TABLEAU III
ti
Ligne masculine . .
Ligne féminine. . .
Total '
En comparant les deux moyennes, 70 pour les hommes et 30 pour les femmes, ont est frappé d’une si grande différence, d’une prépondérance si marquée de la ligne masculine. L’auteur en a cherche la cause, sans arriver, de son proprè aveu, à rien de bien concluant. Il ne s’arrête pas longtemps à cette hypothèse, que dans la biographie des hommes célébrés, si 1 on cite leur mere, on s’occupe assez peu de leurs autres parentés féminines ; car chez les hommes d’État et les grands capitaines, dont la généalogie est pourtant bien connue, la ligne féminine reste également très-inférieure, comme le montrent les colonnes 2 et 3 du tableau III. Il croit qu’une solution plus satisfaisante serait d’admettre que les tantes, sœurs, filles des hommes illustres, étant habituées dans leur famille à un milieu intellectuel et moral au-dessus du commun, se marient mmins en moyenne que les autres femmes : il pense même que son hypothèse soutiendrait la confrontation avec les faits, tout en avouant qu’il ne lui est pas possible de la faire.
LES LOIS
Nous venons de donner, en quelques pages, les résultats d’un gros volume plein de faits et de ctiitîres. Tout en regrettant de nouveau l’absence d’idées générales, on doit louer hautement ce goût des recherches précises, cette préoccupation constante de l’exactitude, cette crainte d’ériger en vérités objectives des idées toutes personnelles : mais ce travail donne-t-il tout ce qu’il promet?
On remarquera d’abord que la méthode de M. Galton étant surtout quantitative, diffère totalement de la nôtre, qui est surtout qualitative. Dans les précédents chapitres, nous nous sommes attaché à faire voir que de la comparaison des faits ressort une grande loi biologique, loi universelle,— -l’hérédité ; loi nécessaire, invariable, sans exception, tant que des Causes, secondaires n’interviennent pas. Puis, descendant du plus général au moins général, nous avons examiné les aspects divers de cette loi, nous avons montré comment les faits d’hérédité rentrent tous dans trois formules, quatre, au plus. Les lois n’ont été pour nous que la simple généralisation des faits.
L’auteur anglais procède autrement : lès faits ne sont pour lui qu’une matière à calcul ; il les groupe pour en tirer non des lois, mais des moyennes. Nulle part, chez lui, on ne trouve rien qui ressemble à une recherche analytique des formules générales de l’hérédité. Sa méthode est statistique. Nous sommes donc amenés à rechercher ce que vaut cette méthode appliquée aux faits moraux.
La statistique, d’après la définition des maîtres, est « la science des faits sociaux exprimée par des termes
ESSAIS DÉ STATISTIQUE
numériques. » Elle a pour objet de recueillir et de grouper méthodiquement tous les phénomènes moraux ou sociaux, susceptibles d’être évalués numériquement. Sa base, ce sont les faits; sa première tâche, la comparaison et la classification des faits de même nature. Sa méthode consiste à exposer ou à induire. La méthode dite d’^Æposition, lâ^lvLS simple et la plus sûre, consiste dans le calcul des moyennes ; elle s’appuie sur cette idée vraie « que dans une série d’événements indéfiniment prolongée, l’action des causes régulières et constantes doit à la longue l’emporter sur celle des causes irrégulières. » (Laplace.) La méthode d’induction, qui est moins sûre, consiste à obtenir les expressions numériques des faits sociaux, à l’aide de procédés arithmétiques ou algébriques, appliqués à un petit nombre d’observations, et à admettre par voie d’analogie et de probabilité, des résultats qui ne sont pas constatés directemient. M. Galton emploie l’une et l’autre : la seconde, le plus souvent, 11 ne peut donc y avoir aucun doute sur sa méthode.
Je crois que la statistique, malgré les attaques et les plaisanteries dont elle a été l’objet, est une science sérieuse, et qui rend de grands services. Mais son illusion, à mon avis, c’est de s’imaginer qu’elle apporte avec elle la détermination quantitative. Nous avons vu que la science parcourt deux moments principaux ; le premier où elle se constitue en devenant objective; le second où elle s’achève en devenant quantitative. La statistique s’arrête au premier, en croyant arriver au second.
Pour comprendre qu’il en est ainsi, malgré les apparences, malgré les chiffre's alignés et le luxe des calculs, prenons un fait moral et social très-important, la liberté humaine. Gn a voulu l’étudier à l’aide des donnéés sta-
LES LOIS
tistiques. Quételet dans sa Physique sociale, et après lui Buekle, dans sa Civilisation en Angleterre, en ont fait un . très-habile emploi. Ils ont montré que le nombre des crimes en général, et de chaque espèce de crime en particulier, varie beaucoup moins qu’on ne le suppose ; que, au commencement de chaque année, tant que les circonstances restent identiques, on pourrait prédire presque sûrement combien il s’en produira dans chaque pays. Si l’on jette un coup d’œil sur les relevés de la justice criminelle en France, et que l’on compare plusieurs années, on sera étonné de voir que les divers crimes et délits, rangés sous une vingtaine de titres, oscillent dans des limites très-restreintes. Le nombre des suicides reste aussi le même sensiblement ; pendant une période de cinq ans, ils ont varié à Londres entre 266 et 213. Bien mieux, des faits qui paraissent complètement livrés au hasard et résulter d’une pure étourderie, ne se produisent pas sans régularité : on a constaté à Londres et à Paris que tous les ans, on jette à la poste à peu près le même nombre de lettres sans adresse.
Je n’ai nul désir de rechercher ici, en discutant ces faits, si nous sommes libres ou non, ni si une pareille méthode peut trancher ce problème. Je ne cherche qu une chose : si elle peut conduire à la détermination quantitative, c’est-à-dire à la certitude absolue. Il est clair qu’il n’en est rien. Quand on nous dit que la méthode statistique nous permet de prédire le nombre des assassinats, des vols, des suicides, des mariages, on veut dire simplement qu’elle les, prévoit en gros et par à peu près ; mais dans la vraie connaissance quantitative, rien ne se détermine en gros ni par à peu près. Etant donné un grand homme dans une famille, pense-t-on qu’avec les moyennes
ESSAIS DE STATISTIQUE. 267
deM. Gai ton, on puisse déterminer combien il aura de frères, de fils ou de neveux illustres, avec autant de certitude qu’on calcule l’heure et le j our d’une éclipse ?
C’est donc une illusion que de croire que parce qu’on emploie des procédés mathématiques, on arrive à une certitude mathématique. Mais le service réel que rendent ces chiffres, le voici. Il y avait une foule de faits épars, sans lien visible entre eux, paraissant livrés au hasard. Le statisticien les compare, et constate qu’il y a là des uniformités, c’est-à-dire des lois; et, comme de l’uniformité des effets on peut inférer Tuniformité des causes; comme dés faits moraux et sociaux on peut remonter aux états psychologiques dont ils découlent, il en résulte quela statistique peut rendre des services à U morale et à la psychologie elle-même. Groupant en faisceaux certains , phénomènes de la vie sociale, elle fournit ainsi un moyen de vérification et de contrôle; elle permet aux vues purement subjectives de l’esprit d’acquérir une valeur objective, et de passer de l’état conjectural à l’état scienti fique. Elle fournit au psychologue et au moraliste des matériaux à élaborer , des observations et des expériences ; mais c’est là commencer la science, nullement l’achever.
Comment d’ailleurs s’imaginer que, actuellement, dans les sciences ihoràles, le chiffre puisse tout résoudre? Les philosophes de notre siècle (et l’école positiviste y a contribué pour une bonne part) ont montré que les sciences ne sont pas des corps de doctrine isolés, détachés les uns des autres, mais qu’il y a entre elles une subordination hiérarchique, telle que les plus complexes reposent sur les plus simples et les supposent. Les sciences mathématiques, physiques, biologiques, morales et sociales, représentent autant de moments d’un processus
LES LOIS
continu qui va du simple au complexe. Les phénomènes sociaux supposent la pensée et la sensation ; ceux-ci supposent la vie; la vie suppose des conditions physiques et chimiques ; les faits physiques et chimiques supposent des conditions mathématiques, temps, espace, quantité, qui ne sont elles-mêmes que les conditions les plus vagues et les plus générales de l’existence. Dans cette série d’une complexité croissante et d’une généralité décroissante, il serait illusoire de supposer que la science inférieure n’étant pas constituée, la science supérieure puisse l’être. Mais la détermination quantitative n’existe que dans les mathématiques et une partie delà physique; elle n’a pas encore pénétré dans la biologie ; comment donc arriverait-elle jusqu’aux sciences morales et sociales? Il est même douteux que jamais elle, y parvienne. Le chiffre est un instrument à la fois trop grossier pour effiler la fine trame de ces phénomènes, et trop fragile pour pénétrer bien avant dans leur nature si compliquée et si multiple. Avec sa précision apparente, il s’en tient à la surface'; car il ne peut nous donner que la quantité, et ici elle est bien peu au prix de la qualité.
En somme, cette recherche statistique sur l’hérédité ne tient pas ce qu’elle promet. Mais en comparant les faits et en groupant ses chiffres, elle arrive par une autre voie que nous au même résultat : à établir l’hérédité psychologique et la réalité objective de ses lois.