DEUXIÈME PARTIE
LES LOIS
Quel monstre est-ce, que cette goutté de semence, de quoy nous sommes produicts, porte en soy les impressions, non de la forme corporelle seulement, mais des pensements et inclinations de nos pères ?
(Montaigne.)
iqH4PiTpE ppHMipR.
l’hérédité a-t-elle des lois?
La science ne comnaencc gu’a¥ec la recherche des lois. Tout ce qui procède n’ayaiî qu’un hut : la préparer. Si de cette masse de faits emprnptéi à la psychologie animale et humaine, à la pathologie et à rhistoire, nous n’avions l’espoir de voir surgir quelque règle certaine' et fixe, ce ne serait plus qu’un amas de paatériaux sans valeur, un recueil d’anecdotes curieuses peut-être, mais qui n’apporterait à l’esprit rien qui ressemble à la science vraie. Nous croyons qu’iîs ne mériteut pas ce dédain. C’est le privilège de cette méthode expérimentale, qu’on entend acGusêr si souvent de se traîner terre à terre, clouée aux faits, epiprisonnée dans une enceinte étroite et sans horiïïOn, de nous révéler au contraire l’universel, de nous montrer les lois dans les faits, dî nons démontrer cet apparent paradoxe que dans le monde, pour un esprit scientifique, il n’y a pas de faits, qu’il n’y a que des lois.
Yoici un fait du monde inorganique, asse? simple par conséquent : une pierre, un gaz qui se liquéfie, une goutte d’eau qui tombe. Si vous considérez ces phénomènes à la façon du vulgaire, avec les yeux, non avec l’esprit, ils
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seront pour vous la réalité parfaite, et au delà de ce qui est visible et tangible^ il n’y aura que de vaines abstracT tiens. Mais la sciencfe décompose ces faits en lois de pesanteur, de chaleur, d’attraction moléculaire, d’affinité, etc. — lois secondaires, qui peuvent elles-mêmes se ramener à des lois plus générales — et, remarquant que ces lois se retrouvent partout dans la matière organique, elle en conclut que ce sont elles qui sont la réalité. Groupez ces lois et vous avez les faits; groupez diverses espèces de lois et vous avez diverses espèces de faits. Par suite, connaître complètement un fait, ce serait savoir la qualité et la quantité des lois qui le composent; ce serait savoir que tel fait se résout en telles lois, chaleur, pesanteur, etc., et en telle dose de chaleur, de pesanteur, etc. Mais dans cette analyse, qu’est devenu le fait ? Il s’est émietté, évanoui, anéanti, pour ne laisser à sa place qu’un groupement de lois.
Prenez un fait biologique, une plante qui fleurit, un animal qui respire, vous ne trouverez encore là qu’une somme de lois. Il y a d’abord celles de la matière inorganique, et même, si on réduit la vie au pur mécanisme, il n’y en pas d’autres. Si on pense au contraire que la physique et la ehimie n’expliquent pas la vie tout entière, on y ajoutera des lois nouvelles, celles qui règlent l’assimilation, la désassimilation, la génération, tous les processus vitaux : et bien qu’actuellement nous n’ayons pas de ees lois une connaissance précise, elles existent, nous n’en doutons pas.
Il en est de même dans le monde moral. Une passion, un poëme, un événement historique, une révolution naissent du groupement d’un nombre presque infini de lois. Car, outre les lois physiques et biologiques qu’elles sup-
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posent, elles impliquent encore les lois psychologiques, économiques et sociales. Le fait moral, même le plus simple, présente une telle complication, un tel enchevêtrement de lois, d’ailleurs mal connues, que beaucoup, incapables de les voir, ont préféré les nier. Mais tout progrès nouveau de la science condamne cette solution, et quoiqu’il soit possible qu’au delà de ce déterminisme universel, il y ait quelque chose qui y échappe, on peut dire que tout fait, considéré comme tel, dans ce qui fait sa réalité, reste un groupement de lois.
Supposons tous les faits de l’univers physique et moral ramenés à un millier de lois secondaires, et toutes ces lois secondaires à une douzaine de lois primitives qui soient les éléments derniers et irréductibles du monde ; représentons chacune par un fil ayant sa couleur propre formé lui-même par un faisceau de fils plus fins : une force supérieure — Dieu, Nature, Hasard, il n’importe — les tisse incessamment, les noue, les dénoue, les métamorphose en broderies variées. Pour le vulgaire, il n’existe que ces nœuds et ces dessins *, ils sont pour lui toute laréalité; en dehors il ne connaît rien, ne soupçonne rien. Le savant se met à l’œuvre; il dénoue les nœuds, effile les broderies et montre que toute la réalité est dans les fils. Alors l’opposition du fait et de la loi disparaît : les faits ne sont plus que la synthèse des lois : les lois une analyse des faits. -
Ainsi naît une idée scientifique du monde. La méthode expérimentale semblait emprisonnée dans le fait brut, et tout à coup sa perspective s’élargit, son horizon recule presque à l’infini, Jusqu’à cette limite mystérieuse où finit le monde des lois ; l’observation atteint l’universel, et l’expérience aboutit à cette conclusion presque
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idéaliste : que les faits sont l’apparence, et les lois la réalité.
H nôûs faïit donc cReÿclïér si parnii les ïiombréüx fils dotït le cfoisément constitue ISs faits eîtés, il y én a un qui Soit coniiïiUn à tout ce groupe. Four parler pWs elairement, il s’agit de savoir si l’hérédité est une lôi du monde motal; ou si les nombreux exemples dôhhés' plus haut ne sont que des cas isolés, résultant dU Cdtfcoüts fortuit autres lois.
Peut-être, après' avoir' lu la ptémièré partie de ce volume, s’éfonnera-t-ôn que la quèstion' puisse être posée’. Cependant la parfaite indifférence dé la plupart des psychorôgtiés,sâ l’égard dé Ffiérédité, semble assez dire qu’ils n’y ont pas vu üné, loi psychique. Quant aUx physiologistés qui s’éU sont plus sérreuséménf Occupés, léurs doctrines Sur Ce point sont loin d’être d’accord, ét plusieurs ont néttémént rejeté l’hérédité inntàlé. La question vaut doUc la peiné d’êtte étudiée.
Ce tf est pas, à parler franchement, que leS‘ objéctions côhtré rhéiédité psychologique nous paMSsent bien iédoutàblés ; éllés seraient nîêmé lé plus souvent inexplicables, si l’on ne savait le motif qui les a inspifées: C’éSt fa crainte, fondée ou non, dés' cûnséqûencèé qui pburraient én résultér : préoccupation qui n’esf ni scientlfiqüë, puiSqu’ellé péocède arbitrairement, ni niéralë; püîSqü’éllé préfère quelque eliôSe à la vérité.
Ainsi, péüt-on s’arrêter à uné doctrine dbnt Lôrdàt a été le plus célèbre interprète, et qiii, soiihiëttant eéihplé-
l’hérédité a-t-elle des lois? , 191
tementaux lois dé Thérédité le « dynamisme » (c’est-à-dire les divers modes de Factivité psycMquej de Fanimal, y soustrait le cc dynamisme )) de l’homme? L’intention de Fauteur est trop trânspârént-è L C’est créer entre l’homme et Fahimaï un abîmé qui n’existe pas. Au double poiïrt de vue physique et mentalv il est impossible de faire de Fhomme un être à part, d’établir « un règne humain. » Sans doute on s est bien aventuré de nos jours quand on a dit ^ que rien de ce qui est dans l’hommé ne manque à Fanimal, ni le langage, ni la faculté de compter^, (la pie compte jusqu’à 7.=..), ni les idées moralesvnile sentiment du respect et de la crainte, qui est le fond du sentiment religieux. Mais en laissant de côté ces assertions hypothétiques et ces exagérations en sens contraire;, qui caractérisent toujours une réaction, il est certain que dans le passage de l’animalité à l’humanité, Faxiome de Linné reste vrai : Natura non facit saltm. L’hérédité est une loi biologique qui découle elle-même d’une autre loi, celle du transport, par la génération, des attributs de la vie physique ou mentale ; et les lois de la génération régissent tout ce qui est vivant, la plante comme Fanimal^ comme Fhomme. Il n’y a pas, comme nous le verrons plus bas, une partie du domaine de la vie qur soit soumise aux lois de l’hérédité, et une autre qui y soit soustraite.
Cette hypothèse de Lordat est tellement chimérique,
< Si les lois, dit-il, sont lés mêmes dans lés deux ordtes (animal et humain), la ressembla ncè pourra' lioüs faire pensér qiie le dynamisme des bêtes est semblable au nôtre, et que l’homme n’est qu’un animal plus développé et ennobli,- comme l’ont tant professé Gall et son école. Mais si -ces deux hérédités présentent des lois différeiités, nous' pourrons éontestei-' ridëütité des déux'dynàmismès compàrés.
2 y, les Bulletins de la Société d'anthropologie, 1'^ série, tome VI, et 2' série, tome P’'.
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qu’il faudrait au contraire, dans une étude même psychologique sur l’hérédité, ne jamais séparer l’animai de l’homme. Il faudrait prendre l’un après l’autre chacun des modqs de la vie mentale, et voir comment il est régi par l’hérédité, tant sous sa forme inférieure, celle de l’animal, que sous sa forme supérieure, celle de l’homme. On a essayé de le faire ici , très-grossièrement , ce livre n’étant qu’un essai; d’ailleurs, en l’absence d’une psychologie comparée, qui serve de base et de cadre à cette exposition, on en est réduit à tâtonner.
Une autre doctrine, soutenue par Virey, consiste â dire qu’il faut distinguer « entre les qualités morales qui tiennent au corps et les qualités morales qui servent à l’âme, » que les premières sont transmissibles par hérédité, mais que les secondes ne le sont pas. Le même Lordat soutient une thèse analogue : «Dans l’hommo, dit-il, l’hérédité régit tout ce qui concerne la force vitale, mais ne régit pas «les qualités indigènes ou exotiques du sens intime, » ce qui traduit en langage plus clair, signifie : les modes inconscients de 1 activité vitale sont héréditaires ; les' modes ne le sont pas. »
Prise sous cette forme, l’objection est vague et même bien peu solide, quand on la serre de près; car elle repose sur l’idée d’une distinction absolue entre l’esprit et le corps, idée qui, si elle était admissible au temps de Descartes, aujourd’hui ne l’est plus. Mais si on s’en tient moins à la lettre qu’à l’esprit de l’objection, moins à ce qu’elle dit qu’à ce qu’elle veut dire, on doit reconnaître qu elle soulève une question assez délicate que nous ne ferons qu’indiquer ici, mais qu’il faudra discuter ailleurs.
Parmi les « qualités morales qui tiennent au corps, »
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on compte en première ligne les sensations et les perceptions. V
L’organisme est hérité, avec lui les organes des sens et les fonctions de ces organes. Mais l’imagination dépend en grande partie de notre faculté de sentir, et les sensations avec les images forment les matériaux bruts de la connaissance. Süffisent-ils à la constituer? On ne le soutient plus aujourd’hui. On sait bien que l’eSprit y met quelque chose, qu’il fait entrer le phénomène dans les. moules de la causalité, du temps, de l’espace. Ces conditions de toute pensée, formes subjectives de l’esprit, dit Kant, préformations de l’organisme, disent les physiologistes, sont universelles, communes à tous les hommes, par conséquent héréditaires sans exception, j S’il s’agit non plus de l’activité intellectuelle, mais de l’activité sentimentale, des sentiments, des émotions et des passions, n’a-t-on pas quelque droit de tes placer parmi les (c qualités morales qui tiennent à ce corps? » Il faut bien accorder que les émotions sont fort différentes, suivant que le sujet qui les éprouve est lymphatique ou nerveux, bilieux ou sanguin; et ces affections primitives sont la source d’où sortent plus tard noS' sentiments les plus complexes.
Ainsi, quand on l’examine de près, cette prétendue différence entre « les qualités morales qui tiennent à Fespriti) et celles «qui tiennent au corps, » s’évanouit complètement. Vous la cherchez sans la trouver, parce qu’en fait elle n’existe pas. On a bien voulu admettre l’hérédité pour certains modes” psychiques inférieurs; on a cru ainsi lui faire sa part, et il arrive logiquement, fatalement, qu’elle envahit le domaine de la psychologie tout entier : conséquence naturelle d’une hypothèse vague, mal liée,
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inconsistante, en désaccord avec les faits. Et pourtant, avons-nous dit, il y a peut-être dans cette distinction un fond de vérité. Ce point important, que l’objection n’a pas
su dégager ni mettre en lumière, le voici.
Supposez que l’on ait solidement établi que tous les modes de l’activité psychique sont transmissibles : les sens, la mémoire, l’imagination , le raisonnement, les sentiments, les instincts et les passions, les dispositions normales ou morbides ; la totalité de ces modes, est-ce bien tout l’être sentant et pensant? ou bien y a-t-il en dehors \m nescio quid qu’on appelle le moi, la fersonne, le genius, le cavdclère, c’est-à-dire cette force intime qui élabore d’une façon. qui lui est propre tous les matériaux du sentiment et de la connaissance, et leur im.prime son cachet particulier ? Eaut-il penser que les divers modes de l’activité psychique par leurs croisements divers expliquent la personne ; ou bien y a-t-il en sus quelque chose ? Le moi est-il un résultat ou une cause? Si l’on remarque que des impressions semblables sont ressenties et transformées de façon très-^dissemblables, suivant les individus; qu’entre le génie et l’idiotie, il y a toutes les variétés possibles'd’activité mentale, peut-être sera-t-on disposé à considérer comme raisonnable l’hypothèse d’un principe d’individuation qui explique ces différences. Et alors se poserait cette question : Le moi, la personne, l’élément constitutif de l’individu est-il transmissible par hérédité, comme les divers modes de l’activité mentale ?
Telle est, à notre avis, la seule façon sérieuse d’interpréter cette objection, et sous cette forme on ne peut nier qu’elle ne soulève une grave difficulté. Nous demanderons la permission d’en ajourner l’examen ; il trouvera mieux sa place ailleurs.
l’hÉJIÉBITÉ A-T-ELLE DES LOIS ? 195
En dehors des physiologiques ^ ie rôle de l’hérédité psychologique a été contesté par l’un des plus grands historiens philosophes de l’Angleterre, Bnckle. Il est étonnant qu’un esprit si net, qui a porté dans l’investigation des phénomènes historiques une pénétration, une originalité de méthode, une rigueur scientifique bien, rares, ait méconnu un fait de cette importance.
« Nous entendons, dit-il, souvent parler de talents héréditaires, de vices héréditaires, de vertus héréditaires, mais quiconque examinera rigoureusement- les faits trouvera qu’il n’y a aucune preuve de leur existence. La manière dont on donne en général cette preuve est illogique au plus haut degré, car d’ordinaire' voici comment procèdent ceux qui ont écrit sur ces matières : ils réunissent des exemples de quelque particularité mentale qu’on a rencontrée chez un père et chez son fils, et de là ils infèrent que cette particularité a été transmise. Avec un pareil mode de raisonnement, on peut démontrer n’importe quelle proposition. En effet, partout où s’étendent nos recherches, il y a un nombre de coïncidences empiriques suffisant, pour étayer d’un cas plausible toute opinion qu’il plaira au premier venu de soutenir. .
« Mais ce n’est pas ainsi qu’on découvre la vérité. Il faut non-seulement se demander combien il se présente d’exemples de talents héréditaires, etc. , mais aussi combien il se présente d’exemples des qualités qui ne sont pas héréditaires. Tant qu’on ne fera pas une tentative de ce genre, il nous sera impossible de rien savoir sur cette question d’une manière inductive, et Jusqu’à ce que la physiologie et la chimie soient beaucoup plus avançées, nous ne pourrons rien savoir à ce sujet d’une manière déductive.
« Ces considérations doivent nous empêcher d’ac-
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cueillir des théories qui affirment positivement l’existènce delà folie héréditaire et du suicide héréditaire. La même remarque s’applique à l’hérédité de la- maladie en général. Elle s’applique avec plus de force encore aux vertus et aux vices héréditaires, d’autant plus qu on na pas dressé un état aussi exact des phénomènes moraux que des phénomènes physiologiques ; par conséquent nos conclusions touchant les premiers sont encore plus incert8.ioGS ^
On retrouve dans cette objection, si prodigieuse qu;elle nous paraisse, toutes les qualités d’un esprit vraiment scientifique, c’est-à-dire difficile en fait de preuves. On ne voit pas cependant bien nettement quelle méthode Buckle veut qu’on suive dans ces recherches. Est-ce la méthode de différence, qui consisterait à comparer les faits d’hérédité avec les exceptions, à pouvoir rendre compte de ces dernières pt à montrer pourquoi elles lie rentrent pas dans la loi? Peuhêtre n’est-il pas impossible de le tenter. Est-ce la méthode statistique;, qui consisterait à accepter les faits tels qu’ils se présentent, à grouper d’une part ceux qui ont un caractère héréditaire, et d autre part ceux qui ne l’ont pas, et à évaluer numériquement les rapports des deux groupes? INous verrons plus loin qu’on l’a essayé.
On doit accorder sans aucune difficulté à Buckle que la question del’hérédité psychologique est bien loin de pouvoir être rigoureusement exposée ; il y a meme une foule de Bonnes raisons pour qu’il en soit ainsi. Bien des fois, dans le cours de ce travail, nous avons senti tout ce qu il y a d’insuffisant à dire : Tel père illustre, tel fils illustre ;
^ Backlè. Civilisation in Englaud. ,
l’hérédité A-T-ELLE DES LOIS?
donc le talent est héréditaire ; quand il faudrait être en état de montrer qu’à tel modé précis d’activité mentale chez l’ascendant correspond le même mode chez le descendant, ou bien de dire pourquoi cela n’est pas. Mais c’est trop demander dans l’état actuel de la psychologique.
Ceci reconnu, si nous en revenons à ce qu il y a d essentiel dans l’objection de Buckie, nous voyons qu’à son avis, les cas d’hérédité seraient des successions purement fortuites, comme on en doit toujours découvrir quand on compare une grande masse de faits. Si 1 on dépouillait sur les registres d’une loterie la liste des numéros ga-. gnants pendant une longue période d’années, il est pro- .
bable qu’on trouverait de temps en temps des successions identiques amenées par un pur effet du hasard. C est ainsi ou à peu près que Buckie explique les cas d’hérédité : il ramène la question à un calcul de prohahilite ; dr un mathématicien avait répondu par avance à cette singulière hypothèse.
Maupertuis, après avoir cité un exemple de sexdigitisme héréditaire pendant quatre générations, ajoute : (( Je ne crois pas que personne prenne l’exemple du sexdigitisme pour un effet de pur hasard a mais au cas où on le voudrait, il faut voir quelle est la probabilité que cette variété accidentelle dans un premier parent ne se répétera pas dans les descendants. Après une recherche que j’ai faite dans une ville qui a cent mille habitants, j’ai trouvé deux hom.mes qui avaient cette singularité.
Supposons, ce qui est un peu difficile, que trois autres me soient échappés et que sur vingt mille hommes on puisse compter un sêxdigitaire ; la probabilité que son fils ou sa fille ne naîtra pas avec le sexdigitisme est de ^0,000
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à 1 ; et celle que son petit-filsne sera pas sexdigitaire est de 20,000 fois 20,000 où de 400,00.0,000 à 1 . Enfin la probabilité que cette singularité ne se continuera pas pendant trois générations consécutives, serait de 8,000,000,000 à 1 : nombres si grands que la certitude des choses les mieux démontrées en physique, n’approche pas de ces probabilités E»
Si l’on applique le raisonnement de .Maupertuis à quelques cas d’hérédité psychologique, une maladie mentale, un talent quelconque (peintre, musicien) persistant pendant deux Ou trois générations, on voit aisément ce que devient l’objection de Buckle. ,
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La plupart .de ces objections n’eussent pas été soulevées, si l’on n’avait commis la faute grave de ne raisonner que sur des exceptions. Pour bien résoudre la question, il aurait fallu d’abord la bien poser, c’estrà-dire considérer le fait de l’hérédité, non partiellement, mais dans toiite son extension à travers le domaine de la vie, comme nous allons le faire ici.
Pour procéder logiquement, il nous faudrait d’abord déterminer ce;que c’est que l’espèce. Nous ne nous lancerons pas dans cette question inextricable. Il suffit de nous en tenir à quelques faits très-simples, incontestables, îrès-gTossiers si l’on veut, mais que tout le monde admet.
Quand nous comparons deux êtres vivants, c’est-à-dire
' Maupertuis. Œuvres, tome II. Lettre 17=.'
l’hérédité a-t-elle des lois?
deux sommes d’attributs, et que nous trouvons que ces deux êtres ont en commun un très-grand nombre d’attributs essentiels et ne diffèrent que par des attributs rares et secondaires, de telle sorte qu’on puisse les considérer comme à peu près semblables, nous disons qu’ils sont de la même espèce. Les caractères nombreux et essentiels qui leur sont communs, nous les appelons spécifiques ; les caractères rares et accidentels qui les différeneient, nous les 2i^pé[oBS, individuels. Ainsi deux individus de l’espèce humaine ont en commun des caractères essentiels très-nombreux, d’être organisés, vertébrés, mammifères, avec tout ce que cela implique, d’avoir des sens, des fonctions physiologiques ou psychologiques, comme sentir, se souvenir, imaginer, raisonner. Mais tous deux
diffèrent par des caractères accidentels et individuels, en ce que le système musculaire commun aux deux est trèsdéveloppé chez l’un et très-peu chez l’autre; en ce que la faculté de se souvenir, commune aux deux, est faible chez l’un et merveilleuse chez l’autre ; en ce que la faculté de raisonner, commune aux deux, ne s’élève pas chez l’un au-dessus des actes les plus simples et chez l’autre embrasse les abstractions les plus hautes.
Maintenant, par l’acte de la génération d’où l’hérédité découle, l’être produit son sem-blable. Dans les formes inférieures, comme la gemmation et la fissiparité, le fait est évident. Dans les formes supérieures qui nécessitent le concours des deux sexes, il y a deux forces contraires en présence et par conséquent en lutte ; il en résulte que le produit ressemble (sauf les exceptions) à l’un des deux auteurs ou aux deux à la fois. Cette vérité générale que les organismes d’un type donné descendent d’organismes du même type, est si bien établie par une infinité d’exemples
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qu’elle a le caractère d’un axiome. « La tendance chez un être vivant à se répéter dans son produit, dit un naturaliste, apparaît comme une sorte de nécessité. On aurait peine à concevoir un être qui ne ressemblerait pas a ses parents. En fait, cette tendance se rencontre partout, si bien que de. tout temps, on la trouve admise comme un de ces faits fondamentaux qui sont la base de toutes les sciences naturelles qui jouent pour elles, faute de mieux, le rôle dévolu aux axiomes dans les sciences mathématiques. D .
Ceci compris, l’hérédité nous apparaît sous son vrai jour et les tins de non-recevoir élevées contre elle peuveht s’apprécier à leur valeur, car la question posee plus haut : ce Les cas de transmission héréditaire dans l’ordre psychique sont-ils fortuits, sont-ils le résultat d’une loi?» se décompose évidemment en plusieurs questions auxquelles il est aisé de répondre :
1° Les caractères spécifiques^ soit physiques, soit moraux, sont-ils transmis par l’hérédité ï Oui, ils îe sonttoujours, chez l’animal, comme chez l’homme.
2® Les caractères moins généraux qui constituent les races on variétés sont-ils héréditaires? Oui, ils le sont également : d’un bouledogue il ne naît pas un épagneul, ni d’un nègre un blanc. Et cela est vrai aussi des qualités psychiques : tel animal a non-seulement les instincts généraux de son espèce, mais les instincts particuliers de sa race. Le nègre hérite non-seulement des facultés psychologiques communes à tous les hommes, mais d’une certaine . forme particulière de constitution mentale (prédominance de la sensibilité et de l’imagination, tendances sensuelles, inaptitude aux abstractions, etc).
l’hérédité A-T-ELLE DES LOIS? 201
Les caractères purement individuels sont-ils héréditaires? Les faits nous ont montré qu’au physique et au moral, ils le sont souvent.
Ainsi, en résumé, l’hérédité régit toujours ces caractères très-généraux qui constituent l’espèce, toujours ces caractères moins généraux qui constituent la variété, souvent les caractères individuels. Dès lors, la conciusion bien évidente qui sort de là, c’est que l’hérédité est h loi, la non-hérédité, V exception. Supposez un père et une mère, tous deux grands, forts, ‘ sains, actifs, intelligents ; d’eux naissent un fils et une fille ayant toutes les qualités contraires. Dans ce cas, où l’hérédité paraît complètement abolie, il n’en reste pas moins vrai que les différences entre les parents et les enfants sont bien peu, au prix de leurs ressemblances.
Il ne faudrait pas nous reprocher d’avoir insisté trop longtemps sur dés choses évidentes. Elles sont si claires qu’on les oublie, qu’on en vient à ne plus raisonner que sur des cas isolés, et à dénaturer la question par, la façon dont on la pose. Au contraire, quand on considère les faits dans leur totalité, l’hérédité apparaît comme universelle : si bien que ce qui peut surprendre, ce n’est pas qu’il y ait dans les êtres vivants des caractères héréditaires, mais qu’il y en ait qui ne le soient pas.