toléré, parce que, d’après eux, « l’état syphilitique favorise très certainement la tolérance des remèdes spécifiques », et que ce singulier adjuvant ferait défaut en l'espèce.

Eh bien, non seulement l’expérience n’a pas confirmé ces appréhensions, qui sont toutes #A60oriques, mais elle leur a infligé un démenti formel, en montrant qu'une femme enceinte, même non syphilitique, supporte où peut supporter absolument bien le traitement spécifique, pour peu qu’il soit donné avec mesure et méthode. Jamais, pour ma part, je n'ai constaté en pareille circonstance le moindre incident regrettable. J'en suis encore, relativement à la tolérance vis-à-vis du mercure ou de l’iodure de potassium, à chercher l'ombre d’une différence entre les femmes non syphilitiques et les femmes syphilitiques. Dans tous les cas que j'ai observés, j'estime que le traitement spécifique de la femme saine et enceinte n’a jamais présenté le moindre inconvénient, n’a jamais A2ui, n'a jamais été l’origine du moindre préjudice. Et tous ceux de mes collègues que j’ai interrogés sur ce point m'ont exprimé un sentiment identique.

IT. — En second lieu, le mode de traitement dont

nous parlons est-il vraiment susceptible d’être profitable à l'enfant?

lei encore pas de contestations possibles. L’expérience clinique s’est prononcée à ce sujet.

Je ne dis pas, certes, que toujours ce traitement préservera l'enfant et de la mort et de la syphilis ; mais je prétends qu’il constitue pour lui une réelle sauvegarde dans la plupart des eas.

Ce résultat ressort en pleine évidence d’un certan nombre d'observations disséminées et comme égarées dans les recueils périodiques, les monographies, les traités spéciaux. Il ressort mieux encore des souvenirs des praticiens. Car il est peu de mes confrères qui, consultés par moi sur ce point, n'aient immédiatement extrait de leur mémoire un ou plusieurs succès obtenus par cette méthode, succès malheureusement inédits.

A titre de spécimens Je citerai les trois faits suivanits :

1. — Mon collègue et ami le docteur Ribemont- Dessaignes est consulté par un Jeune ménage dans les conditions que voici : Le mari à été affecté de syphilis il y a une dizaine d'années; et cette syphilis, il l’a fort négligée, il ne l’a traitée que deux mois au début ; — la jeune femme est déja devenue enceinte quatre fois, et, bien que vigoureusement constituée, jouissant d’une excellente santé et restée indemne de toute contamination spécifique, elle n’a pu mener ses grossesses à terme. Derechef, la voici enceinte depuis quelques semaines. :

Après long examen, M. Ribemont-Dessaignes ne trouve d’autre explication à ces trois fausses couches que la syphilis du mari. — En conséquence il preserit un traitement spécifique à la jeune femme. Ce traitement, constitué par Padministration alterne de pilules de protoiodure et de sirop de Gibert, est continué régulièrement pendant toute la durée «le la grossesse.

Résultat : Accouchement à terme d’un bel enfant, qui est âgé aujourd'hui de deux ans et demi et qui n'a jamais présenté le moindre accident de syphilis.

Aussi bien, l’année suivante, une nouvelle grossesse s'étant produite, le mari, encouragé par le précédent résultat, institua-t-11 à nouveau et de son propre chef le traitement qui avait si heureusement réussi une première fois. — Résultat : Cette fois encore, accouchement à terme d'un gros garçon qui, à l’heure actuelle, jouit d'une santé irréprochable.

11. — Autre fait. Un jeune homme contracte la syphilis en 18871. Je le traite pendant cinq mois, puis ne le revois plus. — En 1883, il se marie. — Une première grossesse amène un enfant qui succombe à neuf jours « par faiblesse congénitale ».

Une seconde donne un enfant qui, dès la einquième semaine, est criblé de syphilides, puis dépérit, tombe dans le marasme et meurt.

- Désolé, le mari revient alors à moi, m’amenant sa jeune femme qui commence une troisième gros-

sesse. J’examine cette femme que je trouve, d’une part, absolument indemne de tout accident syphilitique, voire de tout commémoratif suspect, et, d’autre part, bien portante, bien constituée, exempte de toute lésion utérine, ete. — J'institue pour elle un traitement spécifique qui, continué religieusement pendant tout le cours de la grossesse, a consisté en ceci : protoiodüre de mercure, à la dose de 25 milligrammes par jour, alterné avec iodure de potassium (1 à 2 grammes par jour); vin de quinquina ; de temps à autre, sirop ferrugineux, etc.

Résultat : Accouchement à terme d’un bel enfant, absolument sain. — Cet enfant, qui a aujourd’hui quatre à cinq ans, est toujours resté indemne de tout accident syphilitique.

111. — Troisième cas. Un jeune homme contracte la syphilis, s’en traite deux mois seulement, et, n’éprouvant plus nul accident, se marie quelques années plus tard. — Sa femme reste indemne; mais, devenue enceinte six fois, elle avorte six fois, et cela sans la moindre cause appréciable. — Au cours d’une septième grossesse, elle est soumise au traitement spécifique, et amène un enfant vivant et sain, enfant que j'ai surveillé jusqu'à Pâge de huit ans et sur lequel je n’ai jamais reconnu le moindre accident suspect.

Et de même pour nombre d’autres faits (soit personnels, soit empruntés à diverses sources) que j'aurais à produire, mais qui, de tous points semblables aux précédents, n’ajouteraient aucun élé-

ment nouveau à la question. — Je crois donc la démonstration acquise et la résume ainsi :

Alors qu'une femme est enceinte d'un enfant menacé, de par les antécédents paternels, d'hérédite syphilitique, le traitement syphilitique de la mère, bien que saine, constitue pour cet enfant une sauvegarde réelle et puissante dont w y à indication précise et formelle à le faire bénéficier.

Voilà le principe. Quelques mots maintenant sur l'application en pratique.

Nous venons de conelure à ceci : Traiter la mère bien que saine. C’est fort bien. Mais vous voyez aussitôt la difficulté qui va surgir. Cette femme est saine ; elle n’a rien, elle ne ressent rien de morbide. Et nous allons lui proposer de la traiter, et de la traiter non pas pour quelques jours, mais pour longtemps, pour plusieurs mois, pour toute la durée de sa grossesse. « Mais à quoi bon tout cela, nous dira-t-elle? Pourquoi ce traitement? Je me porte absolument bien ; je n’ai besoin ni de médecin ni de remèdes. »

Comment done aboutir à nos fins et réaliser l'intention que nous croyons utile de poursuivre ?

Eh bien, en toute évidence, il ÿ a pour cela deux moyens, etil n’y en a que deux, à cela près de quelques variantes qui ne changent rien au fond des choses.

On peut :

Ou bien traiter cette femme à son insu, sans

qu'elle s'en doute, j'entends sans qu'elle se doute de la nature, de la qualité de la médication qui lui est appliquée ;

Ou bien la traiter avec son consentement, c’est-à-dire après l'avoir düment éclairée sur ce qu'on fait et ce qu’on réclame de son dévouement. |

Dans le premier cas, on la traitera en trouvant prétexte dans une indication quelconque relative à sa santé, à sa constitution, et en décorant de pseudonymes honorables le mercure ou l’iodure qu'on lui administrera. Une de mes clientes, par exemple, a pris tout le temps de sa grossesse des pilules de protoiodure que son mari avait baptisées du nom de « grains de santé ». Pour une autre, le sirop de Gibert a revétu, gràce à l’imagination d’un mari ultra-prudent et à la connivence d’un ami pharmacien, la dénomination de « Sirop tonique contre les vomissements et les indispositions de la grossesse ». Et ainsi de suite.

Dans le second eas, on confesse la situation à la femme (avec quelques ménagements, quelques adoucissements de circonstance, cela va sans dire), et 11 suffit de lui exposer le danger encouru par l'enfant pour qu'elle accepte tout aussitôt le rèle de « guérisseuse médiate » qu’on réclame d'elle.

De ces deux procédés, quel serait celui auquel tous, tant que nous sommes ici, nous donnerions la préférence? Le second, en toute évidence; le second, pour les trois raisons suivantes :

1° Parce que c’ést le procédé honnête, france, digne, loyal.

2° Parce que c’est lé procédé le plus sûr, et de beaucoup, et sans comparaison possible. Vous pouvez, en effet, avoir une confiance absolue dans le dévouement, dans la docilité d’une femme qui se traite pour le compte de son enfant. Elle fera tout ce que vous voudrez, tout ce que vous lui preserirez de faire, et aussi longtemps que vous le désirerez. Elle se traitera mieux que s’il s'agissait d'elle-même. Vous n’avez pas à douter d’elle un seul instant. — Allez done compter, au contraire, sur l’obéissance d’une femme qui ignore ce pour quoi on la traite, qui toute la journée répète à son mari et se répète : « Mais je n'ai pas besoin de remèdes, mot; mais je ne suis pas malade. » Cette femme n'aura rien plus à cœur que d’esquiver vos prescriptions; elle « oubliera » son traitement une fois sur deux, elle le délaissera le plus tôt possible. Et cela se comprend, puisqu'elle n’y voit aucun intérêt. — C’est là, du reste, un résultat d'expérience.

3° Enfin, ce procédé mérite encore nos préférences à un tout autre point de vue. C’est qu'il aurait pour résultat d'éviter au mari bien des mensonges inutiles et au médecin une complicité désobligeante. Et, en effet, sachez ceci. pour votre gouvérne : En réalité, les femmes qu’on croit abuser, qu'on se flatte de traiter « sans qu'elles s’en doutent », sans qu’elles soupeonnent ce pour quoi on les traite, sont loin d’être toujours dupes de’ nos

stratagèmes et des dénominations fantaisistes sous lesquelles on leur dissimule le mereure ou l’iodure. Il est presque impossible que ce traitement insolite dont elles ne se sentent nul besoin, que les précautions, les réticences dont on l’entoure, ne leur donnent pas l’éveil; puis, le soupçon une fois né ne manque guère de se convertir en certitude. En sorte que la naïveté, en l'espèce, est le plus souvent non pas du côté de la femme qu'on s’imagine abuser, mais du côté de ceux qui comptent ingénument sur sa prétendue simplicité". — Et, soit dit ineidemment (bien que cela ne nous regarde pas) cette tromperie, ce petit abus de confiance n’est pas toujours à l'avantage du mari dans l'esprit de sa femme. « J'eusse préféré l’aveu, me disait un jour une de mes clientes qu'on avait traitée de la sorte, à son insu soi-disant; c’eût été plus digne de mon mari et de moi. »

Done, cela n’est pas discutable, le meilleur parti en l'espèce et, à divers titres, le parti le plus sûr, serait celui de Paveu loyal, qui ne manquerait guère aussi d’être l’'aveu pardonné. Mais veuillez remarquer qu'en pareille circonstance nous n'avons pas (très heureusement pour nous, du reste) l’embarras du choix. Le choix à faire entre telle ou telle ligne de conduite ne nous regarde pas. Ce n'est plus là chose médicale; cela ne concerne que

Page 1