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III

Parmi les affectîonspsychologiques morbides auxquelles Esquirol a donné le nom de monomanie, il n’en est point dont l’hérédité soit mieux constatée que celle du suicide. Voltaire est; un des premiers qui aient attiré sur ce point « l’attention des physiciens. »

« J’ai vu presque de mes yeux, dit-il, un suicide qui mérite l’attention des physiciens. Un homme d’une profession sérieuse, d’un âge mûr, d’une conduite régulière, n’ayant pas de passions, étant au-dessus de l’indigence, s’est tué le 17 octobre 176fiet a laissé au conseil delà

' Lucas, U, 769.

l’hérédité psychologique morbide. 175 ville où il était né l’apologie par écrit de sa mort volontaire, laquelle, on n’a pas jugé à propos de publier, de peur d’encaurager les hommes à quitter une vie dont on dit tant de mal. Jusque-là il n’y a rien d’extraordinaire : Qn voit partout de tels exemples, ^oici rétonnant :

« Son frère et son père s’étaient tués, au même âge que lui. Quelle disposition secrète d’esprit, quelle sympathie, quel concours de lois physiques fait périr le père et les deux enfants de leur propre main et du même genre de mort, précisément quand Us ont atteint la même année ‘1 »

Depuis Voltaire, l’histoire des maladies mentales a enregistré un grand nombre de faits semblables. Ils abondent dans Gall; Esquirol, Moreau de Tours et tous les aliénistes. Esquirol a connu une famille chez qui la grand’mère, la mère, , la ülle et le petit-fils se sont suicidés. — «Un père d’hûmeur taciturne, dit Falret, a cinq garçons : Taîné, à 40 ans, se précipite sans motif d’un troisième étage ; le second s’étrangle à 3.b ans ; le troisième se jette d’une fenêtre;; le quatrième se tue d’un coup de pistolet ; un des cousins s’est jeté dans la rivière pour une cause futile. — Dans la famille d’Oroten, la plus ancienne de Ténériffe, deux sceurs sans affectées de manie suicide: leur frère s’est tué> l^ur grand-père et deux oncles se sont donné la morté. ■ — On cite aussi une combinaison des plus curieuses de parentés suicides : D...... fils et

neveu de suicidés, prend une femme, fille et nièce de suicidés. Il se pend, et sa femme épouse un second mari, fils, neveu et cousin germain de suicidés. ))

Ce point qui étonne Voltaire -- l’hérédité du. suicide à

’ Voltaire. Bictionn. philosop., art. Caton.

2 Annales’ médico-psychohgiques, 1844. On trouvera un grand nombre, d’au- Ues faits dans Cncas,. II,, 780, et Moreau?, Fsych.- morbide, 17t-.1i74.

LES FAITS

un âge précis— a été remarqué bien des fois.« Un monomaniaque, M. L...... dit Moreau de Tours, se donne la

mort à trente ans ; son fils arrive à peine à trente ans, qu’il est atteint de monomanie et fait deux tentatives de suicide. Un autre, à la fleur de l’âge, est pris de mélancolie et se noie volontairement; son fils, d’une bonne santé, riche, père de deux enfants' bien doués, se noie volontairement au même âge. — Un dégustateur qui s’est trompé sur la qualité d’un vin, désespéré, se jette à l’eau. 11 est sauvé; mais plus tard, il accomplit son dessein. Le médecin qui avait soigné ce nouveau Vattel, apprit que son père et un de ses frères s’étaient suicidés au même âge- et de la même manière. »

C’est là, en effet, un autre point qui mérite d’être signale, parce qu’il est propre à montrer le caractère automatique de l’hérédité : l’identité du genre de suicide. Nous venons d’en signaler plusieurs cas ; et il résulte de relevés faits à ce sujet, que fréquemment le même genre de mort est de tradition dans une famille; les unes se noient, les autres se pendent, les autres s’étranglent, les autres se jettent par les fenêtres.

Nous rapprocherons de la monomanie suicide la mowomame homicide, dont nous avons déjà parlé sous le titre des passions, et qui est aussi héréditaire. Nous ne donnerons ici qu’un seul exemple de cette forme de l’hérédité morbide, mais, à lui seul, il est plus convaincant qu’un grand nombre d’autres. Il est emprunté aux Annales de tiencke, 1821.

Une femme, Olhaven, avait été atteinte d’une maladie grave qui obligea de sevrer sa fille, âgée de six semaines; Cette maladie de la mère avait débuté par une envie irrésistible de tuer son nourrisson. On découvrit ce projet

^ l’hérédité psychologique morbide. . 177

assez tôt pour l’en empêcher. Puis elle fut atteinte d’une fièvre violente, qui effaça complètement ce fait de sa mémoire, et elle se montra depuis pour sa fille la mère laplus dévouée.

Cette fille, devenue mère à son tour, était la nourrice de deux enfants étrangers. Elle souffrait depuis quelques Jours de fatigues et de « mouvements dans l’estomac, » lorsqu’un soir enfermée dans sa chambre avec ses enfants, çt tenant l’un deux sur ses genoux, elle fut prise d’une envie violente de lui couper le cou. Épouvantée de cette horrible tentation, elle fuit le couteau en main, et cherche dans le chant, la danse, le sommeil, un refuge contre l’idée qui l’obsède. A peine endormie, elle s’éveille en sursaut avec la même idée, devenue irrésistible. On parvint à s’emparer d’elle, à la calmer un peu. Le déliré homicide revint encore, et ne disparut définitivement qu’après l’emploi de plusieurs remèdes.

Une forme de monomanie qui a disparu aujourd’hui, mais qui était encore très-florissante, il y a trois siècles, est celle de la possession ou démonomanie. De nos Jours, ces histoires ne semblent plus qu’un rêve ; mais au temps où elles se passaient ailleurs que dans le monde des romans, où elles étaient une réalité cruelle et absurde, où la possession était un crime ayant ses tribunaux, son code de procédure, ses supplices, cette affection mentale, qualifiée alors de surnaturelle, se transmettait par l’hérédité.

Les démonographes sont unanimes à dire que de génération en généra.tion, les membres d’une même famille étaient voués au diable ou étaient sorciers; Deux grandes autorités sur la question, Bodin, dans soi Démonologie,. et Sprenger, dans &on Marteau des sorcières, posent presque toujours ce principe à l’état de règle sans exception.

LES FAITS. '

Bodin disait : « Père ou mère sorciers, fils et filles sorciers. » Sprenger recommande de demander toujours soigneusement aux inculpés « si ex consanguinitate sua aliqui, propter malefieia, fuissent dudum incinerati, uel suspecti hahiti, » parce que la sorcellerie infeste d’ordinaire la race entière. Les coupables étaient les premiers eux-mêmes'àlereeonnaîfre.- Be nos jours, ceux qui se croient possédés sont envoyés tout simplement à Charenton ; quelquefois plusieurs membres d’une même famille y sont pour cette cause. Une mère et Sa fille se Croyaient sous- la protection spéciale 'd’espnts qu’elles appelaient des Airs. ■ — Une dame de B,.... s’était créé un être fantastique qu’elle appelait Salomonet qui était pour elle le 'génie du mal, l’auteur de tous ses tourments. Son père rapportait tout ce qui lui arrivait â Un sylpbe nommé Strâtagèine

On peut rapprocher de la démonomanie, les chorées épidémiques du moyen âge, qui, au témdignàgé dés auteurs du temps, étaient héréditaires dans quelques familles . De même aussi chez les convulsionnaires du xvii® siècle : dans l’épidémie d’extase, mêlée de convulsions, qui se déclara chez les protestants des Cévennes, on vit des enfants de quatre à cinq ans, et même de dix-huit mois, saisis du mal commun. La sympathie, la contagion nerveuse, contribuaient certainement à la production de ce phénomène, mais on ne peut douter qu’il ne doive être rapporté pour une grande partie à rhérédité.

Une autre affection mentale connue sous les noms de Mélancolie, lypémanie, identifiée par quelques-uns avec distinguée par d’autres, qui, eiitout cas,

' îloreau. Psych. morbidë, I7i.

l’hérédité psychologique morbide. 179 s’en rapj)roche beanÉoup par ses effets psychologiques, si elle en diffère par ses catises 6Éga:niqùès , est ans^ liéréditaire. « La lypéinânie, dit Esqüirol, est lè pliis souvent herëditairé; les lypéniâniaques naissènt avec uÏÏ téiripërament particuïïér, le tèmpéraMénf éàëïancoliqué; ^ les dispose à fâlÿpémanîe. »

Gn eite des cas nombreux de familles, dont les divers membres sont tourmentés de ridée fixe qu’on veut les tiier ou lés éinpoisonner. Une lypémaniaque, âgée de quarânfe-dénx ans, est cOndiiife dans une maison de santé ou elle meurt : on découvre que son grand-pere avait été fou, sa mère; folle, ét que son fils, à peine âgé de quinze ans, offrait déjà des signes de lypémanie L

Sur 482 cas de cette maladie, Esqùirôl a noté 110 eais béféditaires.

Oii peut rapprôàber de cettè forme de f hérédité morbide l’hérédité des frèsséntimenté. En voici un cas curièux emprunté à Briérre de Boismoht. Si l’exactitude de l’anecdote est admise, il faut, comme le fait remarquer le docteur Delasiauve, voir la cause principale de ce fait dans l’hérédité d’une affection nerveuse.

« Le maréchal de Soubise raconta devant Louis XIY que, causant un jour dans son cabinet avec une dame anglaise, il vit tout à coup sans aucune provocation extérieure, cette dame pousser un grand cri, se leVer pour partir et venir tomber sans connaissance à ses pieds. Plein de surprise et de trouble, le duc de Sôubise agite les sonnettes. Les domestiques accourent, on s’empresse autour de la personne évanouie qui recouvre bientôt le sentiment : (( N’entravez pas mon départ, dit-elle avec exaltation au

'^ Gazette des hôpitaux, 19 octob. 1844. Voir aussi Moreau, 192;' Mauds- - ley, 376. .

maréchal ; c’est à peine si j’aurai le temps de mettre ordre à mes affaires avant de mourir. »

« Elle rappelle alors à M. de Soubise le don de divination dévolu à sa famille, homme ou femme ; chacun de ses membres a pu, heure pour heure, annoncer un mois à l’avance le Jour de sa fin. Elle ajoute qu’au milieu de la conversation qu’elle vient d’avoir avec M. de Soubise, son propre spectre lui est apparu dans la glace placée devant elle. Elle s’est vue enveloppée d’un suaire et recouverte d’un drap noir parsemé de larmes blanches; à ses pieds s’ouvrait un cereueil.

(( Un mois après cet accident, M. de Soubise apprit par une lettre de faire part que cette destination mystique avait reçu du sort sa consécration U »

Il est assez naturel d’admettre que ces visions brusques sont dues à une certaine constitution mentale, transmise héréditairement : l’imagination fait le reste, et au jour dit amène la catastrophe, qui est ainsi un effet, au lieu d’être une cause.

La manie consiste dans un désordre complet des facultés intellectuelles et affectives. « Le maniaque, dit Esquirol, ne vit plus que dans le chaos. Les propos désordonnés et menaçants trahissent le trouble de sa raison, ses actions sont malfaisantes, il veut tout bouleverser et tout détruire, il est en guerre avec tout le monde. A un état aussi déplorable, si le malade ne guérit pas, succède un calme mille fois plus affligeant ; le maniaque devient

* Brierre de Boismont. Des Hallucinations, p. 536.

l’hérédité psychologique morbide. 181 dément, il traîne stupidement un reste de vie matérielle, sans pensée, sans désirs,, comme sans regrets, s’enfonçant peu à peu dans la mort. 3) « La manie chronique, dit-il encore, est une affection cérébrale chronique, ordinairement sans fièvre, caractérisée par la perturbation et l’exaltation de la sensibilité de l’intelligence et de la volonté. Les maniaques sont remarquables par les illusions et les hallucinations, par de vicieuses associations de leurs idées se reproduisant sans liaison entre elles, avec une vivacité extrême. 33

L’hérédité de cette affection mentale est très-fréquente : d’après les chiffres relevés par Esquirol, la moitié des cas, ou à peu près, serait héréditaire, A la Salpêtrière, sur 220 cas, il a noté 88 fois la transmission héréditaire ; et dans son établissement, sur 152 cas, il l’a notée 75 fois.

Les maladies mentales dont il nous reste à parler, représentent les formes extrêmes de la déchéance 'intellectuelle : ce sont la démence, la paralysie générale et l’idiotie.

La démence et la paralysie générale sont la terminaison hahituelîe ou au moins possible de tous les genres de folie. Leur transmission héréditaire ne constitue donc pas proprement un cas particulier et qui doive être examiné à part. Tantôt la démence des ascendants se reproduit, sous la même forme et à peu près au même âge, chez les descendants. Esquirol l’a vue paraître, dès Tage de 25 ans, chez un jeune sculpteur, dont la famille était sujette à cette maladie. Tantôt la folie des parents se métamorphose et devient chez les enfants démence ou paralysie générale. Ainsi l’on voit des individus, nés de parents qui ont été atteints de maladies mentales, parvenir Jusqu’à l’âge de 40 ou de 50 ans, sans avoir donné des signes notables d’aliénation mentale , tomber dans un état de

182 LES FAITS

démenpe 3ans caiises apparejates et même inopinément.

Chez les idiots et les inéiçiles, l’activité mentale a > subi un tel arrêt de développement que quelques-uns ont pris les halaitudes du pur animal. jÇette maladie est ineurable, car peur la guérir, il faudrait refaire un autre cerveau. Suivant le mot ingénieux d’Esquirol : le dément est un riche devenu pauvre; l’idiot un pauvre qui n’arrivera jarnais à la richesse.

Copime le plus spuvent l’appétit sexuel est très- vif *chez les idiots, et qu’il s’ensuit une fécondité malheureuse, l’hérédité de l’idiotie est facile à constater. On cite un assez grand nombre de cas d’hérédité directe. Ainsi Esquirol a Vh à la Salpétrière une idipte qui n’a eu que trois enfants, deux filles et un fils, tous trois ifiiots ^ . Mais l’idiotie paraît se transmettre plutôt sous la forme collatérale, ou bien en ligne, directe, mais en disparaissant pendant une PU deux générations. Haller le prepiieE l’a remarqué à propos de deux familles nobles, chez qui l’idiotie s’était déclarée un siècle auparavant, et on la voyait ' se manifester encore à la quatrième et à la cinquième génération* He nos jours, le docteur Séguin, très-compétent sur cette question, fait da niême remarque, ce Je n’ai jamais eu, dît-il, à soigner, que je sache, d’idipt fils d’idiot, ni même fils d’imbécile, tandis qu’il m’est arrivé fréquemment de connaître ou de voir dans la famille d’up de mes élèyes une tante, un oncle, plus souvent encore un aïeul, atteint d’idiotie, de folie, op d’imbécillité pour le moins.»

Nous voudrions, pour conclure., pouvoir répondre ici à deux questions uialh^ureusement très-obscures :

La première est celle-ci : Quel rapg assigner à l’héré-

^ D’autres faits dans Lucas, II, 787.

l’hérédité psychologique morbide. 183 dite parmi les autres causes d’aliénation? De bons documents statistiques pourraient seuls fournir la réponse ; or les relevés divers s’accordent très-peu entre eux. Lès folies héréditaires représentent pour Moreau de Tours les 9/10 ; pour d’autres, i/TO seulement. D’après les recherches de Maudsley, le chiffre serait au-dessus de 1/4 et au-dessous de 1/2 : sur 50 cas d’hérédité qu’il a soigneusement examinés, il en a trouvé 16 héréditaires, ce qui donnerait 1/3. Sur 73 cas rapportés par Trélat dans sa Folie lucide, il en compte 43 comme dus à l’hérédité. — D’un rapport présenté an gouvernement français en 1861, il résulte que sur 1,000 admissions de chaque sexe dans les maisons d’aliénés, 264 hommes et 266 femmes avaient hérité de cette maladie. Sur les 264 hommes, 128 la tenaient de leur père, 110 de leur mère, 26 des deux. Sur 266 femmes, 100 héritaient de leur père, 130 de leur mère, 36 des deux. Il semble donc qu’on ne se tromperait guère en disant que les folies héréditaires représentent 1/2 à 1/3 de la totalité des cas.

La seconde question serait celle-ci : A quelle forme de l’hérédité mentale doit être rapportée la folie héréditaire? D’abord, en ce qui touche les hallucinations pures et simples, il est clair qu’elles ne sont qu’une forme de l’hérédité des facultés sensorielles. Quant à la folie proprement dite, comme elle a toutes les formes possibles, comme elle présente tantôt séparément, tantôt à la fois, perversion des sentiments et des instincts, lésion de l’ intelligence, impuissance dè la volonté ; commé on n’a pu jusqu’ici ramener tous les phénomènes psychologiques de la folie à une seule cause, on peut dire que les faits qui précèdent sont une démonstration nouvelle et in extenso de l’hérédité psychologique sous toutes ses formes.

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