HÉRÉDITÉ MIXTE
Que si d’autres grossesses surviennent alors, après l’infection des deux époux, on se trouve avoir un terme de comparaison absolument parfait pour juger de l'influence exercée par la syphilis. Eh bien, ce critérium se présente quelquefois en pratique. Et alors, qu'observe-t-on ? Ceci :
Avant la syphilis, grossesses arrivant à terme, se terminant heureusement par la naissance d’enfants vivants et sains ;
Après la syphilis, avortements, accouchements prématurés, naissance d'enfants morts ou d'enfants syvphilitiques.
Exemple :
Un homme, exempt de syphilis, épouse une jeune fille, dont il a deux enfants vivants et sains. Il contracte alors la syphilis et la communique à sa femme. Surviennent au dela trois grossesses qui se terminent :
Les deux premières par avortement ;
La troisième par la naissance d’un enfant syphilitique.
Tel est également le cas suivant :
Un jeune ménage, indemne de syvphilis, eommence par avoir trois superbes enfants, bien venus à terme, dont deux sont encore vivants et dont le troisième parait n'avoir succombé qu'à une maladie incidente de forme aiguë (probablement à une pneumonie).
Alors le mari prend la syphilis et la transmet à sa femme.
Depuis celte époque, sept grossesses sont survenues. Or, quelle à été la terminaison de ces sept grossesses, consécutives à l'infection des deux époux? La chose est curieuse non moins que lugubre. Jugez-en :
Première grossesse (après la syphilis). — Avortement au cinquième mois.
Deuxième grossesse. — Accouchement prématuré à sept mois et demi. — L'enfant, très chétif, rabougri, « sorte de petit vieux », meurt à 15 Jours.
Troisième grossesse. — Accouchement presque à terme d’un enfant mort-né,
Quatrième grossesse. — Accouchement prématuré à sept mois. — Enfant mort-né, « ayant le corps couvert de taches ».
Cinquième grossesse. — Accouchement prématuré d’un enfant mort.
Sixième grossesse. — Avortement à trois mois et demi.
Septième grossesse. — Avortement à six semaines.
Résumé : 10 grossesses, dont 3 antérieures et 7 postérieures à la syphilis des deux époux.
Les trois premières se terminent à terme et donnent des enfants bien portants ;
Les sept autres aboutissent à quatre accouchements prématurés et trois avortements.
Quel fait plus instructif? Quel témoignage plus probant à l'appui de la nocivité de l'influence hérédo-syphilitique provenant des deux époux ?
Il serait inutile, ce me semble, d’insister davantage. Concluons donc en disant — et cela en toute sûreté, au-dessus de toute contestation possible — que l'hérédité syphilitique peut s'exercer (notez que
je dis toujours peut s'exercer, et rien de plus, en raison de réserves dont il sera question plus tard) alors que les deux géniteurs sont en état de sy-
philis.
L'influence hérédo-syphilitique peut-elle s'exercer alors qu’un seul des deux géniteurs se trouve en etat de syphilis ?
Ici, une division de la question s'impose tout naturellement, car l'influence propre de chacun des deux géniteurs demande en toute évidence à être examinée séparément.
Deux points se présentent donc à notre étude, à SAVOIr :
L’hérédité syphilitique s’exerce-t-elle de la mère à l’enfant ?
L'hérédité syphilitique s’exerce-t-elle du père à Penfant ?
Procédant toujours dans le même esprit, c’est-àdire allant de ce qui est accepté, admis, à ce qui est controversé et réellement controversable, abordons le premier de ces deux points, celui qui est relatif à l’HÉRÉDITÉ MATERNELLE.
L'hérédité syphilitique peut-elle s'exercer alors que la mère seule est en état de syphilis ?
Sur ce point encore, comme sur le précédent, l'accord est on peut dire unanime. Tout le monde admet qu'une mère peut transmettre héréditairement la syphilis à son enfant ; tout le monde trouve ce fait d’hérédité absolument naturel et absolument justifié par l'observation courante.
Et pourquoi cela? Très certainement en raison de l'impression que nous laisse l'observation, presque journalière ici, de cés cas où une mère et son enfant se présentent à nous simultanément affectés de syphilis. Nous sommes habitués à voir un enfant syphilitique aux bras ou au sein d’une mère syphilitique. C’est la règle, c’est le cas courant.
Or, cette impression, ce souvenir clinique nous conduit, sans que nous y prenions garde, à la plus incorrecte déduction. Sans y réfléchir, nous nous laissons aller à établir en notre esprit une filiation directe entre la syphilis de lenfant et la syphilis de la mère, comme s'il était nécessaire que la première dérivät de la seconde; et cela en vertu du raisonnement suivant : voiei un enfant affecté de syphilis héréditaire, et sa mère est syphilitique ; conséquemment, cette syphilis, Fenfant la doit, au moins pour une part, à sa mère.
Illégitime et détestable raisonnement, s’il en füt ! Car cet enfant hérédo-syphilitique peut très bien ne pas tenir la syphilis de sa mère. À ce point que c'est peut-être lui, au contraire, qui a contaminé sa mère, comme cela s’observe dans les cas de syphilis conceptionnelle où un enfant, procréé syphi-
litique par un père syphilitique et une mère saine, infecte sa mère {2 utero.
Done, il ne suffit pas, il ne saurait suflire, pour démontrer la réalité, l’authenticité de l’hérédité syphilitique maternelle, de constater la syphilis sur la mère d'un enfant hérédo-syphilitique. Cette simple constatation ne signifie rien, ne prouve rien en l’espèce. Il faut autre chose; il faut d’autres éléments, d’autres pièces à conviction. Quoi done ? Ceci, très rigoureusement :
Deux conditions sont indispensables en l'espèce à une démonstration rigoureuse de l’hérédité syphilitique maternelle, à savoir : l’une, toute naturelle, qui vient immédiatement à l'esprit de tout le monde; — l'autre, très spéciale, à laquelle personne ne pense tout d’abord, mais qui n'en est pas moins exigible au même titre que la précédente.
La première, c’est d'éliminer du couple géniteur le facteur d’hérédité paternel, afin que toute la responsabilité de l’hérédité syphilitique incombe à la mère.
Eh bien, dira-t-on au premier abord, rien de plus simple. Car il ne s’agit, en somme, que de trouver un couple géniteur où le mari soit sain et la femme syphiltique.
Oui, répondrai-je, il ne s’agit que de cela. Et voilà, précisément, la difficulté. Et le pourquoi de cette difficulté, je vais vous le faire toucher du doigt.
Pour que des observations du genre de celles que nous cherchons aient quelque valeur, il faut
Fournier. — L'Heérédité syphilitique. 3
de toute nécessité qu'elles soient prises dans un certain milieu, dans un milieu régulier, correct, familial, sous peine d’être entachées d’un vice rédhibitoire. Ce n'est pas dans le monde des viveurs et des filles qu’elles doivent être recueillies, mais bien dans le monde honnête, dans les familles, dans les ménages. Or, s’il est absolument commun, dans ce dernier monde, qu’un homme syphilitique épouse une femme saine, il y est absolument exceptionnel qu’une femme syphilitique se marie à un homme sain. Ce ne sont pas les femmes, ce sont les hommes qui apportent la syphilis sous le toit conjugal; tel est, du moins, le fait habituel, si habituel que l’inverse est une exception rarissime.
Aussi bien les cas de cet ordre (couple à mari sain et femme syphilitique), quoiqu'ils puissent se rencontrer — et nous en eiterons tout à l’heure —, ne se présentent-ils en pratique que d’une facon tout à fait exceptionnelle.
Puis, continuerai-je, il est un second point avec lequel on ne compte guère en général et qui échappe au premier moment. On semble croire que, pour démontrer l'hérédité syphilitique maternelle, il suffit de trouver un couple où le mari soit sain et la femme syphilitique. Or, cela ne suffit pas. Il manque quelque chose à ce programme; 1l manque une condition sans laquelle les résultats du fait observé seront tenus en suspicion, révoqués en doute, attaques.
Cette condition, c’est que la femme du couple