HÉRÉDITÉ D'IMPRÉGNATION
en question 'ait pas été au préalable fécondee par un homme syphilitique ; parce que, si elle a été fécondée par un premier mari syphilitique, on ne manquera pas d’opposer au résultat constaté lobjection dite de l'IMPRÉGNATION.
De l’imprégnation ? — Oui, c’est-à-dire de cette influence mystérieuse, mais authentique (au moins pour nombre d’observateurs), d’après laquelle une première fécondation peut retentir sur les produits de fécondations ultérieures dérivant d’autres géniteurs. Je m'explique.
Il paraît avéré (et les éleveurs sont nos maitres sur ce point) qu'une chienne ou une jument fécondée par un mâle d’une certaine espèce, d’une espèce A, je suppose, pourra donner des produits qui présenteront encore les caractères de lespèce A, alors qu'elle sera ultérieurement fécondée par des mâles d’une espèce différente.
Exemple :
Une jument est fécondée par un zèbre; elle donne un poulain présentant les attributs du zèbre, c’est-à-dire une série de bandes noires sur les épaules et sur les jambes. — Ultérieurement, elle est saillie par trois chevaux. Elle met bas trois fois, et trois fois ses poulains portent les signes distineüufs du zèbre.
Des faits de cet ordre, assure-t-on, auraient été observés dans lPespèce humaine. Ainsi, on raconte qu'une femme blanche, après avoir été fécondée par un premier mari nègre, devint veuve, se remaria
à un blanc et eut de celui-ci des enfants qui présentaient sur certaines parties de la peau la pigmentation caractéristique de la race nègre.
Eh bien, si Phérédité par imprégnation (qu’on appelle encore quelquefois hérédité par influence ou hérédité ovarienne) est susceptible de transmettre ainsi aux produits de fécondation ultérieure les caractères physiologiques, voire les caractères de race relevant du premier mâle fécondant, on ne voit pas pourquoi elle ne serait pas également capable de transmettre les dispositions morbides, les diathèses, les maladies de ce premier géniteur. En sorte qu'une femme, fécondée par un premier mari Syphilitique, pourrait transmettre la syphilis aux enfants d’un second lit, par le processus de l’imprégnation, de l'hérédité ovarienne. Cette svphilis, en ce cas, ne serait pas une syphilis d'hérédité maternelle, mais bien une syphilis provenant du premier pére et conférée aux enfants du second père par hérédité ovarienne.
Des faits de ce genre se sont-ils jamais produits ? On en a cité en tout cas. À vrai dire, ils ne sont guère probants ; je les juge même très défectueux. Mais là n’est pas la question. Il suffit pour nous, qui ne cherchons actuellement qu'à établir l’authenticité de lhérédité syphilitique maternelle sur une base absolument solide, sur une démonstration irréfragable, il suffit pour nous, dis-je, que objection tirée de ce mode spéeial d’hérédité ait été produite pour que nous ayons à en tenir
compte, pour que nous metlions les conclusions de nos recherches à l'abri de cette fin de nonrecevoir.
Voila donc bien déterminées les deux conditions auxquelles nous devons rigoureusement nous astreindre pour établir la démonstration que nous avons en vue. C'est, à savoir : 1° Produire un couple géniteur où le mart soit sain et la femme syphili- Lo — 2° produire un tel couple où la femme n'ait pas été fécondée au pré éalable par un premier
mari syphilitique.
Eh bien, avons-nous des observations qui satisfassent de tous points à ce programme?
Oui.
Et ces observations, nous les trouvons dans les deux groupes de femmes que voici :
* Parmi les femmes contaminées par un premier mari, sans avoir été fécondées par lui;
2° Parmi les femmes mariées ou les nourrices accidentellement contaminées par un nourrisson syphilitique.
Mais ne croyez pas, ainsi que je vous le faisais remarquer tout à l’heure, que nous soyons bien riches en fait d'observations de cet ordre. De telles observations sont absolument rares, je vous le répête encore. De plus, celles qui existent sont disséminées çà et là, dans les recueils périodiques, les monographies, les thèses sur la syphilis, et il faut les chercher patiemment pour les découvrir. Quant à moi, Je suis parvenu (et j'en suis presque lier) à
en réunir 13, empruntées à mes notes de ville’. Or, quels ont été les résultats fournis par ces 13 observations ? Les voici, sommairement :
Treize femmes syphilitiques, unies à des maris dont j'ai constaté de visu l'intégrité et que je crois pouvoir garantir sains, ont eu 28 grossesses. Et ces 23 grossesses ont produit :
3 fois des enfants vivants et sains?.
4 fois des enfants manifestement syphilitiques, mais qui, traités, ont survécu.
3 fois des enfants syphilitiques qui se sont éteints très rapidement.
9 fois des enfants qui ont succombé rapidement, sans que des symptômes dûment syphilitiques aient été constatés sur eux.
9 fois, enfin, la grossesse s'est terminée soit par accouchement prématuré, soit par avortement.
Total ET
Quelques-unes de ces observations gagneront à être citées individuellement.
Une jeune femme recoit la svphilis de son mari. — Devenue veuve peu de temps après, elle se remarie avec un homme sain, devient enceinte pour la première fois et accouche d’un enfant eriblé de syphilides qui ne tarde pas à succomber.
Une jeune femme mariée contracte accidentellement la syphilis d’une source demeurée inconnue.
— Son mari reste sain. — Un an plus tard, pre-
1. Je parle, bien entendu, de treize observations complètes, semblant bien à l'abri de toute cause d’erreur.
2. Sains, du moins dans leurs deux ou trois premiers mois, échéance au delà de laquelle je les ai perdus de vue.
mière grossesse, qui se termine par une fausse eouche au sixième mois. — Ultérieurement, seeonde grossesse amenant un enfant syphilitique qui meurt à neuf Jours.
Une femme syphilitique, n'ayant jamais eu d’enfants, se marie à un homme sain. Elle devient enceinte trois fois. Résultat de ces trois grossesses : deux fausses couches; — et naissance à terme d’un enfant qui meurt subitement à l’âge de einq mois.
Une jeune femme, mariée à un homme sain et récemment accouchée d’un enfant sain, est infectée au mamelon par une nourrice qui s'était chargée de lui dégorger les mamelles distendues par un excès de lait. Elle devient enceinte quatre fois au cours des cinq années suivantes, et avorte quatre fois du quatrième au septième mois. — Son mari, plusieurs fois examiné par moi, est toujours resté sain.
Une nourrice, mère d’un enfant sain et robuste, est infectée par un nourrisson syphilitique et affligée d’une syphilis grave. — Du fait de son mari, resté indemne, elle devient enceinte six fois, et ces six grossesses se terminent : trois fois par avortement; — trois fois par naissance d'enfants extrémement débiles, qui succombent l’un à douze jours, un autre à trois semaines, le dernier à deux mois. — Etc. etc.
Eh bien, ne trouvez-vous pas là, messieurs, tout ce qui atteste l'hérédité syphilitique ? À savoir : Transmission de la syphilis en l'espèce; — nais
sance d'enfants chétifs, suecombant dès les premières semaines ou les premiers mois de la vie; — accouchements prématurés ou avortements; — et, finalement, comme conséquence ultime, effroyable polymortalité des jeunes (21 enfants morts sur 28), polymortalité qui peut être considérée, vous le savez de reste, comme un témoignage d’hérédosyphilis, comme un témoignage de valeur diagnostique presque équivalente à celle de Ia lésion syphilitique la plus patente.
Aussi bien pouvons-nous dire, d’après cela, que l’'hérédité syphilitique maternelle est absolument indéniable.
Et, d’ailleurs, ce fait de lhérédité syphilitique maternelle n’est-1l pas en harmonie parfaite, d’une part, avec ce que les données théoriques tirées du caractère même de la maladie nous permettaient de préjuger, et, d'autre part, avec tous les résultats connus relativement à la transmissibilité héréditaire des maladies contagieuses? Voyez plutôt.
À priori, pourrions-nous un seul instant accommoder notre cerveau à cette idée qu'une maladie telle que la syphilis ne füt pas transmissible par hérédité de la mère à l'enfant? Comment une maladie telle que la syphilis, qui s'en prend à tout l'organisme, qui se répand dans tous les systèmes vivants, qui imprègne et sature l’économie tout entière au point de créer par excellence ce qu’on appelle une infection générale, un tempérament
morbide, une diathèse, comment, dis-je, une telle maladie pourrait-elle épargner l'enfant, alors que la mère en est affectée ? Comment concevoir qu'elle laissàt indifférent et indemne cet enfant qui, pendant neuf mois, vit à l’état de greffe utérine, si je puis ainsi parler, vit de sa mère, se nourrit de la substance même de sa mère ?
D'autant que, plus on avance dans l’étude histologique du placenta, plus on découvre combien sont intimes les connexions qui existent entre ces deux êtres, la mère et l'enfant. À ce point que, d’après ce que nous savons aujourd’hui, le placenta peut être considéré schématiquement, à son origine, non plus comme un simple adossement de deux circulations indépendantes, mais, ainsi que l’a écrit mon savant collègue et ami le professeur Mathias Duval, comme une « hémorrhagie maternelle, circonserite ou enkystée par des éléments fœtaux! ». Le sang placentaire de la mère, nous disent les histologistes, « circule dans des lacunes circonserites directement par des cellules fœtales ». A moins de fusionnement, l'intimité peut-elle aller plus loin? Et une pareille intimité n’implique-t-elle pas, comme conséquence logique, la transmissibilité morbide, surtout relativement à une maladie aussi infectieuse que la syphilis? Car, si le sang de la mère baigne les éléments du fœtus, comment l’élément infectieux qui cireule dans le sang ma-
1. V. Société de biologie, Placentas discoïdes, séance du 3 no-
vembre 1888.
ternel ne pénétrerait-1l pas dans la substance du fœtus ?
D'autre part, les analogies morbides ne plaidentelles pas dans le même sens? Le placenta n’est plus, on le sait de reste aujourd'hui, ce qu'on le supposait 1] y a quelques années encore. On le donnait comme un « filtre parfait », comme une «barrière infranchissable aux contages figurés, aux contages microbiques des maladies ». Or, voici démontré de nos jours que tout au contraire 1l se laisse parfaitement traverser par eux ?
C'est ainsi, par exemple, que les mémorables expériences de MM. Straus et Chamberland ont établi (contradictoirement avec ce qu'on admettait sur la foi de Brauell et Davaine) que la bactéridie charbonneuse peut passer de la mère au fœtus par la voie placentaire; en sorte que, dans bon nombre de cas, le sang du fœtus contient des bactéridies, c'est-à-dire est virulent comme le sang de la mère.
De même, d’après M. Netter, le pneumocoque franchirait la filière du placenta. Sur un enfant né d’une femme affectée de pneumonie et mort à cinq Jours de pneumonie, cet habile observateur à trouvé des pneumocoques encapsulés dans le poumon, dans le sang du cœur gauche, et dans divers exsudats?.
De même encore il parait résulter en toute évidence d’une série de recherches dues à Reher,
1. Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. XVI, p. 1290. 2. Bulletins de la Société de biologie, mars 1889.
Neuhauss, Chantemesse et Widal, Eberth, que le baeille de la fièvre typhoïde passe de la mère au fœtus. Eh bien, si les agents contagieux de toutes ces maladies (et de bien d’autres encore que je pourrais citer) traversent le placenta, pourquoi celui de la syphilis n’en ferait-il pas autant? On ne s’expliquerait guère, 1l serait peu compréhensible que, perméable aux agents pathogènes de ces diverses affections, le filtre placentaire ne se laissàt pas franchir également par celui de la syphilis:
Donc tout concourt en définitive, vous le voyez, à la démonstration que je poursuis. D’une part, & priori, l'hérédité syphilitique maternelle se présente comme possible, comme rationnelle, comme vraisemblable, de par toute une série d’inductions que je vous ai présentées. Et, d'autre part, a posteriori, dés preuves directes lui sont fournies par la elinique.
En sorte que, finalement, cette conclusion s'impose :
Oui, incontestablement oui, l’hcredité syphilitique peut s'exercer de la mère à l'enfant.
Ajoutons même par anticipation que cette hérédité maternelle est l’hérédité syphilitique par excellence; que c'est la modalité d'hérédité syphilitique la plus active, la plus inéluctable, et aussi la plus nocive, comme nous le verrons plus tard, quant à ses résultats, c’est-à-dire quant aux dangers encourus par lenfant. |
Le troisième et dernier point que nous avons à examiner relativement à la provenance de l'hérédité Sy philitique est le plus controversé de tous et celui qui, vu son importance excessive (en ce qui concerne, par exemple, l'aptitude au mariage d’un sujet syphilitique), doit nous arrêter le plus longuement.
Ce point n’est autre que le suivant :
L'héredité syphilitique peut-elle s'exercer du père à l'enfant ?
Jusqu'à une époque voisine de là nôtre l'hérédité paternelle de la syphilis était un fait accepté sans conteste d’une facon presque unanime. On ne mettait pas en doute qu'un père syphilitique ne püt, ne düût même engendrer des enfants syphilitiques. C'était là une opinion généralement admise, et la science semblait définitivement fixée sur ce point.
Or, les choses ont bien changé de face dans l’époque contemporaine. Des observations nombreuses, des travaux importants ont surgi de divers côtés, ne tendant à rien moins qu'à restreindre singulièrement l'influence paternelle dans la transmission héréditaire de la syphilis'. Pour plusieurs
1. J'ai donné ailleurs (V. Syphilis et Mariage, 2° édit., p. b4)
la bibliographie de ces travaux. Je crois donc inutile de la reproduire ici.
auteurs, l’hérédité paternelle de la syphilis ne serait plus qu’un fait rare, presque exceptionnel. Encore n'est-ce pas tout, car on est allé plus avant dans cette voie. On est allé jusqu’à récuser radicalement l'influence paternelle dans la transmission de la maladie, et à dire : « L'influence du père est nulle, absolument nulle, pour la transmission de la syphilis au fœtus. L'enfant d’un homme syphilitique nait sain, exempt de syphilis, et bien portant. »
Eh bien, ces idées nouvelles, pour contenir une part de vérité, n’en constituent pas moins une doctrine absolument erronée et, qui pis est, une doetrine dangereuse par excellence, car l'erreur qu'elle consacre est féconde en conséquences pratiques de la plus haute gravité.
Cette doctrine, en effet, exonère la syphilis d’une grosse part des périls héréditaires qui lui sont inhérents et, comme conséquence, elle ouvre le plus imprudemment du monde les portes du mariage à toute une catégorie d'individus syphilitiques que retient seule la trop légitime appréhension d’être nuisibles à leur postérité". C’est done un devoir pour
I. C’est là ce qu'ont très judicieusement signalé MM. Paul Diday et Emile Diday, dans leur excellent article du Dictionnaire encyclopéd'que sur la syphilis congénitale :
« L'influence paternelle, a-t-on dit, est nulle à l'égard de la syphilis héréditaire; l’enfant d’un homme syphilitique naît sain et bien portant. »
Cette conclusion, si elle était adoptée, serait funeste au point de vue pratique, car clle conduirait les parents et surtout le médecin, auquel incombe la mission de veiller à la santé de l'enfant qui va
moi d'établir devant vous que cette doctrine est entièrement contraire à la vérité clinique, et de ne laisser à ce sujet aucun doute en vos esprits.
Or, vous dirai-je, cette doctrine de la rnon-héredité paternelle de la syphilis est fausse, erronée, et cela à double titre :
1° Parce que les considérations sur lesquelles elle repose ne sont en rien démonstratives ;
2° Parce que, d'autre part, elles sont formellement contredites par des témoignages de signification opposée. |
C’est là ce que je vais m'efforcer d'établir.
Voyons tout d’abord, pour procéder avec méthode, quels ordres de preuves ladite doctrine à cru pouvoir invoquer en sa faveur.
Au total, son bilan se réduit aux trois raisons suivantes :
naître, à s'endormir dans une sécurité trompeuse. Notons que ce qui empêche les hommes syphilitiques de se marier, ce n’est guère la crainte de donner du mal à leur femme, car ils savent qu'ils ne l’infecteront pas s'ils évitent de l’approcher au moment où survient quelque lésion sur les régions par où ont lieu les contacts intimes : mais ils savent aussi qu’ils sont aptes à procréer un enfant malade alors même que, au moment de la procréation, ils n'auraient plus aucune lésion apparente sur le corps, et même qu’ils n’en auraient plus eu depuis longtemps. Otez-leur cette crainte, cet épouvantail, si vous voulez, en tout cas ce frein salutaire, et les mariages de syphilitiques se multiplieront au grand préjudice des enfants, persistons-nous à penser, quoi qu’en disent nos adversaires, et au grand danger des mères, ainsi que des familles nourricières, pensent-ils certainement comme nous, »
I. — Disproportion manifeste, indéniable, entre le nombre des maris syphilitiques et celui des enfants syphilitiques.
« Le nombre des sujets qui se marient en état de syphilis, nous dit-on, est considérable ; tandis que, relativement, 1l est fort peu de ménages où les enfants naissent avec la syphilis. En serait-il ainsi, si la syphilis était héréditaire par influence paternelle? »
La remarque est exacte, répondrons-nous.
Oui, certes, il existe beaucoup de pères syphilitiques contre peu d'enfants syphilitiques. Mais que déduire de cette constatation, au nom de la plus élémentaire logique, sinon que lPhérédité paternelle ne s’exerce pas dans ous les cas où elle pourrait s'exercer, C'est-à-dire qu'elle n’est pas fatale ?
Cette considération pourrait bien aboutir à démontrer ceci, que l’hérédité paternelle est plus ou moins rare, qu'elle est moins fréquente qu'on ne l’a cru jusqu'ici. Soit ! Mais elle ne contient rien de plus, elle n’a pas de signification autrement étendue ; et, notamment, elle ne démontre en rien ce qu’on prétend en tirer, à savoir : que l’hérédité syphilitique paternelle n'existe pas. Elle reste done sans valeur. Passons.
Il. — Le second argument, en revanche, est autrement sérieux, parce qu'il repose sur des faits précis d'observation.
« Maintes fois, disent nos contradicteurs, on a vu ceci : Un homme syphilitique, marié à une femme
saine, engendrer des enfants sains. — Que devient, en présence de tels faits, la prétendue hérédité paternelle de la syphilis ? »
Oui, certes, répondrons-nous encore, on à pu voir un tel fait, et plus d’une fois. On à même vu mieux que cela; on à vu des enfants naïtre indemnes de syphilis, bien qu'issus de pères syphilitiques non guéris, de pères syphilitiques en pleine période secondaire, insuifisamment traités ou presque non traités, c’est-à-dire réalisant les conditions les mieux faites pour que Phérédité syphilitique dût s'exercer, si elle avait à s'exercer. À ce point qu’en présence de semblables cas, certains observateurs, tels que Cullerier par exemple, ont pu se croire autorisés à mettre en doute, voire à nier l'hérédité syphilitique paternelle.
Les faits de cet ordre, nous sommes bien loin de les récuser. Nous en eiterons même de semblables ; nous leur ouvrirons même dans un instant un chapitre spécial, pour appeler sur eux toute l'attention qu'ils méritent. Mais que prouvent-ils, en fin de compte ? Prouvent-ils, comme on le prétend, la nonexistence de l’hérédité svphilitique paternelle? Leur attribuer une telle signification est singulièrement illogique. Ce qu'ils démontrent exclusivement est cecl: qu’en certains cas, d’une manière plus ou moins fréquente, l'hérédité syphilitique paternelle ne s'exerce pas, et voila tout. Ils n’ont et ne sauralent avoir d'autre portée, d'autre sens. Ce sont des faits négatifs, et ils ne possèdent comme tels
que la valeur des faits de cette catégorie. Or, vous connaissez tous le vieil adage d’après lequel « tous les faits négatifs du monde ne sauraient prévaloir contre un seul fait positif bien observé ».
Done, en l'espèce, conclure de ces eas négatifs à la non-existence de l'hérédité syphilitique paternelle, ce n’est rien moins que manquer gravement à la logique, en déduisant une conclusion de premisses qui ne la coûtiennent pas.
Conséquemment, le second argument de nos adversaires, bien que reposant sur un ordre de faits incontestables et incontestés, ne démontre rien, en principe, contre l’hérédité syphilitique paternelle et n’a pas plus de valeur que le premier.
Voyons le troisième.
III. — Celui-ci repose sur la ron-inoculabilité du sperme des sujets syphilitiques.
On a raisonné de la facon suivante :
Le sperme des sujets syphilitiques, inoculé aux sujets sains, ne leur transmet pas la syphilis; donc il ne saurait non plus transmettre la svphilis à l’ovule et par suite au produit de la conception, donc l’hérédité syphilitique paternelle n'existe pas et nest qu'une fiction.
Le point de départ de ce raisonnement est, il est vrai, absolument fondé. La non-inoculabilité du sperme des sujets syphilitiques est, en effet, démontrée par deux ordres de preuves, à savoir :
1° Preuves indirectes, d'expérience courante.
Fournier. — L’Hérédité syphilitique. Â
Si le sperme de l’homme syphilitique était inoculable (inoculable, par exemple, à la façon de la sécrétion du chancre ou de la plaque muqueuse), nous assisterions d’une facon usuelle à de lamentables spectacles qui, fort heureusement, nous sont épargnés. Nous verrions quantité de femmes étre contaminées par leurs maris ou leurs amants, d’ailleurs indemnes de tout accident syphilitique actuel. Nous verrions, entre autres, nombre’ de jeunes mariées recevoir un chancre comme cadeau de noces, dès les premières approches conjugales. Or, cela, nous ne le voyons pas, et pour cause. C’est qu’en effet il est bien certain, de par l'expérience journalière, qu'un sujet syphilitique n’est dangereux pour une femme (du moins au point de vue d’une contagion directe) qu'à la condition de présenter actuellement une lésion syphilitique de forme suppurative. On ne connait pas, On n’a Jamais enregistré de cas de contagion directe de la syphilis par le sperme.
2 Preuves directes. — Plusieurs fois, d’ailleurs, on a tenté sur des sujets sains l’inoculation du sperme de sujets syphilitiques, et, invariablement, ces inoculations sont restées stériles, c’est-à-dire n’ont pas déterminé de contamination.
C’est donc là un fait acquis, et nous sommes en mesure d'affirmer que le sperme des sujets syphilitiques ne transmet pas la syphilis par inoculation.
Eh bien, que doit-on inférer de là ?
Peut-on dire, est-on autorisé à dire : « Puisque le sperme des syphilitiques n’est pas contagieux par
QT ns
ne
inoculation, il ne saurait contaminer l’ovule; et, par suite, l'hérédité syphilitique paternelle n'existe pas » ?
En aucune facon. — Et pourquoi ?
Parce qu'il n'est aucune assimilation à établir entre la faculté que le sperme pourrait avoir de conférer la syphilis par inoculation sous-cutanée et les effets qu’il peut exercer sur lovule. A l’ovule il donne la vie, par un phénomène d'ordre aussi spéclal que mystérieux ; à l’ovule il transmet encore, en même temps que la vie, des aptitudes physiologiques et pathologiques, des caractères d’espèce, de race, d’individu, qui se traduiront plus tard par des ressemblances physiques, morales, et même morbides, entre le nouvel être qui va résulter de Pimprégnation spermatique et le mâle qui aura fourni le principe fécondant. Est-ce que ce n’est pas la, je le répète, un phénomène d’ordre absolument et radicalement spécial, à nul autre comparable ? Certes, ce phénomène, nous en ignorons la nature intime, mais il n’en est pas moins authentique et irrécusable. Rien d'étonnant, en conséquence, pour ce qui nous concerne, à ce que Île sperme puisse transmettre la syphilis comme tout autre germe morbide, et cela sans que néanmoins 1l soit contagieux par inoculation.
Fécondation et inoculalion sont choses qui ne se ressemblent en rien, qui ne sauraient être mises en parallèle. Le sperme peut fort bien n'être pas apte à conférer la syphilis par inoculation, et être apte à
la conférer à l’ovule par imprégnation génératrice. Aucune corrélation, aucune PTE à établir entre ces deux phénomènes.
Done, comme conclusion, la non-inoculabilité du sperme des sujets syphilitiques ne constitue pas une objection sérieuse contre la faculté que peut avoir ce même sperme de contaminer l’ovule et, par suite, le produit de conception.
Et voila les trois considérations sur lesquelles on a prétendu édifier la nouvelle doctrine de la nonhérédité paternelle de la syphilis. Aucune, ainsi que nous venons de le voir, n’est ni décisive ni probante, tant s’en faut ; donc cette doctrine manque absolument de base. On la donnait comme démontrée, et, au total, tout élément sérieux de démonstration lui fait défaut.
Mais ce n'est pas tout ; car cette doctrine, d'autre part, se trouve battue en brèche, voire formellement contredite par des considérations de signification précisément opposée, comme vous allez le voir.
Je viens d'établir qu'on n’est pas fondé à récuser l'hérédité paternelle de la syphilis; je vais vous montrer actuellement qu'on est, au contraire, pleinement autorisé à l’admettre.
Oui, lPhérédité syphilitique peut s'exercer d’un père syphilitique à son enfant (la mère étant tou- Jours supposée saine, bien entendu).
Cela, quatre ordres de témoignages vont nous en fournir la preuve.
IL. — D'abord, on a vu maintes fois des enfants issus d’un père syphilitique et d’une mère saine (au moins en apparence) être affectés des accidents propres à la syphilis héréditaire.
Des observations relatives à cette forme de l’hérédité syphilitique paternelle ont été citées par une foule de médecins, notamment par MM. Ricord, Trousseau, Diday, Cazenave, Bazin, Hardy, Baerensprung, Hutchinson, Bassereau, Beyran, Martinez v Sanchez, Liégeois, De Méric, Martin, Parrot, Lancereaux, Kassowitz, Charpentier, Pozzi, Keyfel, Carl Ruge, et tant d’autres que j'oublie‘. À mon
1. Voir un travail intéressant du D' Léon Richard (Étude sur l'hérédité dans la syphilis ; de l'influence du père, Thèses de Paris, 1870). Voir aussi : PiQuanD, Znfluence de la syphilis des générateurs sur la grossesse. (Thèses de Paris, 1868.) BricarD (Ph.). De la transmission de la syphilis du père à l'enfant avec immunité de la mère (Thèses de Paris, 1871).
Kassowirz. Die Vererbung der Syphilis, Vienne, 1876.
Carz Ruce, Ueber die Fœtus sanguinolentus (Zeits. für Geburtsh und Gynäkologie, Bd. I. — Analyse par Porak, dans la Revue des Sciences médicales publiée par G. Hayem, t. XII, p. 203). — Etc.
M. le professeur Parrot n’a communiqué un fait de ce genre observé par lui dans des conditions particulières qui ne laissent aucune prise à l'erreur. « Ün jeune homme se marie en puissance de syphilis. Il a deux enfants, qui présentent l’un et l’autre les symptômes les moins douteux de syphilis héréditaire, Or, leur mère, assidûment surveillée, minutieusement examinée depuis son mariage, n’a jamais présenté et ne présente encore aucun symptôme suspect. Il est hors de doute qu’elle soit restée indemne, »
M. Hutchinson est bien autrement affirmatif encore en faveur de
l’hérédité paternelle. D’après lui, la plupart des syphilis hérédi-
tour, je m'inscris à la suite de tous ces médecins pour dire que j'ai réuni un certain nombre d’observations du même genre. Enfin, ces derniers temps, un de mes élèves, le D' Riocreux, a rassemblé dans une excellente monographie sur lhérédité paternelle de la syphilis une riche collection de faits témoignant dans le même sens”. Si bien que la transmission de la syphilis e2 l'espèce, S'opérant du père à l'enfant, est actuellement attestée par un nombre considérable d'observations des plus authentiques.
Ces observations, faut-1l vous en citer quelquesunes ? Je n'aurai que l'embarras du choix.
Rappelez-vous d’abord un fait que vous avez eu sous les yeux iei même, il y a quelques mois, et qui se résume en ceci : Trois grossesses se sont produites dans un jeune ménage. La première s’est terminée par avortement. La seconde à donné naissance à un enfant qui, bientôt affecté de divers accidents spécifiques (pemphigus, syphilides papulo-squameuses, plaques muqueuses, etc.), n'a pas tardé à succomber. De la troisième est issu un enfant que vous avez vu dans le plus effroyable état (syphilides
taires dériveraient du père exelusivement: «I am firmly of opinion that, in a large majority of instances in English practice, inheritance of syphilis is from the father, the mother having never suffered before conception. » (Wedical Times and Gazette, déc. 1876). — Voir de même : À clinical memoir on certain diseases of the eye and ear consequent of inherited syphilis. Londres, 1863; p. 209, Aph. XIV. — On the transmission of syphilis from Parent to Off:pring (The British nd foreign med.-chir. Review. 1877, vol. LX, p. 455). 1 L. Riocreux, Syphilis, hérédité paternelle, thèses de Paris, 1888.
ulcéreuses, coryza, étiolement, cachexie), mais qui, traité, est parvenu à survivre. Or, la mère de ces enfants, minutieusement interrogée et examinée par nous, surveillée même pendant deux ans, n'a Jamais présenté quoi que ce soit de suspect. Le père, tout au contraire, nous a avoué avoir contracté six mois avant son mariage une syphilis qu’il n’a jamais que très légèrement traitée.
Un de nos confrères, qui n’a fait l'honneur de me consulter, m’a raconté sa triste histoire, quvoici en deux mots. Il à contracté la syphilis un an avant son mariage et (notez ceci au passage, car la chose est instructive) ne s’est soumis pour tout traitement qu'à huit frictions mercurielles ! Sa femme, très attentivement surveillée par lui, est restée indemne. Or, de ce ménage sont issues cinq grossesses qui se sont terminées comme il suit : trois par fausses couches, avec fœtus « présentant d’une facon indéniable des stigmates de syphilis »; — deux par naissance d’enfants indubitablement syphilitiques".
Bassereau a relaté l'observation d’un homme qui se maria deux mois après avoir contracté la syphilis. Sa femme, bien que restée indemne, n’en donna pas moins le jour à trois enfants syphilitiques, dont un seul survécut. Les deux autres furent emportés, l’un à quinze jours, l’autre à sept semaines.