CHAPITRE III
l’hérédité physiologique et l’hérédité PSYCHOLOGIQUE.
Si nous résumons ce qui a été dit dans les deux précédents chapitres, nous allons voir que, par suite de ces recherches, le problème à résoudre : « Quelle est la cause de Thérédité psychologique, » s’est singulièrement simplifié.
Nous avons essayé de montrer -d’abord que les rapports généraux du physique et du moral peuvent être -conçus comme un rapport d’équivalence, de telle façon qu’il n’existe, en dernière analyse, qu’une seule espèce de phénomènes, ni matériels ni spirituels, mais qu a un point de vue purement humain, nous appelons physiologiques, quand nous les saisissons du dehors et par les sens; psychologiques, quand nous les saisissons du dedans et parla conscience. Nous avons fait remarquer d’ailleurs que ce n’est là qü’une hypothèse, dont le progrès des sciences déterminera de mieux en mieux la valeur, mais dont le sort n’importe pas à la partie expérimentale de notre thèse.
Puis, passant des spéculations aux faits, de la méta-
l’hérédité physiologique et psychologique. 373 physique à la biologie, nous avons montré, en nous appuyant sur l’expérience, qu’il est extrêmement probable, sinon certain, que tout état mental implique un état nerveux correspondant, et vice versa ; en sorte qu’avec une science plus parfaite, nous pourrions, étant donné l’état mental d’un être, en inférer son état nerveux; étant donné son état nerveux, en inférer son état mental.
Si ces prémisses sont acceptées, le problème de la cause se pose avec plus de netteté. En effet, toute notre science consiste à saisir des rapports entre des phénomènes simples ou en groupes. Nous avons ici deux groupes de phénomènes, les uns physiologiques et surtout nerveux, les autres psychologiques : au point ^ de vue de l’hérédité, il ne peut y avoir entre eux que l’un des trois rapports suivants : , , . ,
1“ Un simple rapport de simultanéité, l’hérédité physiologique et l’hérédité psychologique étant parallèles l’une à l’autre, quoique complètement indépendantes l’une de l’autre.
2® Un rapport de causalité , l’hérédité psychologique étant considérée comme la cause, l’hérédité physiologique comme l’effet. \
3“ Encore un rapport de causalité, mais l’hérédité physiologique étant considérée comme la cause, etl’hé-
rédité psychologique comme l’effet. “
Nous ne nous arrêterons pas à examiner la première hypothèse, qui n’est à nos yeux qu’une question factice. Elle est fondée sur cette idée bizarre de deux substances, le corps et l’âme, complètement distinctes, totalement différentes, si étrangères l’une à l’autre qu’on s’étonne de les voir voyager ainsi de compagnie et dans des rapports constants. La question pouvait se poser en ces
LES CAUSES
termes au xvii® siècle : dans l’état actuel des sciences, elle n’est plus acceptable; et il n’y a aucune témérité à soutenir que les grands esprits qui, à cette époque, ont professé ce dualisme seraient les premiers aujourd’hui à le rejeter. Nous avons vu que, de nos jours, on tend à admettre de plus en plus une corrélation intime, une compénétration mutuelle entre les deux ordres de phénomènes, si bien que la difficulté n’est pas de les unir , mais de les séparer : et l’on ne s’expliquerait pas comment ce dualisme radical est encore si accrédité, si l’on ne savait qu’il est encore plus difficile d’extirper une vieille erreur que de faire accepter une nouvelle vérité.
Sans insister sur cette hypothèse, qui aurait à elle seule les inconvénients des deux autres réunies, passons
de suite à l’examen de celles-cL
I. On pourrait soutenir que l’hérédité psychologique est la cause de l’hérédité physiologique. Cette thèse serait évidemment celle des idéalistes et des animistes. 11 n’est pas à notre connaissance toutefois qu’ils l’aient exposée nulle part, sous une forme nette, explicite, sans doute parce que le problème de l’hérédité, qui est surtout physiologique, les a peu préoccupés. Il est assez digne de remarque en effet que, jtandis que la philosophie spiritualiste s’est beaucoup occupée de la destinée future de l’âme, elle s’est inquiétée assez peu de son origine. Elle s’est toujours demandé où nous allions, rarement d’où nous venions. Il semble pourtant que les deux problèmes se tiennent et qu’ils sont égaux en mystère.
Les théologiens ont mis plus de zèle à élaborer cette question ; elle tenait de près à la base même sur laquelle repose tout le christianisme : la transmission du péché originel. Leurs opinions s’accordent assez peu et
l’hérédité physiologique et psychologique. 375 d’ailleurs n’importent pas ici. On peut les réduire à deux principales. ^
Les uns ont admis que Dieu, source unique et immédiate des âmes, crée à chaque conception une âme spéciale pour le corps qui se produit.
Les autres admettent que toutes les âmes sortent du premier homme, comme tous les corps, et se propagent de la même manière, c’est-à-dire par génération. Cette opinion paraît celle 'du plus grand nombre., Tertullien, saint Jérôme, Luther ; deux philosophes, Malebranche et Leibniz, se sont ralliés à cette doctrine. Ce dernier la considère « comme la seule où la philosophie puisse se ; rapporter avec la religion. » ,
S’il nous était permis d’émettre un avis sur ce sujet, la deuxième opinion nous semblerait plus orthodoxe ; mais nous nous en tiendrons au point de vue philosophique : et puisque les idéalistes n’ont rien dit du rapport des deux formes de l’hérédité, nous en serons réduits à le faire nous-même. Voici donc comment la logique conduirait à comprendre ce rapport dans leur système:
Partons de l’œuf fécondé, cette source de tout ce qui vit. Cet œuf n’est pas seulement un agrégat de molécules que le physiologiste étüdie aumicroscope ; il est aussi etsurtout une force, c’est-à-dire une manifestation de 1 ame. Àdmettons, si vous voulez (car nous autres, idéalistes, nous avons peu de goût pour cette hypothèse) que cette âme a hérité de ses parents certaines formes déterminées d’activité sensitive, intellectuelle, volontaire, quelle les contient virtuellement. Cette âme, ainsi constituée, va façonner son corps., Suivez son travail, depuis ce moment qui causa tant d’étonnement à Harvey , alors qu’il vit de minces filets, sortes de toiles d’araignée, aller d’une corne
LES CAUSES
à l’autre de la matrice, puis ce réseau former une poche qui contenait un liquide blanc où apparut le punctum saliens : suivez cette évolution dont l’aspect change parfois d’heure en heure, dont l’instabilité porte sur les parties les plus essentielles comme sur les plus accessoires, si bien qu’on dirait que l’ouvrier invisible tâtonne et ne conduit son œuvre à bonne fin qu’après s’être souvent trompé : poursuivez vos observations jusqu’au moment où la vie embryonnaire finit et où la vie extrautérine, commence, et là, voyez l’évolution continuer encore jusqu’à ce que l’être soit pleinement constitué ; il vous faudra bien avouer, malgré vous peut-être, que tout cela est un travail merveilleux, qui, malgré des erreurs, des anomalies, des déviations, ne se fait pas au hasard, ni sans intelligence, quoique sans conscience. Et remarquez qu’ici c’est l’ame qui est la cause et l’organisme qui est l’effet. Par suite, il est assez naturel de conclure que la nature de l’âme implique celle du corps, et que c’est dans l’hérédité psychologique qu’il faut chercher la raison de l’hérédité physiologique.
Telle est, croyons-nous, et sans l’affaiblir en rien, la manière dont cette thèse pourrait se soutenir. Quant à l’idéalisme transcendant, qui considère comme simplement physiologique tout ce qui n’appartient pas à l’intelligence pure cc en dehors du temps et de l’espace, n nous en avons déjà parlé en traitant de l’hérédité des facultés intellectuelles.
Si l’on examine cette doctrine, on verra qu’il en est comme de toutes les hypothèses métaphysiques : on peut la réfuter, non l’extirper. La grosse objection contre elle me paraît se réduire à ceci : c’est que l’idée de génération, qui lui sert de base, est parfaitement inintelligible au
l’hérédité physiologique et psychologique. 37 7 point de vue idéaliste. L’idée de la génération, au sens psychologique, peut tout au plus se comprendre dans l’hypothèse de l’équivalence, de la transformation entre les deux groupes de phénomènes, ceux-ci étant supposés, quant au fond, identiques. Mais telle n’est pas la thèse de l’idéalisme. Pour lui, il n’existe qu’une substance unique, la pensée, dont toutes les autres sont des manifestations. Les idées de génération, de transmission héréditaire, résultent de l’expérience et ne peuvent être données que par elle : si ces phénomènes sont pleins de mystères, ils n’en sont pas moins réels, puisqu’on en peut suivre la tracé visible, l’évolution. Mais, des qu on les applique à l’ordre idéal , suprasensible, ils ne représentent plus riem; ce sont des métaphores, des mots vides, des abstractions creuses, puisqu’il n’y a pas de concrets auxquels on puisse les ramener.
Il y a déjà un siècle, un philosophe spiritualiste et même chrétien, Wollaston, dans son Esquisse de la religion naturelle, a très-bien vu que dans l’ordre purement idéal, le fait de la génération ne se comprend pas. « On devrait clairement expliquer, dit-il, ce qu’on entend par un homme qui a la faculté de transmettre lame, car il n’est pas facile de comprendre comment la pensée, comment une substance pensante peuvent être engendrées comme le sont des branches, ni qu’on puisse se servir de cette expression, même dans le sens métaphorique. Il faudrait nous dire si cette génération vient d’un des deux parents ou des deux ensemble. Si c’est d’un seul, duquel est-ce? Si c’est de tous les deux, il s’ensuit qu’une seule branche sera toujours produite par deux troncs différents, ce dont il n’y a aucun exemple dans toute la nature, quoiqu’il soit bien plus naturel de faire cette supposition pour
LES GÂUSESi.
des vignes et des plantes que pour des êtres intellectuels, qui sont des substances simples et sans aucune composition . On est porté, par ces raisons, à conclure qu’il n’y
apas d’autre substance que la matière ; que l’âme, provenant seulement de la disposition du corps, doit naître avec lui du père ou de la mère, ou de tous les deux ensemble, et que la génération de l’âme est une suite de la génération du corps. » Cette conclusion paraît matérialiste à Wollaston, et, comme il arrivé toujours en pareil cas, sacrifiant les faits à l’hypothèse, il se met à contester l’hérédité.
Pour nous, sans nous laisser effrayer par cet épouvantail, passons à l’examen de la dernière hypothèse, la seule qui subsiste, les autres ayant été éliminées.
II. C’est celle qui considère l’hérédité physiologique comme la cause de l’hérédité psychologique. Il est bien entendu, d’ailleurs, qu’il ne s’agit ici que de la cause immédiate, seconde, de la cause dans l’ordre des phénomènes, c’est-à-dire de l’antécédent invariable. Prise en ce sens, cette solution nous paraît la seule acceptable.
Personne né conteste l’influence du physique sur le moral. Seulement on conçoit ordinairement cette influence comme transitoire, passagère, ou du moins constamment variable. Ainsi, une absorption excessive d’alcool amènera le désordre des idées ; un certain état nerveux, le délire ; l’ingestion du haschich dans l’organisme un sentiment de béatitude. Ces phénomènes et autres semblables sont les plus frappants, mais, au fond, les moins importants. Ce qui importe, c’est de remarquer qu’à cet état habituel, ordinaire de l’organisme, que l’on appelle tempérament, constitution propre, doit correspondre aussi un état habituel, ordinaire de l’esprit. Ceci n’est pas douteux, mais on l’oublie. Si, au contraire, on ne perd pas de vite
l’hérédité physiologique et psychologique. 379 cette vérité, que l’influence du physique sur le moral est permanente, qu’elle s’exerce par des actions infiniment petites, mais incessamment renouvelées, qu’il y a une corrélation nécessaire entre ces deux ordres d’existence qu’on appelle le corps et l’âme, tant pour les états secondaires et changeants que pour ces états fondamentaux et permanents, qui sont comme la trame sur laquelle se dessinent les phénomènes, on comprendra qu’un état physiologique permanent entraînant un état psychologique permanent qui lui correspond, l’hérédité physiologique doit entraîner l’hérédité psychologique. Il serait puéril d’objecter à cela que souvent on ressemble à l’un de ses parents par les traits du visage, la taille, le tempérament, et que l’on en diffère par l’esprit, car il est évident que ce qui importe ici,' c’est l’hérédité des conditions organiques de l’esprit, c’est-à-dire de l’encephale ; et nous avons vu que l’organisme ne se transmet pas toujours tout d'une pièce, et qu’il y a même à cet égard des bizarreries qui déconcertent.
On ne fait nulle difficulté pour admettre l’hérédité physiologique. On trouve tout naturel que l’organisme engendré ressemble à l’organisme générateur. On le comprend ou on croit le comprendre. Pourquoi n en est-il pas de même de l’hérédité psychologique? En laissant de côté tout ce qui est préjugé, affaire de système, idées préconçues qui ne veulent pas céder, le voici : c est qu on trouve avec raison que l’idée de génération, appliquée à ' l’âme, est inintelligible. Mais tout devient clair, si l’on rattache l’hérédité psychologique, comme effet, à 1 hérédité physiologique, comme cause.
On voit donc que (ie rapport de causalité entre les deux hérédités n’est qu’un cas particulier des rapports du phy-
LES CAUSES
sique et du moral. Seulement l’hérédité psychique correspond ici à des tendances permanentes, non-seulement dans l’individu, mais dans la race, la famille. De plus, tandis que l’hérédité physiologique est immédiate^ l’hérédité psychologique est médiate. L’organisme est transmis directement; et si, avec l’organisme, la diathèse nerveuse des parents est transmise, leurs aptitudes mentales le sont aussi par cet intermédiaire.
Peut-être se demandera-t-on pourquoi, après avoir admis une correspondance parfaite entre les deux ordres de phénomènes, nerveux et psychiques, nous considérons, l’hérédité .mentale comme un effet de l’hérédité physiologique. Ne pourrait-on pas renverser cette proposition?
Nous avons déjà combattu cette thèse. Mais, indépen- ■ damment des raisons négatives qui ont été données, il y en a une qui nous semble positive : c’est que l’expérience montre que le développement mental est, partout et toiijours, soumis à des conditions organiques, et que rien dans l’expérience n’établit que la réciproque soit vraie, d’une manière générale.
S’il y a, en effet, un certain ordré de phénomènes qui puissent être appelés cc psychologiques» dhme façon incontestable, ce sont les faits de conscience. Mais la conscience, pour se produire, a besoin de Conditions organiques déterminées. Tant qu’elles ne se sont pas produites, la conscience n’existe pas encore : dès qu’elles ont disparu, la conscience n’existe plus. Et que l’on remarque que pour la conscience, à l’égard du cerveau, il n’y a pas seulement un rapport de dépendance général et vague. Nullement : quoique les physiologistes discutent encore pour savoir si, dans le cerveau considéré comme organe psychologique, ce qui importe, c’est son poids, ou sa
l’hérédité physiologique et psychologique. 381 eonstitution chimique, ou le nombre de ses circonvolutions, ou saforme ouson type ; il est probable que chacune de ces conditions a son importance spéciale. Ainsi, on peut affirmer que tout cerveau humain adulte, pesant moins de 1,000 gr., amènera cet état mental qu’on appelle 1 idiotie.
Quand donc nous disons que l’évolution mentale dépend de l’évolution cérébrale, et par suite quel hérédité psychologique dépend de l’hérédité physiologique, nous énonçons une simple vérité d’ expérience, une généralisation tirée d’un nombre immense de faits. En bonne logique, c’est donc à l’idéalisme qu’incombe Voms prohandi; e’est à lui de détruire notre thèse, non pas à nous de renverser la sienne. C’est la un point de logique qu’on perd trop souvent de vue, et sur lequel nous voudrions attirer un moment l’attention. Il arrive quelquefois que l’on compromet une très-bonne cause, parce qu’au lieu de se borner à la défendre, on veut attaquer de vive force l’opinion adverse. Un métaphysicien, renouvelant l’opinion de Descartes, pourrait soutenir (je l’ai entendu) l’hypothèse 'des bêtes -machines et nous mettre au défi d’établir qu’elle est fausse. Cela est possible ; mais à nous de répondre que c’est le métaphysicien qui doit donner sa preuve. Toute doctrine qui s’appuie sur l’expérence et l’analogie, qui s’accorde avec les lois générales de l’ünivers, doit être tenue pour vraie. Jusqu’à preuve du contraire. Assurément, elle petit être fausse ; mais il y a du moins en sa faveur des présomptions de vérité, et il n’y a pour elle aucune obligation logique de réfuter les doctrines adverses, tant qu’elles ne donnent que des vraisemblances et des possibilités. Telle est, à ce qu’il nous semble, la position de notre doctrine, en face de la thèse idéaliste : elle a pour elle
LES CAUSES
l’expérience, contre laquelle une théorie à priori ne prévaut pas.
Nous ne ser-ions pas surpris cependant qu’elle parût à plusieurs sentir fort le matérialisnie. A cette difficulté nous pourrions répondre d’abord que, si elle est vraie, il n’en faudrait pas moins la subir, quelle qu’elle fût; qu’on ne saurait trop protester contre une tendance antiphilosophique qui consisterait à juger les doctrines, non d’après ce qu’elles valent, mais d’après leurs étiquettes ; que la philosophie ne pourrait l’admettre qu’en préférant quelque chose à la vérité, c’est-à-dire en se suicidant. Nous pourrions rappeler encore que, pour nous, le matérialisme n’est qu’un fantôme qui s’évanouit, dès qu’on en approche résolûment , qu’il est comme les spectres, qui ne font peur qu’à ceux qui y croient. Mais il vaut mieux attaquer de front la difficulté et faire voir que l’objection ne tient pas.
D’abord, il est clàir que tant qu’on ne sort pas de la recherche des causes Secondes, immédiates — et nous ne nous lasserons pas de répéter que c’est ici notre but,— la solution, donnée ne peut être ni spiritualiste ni matérialiste. Rattacher l’hérédité psychologique à l’hérédité physiologique, c’est tout simplement constater un fait, et c’est à l’expérience seule de décider si l’affirmation est vraie ou fausse.
Mais si l’on veut, à tout prix, aborder la question insoluble de la cause dernière, voici quelle sera notre réponse. Une doctrine matérialiste est sans doute celle qui veut expliquer tout ce qui existe, et en particulier les phénomènes de l’esprit, par les propriétés de la matière, conçue comme seule et unique réalité. Mais nous avons vu qu’une pareille doctrine est une illusion corn-
l’hérédité PHYSIOLOGIQUE ET PSYCHOLOGIQUE. 883
plète, attendu que le concept de matière se résout finalement en notions de force, de résistance, de couleur, de mouvement et autres, qui sont touteé des données de la conscience : en sorte que l’on a pu soutenir sans aucun paradoxe que le fond de la matière, c’est de l’esprit.
Nous ferons remarquer que notre solution est parfaitement conciliable avec cette hypothèse métaphysique, c’està-dire avec l’idéalisme le plus absolu. En effet, il ny a entre nous qu’une différence de position, nous raisonnons au point de vue de V expérience^ l’idéaliste, au point de vue de V absolu. Nous ne débattons la question que dans les strictes limites de l’expériençe : l’idéaliste en poursuit l’intégration complète, parce qu’à ses yeux on ne connaît rien, tant qu’on ne connaît que le relatif.
On a dit encore que le matérialisme est la doctrine qui tire le supérieur de l’inférieur, et le meilleur du pire. N’est-ce pas ce que nous venons de faire en subordonnant l’hérédité mentale à l’hérédité organique?
Si l’on veut bien remarquer en quoi consiste notre sujet, on comprendra que cette question n’a pas lieu d’être posée ici. Notre sujet n’est qu’un cas de la science très-vaste des rapports du physique et du moral. Cette Science n’a pas à rechercher ce que c’est que le corps, ce que c’est que l’esprit, ni à subordonner Tup à 1 autre. Elle se divise naturellement en deux grandes parties : Influence de l’organisme sur les manifestations mentales, — Influence des manifestations mentales sur l’organisme. C’est à la première partie qu’appartient la question de l’hérédité. Elle n’est ainsi qu’une faible portion d’une science très- étendue, qui est elle-meme en dehors de la métaphysique.
L’hérédité ainsi comprise nous apparaît simplement
LES CAUSES
comme une des nombreuses influences physiologiques auxquelles est soumis le développement mental ; mais si Ton croit que cela implique une solution métaphysique quelconque, on se trompe. 11 est vrai que, par suite de la loi d’hérédité, le supérieur est subordonné à l’inférieur ; mais ce serait sortir de l’expérience et risquer une assertion toute gratuite que de prétendre que l’hérédité prouve absolument que le supérieur dépend de l’inférieur, et le meilleur du pire.
Ainsi à la question posée au début : « Quelle est la cause de l’hérédité psychologique? » on peut répondre,, tant qu’on ne sort pas du domaine de l’expérience : a C’est l’hérédité physiologique. » C’est parce que l’organisme, et en particulier le système nerveux, sont transmissibles, que les divers modes de la sensation, de l’instinct, de l’imagination, de l’intelligence, des sentiments, le sont aussi. L’hérédité psychologique étant ainsi ramenée a l’hérédité physiologique, comme à sa cause immédiate, il resterait à rechercher la cause de celle-ci, à se demander comment l’hérédité physiologique se produit.
Dans l’état présent de la biologie, on ne peut espérer aucune explication positive de l’hérédité. On en est réduit à l’hypothèse. La plus récente, la mieux élaborée, est celle qu’a exposée Darwin, dans son livre sur la Variation des animaux et des plantes, et dont on trouve les traits généraux dans les Principes de biologie de M. Herbert Spencer. Elle porte le nom de pangenèse.
Pour la bien comprendre, il faut se rappeler d’abord
l’hÉpJdITÉ physiologique et PSYGHOLOGIQüBt 385 que la physiologie actuelle considère tout corps vivant, malgré son unité, comme un agrégat de cellules prodigieusement nombreuses, dont chacune a sa vie propre, possède les propriétés fondamentales de la vie : la nutrition par laquelle elles asssimilent et désassimilent continuellement ; l’évolution qui leur fait acquérir un volume plus considérable et se compliquer de parties plus parfaites et plus nombreuses ; la reproduction, en vertu de laquelle chaque cellule peut en produire une autre, celle-ci une autre et ainsi de suite. Virchow a montré qu’une cellule unique peut être malade; en sorte qu’on peut dire que cet élément anatomique joue dans- l’organisme le même rôle que l’individu dans l’État, ayant une certaine mesure d’indépendance, tout en faisant partie intégrante du corps social.
Un curieux exemple de la puissance de la reproduction dans la cellulle nous est fourni par la Bégonia phyllomaniaca. Si l’on prend un fragment de feuille de cette plante, qu’on le place dans un terrain convenable et qu’on le tienne à une température appropriée^ il en sortira une jeune bégonia ; et le fragment qui est capable de produire un plant complet est si petit, qu’une seule feuille peut produire quelque chose comme une centaine de plants ^ . Mais ce n’est pas tout, car chaque plante ainsi produite développe à son tour sur ses tiges et sur ses feuilles des myriades de cellules semblables, héritant de la même propriété, de devenir à leurtour des plantes semblables. Ainsi donc la cellule originelle, en quittant la plante mère, a non-seulement hérité du pouvoir de se reproduire, mais l’a multiplié et l’a distribué sans aucune
■ ' Herbert Spencer. Principles ofbiology, g 65, 1. 1;
3gg LES- CAUSES.
diminution dans son énergie, à toutes les autres cellules de la plante produite, et cela pendant des générations sans
”°Pourexpliquer ce pouvoir de reproduction, et, en général, la transmission héréditaire chez tous les etres vivants, Darwin propose l’hypothèse P™visoire de la pangenèse, v qui implique que dans l’organisme tout entier, chacun des atomes ou unités qui le composent se reproduit lui-même. »
On admet presque universellement, dit-il, que les Iules, se propageant par division spontanée ou pro iteration, conservent la même nature, et se convertissen ultérieurement en différentes substances et tissus du corps.
A côté de ce mode de multiplication, je suppose que les cellules, avant leur conversion en matériaux formes e complètement passifs, émettent de petits grains ou atomes qui circulent librement dans tout le système, et, lorsqu ils reçoivent une nutrition suffisante, se développent ulterieurement en cellules semblables à celles dont ils denyent. Nous appellerons ces graines des gemmules. Nous supposons qu’elles sont transmises par les parents a leurs descendants, se développent généralement dans la génération qui suit immédiatement, mais peuvent se transmettre, pendant plusieurs générations, à un état dormant et se développer plus tard. On suppose que les gemmu es sont émises par chaque cellule ou unité, non-seulement pendant Fétat adulte, mais pendant tous les états de développement. Enfin, les gemmules auraient les unes pour les autres une affinité mutuelle, d’où résulte leur agrégation en bourgeons et en éléments sexuels. En sorte qu’à strictement parler, ce ne sont pas les éléments reproducteurs ni les bourgeons qui engendrent les nouveaux or-
l’hérédité physiologique et psychologique. 387 ganismes, mais les cellules ou unités elles-mêmes du corps entier ^
On fera observer qu’aucune objection solide ne peut être fondée sur la petitesse extrême de ces gemmules, nos idées de grandeur et de petitesse étant purement relatives'. Si l’on remarque que l’ascaride peut produire environ 64,000,000 d’œufs, une seule orchidée, à peu près autant de millions de graines, que les parcelles organiques émises par les animaux odorants, que les molécules contagieuses de certaines maladies doivent être d’une ténuité excessive, d’objection ne paraîtra pas d’un grand poids.
Ainsi, « il faut considérer chaque être vivant comme un microcosme, un petit univers, composé d’une foule d’organismes aptes à se reproduire par eux- mêmes, d’une petitesse inconcevable, et aussi nombreux que les étoiles du firmament. » Cette hypothèse permet à Darwin d’expliquer un grand nombre de phénomènes fort différents en apparence, mais que la physiologie considère comme identiques, quant au fond. Tels sont : la gemmiparité ou reproduction par bourgeons, la fissiparité, où l’être est reproduit par division spontanée ou artificielle, la génération sexuelle, la parthénogenèse, les générations alternantes, le développement de l’embryon, la réparation des tissus, la croissance de nouveaux membres qui remplacent les membres perdus, comme cela arrive à l’écrevisse, à la salamandre, à la limace, — bref, tous les modes de reproduction, quels qu’ils soient, tous les .modes et toutes les variétés de l’hérédité.
Nous avons vu qu’il y a lieu de distinguer les caractères développés des caractères simpleinent transmis ; la trans-
< Darwin. Variation, t. II, chap. xvii.
LES CAUSES
mission peut avoir Iteu sans le développement, ainsi que le prouvent les faits extrêmement nombreux d’atavisme, d’hérédité en retour, sous forme directe ou collatérale. Ce phénomène, que nous avons rapproché des générations alternantes, s’explique très-bien dans l’hypothèse de Darwin. Le fait fréquent qu’un grand-père transmet à son petit-fils, par sa fille, des caractères que celle-ci n’a pas ou ne peut pas avoir, ne peut se comprendre qu’en admettant qu’ils restent chez sa fille à l’état latent, c’est-àdire pour donner une base physiologique à cette idée, quHl y a des gemmules transmises à la deuxième génération, et conservées par elle, mais qui ne se développent qu’à la troisième.
Darwin explique aussi comment des modifications, dans les habitudes corporelles ou mentales, peuvent être héréditaires. ce Selon notre manière de voir, nous n’avons qu’à supposer que certaines cellules finissent par se modifier, aussi bien dans leur structure que dans leurs fonctions^ et qu’elles émettent alors des gemmules similairement
modifiées . Quand un attribut psychique, une habitude
mentale ou la folie sont héréditaires, nous devons admettre qu’il y a réellement eu transmission de quelque modification effective, ce qui, selon notre hypothèse, impliquerait que des gemmules, dérivées de cellules nerveuses modifiées, se transmettent à la descendance. » On ne s’étonnera pas que ces habitudes modifiées ne se fixent qu’à la longue, si l’on remarque que l’organisme doit être placé dans des conditions nouvelles, assez longtemps pour que celles-ci agissent sur lui, modifient ses cellules, et rendent possible la transmission d’un nombre déplus en plus grand de gemmules modifiées ‘.
* Ibid., p. 425.
l’hérédité physiologique et psychologique. 389 , Dans tout ce c[uj^ précède, on n’a raisonné que sur des données physiologiques. Mais nous savons que dans la question de l’hérédité, l’antithèse du psychologique et du physiologique est une simple différence de point de vue. Ces cellules et ces gemmules ne sont pas de la matière brute, inanimée ; il y a en elles dé la force, de la vie, des tendances ; nous avons vu qu’il est aussi difficile de concevoir le matériel sans du spirituel que le spirituel sans du matériel. Par suite, l’hypothèse s’applique aussi, bien à l’hérédité mentale qu’à l’hérédité organique, et, si elle vaut pour l’une, elle vautpour l’autre. Que l’on remarque, en effet, combien les deux ordres de phénomènes semblent se correspondre.
Dans l’ordre psysiologique, au plus bas degré, et comme élément irréductible, la cellule ou unité physiologique, chacune ayant sa vie propre. Du consensus de ces vies innombrables résulte la vie générale de l’être dont Tunité nous apparaît ainsi comme une résultante, une harmonie. Cette harmonie, à mesure qu’on monte dans l’échelle des organismes, tend de plus en plus vers l’unité parfaite, sans jamais atteindre cet idéal.
Dans l’ordre psychologique, au plus bas degré et comme élément irréductible ou unité psychologique, la force telle qu’elle existe dans toute cellule, ou au moins la névriiité telle qu’elle existe dans toute cellule nerveuse. Du consensus de toutes ces actions psychiques, infiniment petites, centralisées dans les ganglions, et plus tard dans l’encéphale, résulte la vie psychologique, qui, à mesure qu’on s’élève dans l’échelle des êtres, passe de la forme simultanée à la forme successive, condition de la conscience, et tend de plus en plus vers l’unité parfaite, la personne, le moi, sans y arriver d’une façon absolue.
LES CAUSES
Ainsi, le parallélisme est complet entre ces deux ordres défaits qui, au fond, n’en sont qu’un; et, par suite, on comprend, on entrevoit au moins, comment les deux ordres d’hérédité peuvent découler d’une même cause Au reste, voilà assez d’hypothèses ; il est temps de conclure.
En somme, nous croyons avoir établi que l’hérédité psychologique a sa cause dans l’hérédité physiologique, et qu’on ne peut raisonnablement le contester. Les deux hérédités étant ainsi ramenées à une seule, nous en avons cherché de nouveau la cause, et nous n’avons trouvé, pour l’expliquer, qu’une hypothèse vraisemblable, mais qui, étant en dehors de l’expérience, ne peut être vérifiée. Ge qui ressort clairement de ces recherches, et qu’on ne saurait se lasser de répéter, parce que ce point est capital : c’est que l’hérédité, c’est l’identité dans la mesure du possible, c’cst un même être en plusieurs. « La cause de l’hérédité, comme le dit Hœckel, c’est l’identité partielle des matériaux qui constituent l’organisme du parent et de l’enfant, la division de cette substance lors de la repro-
< Nous rapprocherons de ce qui vient d’être dit une hypothèse très-hardie et très-ingénieuse de M. Herbert Spencer, dont voibi la substance : Nos sciences, nos arts, notre civilisation, tous ces phénomènes sociaux, si nombreux et si compliqués.qu’ils soient, se ramènent en dernière analyse à un certain nombre de sentiments et d’idées. Geux-ei se ramènent aux sensations primitives, aux données des cinq sens. Les cinq sens se ramènent au toucher; la physiologie contemporaine tend à vérifier le mot deDémocrite :(( Tous nos sens ne sont que des modifications du toucher. » Enfin le toucher lui-même doit avoir sa base dans ces propriétés primordiales qui distinguent la matière organique delà matière inorganique. Et beaucoup de faits tendent à montrer que la sensibilité générale sort de ces processus fondamentaux d’intégration et de désintégration qui sont la base de toute vie. Ainsi, intégration et désintégration, sensibilité générale, toucher, sens spéciaux, sensations et idées, leur développement dans le temps et l’espace : tel serait, d’un point de vue phénoménal, l’ordre d’évolûtion de l’esprit du très-simple au très-complexe. La sociologie la plus compliquée se trouverait ainsi rattachée aux sources les plus humbles delà vie. V. Prineiples of psychology, 2® édit., | l.'JQ.
l’hérédité physiologique et psychologique. 391 duction. » En réalité, l’hérédité ne doit être considérée que comme une forme de croissance, analogue à la division spontanée d’une plante unicellulaire de l’organisation la plus simple.
Il nous reste, après avoir étudié les faits, les lois et les causes, à examiner le côté pratique de l’hérédité, c’est-àdire ses conséquences.