Voir Thèse de Riocreux, obs. XX, p
Une intéressante observation, que vous retrouverez relatée tout au long dans la thèse du D' Quesada, concerne un ménage où se produisirent quatre grossesses, qui se terminèrent de la facon suivante : trois par avortement, et une par naissance d’un enfant syphilitique qui mourut dans le marasme, après avoir contaminé sa nourrice. Or, le père de ces enfants était syphilitique, tandis que la mère, prévenue de l’état de son mari, s’observant et observée tant par son médecin que par Ricord, ne présenta jamais la moindre lésion suspecte‘.
Hutchinson a relaté la navrante histoire d’un médecin qui, ayant contracté la syphilis, se crut en état de se marier trois à quatre ans plus tard, bien que n'ayant subi qu'un traitement de six mois. Sa femme (qui, je n'ai pas besoin de Île dire, fut serupuleusement surveillée par lui) resta indemne de tout accident. Elle devint enceinte onze fois, et voici quels furent les résultats de ces nombreuses grossesses : d’abord, deux enfants mort-nés; — puis, deux enfants syphilitiques, qui moururent de syphilis; — puis, sept enfants survivants, mais tous affectés de syphilis héréditaire?.
Une observation presque identique de G. Behrend est relative à une femme qui, mariée à un homme syphilitique, devint enceinte onze fois. Les sept premières grossesses de cette femme se terminèrent
1. S. de Arteaga Quesada, Essai sur la syphilis congénitale, Thèses de Paris, 1865.
2. V. British and foreign medico-chirurg, Review, octobre 1873.
HÉRÉDITÉ PATERNELLE. br
par sept fausses couches, et les quatre suivantes par la naissance d'enfants qui survécurent, mais dont trois furent affectés de syphilis.
Je sais bien que les observations qui servent de base à l'hérédité paternelle exclusive ont été attaquées. On leur à opposé une fin de non-recevoir, en disant « que, dans les cas en question, la mère n'a pas été suflisamment examinée; que, si on l'avait mieux ou plus longtemps examinée, on aurait trouvé sur elle la syphilis, parce qu'il n’est pas d'enfant syphilitique sans mère syphilitique, ete. ». Mais quelle est en vérité la portée d’une telle objection? Est-il à croire que les médecins qui ont vu, étudié, commenté les faits dont il s’agit soient tous tombés à l’unisson dans une même erreur, en méconnaissant tous la syphilis sur les mères de ces enfants svphilitiques ? Est-il à croire que des hommes du métier, que des médecins éminents, tels que Ricord, Bassereau, Hutchinson et tant d’autres, n'aient pas vu la syphilis sur toutes ces femmes alors qu'ils la cherchaient, alors qu'ils étaient étonnés de ne pas la trouver ? Est-il admissible, enfin, que des médecins surveillant leur propre femme assidüment, quotidiennement (comme dans les deux cas que je viens de vous citer), aient pu laisser passer inaperçus sur elle des symptômes de syphilis ? Non, très certainement non. Il est des objections qui ne sont pas à faire, des objections non recevables, qui se réfutent d’elles-mêmes, qui
tombent d’elles-mêmes, et celle-ci est du nombre.
De sorte, je le répète, que la transmission hérédopaternelle de la syphilis en l'espèce peut être donnée comme une vérité clinique catégoriquement démontrée.
I. — Un second témoignage va fournir un puissant appui à la thèse que nous défendons.
C'est la predisposition aux avortements résultant, dans un ménage, de l’état syphilitique du mari.
Il est absolument commun que l’enfant issu d’un père syphilitique et d’une mère saine n'arrive pas à terme, c'est-à-dire soit expulsé prématurément, à échéance plus ou moins distante du début de la grossesse. C’est même là un fait banal à force d’être fréquent, voire si banal que je crois superflu de citer à l'appui des preuves particulières.
. Aussi bien peut-on poser ceci comme ax1ome : Le danger le plus commun, le plus usuel, auquel expose dans le mariage la syphilis du mari, c'est l'avortement.
Encore si cette influence pernicieuse du père se bornait à une première grossesse, au premier enfant procréé par lui. Mais c'est que souvent, très souvent, elle se continue, se prolonge sur plusieurs grossesses plus ou moins rapprochées. De sorte que deux, trois, quatre, cinq, six, sept fausses couches se succèdent parfois, sans explication autre que la syphilis du mari. Les cas de ce genre sont
absolument communs, et j'en pourrais citer plus d'une centaine pour ma seule part.
Exemples :
Un de mes clients s’est marié en état de syphilis non traitée. Sa femme est devenue enceinte quatre fois en trois ans, et, bien qu'indemne de tout aceident spécifique, a avorté quatre fois, entre quatre mois et six mois et demi.
Un autre s’est marié dans des conditions à peu près identiques. Sa femme, sur laquelle je n’ai jamais surpris le moindre symptôme suspect, a fait six fausses couches, exelusivement imputables à la syphilis du mari.
De même encore, dans le cas précité de G. Behrend, nous avons vu une femme saine, mariée à un homme syphilitique, avorter sept fois.
J'ai cherché à me rendre compte, de par les doeuments que j'ai colligés de vieille date sur la question, de la fréquence des avortements dans le mariage, comme conséquence de lunion d’un homme syphilitique avec une femme saine; et voici ce que mes notes, soigneusement dépouillées à ce point de vue, m'ont fourni comme résultats :
Sur 103 grossesses survenues dans ces conditions, 4x se sont terminées par des avortements ou des accouchements prématurés, amenant des enfants morts ou moribonds.
41 sur 103, cela donne au pourcentage 39 pour 100. Quelle proportion!
Et veuillez noter (ceci est essentiel à spécifier) que
6o L'HÉRÉDITÉ SYPHILITIQUE.
les éléments de cette statistique ont été recueillis dans la clientèle de ville, dans la clientèle bourgeoise, c'est-à-dire dans un milieu social où les conditions anti-hygiéniques de misère, de fatigues, de surmenage, d'alimentation insuffisante, d’excès, de débauche, ete., n’ont à jouer aucun rôle comme causes prédisposantes à l'avortement. Notez qu'ils ont été recueillis (ainsi que le démontre l'analyse de mes observations) sur des femmes jeunes, très bien portantes pour la plupart, récemment mariées, ne présentant aucune lésion utérine, ete. De sorte que, dans tous les cas qui composent cette statistique (réserve faite pour deux ou trois tout au plus), aucune cause, soit constitutionnelle, soit accidentelle, ne peut être invoquée comme raison suflisante de lavortement. L’avortement y reste inexpliqué de par les influences prédisposantes ou déterminantes d'ordre vulgaire auxquelles il est usuellement imputable ; tandis qu'en revanche,un même élément étiologique spécial figure dans tous ces cas ets y présente comme explication commune, à savoir: la syphilis du mari. Cela n'est-il pas fait pour imposer la conviction ?
Et ce n’est pas tout; je n’ai pas tout dit. Car une autre considération s'ajoute encore aux preuves précédentes pour mettre en pleine lumière cette influence fœticide, abortive, de la syphilis paternelle. Cette considération réside dans la signification de certains cas particuliers où, sur un même
CR
couple, on a pu comparer les résultats de plusieurs grossesses, les unes antérieures et les autres postérieures à la syphilis du mari. De ce parallèle se dégage en toute évidence l'influence paternelle sur le produit de conception. Eh bien, jugez de cette influence par le cas suivant, identique du reste à plusieurs autres que je pourrais produire.
Un de mes clients se marie sain avec une femme saine. Îl a tout d'abord quatre enfants « superbes ». Puis il contracte la syphilis. Il se tient sévèrement en garde contre tout risque de contagion par rapport à sa femme (qui d’ailleurs reste indemne), et devient père quatre autres fois. Résultats de ces quatre grossesses consécutives à la syphilis du mari: trois fausses couches, et naissance à terme d’un enfant des plus chétifs, qui succombe à brève échéance en état de consomption.
Ainsi : avant la syphilis du mari, quatre grossesses heureuses, donnant des enfants sains ; — et, après la syphilis du mari, quatre grossesses à terminaison néfaste. Que voulez-vous de plus probant?
IT. — Une troisième preuve, non moins topique en faveur de l’hérédité paternelle, ressort encore d’une considération qui constitue une sorte de corollaire de la précédente, à savoir l'influence du traitement. Je m'explique.
L’avortement, venons-nous de dire, est à l’ordre du jour dans les ménages à mari syphilitique. Eh bien, à qui la faute? Au mari, à la syphilis du mari.
Car, traitez ce mari, dont plusieurs enfants, je suppose, viennent de mourir avant de naître; corrigez chez lui le vice diathésique par un traitement approprié (par le mercure, notamment, plus acuf et plus puissant que liodure en pareil cas), et presque infailliblement vous verrez les grossesses ultérieures, dans ce même ménage, arriver à terme et donner des enfants vivants. Voilà, j'imagine, un résultat qui sera démonstratif en l'espèce, puisqu'il dénoncera en toute évidence la cause des avortements antérieurs, c’est-à-dire l'influence nocive du père.
Or, les observations de ce genre pullulent aujourd'hui; elles sont, dirai-je, monnaie courante. Il n’est pas un de nos collègues en accouchements qui ne vous en raconterait plusieurs, empruntées à sa pratique personnelle. Je vous en citerai bon nombre alors que nous aurons à parler de l’influence du traitement sur lPhérédité syphilitique. Mais, dès ce moment et comme spécimen, laissezmoi vous relater le cas suivant (dont je puis vous garantir Pabsolue authenticité, ear il est relatif à une famille amie, que je traite depuis bien longtemps et dont les moindres incidents morbides sont tous venus à ma connaissance).
J'étais tout jeune docteur, lorsqu'un jour je rencontre par hasard un ancien camarade de collège que J'avais perdu de vue depuis longtemps. Nous causons, et ledit camarade me conte ses chagrins: « Je suis désolé, me dit-il; ma femme vient de faire, ce matin même, une quatrième fausse couche, à
quelques mois de grossesse; et, ce qu'il y a de pis, c'estque toutes ces fausses couches se sont produites sans la moindre cause qui les puisse expliquer, sans accident, sans chute, sans imprudence. Ce ne peut être ma faute, à moi; Car tu vois si je suis solide et bâti pour avoir des héritiers. Cela ne peut dépendre évidemment que de ma femme; et, bien qu’elle soit grande, forte en apparence, bien constituée, je commence à croire, à mon grand chagrin, qu’elle ne me donnera jamais d'enfants. »
Un souvenir alors me traverse l'esprit, et je réplique : « Mais, dis-moi, peut-être bien ta femme, que tu accuses, n'est-elle pas responsable, comme tu le crois, de ces multiples fausses couches ; peutêtre bien serait-ce toi le vrai coupable. Car je l'ai connu, il y a quelques années, au quartier latin, avec une belle vérole que tu ne me paraissais pas soigner d’une facon bien exemplaire. À ta place, je me traiterais, je reprendrais du mercure. »
Bien que donné pour ainsi dire à l'aventure, en pleine rue, le conseil fut suivi, et le traitement spécifique repris avec intensité. Car, en me quittant, mon ami n'eut rien de plus pressé que de courir chez son ancien pharmacien, où il fit une formidable provision de pilules de Ricord dont il se gorgea pendant toute une année. Or, quinze mois plus tard, sa femme accouchait à terme d’un enfant vivant, lequel à aujourd’hui plus d'une vingtaine d'années. Et, depuis lors, elle a eu trois autres grossesses qui n'ont pas été moins heureuses.
Donc, quatre fausses couches avant le traitement du mari, et quatre enfants vivants après le traitement dudit mari! Inutile, n'est-ce pas? de commenter un tel fait.
Or, les faits de ce genre, entendez-le bien, constituent ce qu'on peut appeler /a règle en lespece.
Eh bien, je demande s’il n’est pas une conclusion rigoureuse à tirer des cas en question, à savoir : que l'influence hérédo-syphilitique paternelle est bien sûrement la cause à laquelle il convient de rapporter les avortements antérieurs au traitement du mari. |
IV. — Enfin, l'hérédité paternelle de la syphilis ne ressort pas avec moins d’évidence de ce qu'on appelle Ta syphilis par conception.
Vous savez ce qu'on a désigné de la sorte. C'est la syphilis importée dans le sein de la mère par un enfant héréditatrement infecté par un père syphilitique; — syphilis toute spéciale, dont nous aurons bientôt à parler longuement et dont le propre est de débuter d'emblée par l’ordre des accidents spéeifiques dits accidents généraux.
Or, pour le dire par avance, cette syphilis conceptionnelle repose sur la triade de faits que voici :
1° Un homme se marie en état de syphilis et procrée un enfant;
2° Sa femme, saine jusqu'alors, commence au cours de la grossesse à présenter des symptômes non douteux de syphilis, mais d’une syphilis dou-
blement étrange; — étrange, d’une part, en ce qu'elle fait invasion d'emblée, sans chancre pour exorde, par des accidents généraux ; — étranger d'autre part, en ce qu'elle ne procède pas d’une contagion, le mari étant resté indemne depuis son mariage de tout accident contagieux ;
3° Puis, enfin, l'enfant naît en état de syphilis.
Voilà les faits. Reste à les interpréter. Eh bien, l'interprétation en est véritablement aussi simple que forcée; elle s'impose, en dénonçant la syphilis paternelle comme origine de la contamination de la mère par le fœtus.
Et, en effet, de qui voulez-vous que cette femme, dans les conditions précitées, tienne l'infection ? De son mari? Mais cela n’est pas admissible, puisque le dit mari n’a présenté aucun accident contagieux depuis son mariage, et puisque la syphilis de eette femme est absolument différente de ce qu’est une syphilis de contagion, laquelle débute forcément par un chancre. — Cette femme ne peut donc tenir la syphilis que de son enfant.
A son tour, cet enfant, de qui peut-il tenir la syphilis? Ce n’est pas de sa mère, puisque cette femme était saine avant de le recevoir dans son sein. Il faut done, obligatoirement, qu'il la tienne de son père.
Et c’est ainsi qu'indirectement la syphilis par conception vient encore ajouter une raison de plus à toutes celles qui démontrent l’hérédité paternelle de la syphilis.
FouRNIER. — L'Herédité syrphilitique. 5
Arrivé au terme de cette longue et importante démonstration, je crois utile de me résumer en disant :
Quatre ordres de témoignages établissent que l'hérédité syphilitique peut s'exercer d’un père à son enfant :
1° Preuves directes, démontrant la syphilis chez l'enfant issu d’un père syphilitique et d’une mère saine ;
2° Fréquence excessive des avortements dans les ménages où le père seul est entaché de syphilis;
3° Critérium thérapeutique, à savoir : dans ces mêmes ménages, tendance aux avortements immédiatement enrayée par le traitement spécifique du pere
4° Enfin, preuve indirecte, dérivant de la syphilis conceptionnelle.
Chacun de ces témoignages est significatif à lui seul; a fortiori leur ensemble n'est-il que plus probant.
Donc, au total, l’hérédité syphilitique paternelle est une vérité clinique irrécusable.
Et cependant, ainsi que je vous le disais précédemment, l’hérédité paternelle de la syphilis a été méconnue, mise en doute, contestée, voire absolument récusée. Comment cela a-t-il pu se produire ?
HÉRÉDITÉ PATERNELLE. 67 Comment s'est-il trouvé des praticiens instruits, distingués, éminents, pour affirmer la non-existence de l’hérédité syphilitique a patre?
Il est à cela deux grandes raisons que je vais dire et sur lesquelles j'ai même le devoir d’insister longuement, d'abord parce que chacune d'elles est en soi intéressante à connaitre, puis, en second lieu et surtout, parce qu'elles constituent deux chapitres vraiment majeurs dans l'étude de lhérédité syphilitique paternelle.
Premier point. — Ce qui explique tout d’abord que lhérédité syphilitique paternelle ait pu être méconnue, c'est qu’elle est loin de s'exercer dans tous les cas où elle aurait à s'exercer, ainsi que nous allons l’établir dans un instant.
Conséquemment, on conçoit que des observateurs aussi bons cliniciens que possible, aussi conseiencieux que possible, aient pu tomber sur des séries de cas négatifs (J'entends sur des séries de cas où cette hérédité ne s’est pas produite), et que de la sorte ils se soient laissé entrainer à conclure, par une généralisation imprudente, à la non-existence de l’hérédité syphilitique paternelle.
Et, en effet, nombreux, très nombreux sont les cas — je m'empresse de le reconnaitre tout aussitôt, après avoir établi en principe le dogme irrécusable de l’hérédité syphilitique paternelle, — très nombreux, dis-je, sont les cas où cette hérédité ne s'exerce pas. Nous pouvons même en distinguer de
trois ordres, qui vont tous également concourir à justifier notre proposition.
1° D'abord, à envisager les choses dans leur plus orande généralité, 1l est absolument certain que quantité. d'hommes syphilitiques, mariés à des femmes saines, ont eu des enfants indemnes de syphilis.
Des faits de ce genre ont été cités par nombre de médecins, notamment par MM. Ricord, Cullerier, Notta, Mireur, ete. J'ai pris, pour ma part, 1l y a une dizaine d'années, la peine bien inutile d'en relater 87 observations eirconstanciées”, et ] ‘en aurais le triple au moins à produire aujourd’hui. Mais à quoi bon? Tout le monde en est là. Quel est celui d'entre nous, ici, qui ne retrouverait dans ses souvenirs personnels un, deux, trois, quatre amis, camarades ou connaissances, qui, affectés de la syphilis avant leur mariage, ont eu plus tard un ou plusieurs enfants sains, absolument exempts de toute lésion syphilitique?
2° Mais 11 y a plus. On pourrait croire, à s’en tenir à cette première constatation générale, que ee sont les sujets guéris de leur syphilis (guéris d’une facon ou d’une autre, ou par le traitement ou par le temps) qui engendrent des enfants indemnes de syphilis. Eh bien, pas du tout! Quand on descend à l'analyse des faits, on voit ceci : que des sujets non guéris de leur syphilis peuvent avoir des enfants non entaches de syphilis.