CHAPITRE VL
l’hébépité des sentiments et dés passions*
L’homme est placé au miheu de rupiveps, qui n’agit sur lui que par ses propriétés. Les epuleiirs, les odeurs, les saveurs, les formes, les résistances, les mouvements, deviennent un mode de notre organisme, y produisent un ébranlement de nerfs; puis toutes ces iinpressions périphériques arrivent au cerveau, dans les Qopohes optiques probableinent, et de là transmises aux couches corticales du cerveau, elles se changent on ne sait^comment en un fait de conscience : le phénomène physiologique devient psychologique, et constitue cet état de l’esprit que nous appelons une conmissanee. Ce n’est pas tout, Les vibrations nerveuses produites par les objets mitériels, n’ont pas seuiement pour résultat de nous faire connaître quelque chose de nous, mais elles produisent aussi en nous mi certain état agréable ou désagréable, que nous appelons un sentiment. Si ce retentissement de plaisir ou de douleur n’avait lieu au fond de notre être? toute connaissance ne serait pour nous, suivant le mot de Bichat, cc qu’une froide série de phénomènes intellectuels. »
Ces phénomènes de sensibilité, dont le caractère subjectif s’oppose au caractère objectif des phénomènes de connaissance, peuvent avoir une cause idéale aussi bien
l’hérédité des sentiments et des passions. il5 qu’une cause réelle, L’expériqnçe nous apprend que des conceptions pures, de siinples idéeSî peuvent être nonseuleinent un acte de connaissance, mais produire en nous un état agréable ou douloureux*. Ainsi celui qui conçoit l’idéal d’une société future^ où il y aurait plus de Justice, de moralité, de science et de bien-être, en même temps qu’il conçoit ce beau rêve, il se sent touché de plaisir en voyant ce qui pourrait être, de douleur, en voyant ce qui est.
Si nous ajoutons que le plaisir et la douleur peuvent être causés en nous, soit par quelque état de nos organes provenant des processus vitaux, soit par des souvenirs que la mémoire nous ramène, nous aurons énuméré, à ce qu’il semble, tous les modes de connaissance capables de pro^ duire des phénomènes de sensibilité. Causes réelles et causes idéales, causes actuelles et causes passées, tous ces éléments s’additionnent, se Juxtaposent, se fondent, se neutralisent, de façon à produire çes sentiments complexes qui se produisent très-tard dans rindividu et dans l’espèee, Ainsi le sentiment delà, nature, chez un poëte du XIX® liècle, Byron ou Gcethe, est reffet d’un si grand nombre de perceptions actuelles, de souvenirs et d’idées fondus ensemble, qu’il défie l’analyse du plus habile psychologue. Ajoutons que la psychologie des sentiments est loin d’être aussi avancée que celle de rintelligence.
Quand on étudie les sentiments, on peut procéder de. deux manières | en naturaliste ou en métaphysicien. Dans le premier caSr on décrit et on classe les divers phénomènes de sensibilité ; on fait une œuvre de psychologue, Dans le Sécond cas, on essaye de ramener tous ces phénomènes à leur loi, 1 leur cause dernière : on fait une muvpe de philosophe.
^16 LES FAITS
L’étude descriptive doit beaucoup aux contemporains, physiologistes ou psychologistes, en particulier à M. Bain, dans son grand ouvrage: The émotions mà thewilLW n’existe cependant aucune classification definitive des phénomènes affectifs, car elle ne pourra être fondée que sur une embryologie préalable des sentiments et elle
n’existe pas encore. Tous les naturalistes saventbienqü une
classification naturelle repose sur l’anatomie, la physiologie et l’embryologie; de même, en psychologie, tant qu’on n’aura point cherché et décrit les manifestations du sentiment dans le règne animal et les races inferieures pour établir ainsi une étude comparative ; tant qu onn aura
pas suivi l’évolution des sentiments, dans l’individu et
dans l’espèce, pour en connaître la genèse, il sera impossible d’arriver à une classification naturelle, objective, inébranlable.
Quant à l’étude philosophique sur la raison dermere des phénomènes sensibles, sur leur cause, il ne semble pas qu’on ait rien ajouté d’essentiel à ce qu’en a dit Spinoza ; et les physiologistes — je parle de ceux qui savent la philosophie — semblent penser de même ; car Muller a transcrit le troisième livre de VÊthique, et le docteur Maudsley dans son récent ouvrage ; The physiology and Pathology of Mind, ivome « que l’admirable explication que Spinoza a donnée des passions n’a encore jamais été dépassée, et ne le sera certainement pas facilement. » Comme le dit profondément l’auteur de V Ethique, l’explication dernière de tous les phénomènes sensibles est dans le fait du désir, « le désir étant l’appétit avec la conscience de lui-même, » et l’appétit « étant 1 essence même de l’homme en tant que déterminée aux actions qui servent à sa conservation. » Le désir, c’est la consti-
l’hérédité des sentiments et des passions. 117 tution physique et morale de l’homme, en tant qu’elle fait effort pour l’être et le bien-être, pour exister et se développer. Il a sa racine dernière dans la région de l’inconscient, et nous ignorons comment il peut arriver à la conscience, sous cette forme de tendance qui le caractérise. Le désir est une des formes de l’inconnaissable, comme la pensée. C’est l’inconnue, l a; qui nous sert à expliquer tous les phénomènes affectifs. On peut bien ramener, en effet, la variété infinie des passions, des émotions et des sentiments a deux états très-generaux, le plaisir et la douleur, c’est à-dire une augmentation ou une diminution de l’être ; mais ces deux états ont pour cause le désir. C'est parce qu’il y a en nous des tendances qui peuvent être satisfaites ou contrariées, que nous ressentons du plaisir et de la douleur. A la vérité, quand nous éprouvons une joie ou une peine, nous desirons conserver l’un et détruire l’autre ; mais ce désir conscient, qu’on a pris quelquefois pour un effet, n’est en réalité que la continuation du désir inconscient primitif. Cet état de tension que nous nommons le désir, et qui dure toute la vie, est modifie à chaque instant; delà nos joies et nos peines : celles-ci ne sont que des moments d’un processus continu ; en sorte que le désir est comme la trame sur laquelle les hasards de la vie brodent toutes nos émotions.
Tout dans la sensibilité tend primitivement et directement vers nous ; plus tard et indirectement, vers les autres, cc L’amour de soi est le pourquoi de toutes les passions ; il est la loi suprême de la sensibilité, dont la nature est de n’aspirer qu’à son propre bien, Nous n’aimons que nous-mêmes, ou ce qui dans les autres nous ressemble. Nés tendances sympathiques, si nombreuses et si solides
lis DÉS FAltë.
qu’elles soient, sont dérivées et se raniènent en définitive à ceci 1 nous aimer sans égoïsme. Car la sympathie, dans son sens vrai, étant « la tendance d’un individu à s’accorder avec les états actifs ou émotionnels des autres % » être en communion de sentiments ùvec un homme ou ün animal, c’est, sous un rapport, lui ressembler ; c’est être, en même temps, nous et un autre. Nos tendànçes égoïstes et sympathiques Sont donc également naturelles ; mais lés premières sont fondées sur notre nature, lès Secondes, sur l’analogie avec notre nature. Les beaux travaux dés physiologistes sur la contagion sympathique des maladies nerveuses, pourront servir Un jour de base à de nouvelles études sur la sensibilité. Nous n’ avons pas à les faire ici ; nous voulions simplement montrer combien les phénomènes affectifs tiennent à ce qu’il y a en nous dé plus intime. Par le fait de la connaissance, le monde pénètre en notre personne et s’y reproduit en raccourci, puisque la pensée, c’est l’existence arrivant à la conscience d’elle-même ; mais à cet état impersonnel, par leS plaisirs et les douleurs qu’il cause en nous, S’assoCié notre chétive personnalité : car c’e^ le sentir et le vouloir qui nous constituent cê que nous sommes. Les modes de là sensibilité sont si intimement liés aux organes et à la constitution tout entière, qu’on peut supposer à priori que riiérédité les transmet. Nous allons voir que rexpériencê vérifie cette hypothèse.
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Nous en serons réduits à ne citer que les faits saillants, c’êsi-à-dire les passions assez violentes ou assez bizarres
< Bain. The Emotions, ch. xn, sur La Sympathie, à lire tout entier.
l’hérédité des sentiments et des passions. 119 pour que la médecine, Thistoire eu la justice s’en soient occupées; mais chacun, en rappelant ses souvenirs j verra facilement que certaines maniérés de sentir , et par suite d’agir, peuvent se conserver héréditairement dans les familles les plus obscureSî
D’abord^ chez les animaux^ la transmission des traits du caractère individuel est un fait si commun^ si bien constaté, que l’on pourrait se passer d’exemples. « Un cheval naturellement hargneux, ombrageux,' rétif, dit Buffon, produit des poulains qui ont le même naturel. » Tous les éleveurs ou directeurs des haras ont fait des remarques analogues au sujet des étalons.
« L’hérédité, dit Girou de Buzareingues, peut même s’étendre chez les bêtes aux dispositions les plus bizarres. Un chien de chasse pris à la mamelle et élevé loin de son père et de sa mère était d’un entêtement incorrigible et, chose remarquable, il craignait au point de n’en plus chasser l’explosion de la poudre, qui excite tant d’ardeur chez les autres chiens. Sur la surprise qu’une personne en témoignait, on lui répondit ; « Rien n’est moins surprenant, son père était ainsi. »
Dans le métissage des races et des espèces, la transmission des caractères n’est pas moins frappante. Nous avons vu dans le croisement du cochon et du sanglier, du loup et du chien, une partie dps petits hériter des instincts sauvages, une autre des instincts domestiques. Girou a observé des faits analogues dans le croisement des diverses races de chiens et de chats L « On sait, dit Dârwin, que lord Oxford croisa ses fameux lévriers, qui manquaient de courage, avec un bouledogue, race qui fut choisie à cause de son peu d’odorat. A la sixième et à la septième
* Girou. De la Génération, 120 à 125. ‘
LES FAITS
génération, il ne restait pas le moindre vestige du bouledogue, dans les formes des descendants ; mais ils en avaient conservé le courage et la persévérance indomptable ^ »
L’hérédité des penchants, des instincts et des passions chez les bêtes, est une très-bonne démonstration de cette forme de l’hérédité chez l’homme, en ce qu’elle nous débarrasse de toutes les explications superficielles, tirées de l’influence de l’éducation, de l’exemple, de la force et de l’habitude, des causes extérieures par lesquelles on a cru pouvoir remplacer l’hérédité. Ceci nous donne en passant une preuve du profit qu’on peut retirer Me la psychologie comparée.
Si nous passons à l’homme, les premiers phénomènes affectifs qui s’offrent à nous sont ceux de la sensibilité organique oü cœnesthesis, qui est une sorte de toucher interne, par lequel nous sommes avértis de l’état de nos organes, de la tension de nos muscles et de tout effort musculaire en général, de l’état de lassitude, de volupté, etc. . . Ce sentiment général de l’existence, ce Gemeingefûhly est le résultat d’un nombre infini de petites sensations internes, venant des nerfs, des muscles, de la circulation, de la nutrition, bref de toutes les fonctions, dont l’ensemble constitue ce que nous appelons notre manière d’être. '
On ne peut douter que l’hérédité ne transmette ices modes affectifs, et c’est probablement là qu’il faut chercher la source véritable de toutes les ressemblances de caractère. Mais ces états internes ont un caractère si vague, qu’il n’est guère possible d’en constater la transmission.
* Darwin. Yariation, etc., I, 43.
l’hérédité des sentiments et des passions. 121 Nous croyons cependant que rhérédité de certains penchants, instincts ou répugnances bizarres, peut être rapportée à ces modes inconscients qui sont la base de toute conscience et de toute pensée.
Ainsi les auteurs parlent de familles, chez lesquelles les plus légères doses d’opium produisent un état convulsif. Zimmermann en cite une que l’influence du café disposait à dormir; il produisait sur elle l’efî“et de l’opium, l’opium au contraire était sans action. D’autres familles supportent très-mal les vomitifs, d’autres les purgatifs et d’autres les saignées.
Montaigne, que la question de l’hérédité a préoccupé parce qu’il tenait de sa famille une affection calculeuse, avait aussi hérité d’elle une antipathie invincible pour la médecine : « Cette antipathie que j’ay à leur art (des mé- « decins) m’est héréditaire. Mon père a vescu soixante- « quatorze ans, mon ayeul soixante-neuf, mon bisayeul « prez de quatre-vingts sans avoir gousté aucune sorte « de médecine, et entre eulx, tout ce qui n’estoit de l’u- « sage ordinaire tenait lieu de drogue. Mes ancestres « avaient la médecine à contre-cœur, par quelque indice nation occulte et naturelle ; car le veue mésme des œ drogues faisait horreur à mon père. Le seigneur de <c Gerviac, mon oncle paternel, homme d’Église maladif cc dez sa naissance, et qui fit toutes fois durer cette vie c( débile jusqu’à soixante-sept ans, estant tombé autrefois cc en une grosse et véhémente fièbvre continue, il lui feut cc ordonné par les médecins qu’on luy déclarerait , s’il ne cc voulait ayder, qu’il estait infailliblement mort. Ce honcc homme, tout effrayé, comme il feut, de cette horrible a sentence, si respondit-il : Je suis doncques mort. Mais « Dieu rendit tost âprez vain ce pronostique. Il estpossible
Ï)ËS FAiïS.
<c que j’ay reçeü d’eülx cettè dispàthiè naturelle à la méft decinè* . »
Quand on passe des sensations organiques répandues dans tous le corps aux besoins et penchants qui ont pour siégé un Organe spécial, il est facile de donner des exemples certains de passions transmises héréditairement : e’est ce que nous allons voir poUr les trois principaux besoins physiques, la Soif, la faim, l’appétit sexuel.
La passion connue sous le nom dé dipsomanie ou àt^ ôoolismè, est si fréquemment transmise, que tout le monde s’accorde à en considérer l’hérédité comme le règle. NOii que la passion de boire se transmette toujours souS cêtte forme aux descendants ; mais alors elle dégénère en manie j idiotie, hallucination. Dé même la folie des ascendants peut devenir alcoolisme chez les descendants. Rien n’est plus propre que cette incessante métamorphose, àfairevoir combien la passion sè rapproche dé la folie, à montrer par quels liens intimes toutes, les générations Se tiennent, et par suite, quelle responsabilité pèSesUrchacündénous. « Ün des effets fréquents de l’alcoolisme, dit ie D’’ MâgnuS Hüss, c’est l’atrophie partielle ou générale du cerveau : cét organe est diminué, au point dé né plus remplir la boîte osseusSe. De là une dégénérescence mentale qui, Chez leS enfants, produit des fous ou des idiots, ü Gall parle d’une famille russe où le père et lé grande père avaient péri tous deux prématurément, Victimes de leur penchant pour les liqueurs fortes; le pêtit-fils, dès l’âge de cinq ans, manifestait le même goût au plus haut degré. , ■
Girou de Buzareingues dit connaître plusieurs familles ou le goût de l’ivrognerie a été transmis par les mères.
' Montaigne. Essais, II, 37.
l’hérédité des sentiments et des passions. 123
Dô nos Jours, Màgniîs Huss et le D’’ Mdrel ont rêcüeiili tâtit de faits sur l’hérédité de rûleôôlismè, que nous n’àvons qü’à choisir.
— Un homme apparténâht à M classé instruite de lâ Société et chargé dêfonctions impôrtâîîtêS, parvint! Càchér "pendant longtemps aux yeux du piiblic ses habitudes âU cooliqües ‘, sa famille Seule en souffrait. Il eut cinq enfants, dont un seul survécût. î)eS instincts cruels se révélèrent chez cet enfant ; dès le bas âge, il n’avait d’àütre plaisir qüe de torturer les animaux avec des raffinements mcroyableS. Piacé au college, il fül înCapâblé de rien apprendre. Il présentait dans les proportions de sa tête les eâractères des microeéphales, èt ne pouvait atteindre dans la sphère intellectuelle qu’un degré aii delà duquel tout progrès était impossible. Â dix-neuf ans, on fut obligé de le mettre da:ns un asile d’ aliénés.
— Né d’un père excentrique et adonné aux boissons alcooliques, Charles X . montra dès l’ enfance les ins¬
tincts les plus cruels; placé de bonne heure dans divers établissements d’éducation, il fut chassé de tous. Contraint de s’engager, il vendit ses effets militaires pour, se procurer de l’éâU-de-vie, et n’échappa à la peine dë mort, que sur les rapports des niédecinS, qui conclurent â l’irfésîstibilité du penchant. Il entra dans une maison de force, pour y mourir d’une paralysie générale.
— Un homme d’une excellente famille ouvrière s’adohnê de bonne heure à là boisson et meurt d’alcoolisme chronique, laissant sept enfants, dont voici i’histoire. LeS deüx premiers moururent en bas âge par suite dé convulsions. Le troisième devint aliéné à vingt-deux ans et mourut idioti Le quatrième, après dés essais de suicidé, tomba dans l’idiotisme le plus dégradé. Le cinquième, irritable etmisân-
124 LES FAITS
thrope, a rompu ses relations avec toute sa famille. Sa sœur souffre d’un état névropathique avec prédominance des phénomènes hystériques et folie intermittente. Le septième, ouvrier très-intelligent, mais d’un tempérament nerveux, émet spontanément sur son avenir intellectuel les pronostics les plus désespérants.
Le D" Morel a raconté Thistoire d’une famille des Vosges, chez qui le bisaïeul était dipsomane et mourut de ses excès ; l’aïeul, possédé de la même passion que son père, mourut maniaque; il eut un fils beaucoup plus sobre, mais atteint d’hypocondrie et de tendances homicides, qui eut lui-même un fils atteint de stupidité et d’idiotisme. Ainsi à la première génération excès alcooliques ; à la deuxième, ivrognerie héréditaire ; à la troisième, tendances hypocondriques ; à la quatrième, stupidité et extinction probable de la race. .
M. Trélat, dans sa Folie lucide, rapporte qu’une dame régulière et économe, était prise d’accès de dipsomanie irrésistible. Furieuse contre elle-même, elle s’injuriait, s’appelait misérable et ivrogne, mêlait à son vin les substances les plus dégoûtantes; mais vainement, la passion était toujours la plus forte. La mère et l’oncle de cette îemme étaient également dipsomanes.
Dans une occasion toute récente, à propos des enfants delà Commune, le D’’ Morel a pu constater encore les effets héréditaires de l’alcoolisme. îl a procédé, dit-il, à l’examen de l’état mental de 150 enfants dedixàdixsept ans, dont la plupart ont été pris les armes à la main derrière les barricades, cc Cet examen m’a confirmé dans mes convictions antérieures sur l’influence funeste exercée par l’alcool, non-seulement sur les individus qui en font excès, maisencore sur les descendants de ceux qui se sont
l’hérédité des sentiments et des, passions. 125 livrés à cette détestable boisson. Sur leur physionomie dépravée est empreint le triple cachet de leur dégénérescence physique, intellectuelle et morale h »
Pour -les passions qui ont leur source dans le besoin de manger, il serait impossible de citer des faits qui établissent d’une façon aussi frappante leur hérédité. La gourmandise et la voracité n’aboutissent pas d’ordinaire à des résultats aussi déplorables que l’alcoolisme. Il n’est pas rare cependant de trouyer des familles, chez qui la voracité est héréditaire. Cette remarque a été faite sur les Bourbons. Saint-Simon nous apprend que Louis XIV était d’une voracité extraordinaire: il en était de même de Monsieur. Presque tous les enfants du roi furent gourmands et grands mangeurs, et cette passion se transmit a leurs descendants.
Un cas plus curieux, et comparable à l’alcoolisme, par son caractère morbide, c’est le fait d’anthropophagie que nous avons cité d’après Gall, Lordat et Prosper Lucas. Une famille d’Écosse aurait été possédée d’un penchant instinctif pour l’anthropophagie, pendant plusieurs générations : divers membres de cette famille auraient payé de leur vie ce penchant, et il aurait fallu judiciairement surveiller quelques autres^. — Il est probable que des enfpnts de cannibales, élevés en Europe, donneraient au milieu de notre civilisation des exemples de mêmes tendances. Quoique je ne connaisse aucun fait de cette nature, il faut avouer qne le goût incurable de ces sauvages civilisés pour la vie d’aventure, leur inaptitude à se plier à
* Pour tous les faits cités, voir Morel, Traité des Dégénérescences, p. 103 ; le docteur Despine, Psychologie naturelle, tom. II, 525-528; tom. III, 142. V. aussi Lucas, I, 476-477, et II, 776.
2 Lucas, I, 391 et 497.
LES EAILS.
nos mœurs^ dont nqus donnerons plus loin beaucoup d’exeinples S justifient un peu ces présomptions.
La géophagie que A. de Humboldt a trouvée dans toutes les régions tropicales est un cas curieux d’hérédité morbide, «Les bommes, dit ce naturaliste, ontrenyie bizarre, presque irrésistible, d’avaler delà terre, une argile grasse, à odeur forte, On est sauvent obligé d’enfermer les enfants, pour les empêcher, après nne pluie fraîchement tombée, de courir dehors manger de la terre. Sur les bords dn flio-Madalena, Humboldt a vu des femmes occupées a faire de la poterie', avaler de gros morceaux d’argile, ï)aps k mission deSamBarjo, il vit l’enfant d’une Indienne qui, au dire de sa mère, ne voulait manger pres-^ que rien autre chose que de la terre ; aussi avait^ii l’air d’un squelette. Les nègres de la Guinée ont le même penchant : ils avalent une terre jaunâtre qu’ils appellent cmmp, \ transportés comme esclaves en Amérique, ils eberchent a s" on procurer de semblable.
Sur tout ce qui tient à l’appétit sexuel et à la transmission héréditaire, il est à peine besoin d’insister. Cette passion est liée à un organe qui dépend de la loi d’hérédité. Des noms célèbres dans i’bistoire s’offrent en foule à l’appui : Auguste et les deux Julie, Agrippine et Néron , Marôzie et Benoit IX^ Alexandre VI et ses enfants, Louise de Savoie et François etc. Dans toutes les classes de la société, on peut citer des faits analogues, et tout le monde, peut connaitre des familles où cette malheureuse fdispositiou est héréditaire.
« J’ai connu, dit P. Lucas, un très-bel homme, d’une riche santé, mais d’une passion sans frein pour le vin et
Voir 4» partie, ch. ii.
l’hérédité des sentiments et des passions. 127 les feiïimes. Il eut un fils qui, à peine adolespent, poussait à l’extrêine les deux vices. Il enleva une maitresse à son père, qui ne lui pardonna pas, même! à la mort. Ce fut son début ; depuis il s’est ruiné et a été réduit à vendre ses matelas, pour payer des filles, Le fils de ce même homme vient de mourir jeune» maismeorrigible, des mêmes vices que son père et son aïeul. »
Voici, dit le même auteur, un fait encore plus instrucr tif peut être ; Un cuisinier d’un rare talent dans son métier, a été toute sa vie et aujourd’hui même, à plus de soixante ans, entraîné vers les femmes avee frénésie. A cette passion s’est joint le goût de la sodomie- Un de ses fils naturels, qui vit séparé de lui, qui ne le connaît pas et qui n’a pas encore dix-neuf ans révolus, a» presque dans l’enfance, donné tous les signes d’un lubrique érotisme, et, chose remarquable, il a comme son père le goût de s’attaquer indifféremment à l’un et à l’autre sexe L » ^
Il existe aussi des exemples bien avérés de l'hérédité du penchant au viol. Le Droit rapporte qu’en 1S46, à Pontoise, un père, Alexandre de M.-., avait eu la douleur de voir son fils aîné, âgé de seize ans à peine, violer s^ cousinè et la tuer; dernièrement son second fils tenta d ■aussi de violer une petite fille. La peine de ces jeunes gens a été atténuée, parce que l’instruction a prouvé qu’ils subissaient l’influence d’une folie héréditaire ^ .
Sil’onpasse des penchants qui sont purement physiques, au moins dans leur origine, à des passions d’un ordre
1 P. Lucas, I, 479.
2 Ibid.,'^. 504.
LES FAITS
plus complexe, et qui sont — ou plutôt qui semblent — indépendantes de l’organisme, comme le Jeu, l’avarice, le vol, l’homicide, nous les trouverons également soumises à la loi de l’hérédité.
La passion du Jeu atteint souvent un tel degré de fureur qu’elle est une forme de la folie et transmissible comme elle. « Une dame, avec laquelle J’ai été lié, Jouissant d’une grande fortune, avait, dit Gama Machado, la passion du Jeu et passait des nuits à Jouer : elle mourut Jeune d’une maladie pulmonaire. Son fils ainé qui lui ressemblait parfaitement, également passionné pour le Jeu, passait de même ses nuits à Jouer. Il mourut de consomption comme sa mère, et presque au même âge qu’elle. Sa fille qui lui /ressemblait, hérita des mêmes goûts èt mourut Jeunet »
La passion de l’argent produit les mêmes conséquences. « J’ai remarqué, dit le docteurMaudsley ^ danssa Ptitfeo%ÿ of Mind, qne quand un homme a beaucoup travaillé pour arriver de la pauvreté à la richesse et pour établir solidements a famille, il en résulte chez les descendants une dégénérescence physique et mentale, qui amène quelquefois l’extinction de là famille à la troisième ou à quatrième génération. Quand cela n’a pas lieu, il reste toujours une fourberie et une duplicité instinctives, un extrême égoïsme, une absence de vraies idées morales. Quelque opinion que puissent avoir d’autres observateurs expérimentés, Je n’en soutiens pas moins que l’extrême passion pour la richesse, absorbant toutes les forces de la vie, prédispose à une décadence morale, ou intellectuelle et morale tout à la fois. »
L’hérédité de la tendance au vol est si généralement ad-
* Da Gama Machado, p. 142.
2 Maudsley, loe. cit., p. 234.
l’hérédité des sentiments et des passions. 139 mise qu’il est superflu d’entasser ici des faits dont fourmillent tous les journaux judiciaires. Nous n’en citerons qu’un seul, mais décisif, emprunté à la Psychologie naturelle du docteur Despine : c’est le tableau de la famille Chrétien.
Jean Chrétien, souche commune, a 3 enfants : Pierre, Thomas et Jean-Baptiste.
I. Pierre a pour fils Jean-François, condamné aux travaux forcés à perpétuité, pour vol et assassinat.
II. Thomas a eu : 1“ François, condamné aux travaux forcés pour assassinat : 2“ Martin, condamné à mort pour assassinat. Le fils de Martin est mort à Cayenne pour
"voï. ■ ; ■ ,
III. Jean-Baptiste a eu pour fils Jean-François, époux de Marie Tanré (d’une famille d’incendiaires). Ce Jean- François a eu sept enfants : 1® Jean-François, condamné pour plusieurs vols, mort en prison. Benoist tombe du haut d’un toit qu’il escaladait et meurt. 3“ X... dit Clàin, condamné pour divers vols, mort â 25 ans. 4“ Marie- Reine, morte en prison, enfermé| pour vol. 5® Marie- Rose, même sort, mêmes actes. 6® Victor, actuellement détenu pour vol. 7® Victorine, femme Lemaire, dont le fils est condamné à mort pour assassinat et vol
Nous avons cité ce cas, parce qu’il coupe court à toutes les explications tirées de Tinfluence de l’éducation et de l’exemple. Il est certain qu’il est difficile, dans beaucoup de cas, de faire la part de la nature et celle de l’éducation et que les enfants de voleurs ont beaucoup de chance de n’être pas formés à la vertu par leurs parents ; toutefois la
Despine, tome II, p. 410. On y trouvera plusieurs faits de ce genre. Remarquez la tendance de ces familles à s’unir entre elles, "ce qui affermit la transmission héréditaire. V. Russi LucrSj ïf p. 4i80 et suiv*
DES FAITS
nature reste toujours la plus forte. Divers auteurs, entre autres Gall, ont cité des cas de disposition au vol, où l’influence des parents n’était pas possible ; mais voici un exemple plus curieux : il montre deux hérédités en lutte, l’une mauvaise, celle du père, l’autre bonne, celle de la mère.
En 1845, la Gour d’assises de la Seine frappait de peines afflictives et infamantes trois membres sur cinq d’une famille de voleurs. De père n’avait pas trouvé chez ses enfants les dispositions qu’il aurait désirées. Il lui avait fallu employer la contrainte à l’egard de sa femme et des deux devniers nés, Jusqü’a la fin rebelles a ses ordres. L’aînée de ses filles au contraire s’était élancée, comme d’instinct, sur ses traces et s’était montrée aussi ardente et aussi violente que lui. Elle tenait du père ; les deux autres enfants de la mère.
On peut appliquer à l’instinct de Y assassinat tout ce qui a été dit du vol. Les cas de transmission héréditaire sont aussi concluants et aussi nombreux. Nous avons vu plus haut l’hérédité de l’hofhicide s’ajouter chez une partie de la famille à l’hérédité du vol, et nous croyons inutile de citer des faits qu’on trouve partout V. En voici du moins deux exemples, où les conditions du crime rendent impossible tout doute -sur la transmission héréditaire :
OnWtàdius les Annales médico-psychologiques de 1853 que deux jeunes filles, Adèle et Lucie H.., âgées l’une de treize ans, l’autre de dix-sept ans, avaient été placées à Paris pourfaire leur apprentissage. Adèle était remarquablement douce et laborieuse ; Lucie insociable, odieuse à sa mai tresse et à ses compagnes. Exaspérée de son isolement,
« Bans Lacas, I, 504, 520; Despine, 11,281, 283. Moreau; Psychoiosiemer- ;6ide, 319, 321.
l’hérédité des sentiments et des passions. 131 elle essaya par des caresses et des menaces de décider sa Jeune sœur à tuer leur commune maîtresse. Gomme Adèle résistait, Lucie lui passa autour du cou un lacet pour l’étrangler. Adèle poussa un cri et la maitresse survint. Lucie, désespérant de trouver un complice, résolut d’accomplir elle-même sa vengence. Elle réunit des fragments de vitre, et les réduisit en une poudre qu’elle mêla aux mets servis à sa maitresse. Celle-ci souffrait de douleurs d’entrailles depuis plusieurs Jours sans en savoir la cause, quand elle découvrit le verre pilé aux mains de Lucie.
La Jeune fille fut arrêtée par le commissaire de police. Mais l’enquête a établi que le grand-père de Lucie s’était livré pendant sa vie à plusieurs tentatives de meurtre, dont il avait terminé la série en étranglant sa propre femme. . . . Les enfants de cet homme n’ont Jamais manifesté le moin- , dre symptôme de cette monomanie homicide ; elle s’était réproduite, comme on le voit, à la deuxième génération.
Dans tous les cas ou la transmission héréditaire est un fait d’atavisme, il est clair qu’on ne peut pas arguer de l’influence de l’éducation. Ainsi en est-il de tous les assassinats précoces ou commis pour les motifs les plus frivoles, comme celui-ci :
Un Jeune garçon de quatorze ans issu d’une famille mal famée se rendait armé de son arc à la fête ff ’une commune voisine. Il rencontre unepetite fille de six ans qui portait trente sous pour acheter du pain . Il la renverse, l’étrangle. Jette son corps dans une pâture, loin de la mute, prend les trente sous et s’en va à la fête les dépenser joyeusement.
Le goût inné et incurable du vagabondage, dontlesraces
132 LES FAITS
inférieures et les bohémiens offrent de si beaux exemples ^ est encore une conséquence incontestable de l’hérédité.
Nous les examinerons plus tard au point de vue social dans la quatrième partie de cet ouvrage.
La conclusion, inattendue peut-être, a laquelle tout .ce qui précède nous conduit, la voici : rien ne ressemble plus à la passion quela folie. Et il faut entendre ceci dans le sens strict. L’opinion vulgaire admet assez volontiers que l’une comme l’autre obscurcit rintelligence et paralyse la volonté ; mais elle répugnerait à admettre qu’une passion violente est, quant à ses causes génératrices, identique à la folie. Pourtant, quand on feuillette les annales Judiciaires et surtout médicales, pour y trouver des faits d’hérédité dans l’assassinat, le vol, l’alcoolisme, à côté des cas, en quelque façon homogènes, où l’on voit la passion des ascendants se transmettre identique chez les descendants, on en voit d’autres, hétérogènes, où la passion des premiers devient folie chez les seconds, et la folie des premiers passion chez les seconds. Ces cas sont très-nombreux. Nous n’en avons cité aucun, quoiqu’ils soient d’excellents exemples d’hérédité; mais voulant nous en tenir à des faits absolument incontestables, nous avons écarté toute hérédité par métamorphose.
Nous ne voulons pas soutenir que fowfo passion violente ou tout crime ne soit qu’une variété de la folie, mais seulement que, dans beaucoup de cas, les conditions qui les engendrent sont identiques. « Rien n’est tranché et isolé dans la nature. Tout s’y lie par des anneaux intermédiaires que l’observation attentive finit par trouver la où l’on n’eût pas osé les soupçonner de prime abord. Il serait à souhaiter, dans l’intérêt de la science, que l’on fît des recherches sur les ascendants des criminels, en remon-
l’hÉBÉDITÉ i)ES SENTIMENTS ET DES PASSIONS. 133
tant à deux ou trois générations au moins. Ce serait un excellent moyen de mettre en évidence cette parenté qui existe entre les infirmités cérébrales, qui donnent lieu aux anomalies psychiques génératrices du crime, et les affections pathologiques des centres nerveux et du cerveau en particulier. Le fait constaté par les docteurs Ferrus et Lélut, que la folie est bien plus fréquente chez les criminels que chez les autres hommes, n’est-il pas une preuve que le crime et la folie ont des liens quilles unissent intimement ' ? » Grand est le nombre des criminels dont les ascendants ont donné des marques de folie. Verger, le célèbre assassin de l’archevêque de Paris, est de ce nombre. Sa mère et un de ses frères sont morts, avant . son crime, de la folie suicide. ^
Le docteur Bruce Thomson, médecin des princes d Ecosse, dans un travail récent : On the hereditary nature of mme, adopte la même conclusion et donne des chiffres à l’appui. Sur 5,432 détenus, il en a trouvé 673 dont l’état mental ne lui a pas paru sain, quoique, d après 1 opinion commune, il n’y eût pas lieu de les admettre dans une maison de fous. Sur 904 çowwcts emprisonnés à Perth, 440 sont revenus en prison, montrant ainsi 1 entrainement fatal de la passion. Dans une maison de détention, 109 prisonniers étaient issus de 50 familles seulement. Une famille y comptait huit de ses membres ; plusieurs en avaient deux ou trois.
Il n’entre pas dans notre sujet de chercher jusqu’à quel point la passion a le caractère fatal de la folie, ni
quelles conséquences pratiques découleraient de U. Nous
voulions montrer seulement : 1“ que des passions qui
^ Despine. Psychologie naturelle, II, 983.
restent inexplicables, tant qu’on les considère dans l’individu isolé, s’expliquent dès qu’on les suit dans leurs métamorphoses à travers les générations et qu’on les rattache à la grande loi de l’hérédité ; 2° que la passion est si voisine de la folie que les deux formes d’hérédité au fond n’en sont qu’une: de sorte que nous venons de donner ici par avance un chapitre détaché de l’hérédité morbide.