UN GAS PARTICULIER
Nous venons de voir comment la question des rapports généraux du physique et du moral semble se poser aujourd’hui. Nous voudrions ici, passant de la théorie aux faits, discuter un cas particulier, résoudre une question unique, mais dont Fimportance est capitale pour l’objet de nos recherches. Cette question la voici :
Faut-il admettre que tout état psychologique , quel qu’il soit, a toujours pour antécédent un état physiologique?
La corrélation du physique et du moral est universellement admise ; mais cette croyance, si l’on y prend garde, est très-vague et très-peu exacte. L’opinion commune, et, ce qui est plus grave, beaucoup de traités philosophiques semblent admettre que cette corrélation n’a lieu qu’en gros, pour ainsi dire en passant, et que bien souvent le corps et l’âme vivent chacun pour son propre compte. On s’arrête à quelques cas très-frappants de part et d’autre; tout le reste est rejeté dans l’ombre et oublié. En réalité, la chose est toute différente. Les faits tendent à montrer de plus en plus que cette corrélation est aussi complète que possible, qu’elle est de tous les instants,
LES CAUSES
qu’elle se produit dans les cas les plus insignifiants, qu’elle ne souffre pas d’exception. 11 nous importe beaucoup d’établir ici cette vérité ; car, si nous pouvions arriver àétablir qu’il est très-probable — actuellement on ne peut pas aspirer à la certitude — que tout état psychologique suppose un antécédent physiologique, ce serait un grand pas fait dans notre recherche des causes. Dans l’ordre des phénomènes, toute notre science consiste à constater des coexistences permanentes et des successions permanentes. Supposons que cette coexistence permanente entre un état physiologique et un état psychologique soit établie, nous pouvons aller plus loin et en déduire que, dans tout individu, à un état mental habituel doit correspondre un état nerveux habituel. La constitution mentale d’un poëte et celle d’un mathématicien impliquent chacune une organisation physiologique^, différente par certains points. Nous pouvons aller encore plus loin et étendre à l’ espèce Ce qui vient d’étre dit de l’individu, La permanence d’une certaine tournure d’esprit dans une famille, pendant plusieurs générations, suppose la perm.anence de certains caractères physiologiques correspondants, pendant le même nombre de générations. Ceci nous achemine vers la réponse cherchée, car résoudre un problème, n’est-ce pas traduire une proposition qui renferme implicitement une vérité en une autre qui la laisse entrevoir, et celle-ci en une autre qui la montre à découvert ?
Pour le moment, contentons-nous de bien établir nos prémisses. Evidemment c’est l’expérience seule qui peut décider si tout état psychologique est lié à un état physiologique; c’est là une question de fait plutôt que de théorie. Nous ne pouvons pas cependant énumérer tous les cas possibles ; nous ne pouvons pas prendre tous les
états de conscience l’un après l’autre et montrer qu’ils correspondent à un état nerveux particulier. Cette démonstration serait sans fin et d’ailleurs impossible, dans beaucoup de cas. Que faire donc? Il faut, suivant le précepte de Bacon, nous en tenir à quelques faits bien choisis, éclatants, décisifs, à des expérimenta lucifera qui puissent servir de base à une induction solide. Montrons donc par des exemples que les sentiments et les idées tiennent à certains états des organes, dont ils semblent au premier abord complètement indépendants.
Au plus bas degré de la vie psychologique, nous rencontrons cette masse infinie de petites perceptions^ à peine conscientes, dont l’ensemble forme pour chacun de nous ce sentiment gnééral de l’existence, ce gemeingefuhlj qui est la trame que recouvrent incessamment nos perceptions claires et nos idées. Ce sentiment confus, qui est la résultante d’une foule de sensations infinitésimales, comme le bruit de la mer est la résultante du bruit de chaque vague, a été si bien décrit par M. L. Peisse dans ses notes sur Cabanis, que nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici ce passage :
« Est-il, bien certain que nous n’avons absolument aucune conscience de l’exercice des fonctions organiques? S’il s’agit d’une conscience claire, distincte et localement déterminable, comme est celle des impressions extérieures, il est évident qu’elle nous manque ; mais nous pouvons bien en avoir une conscience obscure, sourde et pour ainsi dire latente, -analogue à celle, par-exemple.
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des sensations qui provoquent et accompagnent les mouvements respiratoires, sensations qui, bien qu’incessamment répétées, passent comme inaperçues. Ne pourrait on pas en effet considérer comme un retentissement lointain, faible et confus du travail vital universel, ce sentiment si remarquable qui nous avertit sans discontinuité ni rémission de l’existence et de la présence actuelles de notre propre corps ? On a presque toujours, et à tort, confondu ce sentiment avec les impressions accidentelles et locales qui, pendant la veille, stimulent et entretiennent le jeu de la sensibilité. Ces sensations, quoique incessantes, ne font que des apparitions fugitives et transitoires sur le. théâtre de la conscience , tandis que le sentiment dont il s’agit dure et persiste au-dessous de cette scène mobile. Condillac l’appelait avec assez de propriété le sentiment fondamèntalàe Y existence; Maine de Biran, le sentiment de V existence sensitive. C’est par lui que le corps apparaît sans cesse au moi comme sien, et que le sujet spirituel se sent et s’aperçoit exister en quelque sorte localement dans l’étendue limitée de l’organisme. Moniteur perpétuel et indéfectible, il rend l’état du corps incessamment présent à la conscience, et manifeste ainsi de la manière la plus intime l’indissoluble lien de la vie psychique et de la vie physiologique. Dans l’état ordinaire d’équilibre qui constitue la santé parfaite, ce sentiment est, comme nous le disions, continu, uniforme et toujours égal, ce qui l’empêche d’arriver au moi à l’état de sensation distincte, spéciale et locale. Pour être distinctement remarqué, il faut qu’il acquière une certaine intensité ; il s’exprime alors par une vague impression de bienêtre ou de malaise général, indiquant, le premier, une simple exaltation de l’action vitale physiologique, le se-
cond, sa perversion pathologique ; mais dans ce cas il ne tarde pas à se localiser, sous forme de sensations particulières, rapportées à telle ou telle région du corps. Il se révèle parfois d’une manière plus indirecte, mais pourtant bienplus évidente, lorsqu’il vient à défaillir dans un point donné de l’organisme, par exemple dans un membre frappé de paralysie. Ce membre tient encore matériellement à l’agrégat vivant, mais il n’est plus compris dans la sphère du moi organique, si l’on nous passe cette expression. Il cesse d’être aperçu par ce moi comme sien, et le fait de cette séparation, quoique négatif, se traduit par une sensation positive toute particulière , connue de quiconque a éprouvé un engourdissement complet de quelque partie, causé par le froid ou la compression des nerfs. Cette sensation n’est autre chose que l’expression de l’espèce de lacune ou de déchet que subit le sentiment universel de la vie corporelle ; elle prouve que l’état vital de ce membre était réellement, quoique obscurément, senti, et constituait un des éléments partiels du sentiment général de la vie du tout organique. C’est ainsi qu’un bruit continu et monotone, comme celui d’une voiture où l’on est enfermé, n’est plus perçu, quoiqu’il soit toujours entendu-, car s’il cesse brusquement, sa cessation est à l’instant remarquée. Cette analogie peut aider à faire comprendre la nature et le mode d’exercice du sentiment fondamental de la vie organique, lequel ne serait, dans cette hypothèse, qu’une résultante in confuso des impressions produites sur tous les points vivants, par le mouvement intestin des fonctions apportées au cerveau, soit directement par les nerfs cérébro-spinaux, soit médiatement par les nerfs du système ganglionnaire.
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« Il n’est donc pas prouvé qu’au sens rigoureux les fonctions organiques s’exercent absolument à notre insu, comme raffirme Cabanis. »
Ce gemeingefüU auquel le commun des hommes ne prend pas garde et que beaucoup trop de psychologues ont négligé, n’en est pas moins le support de notre vie mentale. Si l’analyse psychologique pouvait faire usage du microscope, elle résoudrai^ cet état général en une myriade d’états partiçuliers, qui sont eux-mêmes l’effet d’une myriade d’exeitations vagues de l’organisme. Ainsi, ce sentiment général de l’existence se ramène à des états psychologiques élémentaires donfjehacun a son antécédent physiologique*
Si nous passons de cette région obscure à la pleine lumière de la conscience, même résultat. Dans l’ordre des sentiments comme dans l’ordre des idées, les phénomènes les plus purs, les plus quintessenciés, les plus dégagés de la matière, ont, comme les^autres, leurs conditions organiques, Quelques faits que nous allons citer nous donneront à cet égard des connaissances que toutes les théories possibles, sans l’expérience, n’auraient Jamais soupçonnées. Commençons par les sentiments.
On ne fait aucune difficulté pour admettre que beaucoup de sentiments et de passions dépendent d’un certain état des organes. La plupart des langues emploient même les mots « cœur » etcc entrailles » pour désigner nos émotions. Mais, si l’on prend garde, on verra qu’à plusieurs sentiments est attribué le privilège d’être purement spirituels.
Ainsi prenons l’amour. Il n’y a guère de passion qui soit plus intimement liée aux organes. On a cru cependant pouvoir dire que sous une certaine forme, appelée amour platonique ou idéal, il venait un pur état de l’esprit n’ayant rien de commun avec les sens. La vérité est que l’amour chez l’homme diffère beaucoup del’appétit de la brute, parce qu’il est en grande partie l’œuvre de l’imagination et de l’esprit, parce qu’il est un sentiment complexe, résultant de la fusion de plusieurs sentiments simples: Un habile
psychologue'de nos Jours qui en a fait l’analyse y trouve, outre un sentiment physique, le sentiment du beau, l’affection, la sympathie, l’admiration, l’amour de l’approbation, l’amour-propre, l’amour de la possession et delà liberté. D’abord nous montrerons plus loin que tous lesétats intellectuels ont leurs conditions physiologiques; quant au sentiment physique, qui est le point de départ de l’amour, il estmasqué par des états de conscience nombreux et plusintensesquelui ; mais il n’en existe pas moins, avec les excitations organiques qui lui sont propres. Des faits consignés dans les livres de médecine ne laissent aucun doute à ce sujet, et montrent que si l'esprit est maître d’abord, c’est la qui finit par l’emporter.
« Un Jeune homme livré de bonne heure à des occupations sérieuses, et qui Jusqu’àl’âge de 26 ans n avait encore éprouvé, bien que les occasions fussent loin de lui manquer, aucun désir de goûter des plaisirs que tant d autres recherchent avec une folle ardeur, est pris tout à coup et sans cause appréciable d’une sorte de fureur amoureuse. Il se met à idolâtrer toutes les femmes, mais, a-t-il soin d’ajouter, en tout bien, tout honneur, n ayant pas même l’idée de la Jouissance physique que donne leur possession. Ces sentiments, il les tient secrets, impéné-
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trahies à tout le monde pendant plusieurs mois. Son éducation, sa position dans le monde lui en faisaient un devoir . Bientôt surgissent dans son esprit des idées érotiques, dont il rougit intérieurement et contre lesquelles il lutte de toutes ses forces. Mais il en est tellement obsédé que sa raison ne peut résister longtemps à de pareils assauts. Aux désordres de l’esprit vinrent se joindre bientôt quelques signes non douteux de ramollissement cérébral ; un violent délire maniaque éclata et entraîna la mort »
Nous rapprocherons de cette forme idéale de l’amour, pour en dire la même chose, V amour mystique. Quand on a lu les principaux traités de mysticisme religieux et philosophique, souvent si brillants de poésie et si curieux comme œuvre de fine analyse, il est impossible de n’y pas voir une déviation de l’amour ordinaire, et les sens y ont si vivement leur part, que tous deux parlent souvent le même langage. Les philosophes spiritualistes eux-mêmes, entre antres Cousin, ont très-bien montré que le mysticisme n’est Jamais plus près des sens que quand il croit en être très-loin.
Moreau (de Tours] , dans sa Psychologie morUde^ a donné un exemple curieux de cet amour dévié, qui prend le change sur sa véritable origine. « J’ai eu, dit-il, sous les yeux, pendant plusieurs mois, et j’ai pu étudier à fond une jeune personne qui, bien certainement, à une autre époque, dans d’autres conditions de famille et d’entourage, eût pris place parmi les Chantal et les Guyon. Je me bornerai à citer textuellement et sans rien changer certains passages des nombreuses lettres qu’elle écrivait et qui
^ Moreau de Tours. Psych. morbide, V. tout le passage de la p. 259 à la p. 284. Il entre dans des détails concluants, mais que nous ne pouvons donner ici.
rapports du physique et du moral. 365 montrent combien elle se méprenait sur la véritable nature
des sentiments qui l’agitaient.
Nous en citerons un passage, et qui n’est pas des plus forts, renvoyant pour le reste à l’ouvrage cité.
(( Je me suis couchée, avec un tel gonflement de tous mes organes, que j’en étais sourde et comme imbécile. Je baisais, comme un petit chien châtié, bien doucement, la main de mon Maître ; et puis, selon ma coutume en toute périlleuse rencontre, je regardai ce cher Maître d’un brûlant regard d’amour et de confiance, et sortant toute de ma dégoûtante personne, je logeai en lui toute ma véritable vie, en sorte que je m’endormis par l’effet même de cette mort pratique, et aussitôt je me sentis non plus que si j’étais morte absolument. Je m’éveillai pourtant un instant dans la nuit ; mais n’étant pas mieux, je me réfugiai de nouveau dans mon cher Maître. . . . . •
cc Je méditais les méditations de saint François de Sales sur le Cantique des cantiques, à mes oraisons du matin. Une nuit donc, bien éveillée, je me sentis suspendue dans toutes mes jouissances et attendant dans une sorte de frayeur ce que le Seigneur allait dire. Je le vis très-réellement tel qu’il est dépeint au Cantique des cantiques..... Il s’étendit près de moi, mit ses pieds sur mes pieds, croisa ses mains avec les miennes, élargit sa déchirante couronne où il serra sa tête avec la mienne ; puis tandis qü il me faisait vivement ressentir les douleurs de ses clous et de ses épines, passant ses lèvres sur les miennes, et me donnant le plus divin baiser d’un époux divin, il m inspira dans la bouche un souffle délicieux qui, versant en tout mon être une vigueur rafraichissante, le réjouit partout d un tressaillement incomparable et le lui gagna sans réserve*. »
-* Op. ctf.jp. 269-277.
366 les causes.
Est-il nécessaire de rappeler encore l’influence de la mutilation sur les sentiments et en général sur la tournure de l’esprit? Chez l’animal, en le rendant plus faible, elle le rend plus docile et plus propre aux vues de l’homme. « On sait, dit Cabanis, que les eunuques sont en général la classe la plus vile de l’espèce humaine : lâches et fourbes parce qu’il sont faibles, envieux et méchants parce qu’ils sont malheureux. Leur intelligence ne se ressent pas moins de l’absence de ces impressions qui donnent au cerveau tant d’activité, qui l’animent d’une vie extraordinaire. a
Rappelons aussi les hermaphrodites. Tous ceux qui les ont étudiés au moral, reconnaissent que l’individu a, en général, tous les goûts psychologiques qui appartiennent au sexe prédominant ; ainsi l’hermaphrodité masculin recherche le tabac, l’eau-dè-vie, les femmes. On a vu des hermaphrodites neutres partager, avec le même plaisir, les jeux violents des garçons et ceux plus calmes des jeunes fillesL
Il nous reste à parler d’une autre catégorie de passions qui ne sont pas liées de la même façon aux organes, comme l’ambition, Tavarice, l’amour du vrai, bref, tous les sentiments que Ton a appelés intellectuels. Ce sont là des sentiments très-complexes, formés d’une masse d’éléments hétérogènes, mais où les idées Jouent le principal rôle. Il est certain pourtant qu’ils sont accompagnés de plaisir ou de douleur,, et que ces deux phénomènes ne sont, sous aucune forme, complètement séparables de l’or-
f- Sur toutes ces
ganisme. D’ailleurs, les idées elles-mêmes ont leur antécédent physiologique; elles ont leur condition dans un certain état cérébral, comme nous allons le voir, en examinant notre problème sous un autre aspect.
Tout état intellectuel a pour condition et pour antécédent un état physiologique.
D’abord, en ce qui touche les phénomènes de perception^ de mémoire et d’imagination, l’affirmative est si
peu douteuse qu’il est inutile d’y insister.
S’il s’agit des modes supérieurs de la pensée, comparer, abstraire, généraliser. Juger, raisonner, vouloir, la réponse semble plus embarrassante. On accordera bien que l’idiotie, la folie, l’extase, la paralysie générale, le délire ont toujours pour cause un état du cerveau. On accordera encore que le développement de l’intelligençe dépend du poids du cerveau, de sa forme, desa constitution chimique, du nombre de ses circonvolutions, bien qu’il y ait encore sur ce point beaucoup d’obscurités. Mais on aura généralement beaucoup de répugnance à admettre que la méditation d’un Newton ou d’un Spinoza, sur des vérités abstraites, implique un état cérébral correspondant; et il faut avouer que la physiologie est loin d’être en état de dire à quel mode précis de vibration nerveuse correspond tel mode précis de la pensée. Cependant, a notre avis, il y a un fait qui tranche la question : c’est que nous ne pouvons penser sans les mots. Penser, c’est Juger; Juger, c’est abstraire ou généraliser, et ces operations ont besoin du signe. Le signe est une espèce d’image, un substitut
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d’image, dépendant du cerveau, comme le prouvent l’aphasie et toutes les maladies de la mémoire qui nous ôtent rusage du signe. Les réflexions les plus abstraites, en tant qu’ellès sont liées aux signes, supposent donc un état cérébral correspondant
A l’appui de ces considérations générales, qui sont appuyées sur l’expérience, nous pouvons, comme nous l’avons fait pour les sentiments, citer quelques faits curieux :
Ainsi, un médecin de l’hôpital des Quinze-Vingts, le docteur Dumont, a recherché quelle pouvait être l’influence de la cécité sur les facultés intellectuelles. Sur 220 aveugles dont la vie lui était parfaitement connue, laissant de côté ceux qui sont atteints d’une lésion cérébrale appréciable, 2T ont présenté des désordres intellectuels.
Le docteur Renaudin a observé le cas très-instructif d une anesthesie cutanée intermittente, influant sur le caractère et l’intelligence. <c Le jeune Arthur... avait toujours donné à ses parents toute la satisfaction qu’ils pouvaient en attendre. Doué d’une intelligence ordinaire, il avait commencé ses études élémentaires avec quelques alternatives de succès. Tout à coup, ses facultés perdent de leur énergie, il devient indiscipliné, au point d’être expulsé de sa pension. On aurait pu, ditM. Renaudin, le considérer comme un mauvais sujet ordinaire. Mais, continuant mon investigation, j’arrive à reconnaître chez lui une complète insensibilité de la peau, et j’en ai conclu que ce phénomène est le nœud pathologique de la situa-
* Nous pouvons penser sans langage, mais non sans un certain mode d’expression P ysique. La fameuse Laure Bridgman remuait toujours les doigts pendant ses reves et pendant ses réflexions, à l’état de veille. (Maudsley, p. 417.)
tion. Je ne m’étais pas trompé. Arthur a été placé à Maréville, et l’observation directe m’a d’autant mieux confirmé dans cette opinion que, l’anesthésie cutanée étant en quelque sorte intermittente, il a été plus facile d’apprécier son influence sur l’esprit du sujet. Dès qu’elle cesse, il est docile, affectueux. Quand elle se manifeste, ses mauvais instincts reparaissent, et nous avons pu constater qu’ils iraient jusqu’au meurtre. »
On a remarqué que, quand la ressemblance physique est parfaite chez les jumeaux, ce qui n’est pas rare, elle est toujours accompagnée de la ressemblance morale. Moreau (de Tours) a vu, à Bicêtre, deux jeunes gens qui se ressemblent, au point qu’on prendrait l’un pour l’autre. Ils ont tous les deux la même monomanie, les mêmes idées dominantes, les mêmes hallucinations de l’ouïe; ils n’adressent jamais la parole à personne et ne communiquent pas entre eux. «Un fait extrêmement curieux, et qui a été nombre de fois constaté par les surveillants et nous-même, est celui-ci : de temps à autre, à des intervalles très-irréguliers, de deux, trois ou plusieurs moiSj sans cause appréciable, et par un effet tout spontané de la maladie, il survient un changement très-marqué dans la situation des deux frères. Tous les deux, à la même époque, et souvent le même jour, sortent de leur état de stupeur et de prostration habituel, et viennent prier instamment le médecin de leur rendre la liberté. J’ai vu se reproduire ce fait quelque peu étrange, alors même qu’ils étaient séparés l’un de l’autre par plusieurs kilomètres de distance »
Le phénomène de la .suggestion, tel qu’il se produit
< Op. du, p. 172. On trouvera un fait analogue dans Trousseau. Clinique médicale, 1, 253.
chez les magnétisés, dans l’état de catalepsie ou d’hypnotisme, fournit encore des faits décisifs à l’appui de notre thèse. Ordinairement, ce sont les idées, les sentiments et les voûtions qui suggèrent le signe et s’e traduisent par lui. Ici, au contruire, c’est le signe qui suggère l’idée, le sentiment, la volition. Le phénomène est retourne et renversé. Ainsi, en mettant le magnétisé à genoux, on lui inspire des idées d’humilité et de crainte ; en relevant d’une certaine façon ses lèvres et ses paupières, on le rend hautain et orgueilleux ; si on lui place les bras en l’air, enluiaecrochant les mains à quelque objet, il s’imagine grimper. Carpenter à recueilli un grand nombre de faits de cette espèce.
Ne pouvons-nous donc pas dire que l’expérience fournit des faits décisifs à l’appui de notre thèse : Tout phénomène psychologique a un antécédent physiologique? En bonne logique, on ne peut soutenir que c’est une certitude. Il faudrait pour cela, ou bien que cette proposition fût déduite rigoureusement de quelque loi biologique incontestable, ou bien que la preuve expérimentale pût être donnée dans tous les cas possibles, sans exception. Nous ne pouvons ni l’un ni l’autre. Mais nous maintenons que cette thèse a toute la probabilité que comporte le procédé inductif; nous maintenons que si notre science était assez avancée, nous pourrions, étant donné l’état du cerveau, en déduire la pensée ou le sentiment correspondant, et, de même, étant donné le sentiment ou la pensée, en déduire l’état du cerveau. Leibniz, dont le génie pénétrait topt, a entrevu cette vérité à une époque où la science ne la laissait guère soupçonner, cc Tout ce que l’ambition fait faire à l’âme de César est aussi représenté dans son corps ; il y a un certain état du corps
qui répond même aux raisonnements les plus abstraits. » Nous aurions pu déduire notre proposition de ce qui a été dit plus haut : car, s’il est admis que le physique et le moral diffèrent, non objectivement, mais subjectivement, non quant à leur nature, mais quant à la manière dont ils nous sont connus; si les phénomènes vitaux sont, l’un surtout mental, l’autre surtout physique, mais tels que chacun, pris dans sa totalité, est toujours physique et mental , il est évident que tout phénomène psychologique suppose un état physiologique correspondant. Mais nous avons préféré établir cette vérité directement, par l’expérience, et indépéndâmment de toute hypothèse. Est-il besoin d’ajouter qu’ici, comme toujours, restreinte aux phénomènes, notre solution ne touche en rien aux raisons dernières des choses?