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CHAPITRE PREMIER

l’hérédité et la loi d’évolution.

L’idée de progrès est toute moderne. Elle a eu pour

initiateurs, au xvif siècle, Bacon, Descartes, Pascal, et surtout Leibnitz. Au xviii® siècle, elle a été l’objet d’une foi ardente chez tous les philosophes de cette époque. Au xix^ siècle, elle est devenue presque un lieu commun. Toutefois, cette idée, sous sa forme courante, est vague ét incomplète.

Elle est vague d’abord. Ce mot progrès n’offre pas un sens bien déterminé. Il représente pour les uns la simple action de marcher en avant ; pour d’autres une amélioration, ce qui est très-différent. De plus, l’opinion vulgaire accepte le progrès à titré de fait, sans se demander ni sa loi ni sa cause. Se produit-il au hasard ? a-t-il une loi et quelle est cette loi? Quelle est dans la nature des choses cette forme cachée, cette puissance 'productrice qui le détermine à être? On ne pose pas même ces questions.

Elle est incomplète, et ce défaut est le plus grave. Par une illusion antiscientifique , mais qui est naturelle à l’homme en toute chose, nous ne considérons le progrès qu’au point de vue humain.

Le progrès, pour presque tout le monde, consiste dans le passage du mauvais au médiocre, du médiocre au bon, du bon au meilleur, bref, dans une amélioration. Comme l’histoire montre que l’humanité marche en général du moins parfait au plus parfait ; comme on voit qu’avec le temps, les mœurs tendent à devenir plus douces, la vie plus commode, les habitudes plus morales, les institutions sociales plus Justes , les institutions politiques plus libérales, les connaissances plus étendues, les croyances plus raisonnables , on en conclut que, malgré les mouvements en arrière , les exceptions, les déceptiens et les démentis, la victoire reste en définitive au progrès, c’est-à-dire à l’amélioration de l’homme et de son milieu moral ; et l’on se dit avec Herder que l’humanité ressemble à un homme ivre qui, après beaucoup de pas en avant, beaucoup de pas en arrière, finit pourtant par arriver à son but. Le progrès ainsi entendu reste un fait humain , restreint au domaine des sciences morales et politiques, confiné dans l’histoire, ayant pour limites celles de la liberté.

Une vue plus exacte et en même temps plus large amène à comprendre que le progrès humain n’est qu’une partie du progrès total, et à substituer à ce mot équivoque les termes mieux appropriés à’évolütion ou de développement. Ce changement est d’une grande importance; car à la place d’une opinion humaine, subjective, hypothétique , il met une doctrine cosmique , objective , scientifique. Le progrès n’apparaît plus comme la loi de l’humanité seule , mais comme la loi de la nature entière.

L’idée de l’évolution, dans ce sens large et vrai, restera sans doute comme l’une des plus grandes conceptions

l’hérédité et la. loi d’évolution.

philosophiques du xix® siècle. Née de l’étude des sciences naturelles, des religions, des langues, de Thistoire, de tout ce qui change et vit, à son tour elle a prêté à ces études un nouveau sens; elle les a vivifiées et restaurées. Hegel le premier a essayé la magnifique synthèse qui doit un jour tout ramener à la loi du perpétuel devenir. Ses hypothèses métaphysiques ont pu périr, comme tant d’autres; l’idée mère de la doctrine est restée. Bien mieux , de nouveaux aspects de la .loi d’évolution se sont révélés depuis, dans tout ordre de sciences. Pour n’en citer qu’un exemple , l’hypothèse hardie du transformisme, qo’on rattache au nom de Darwin, a pose sous une forme nouvelle la question de l’origine des espèces et l’a rattachée aux problèmes les plus élevés de la philosophie.

Le plus récent essai de synthèse philosophique, fondée sur l’idée d’évolution, est dû àM. Herbert Spencer. Cette synthèse, dont l’esquisse se trouve dans ses Essais, et la forme définitive dans ses Premiers Principes, doit comprendre et expliquer dans le detail les phénomènes biologiques, psychologiques, sociologiques, moraux. Elle n’a pas seulement le mérite, étant plus récente, de pouvoir embrasser un plus grand nombre de faite et de doctrines partielles t son vrai mérité, c est d avoir substitué à une méthode subjective, métaphysique— celle de Hegel— une méthode objective, scientifique — celle des naturalistes; en sorte que la loi dévolution, débarrassée de toute idée téléologique, et ayant pour résultat non pas le bonheur de l’homme, mais le développement nécessaire du cosmos; non pas le progrès au sens purement humain et notre acheminement vers la perfection,, mais l’acheminement de l’univers vers une complexité

toujours croissante, peut être rattachée aux lois mêmes de la mécanique, aux dernières lois du mouvement, et que le problème du monde, considéré du point de vue de révolution^ devient un problème de dynamique. .

Il serait hors de propos d’esquisser ici cette synthèse. Il suffira à notre sujet d’en noter les principaux aspects, d’indiquer la cause et la loi de l’évolution.

Considérée en général, toute évolution peut se définir une intégration ; ce qui explique, en un certain sens, comment elle est toujours un passage du moins au plus. Sa loi c’est la transition de l’homogène à l’hétérogène^ de l’uni forme au multiforme, du moins cohérent au plus cohérent, de l’indéfini au défini : ces expressions diverses traduisant les divers aspects d’un même changement, identique dans son essence. C’est ainsi que l’évolution explique, dans l’ordre astronomique, le passage de la nébuleuse primitive presque homogène à notre système solaire avec ses planètes, ses satellites, si divers en densité, en vitesse, en distance au centre : dans l’ordre géologique, le passage de la masse ignée primitive relativement homogène à la terre actuelle, dont la surface seule nous paraît si hétérogène ; dans, l’ordre biologique, le passage de l’organisation inférieure des âges primitifs aux flores et faunes multifornies de l’âge actuel ; dans l’ordre psychologique, le passage des formes enveloppées et embryonnaires de l’esprit à des états de plus en plus complexes ; dans l’ordre social, le passage des sociétés simples des premiers temps aux sociétés trèscompliquées et très-hétérogènes de notre époque ; dans 1 ordre historique, le développement des langues, des arts mécaniques, des beaux-arts, et leur subdivision en genres de plus en plus nombreux.

l’hérédité et la loi d’évolution. 399 L’évolution consiste donc dans une intégration, dans un passage du simple au complexe. Mais ce processus uniforme suppose quelque nécessité fondamentale dont il résulte. Cette loi universelle implique une cause universelle. La raison de cette transformation universelle de l’homogène en hétérogène, la voici ; Toute forme active produit plus d’un changement; toute cause produit plus d’un effet. Ainsi, un choc produira du mouvement, du son, de la chaleur et de la lumière. Un peu de virus variolique, dans l’organisme, produira des phénomènes' morbides très-nombreux. Une réforme économique amènera beaucoup de conséquences industrielles et sociales. En un mot, partout, même là où la cause est simple, les effets sont multiples.

L’évolution ainsi comprise, et ramenée quant à sa loi et quant à sa cause « à une interprétation purement physique» des phénomènes, offreun caractère scientifique que n’a pas la doctrine courantedu progrès. De plus, celle-ci ne s’inquiétant que du bonheur humain et le considérant comme la cause finale de tous les changements, se trouve fort embarassée en face des faits nombreux, incontestables, qui montrent que l’humanité, à certains moments, s’arrête et retourne en arrière. L’évolution les explique. La théorie transformiste, comme le dit très-bien Lyell, n’implique pas la progression nécessaire. Il est possible qu’une nouvelle race soit d’une structure plus simple et d’une intelligence moins développée que celles qu’elle efface : un léger avantage suffit pour lui assurer la victoire sur ses concurents. La loi d’évolution rend également bien compte du progrès et de ce qu’on a appelé la dégradation, c’est-à-dire d’un mouvement rétrograde vers une structure inférieure ou une forme inférieure du dynamisme. Il suffit que Fê-

tre ainsi dégradé, au physique du au moral, s’adapte mieux à ses nouvelles conditions d’existence qu’un être plus richement doué.

Maintenant que nous sommes bien fixés sur le sens précis des mots évolution, développement, progrès, nous pouvons voir comment cette loi domine toute la question des conséquences de l’hérédité. Nous nous proposons dans cette partie de notre travail de montrer comment l’hérédité a contribué à la formation de certaines facultés intellectuelles ou sensitives et de certaines habitudes morales. Nous pouvons dès à présent l’entrevoir. L’hérédité et l’évolution sont les deux facteurs nécessaires de toute modification stable, dans le domaine de la vie.

Posez l’évolution sans l’hérédité, tout changement devient transitoire ; une modification quelconque, bonne ou mauvaise, utile ou nuisible, disparaît avec l’individu. L’évolution confinée dans ces bornes étroites perd toute signification et toute portée ; elle n’est plus qu’un accident sans valeur.

Posez l’hérédité sans l’évolution, et vous n’avez plus que la conservation indéfinie, incroyablement monotone, des memes types fixes une fois pour toutes. Les caractères physiologiques, les instincts, les facultés intellectuelles et morales sont conservées et transmises, sans modifications. Rien n’augmente, rien ne diminue, rien ne change.

Au contraire, posez l’évolution et l’hérédité, la vie et la variété deviennent possibles. L’évolution amène des modifications physiologiques et psychologiques; l’habitude les fixe dans l’individu, l’hérédité les fixe dans la race. Ces modifications accumulées, et à la longue devenues organiques, rendent possibles des modifications nouvelles, dans la suite des générations : ainsi l’hérédité devient en

l’hérédité et la loi d’évolution. 401 quelque sorte une puissance créatrice. Ce fait de l’hérédité des modifications acquises a déjà paru plusieurs fois dans le cours de ce travail : quoiqu’il doive être examiné plus loin en détail^ il ne sera pas inutile d’y insister ici, il fera bien comprendre le rapport intime de l’hérédité avec la loi d’évolution.

Dans l’introduction physiologique, nous avons montré (p. 10-13) qu’il est certain que les modifications acquises peuvent se transmettre. Nous avons vu, pour n’en rappeler qu’un exemple, quelques animaux qu’on a rendus épileptiques, par un moyen artificiel, transmettre cette disposition morbide à leurs descendants. Mais nous avons vu aussi que ce point est embarrassant; car les faits semblent montrer que ces déviations du type tendent à revenir à l’état normal, et que la loi, c’est que les accidents ne se perpétuent pas, qu’après avoir subsisté pendant quelques générations tout au plus, ils s’atténuent, puis disparaissent. Nous reviendrions ainsi par un détour à la difficulté du début : ce serait l’évolution sans l’hérédité ou du moins avec une hérédité restreinte, sans résultats valables. La difficulté n’est qu’apparente. En admettant même l’hypothèse qui nous est le plus contraire, celle du retour au type, on remarquera que ce retour n’a lieu que dans la race abandonnée à elle-même. Les expériences des éleveurs montrent que certains caractères physiologiques peuvent parfaitement êtres fixés et perpétués par une sélection continue, en dépit des exceptions et des cas de retour : or, l’éducation agit sur les facultés mentales, exactement comme l’art de l’éleveur sur l’organisme et ses fonctions. Nous verrons que l’aptitude à saisir des idées abstraites ou à se plier aux conditions de la vie civilisée, ne se fixe qu’à la longue chez certaines races ; abandonnées à elles-mêmes,

elles retournent aussi aa type mental primitif. Il s établit ainsi, dans l’individu, entre l’ hérédité des caractères naturels et l’hérédité des caractères acquis, une lutte où la nature doit l’emporter, si l’art ne la combat point. Le mot de Bacon est vrai de l’hérédité comme de toutes les lois naturelles ; Nalura non nisi parendo vincitur . Mais avec le secours de l’art, sous l’influence constante de l’éducation ou d’un même milieu moral, les caractères acquis se fixent, et alors s’établit dans notre constitution psychique une seconde nature si étroitement fondue dans la première, qu’on ne peut les distinguer le plus souvent.

En résumé, sans la loi d’évolution, rien de plus simple que les conséquences de l’hérédité; Elles ne vaudraient point la peine d’être étudiées à part, car elles ne consisteraient que dans la conservation indéfinie des mêmes caractères spécifiques. Mais avec l’évolution, tout change. L’être vivant tend à se modifier sans cesse, par des causes soit internes, soit externes. Les causes internes amènent ces modifications spontanées de l’organisme et du dynamisme, que nous avons vu quelques auteurs expliquer pai une loi d’innéité; tels sont un nouveau caractère physique, une nouvelle aptitude mentale. Les causes externes sont les actions de milieu, qui influent aussi puissamment sur l’être moral que sur l’être physique, et tendent à la longue à le façonner d’une certaine manière. Dans la bataille de la vie, dans la lutte pour l’existence, grand fait biologique que Darwin a si bien établi, que ses adversaires eux-mêmes l’ont accepté, ces modifications sont une chance de survie,- si elles adaptent mieux l’individu à de nouvelles conditions. Elles font qu’il devient possible pour l’être vivant, d’abord de subsister, ensuite de se perpétuer. L’hérédité, force essentiellenient conserva-

l’hébédité jet la loi d’évolution.

trice, tend à transmettre aux descendants la nature de leurs parents tout entière, aussi bien toute détérioration physique, intellectuelle, naorale, que toute amélioration physique, intellèctuelle, morale. La fatalité aveugle de ses lois régularise aussi bien la décadence que le progrès.

L’homme, quand il vient au monde, n’est donc pas cette statue, vierge d’impression, qu’avaient imaginéeBonnet et Condillac. Non-seulement il a une certaine constitution, une certaine organisation nerveuse, qui le prédisposent à sentir, penser et agir ‘d’une manière qui lui est propre, personnelle; mais on peut dire que l’expérience de générations infinies en nombre sommeille en lui. Il est si peu créé d’une pièce, que le passé tout entier a contribué à le former. L’état actuel de son mécanisme et de son dynamisine est le résultat de modifications innombrables, lentement accumulées *, et l’on peut affirmer que, si l’hérédité agissait seule, s’il n’y avait pas des croisements, des variations spontanées, des combinaisons et des transformations psychiques dont le secret nous échappe, les descendants seraient sollicités à sentir et à penser fatalement comme leurs ancêtres.

Ce rapide exposé nous a montré comment l’hérédité est l’un des principaux facteurs delà loi d’évolution, comment, en accumulant les petites différences, elle produit des effets en disproportion apparente avec les causes primitives. L’être vivant est soumis aux actions de son milieu et modifié par elles; l’homme, considéré comme être pensant et sentant, n’échappe pas à cette loi. De là,

tantôt une amélioration, tantôt une détérioration de ses facultés; le hasard, mais surtout l’éducation, peuvent développer son intelligence, son imagination, son caractère, ses sentiments: et comme ces modifications acquises sont quelquefois transmises par l’hérédité, et le sont même, à tout prendre, le plus souvent, on peut dire que l’évolution des facultés psychiques est une loi du monde intellectuel, que le gain de chaque génération profite aux autres, et que les derniers bénéficient des efforts des premiers. Mais quand l’homme a découvert une loi, c’est-àdire la règle invariable qui régit un groupe de phénomènes, si ces phénomènes sont à sa portée, tombent sous sa puissance, il peut les modifier, parce qu’il tient en main le grand ressort qui les fait mouvoir et les gouverne. Or, il connaît les lois de l’hérédité ; il sait qu’elles existent et agissent, malgré les exceptions nombreuses qui les masquent. Peut-il en profiter? Peut-il les employer au perfectionnement de son espèce? Posons la question en termes plus clairs et plus explicites. Une race médiocre en intelligence, en moralité, en aptitude artistique et industrielle, voilà le point d’où il faut partir . Une race apte à tout comprendre et à tout faire, policée, de mœurs douces, s’adaptant sans effort aux formes compliquées de la civilisation, voilà le point où il faut arriver. Élevey la masse au niveau de ceux qui furent à l’origine des hommes hors ligne, tel est le problème. Est-il possible?

Nous ferons remarquer, d’abord, que ce souhait est si peu chimérique, que tout l’effort de la civilisation ne tend pas à un autre but. Mais elle y arrive par l’éducation, par une action du dehors, différente de l’hérédité, qui est une action du dedans. A notre avis, l’éducation ne suffit pas à cette tâche. Il reste, chez certaines natures, un fond de

l’hérédité et la loi d’évolution. 405 sauvagerie inintelligente que la civilisation recouvre, mais n’entame pas. La transmission héréditaire pourrait seule les modifier. Nous y reviendrons plus loin L

Au point de vue psychologique, le seul qui nous occupe ici, la question se pose donc ainsi : Est-il possible, par voie de sélection et d’hérédité, d’augmenter dans une race la somme d’intelligence et de moralité?

L’hérédité est un effet : elle dépend de la génération, la génération dépend de la nature des conjoints : c’est donc là le nœud d’où tout dépend. Comment assortir les parents pour l’amélioration de la race ? Cette question, en apparence si simple, a soulevé des débats inextricables que nous allons résumer.

Supposez une famille nombreuse , bien douée au physique et au moral, dont les membres soient sains, vigoureux, intelligents, actifs; donnez-leur un talent commun, celui d’acteur, par exemple, comme dans la famille Kemble : doivent-ils s’unir entre eux pour fixer ce talent d’une façon définitive, et le rendre organique pour ainsi dire? Union désirable, disent les uns; détestable, disent les autres. Le débat a été très-vif de notre temps, sur cette question des mariages consanguins. Les législations anciennes, qui traduisent évidemment les opinions communes, et qui ont dû s’appuyer sur l’expérience autant que sur les préjugés, varient beaucoup sur ce point. Les lois de Manou, le code mosaïque, les lois romaines, les décisions des conciles chrétiens, les textes du Koran pour les peuples musulmans, proscrivent les alliances consanguines. L’opinion leur a donc été défavorable, chez presque tous les peuples civi-

* Ch. ni, §2.

lises. Cependant les anciennes lois des Perses et des Égyptiens les permettaient même entre parents du plus proche degré En Syrie, les mariages consanguins furent communs, au moins dans les familles régnantes, depuis l’origine jusqu’à la fin des Séleucides. Quant aux peuplés sauvages, Sanioïèdes, Tartares, Caraïbes, Indiens d’Amérique, etc., leurs usagës tantôt leS acceptent, tantôt les proscrivent.

Si nous passons du domaine pratique des mœurs au domaine théorique de là science, même indécision

Chez les animaux, dit Darwin, on admet généralement que les conséquences d’unions très-rapprochées, continuées pendant longtemps, sont une perte détaillé, de vigueur et de fécondité. Il cite sur ce point l’opinion affirmative de bon nombre d’éleveurs. Cependant ce il est hors de doute qu’en ce qui concerne le gros bétail, on peut pousser les appariages consanguins assez loin, avec avantage relativement aux caractères extérieurs, et sans inconvénients bien marqués quant à la constitution. » Bâtes, éleveur célèbre, dit « que les croisements consanguins faits avec une mauvaise souche sont ruine et dévastation, mais qu’avec des animaux de premier ordre, on peut les pratiquer avec sûreté dans certaines limites. » Un troupeau de moutons a été maintenu, pendant soixante ans, en France, sans l’introduction d’un seul mouton étranger. Sur le porc, au contraire, les unions eonsanguines trop prolongées ont les effets les plus fâcheux. « Un éleveur croisa un verrat avec sa fille, sa petite-fille, son arrièrepetite-fille, et ainsi de suite pendant plusieurs générations. Le résultat fut que, dans plusieurs cas, les produits furent

^ Voir en particulier D’’ Lucas, tom. II, p. 903. Bulletin de la Société d’anthropologie, t. I, III, ly et VI. Darwin, Variation, etc. , t. II, ch. xvii.

l’hérédité et La loi d’évolution.

Stériles, d’autres périrent, et parmi ceux qui survécurent, un certain nombre étaient comme idiots et incapables de teter et de niarcber droit. » Chez les oiseaux, Darwin trouve un nombre considérable de preuves qui condamnent les unions consanguines. Pour ce qui concerne l’homme, il refuse de s’étendre sur la question,

(c parce qU’elle est entourée dé préjugés, » mais il paraît peu favorable aux unions consanguines.

D’autres auteurs les condamnent catégoriquement, parmi eux, Prospei* Lucas et le docteur Boudin. Ce dernier, s’appuyant sur un grand nombre dè faits et de chiffres, les considère comme la cause certaine de phénomènes morbides fort nombreux, dont plusieurs concernent la vie mentale, comme la surdi-mutité, l’idiotie, l’épilepsie. A ses yeux, la consanguinité est par elle-même essentiellement funeste et, saris le^ concours d’aucune autre cause morbide, amène l’apparition de plusieurs affections ou infirmités graves L

L’histoire, dit P. Lücas, témoigne aussi des conséquences fâcheuses qu’elle entraîne chez l’homme : « les aristocraties, réduites à se recruter dans leur propre sein, s’éteignent, d’après Niebuhr, de la meme manière, et souvent en passant par la dégradation, la folie, la démence et l’imbécillité. Esquirol, Spurzheim, donnent du moins

< Mém.de U société d’anfhrof.W^^Th% le Boudin, le danger des unions consanguines serait prouvé par les faits suivants. A Berlin, on a trouvé ;

Sur 10,000 catholiques. ....... 3 sourds-muets.

Sur 10,000 protestants . 6 —

Sur 10,000 juifs . 2.7 —

Aux Etats-Unis, en 1840, la population nègre, livrée à la promiscuité, comptait, dans l'État de Yowa, 91 fois plus de sourds-muets que la population blanche.

Ces chiffres et ces interprétations ont été contestés. V . Bullet. soc. anthrop., t. III et IV.

cette raison de la fréquence de l’aliénation mentale et de son hérédité, dans les grandes familles de‘îFrançe et d’Angleterre. La surdi-mutité, dans les familles plus humbles, semble aussi reconnaître la même origine. »

Peut-être ne serait-il pas téméraire de voir un effet de la consanguinité dans l’étiolement précoce des rois Lagides et des Séleucides. Les Lagides, de Ptomélée Soter à Cléopâtre et à Césarion (323 à 30), comptent seize souverains. Les Séleucides, de Séleucus Nicator à Antiochus l’Asiastique (311 à 64), en comptent une vingtaine. Ils ont très-souvent épousé leurs sœurs, leurs nièces, leurs tantes. De plus, quand les mariages n’ont pas été consanguins, le croisement a eu lieu entre ces deux familles épuisées ; les Lagides épousaient presque toujours des Séleucides, et les Séleucides des Lagides. Or, il est- certain que ces races ont été s’appauvrissant sans cesse, à mesure qu’elles s’éloignaient des deux ou trois premiers fondateurs.

A ces raisons nombreuses contre les unions consanguines, il semble qu’on n’a guère opposé que des faits d’exception. Burdacb attribue de bons résultats à la consanguinité, mais chez les animaux seulement. Le docteur Bourgeois a fait l’histoire de sa propre famille, issue d’une union consanguine au troisième degré ; ayant fourni, en 160 ans, 91 alliances dont 16 consanguines, sans qu’il en soit résulté ni infirmité ni stérilité. MM. Voisin et Daily citent des faits analogues. Deux petites îles françaises, Batz et Bréhat, où les mariages consanguins sont trèsnombreux, ont une population saine et vigoureuse.

Il y a peut-être un moyen, commelefaitremarquerM. de Quatrefages, de concilier les deux opinions opposées. La tendance de l’hérédité est de reproduire l’être tout entier;

l’hérédité et la loi d’évolution.

l’enfant n’est qu’une résultante, un compromis entre les tendances des deux parents. Si ces tendances sont les mêmes, elles s’accusent de plus en plus dans le produit.

Si les parents jouissent d’une santé parfaite, la consanguinité tendra à la maintenir chez leurs descendants , loin d’être nuisible, elle aura de très-bons résultats. Mais cet équilibre [parfait qui constitue la santé physique ou morale, peut facilement se rompre chez les parents, et par suite s’accuser de plus en plus chez les enfants. Or, dans les mariages consanguins, il y a de grandes chances pour que la rupture d’équilibre ait lieu dans le même sens. Il suit de là que, dans bien des cas, les unions consanguines seront nuisibles, et d’autant plus dangereuses que les prédispositions morbides, communes aux deux conjoints, seront plus marquées. «La conséquence à tirer de l’ensemble des faits paraît être qu’une proche parenté entre le père et la mère n’est pas nuisible par elle-même, mais qu’en vertu des lois qui régissent l’hérédité, elle le devient souvent , et qu’en présence des éventualités qu’elle entraîne, il est au moins prudent d’éviter les mariages consanguins ‘ . »

11 semble donc que la méthode in and in, pratiquée pour le perfectionnement des races inférieures, aurait pour l’homme peu de chances de succès et qu’il faut renoncer à cette manière de fixer et de rendre organiques certaines aptitudes intellectuelles. Le procédé du croisement des familles serait probablement préférable. Il consisterait a choisir dans des familles différentes deux conjoints, ayant à un degré supérieur l’un et l’autre la qualité, le talent, la tendance qu’on désire transmettre aux enfants, en l’aug-

< Quatrefages. Bapp. sur lesprog, de l’anthrôp., p. 461

mentant. Mais cette sëlectioii consciente n’a été pratiquée qüe rarement et ttbn sans interruptions. On en trouverait des exemples au moyen âge, à la belle époqüe de la noblesse. Souvent alors, àu moment de contracter une alliance, on réclamait de part et d’autre non-seülement une noblesse authentique, mais la vigueur, la vaillance, la hardiesse, la loyauté, la piété, bref toutes les vertus chevaleresques qu’on désirait transmettre à ses fils. On ne peut guère douter, que si cette sélection .était faite avec suite et méthode, elle ne conduisît à de bons résultats pour l’amélioràtion delà race humaine. Sans doute, il y aurait beaucoup d’exceptions, d’attentes déchues, de bizarreries inattendues amenées par le hasard ou l’hérédité en retour ; les phénomènes d’hérédité sont trop complexes et trop délicats pour se produire avec la régularité mathématique d’une machine ; mais il est probable que le résultat général n’en resterait pas moins excellent.

Toutefois, on peut nous objecter qu’une pareille méthode ne serait fructueuse qu’à demi. Admettons qu’on arrive ainsi à perpétuer, au profit de la société, une somme a peu près constante d’hommes éminents, illustres ou simplement distingués, admettons même qu’on arrive à en augmenter le nombre ; il n’en restera pas moins au-dessous d’eux une somme beaucoup plus considérable encore d’esprits inférieurs, dont l’hérédité perpétuera l’insuffisance, tout comme elle perpétue^ par l’hypothèse, la supériorité des premiers. Faut-il croire que ce remède est incurable ? Faut-il admettre que la Toi de concurrence trouve ici sa place et doit à l’aide des siècles effacer tout ce qui ne s’élève pas? Faut-il penser que des croisements habilement pratiqués d’une classe à l’autre peuvent élever celle qui est en bas, sans abaisser celle qui est en haut? La civili-

l’hérédité et la loi d’évolution. 411 sàtion y gagnerait-elle quelque chose? Ou ces croisements n’aihèrieront-ils qu’un niveau uniforme de médiocrité? Autant de questions qu’on peut discuter, non résoudre.

Quelques écrivains ont soutenu qu’une race supérieure physiquement et moralement, lorsqu’elle s’unit a une race inférieure, s’abaisse sans l’élever, de sorte que chacune de ces alliances serait une perte pour la civilisation. Cette opinion a été soutenue avec une logique intrépide par l’auteur d’un volumineux traité sur l’inégalité des races humaines C Pour lui, il existe trois races d’hommes, complètement distinctes et différentes, non d’une différence extérieure, mais d’uUe différence radicale et essentielle; chez elles, le sang ne se ressemble pas plus « que l’eau à l’alcool. »Ces trois races sontla noire, lajaune et la blanche. — La noire, inintelligente, sensuelle, passionnée, tout à ses instincts, représente, ditM. deGobineau, l’élément femelle. — La jaune est l’élément mâle; elle a l’esprit positif, l’intelligence étroite, le goût du bien-être, des tendances utilitaires, un défaut absolu d’aptitudes artistitiques. — La blanche est la race noble, douée de facültés supérieures, apte à la poésie, aux sciences, à la politique. Dans celte race noble, le rameau le plus noble est celui des x4rias, et dans celui-ci, la famille la plus noble est la famille germanique.

Les deux premières races, livrées à elles-mêmes, sont absolument incapables de s’élever à la civilisation. La race blanche seule a ce pouvoir. Mais en tirant les deux autres de la barbarie, elle se dégrade elle-même à leur contact. Tout ce que les autres gagnent, elle le perd ; c est comme

1 De Gobineau. Essai sur l’inégalüé des races humaines, 4 vol, in-8“.

si l’on mêlait un vin exquis à des crus grossiers. Ce n’est pas tout : non-seulement la race croisée est au-dessous de la race blanche, mais comme tout croisement est en lui-même une cause de dégradation, il en résulte que le sang blanc, même sans changer de quantité, perd de sa vertu à chaque nouvelle union croisée. On pressent de là ce que Fauteur pense de la civilisation moderne. Une époque qui, par les voyages et les besoins multipliés du commerce et de la civilisation, mettant tous les peuples en contact, amène des alliances de toute sorte, est à ses yeux « une confusion horrible. » La race blanche, intacte au temps des dieux, assez pure encore à l’age héroïque^ déjà entamée à l’époque de la noblesse, est entrée maintenant dans cc Fère de l’unité. » Quand la confusion sera complète, quand le sang blanc, dans tout tout être humain, sera par rapport à celui des autres races comme un à deux, alors «les nations, non les troupeaux humains accablés sous une morne somnolence, vivront englouties dans leur nullité, Comme des buffles ruminants dans les flaques stagnantes des Marais Pontins. Nos honteux descendants céderont à la vigoureuse Nature l’universelle domination de la terre, et la créature humaine ne sera plus devant elle un maître, mais seulement un hôte, comme les habitants des forêts et des eaux. » L’humanité aura duré de douze à quatorze mille ans ‘ .

Si l’on admet la doctrine de M. de Gobineau et si Ton applique aux familles ce qu’il dit des races et des peuples,

* La doctrine de M. de Gobineau a été professée sous une forme très-mitigée par M. Périer, qui d’ailleurs s’est placé surtout au point de vue physiologique dans son Essai sur les croisements ethniques. Il incline aussi à admettre que toute race qui à en partage quelque don naturel, perd beaucoup à un croisement, tout en accordant d’ailleurs « que le peuple le plus pur ne sera pas pour cela le moins civilisé, et réciproquement. »

l’hérédité et la loi d’ÉYOLL'TION.

la conséquence à en tirer est bien claire. 11 faudrait leur dire : Gardez-vous de tout mélange, 'conservez-vous pures à tout prix ; n’essayez pas d’élever jusqu’à vous les membres inférieurs de l’humanité , hommes, peuples ou races, vous y perdez beaucoup plus qu’elles n’y gagnent. Mais cette conclusion nous semble bien aventureuse : et quoique sur ce point il y ait beaucoup de conjectures et d’hypothèses, et bien peu d’assertions vraiment scientifiques, quoiqu’il y ait tant de faits contradictoires, qu’on en peut tirer toutes les interprétations possibles, il nous semble que, contre cette apologie des races pures, contre cette horreur de tout mélange, il y a d’excellentes raisons à faire valoir.

D’abord, je ne crois pas qu’il y ait dans l’histoire, à part la Chine peut-être, l’exemple d’une seule grande civilisation, sans un mélange préalable dépeuplés ou de races. Prenez les Arabes d’Asie à l’origine. Tant que la race se conserve pure, elle ne s’élève guère ; Mahomet paraît, ils se répandent en conquérants dans l’Asie, l’Afrique, l’Espagne, et l’on voit se produire les grandes civilisations delà Perse, de Damas, de Bagdad, de Cordoue. Le peuple juif, si obstinément fermé, a dû admettre quelques éléments syriens, persans, phéniciens, grecs, pour se civiliser. Les

civilisationsindigènesduNouveau-Monden’ontpaséchappé

à cette loi. Au Pérou, les Incas étaient une race supérieure venue assez tard, peut-etre au treizième siecle. Les Aztèques conquis parFernand Cortès, avaient été précédés par les Chichimèquesetles Toltèques , D’ailleurs, sans multiplier les exemples, n’est-il pas évident que, toute civilisation étant par sa nature un état complexe, une harmonie, il a fallu beaucoup d’éléments dissemblables et même disparates pour la former. Plus on avance dans la

connaissance de la nature, plus on se persuade de cette vérité : que les phénomènes les plus élevés de la pensée et de la vie sont aussi les plus complexes, et que, en général, rien n’est inférieur comme le simple. Partout la civilisation a grandi par le contact, le mélange^, l’union. « Plus un peuple acquiert d’éléments, dit M. Serres, plus il s’élève; à mesure que les caractères de la population se surajoutent les uns aux autres, sa vie augmente. » Rien ne prouve d’ailleurs que, dans le croisement de deux familles ou de deux races, tout se passe à la façon grossière de deux vins qu’on mélange. Il est bien possible que des caractères latents, que des aptitudes nouvelles se révèlent par le fait même du croisement, tout comme, en chimie, deux corps qui se combinent en forment un troisième qui a de nouvelles propriétés. Mais la chimie ethnique n’est pas assez avancée pour nous le dire, et il faqt s’en tenir aux conjectures.

Revenons maintenant à la question posée au début : Quand deux éléments se croisent, l’un inférieur, l’autre supérieur, le second fmit-il par l’emporter, en sorte qu’à la longue, il enjésulte un profit net pour l’humanité ? — La question est loin d’être résolue, surtout au point de vue psychique, dont les observateurs ne se sont guère oeeupés qu’en passant et d’une façon vague.

Les métis ont servi principalement à cette étude : ils la rendaient plus faeile. Comme les éléments mélangés étaient fort différents — noirs et blancs d’ordinaire, — cela produisait un grossissement naturel, qui tenait lieu en quelque façon de microscope.

Quelques naturalistes regardent ces races mixtes eomme destinées à disparaître, soit parce que l’espèce a peu de fécondité, soit parce que l’individu offre peu de résis-

' l’hérédité et la loi d’évolution.

tance vitale. Cependant, d’après un calcul deM. Omalius d’Halloy, si l’on porte la population totale du globe à 750 millions d’hommes, le chiffre des métis serait d’au moins 10 millions. Au Mexique et dans l’Amérique méridionale, ils se sont élevés en trois siècles au cinquième environ de la population totale. D’Orbigny, qui a si bien étudié l’homme américain, est grand partisan du croisement des nations entre elles : « Chez les nations améneaines, dit-il, les produits sont toujours supérieurs aux (|eux types mélangés. » Enfin, dans la Polynésie et en particulier dans les îles Marquises, tandis que la population indigène décroît avec une rapidité effrayante , les métis se multiplient, en sorte que cette région paraît destinée à être repeuplée par une race croisée d’Européens et de Polynésiens. Si l’on admet avec eertaips auteqrs qu il faut plusieurs générations, peutmtrc même plusieurs siècles, pour qu’une race croisée s’adapte a son mili^ri; pour l’hérédité en retour, qui ramène aux types primitifs, devenant de plus en plus rares, qu’elle s’établisse solidement, op peut prévoir un moment où le nombre des métis deviendra beaucoup plus considérable qu’a présent,

Mais sous le rapport mental que valent-ils? Sont-ils bien au-dessus de la race inférieure, bien au-dessous de la race supérieure?

Darvvin signale, chez quelques métis, un retour vers les habitudes de la vie sauvage qui, à nos yeux, pourrait bien être un simple phénomène d’atayisme, « Tous les voyageurs, dit-il, ont remarqué la dégradation et les dispositions sauvages des races humaines croisées. Personne ne contestera qu’il existe des mulâtres ayant le caractère et le cœur excellents, etil serait difficile de rencontrer une réunion d’hommes plus doux et plus aimables que les habi-

tants des îles Chiloé^ originaires d’un mélange en proportions variées d’indiens et d’Espagnols. D’autre part, il y a bien des années, je fus frappé du fait que, dans l’Amérique du Sud, les hommes provenant d’un mélange complexe de nègres, d’indiens et d’Espagnols avaient rarement, quelle qu’en puisse être la cause, une bonne expression. — Après avoir décrit un métis du Zambèze, que les Portugais lui signalaient comme un monstre d’inhumanité rare, Livingstone, dit: On ne peut comprendre pourquoi les. métis sont beaucoup plus cruels que les Portugais, mais le fait est incontestable. Un habitant disait à Livingstone : Dieu a fait l’homme blanc et Dieu a fait l’homme noir ; mais c’est le diable qui a fait les métis. Lorsque deux races, toutes deux inférieures, se croisent, les produits paraissent être éminemment mauvais. Aussi le grand Humboldt, qui ne partageait aucun des préjugés contre les races inférieures qui régnent si fortement en Angleterre , s’exprime en termes énergiques sur les dispositions sauvages des Zambos ou métis des Indiens et des nègres, et plusieurs observateurs ont confirmé sa manière de voir. Ces faits doivent peut-être nous faire admettre que l’état de dégradation dans lequel se trouvent tant de métis, peut être attribué autant à un retour vers une condition primitive et sauvage déterminé par le croisement, qu’aux, détestables conditions morales dans lesquelles ils se trouvent généralement*. »

D’autres métis, au contraire, seraient au moins égaux en intelligence à leurs parents de la race supérieure. En 1789, neuf matelots anglais s’étant révoltés, abandonnèrent leur chef et s’établirent à Pitcairn avec six Taïtiens

Darwin. Tariation, II, 48-49.

l’hérédité et la- loi d’évolution.

et quinze Polynésiennes. Une lutte s’engagea bientôt entre eux. Cinq blancs périrent; les femmes assassinèrent les Polynésiens; les quatre blancs et les dix femmes qui survivaient, vécurent dans un état complet de polygamie. La guerre recommença entre les quatre Européens : deux furent tués; les deux qui survivaient résolurent de vivre en paix et de régénérer cette petite société, née au milieu du débordement de toutes les passions. En* 1825, le capitaine Beecbey visita Pitcairn ; il y trouva une population de soixante-dix individus « remarquable par ses belles proportions, sa force, son agilité, par une intelligence vive et prompte, par un ardent désir d’instruction, par des qualités morales dont il donne un touchant exemple. Incontestablement, cette société, toute métisse^ était supérieure au moins à la très-grande majorité des éléments qui lui avaient donné naissance. »

Au Brésil, où, les préjugés de couleur étant moins violents qu’ ailleurs, les métis ont pu aspirer à faire leur place dans la société, ils ont montré une supériorité artistique décidée sur les deux races mères. « La presque totalité des peintres et des musiciens brésiliens appartient à la race croisée. Ils ont aussi des aptitudes scientifiques : plusieurs sont devenus en médecine des praticiens d’une grande distinction. »

Au Vénézuéla, dit M. de Quatrefages, des mulâtres se sont distingués comme orateurs, publicistes, poètes. L’un d’eux, ancien vice-président de la Nouvelle-Grenade, a été un écrivain remarquable et un excellent administrateur.

Les auteurs les moins favorables aux métis leur reconnaissent, surtout à ceux d’Amérique, « beaucoup d’intelligence, d’esprit eUd’imagination. »

Que conclure de tous ces faits, dont nous pourrions aisément allonger la liste? Rien de décisif; moins toutefois parce que les opinions sont contradictoires que parce qu’elles sont Caries anthropologistes, si minutieux

d’ordinaire et si exacts dans leurs descriptions physiolo-

ques, dèsqu’ilsen viennent auxcaractèresmentaux, pourtant si complexes, se bornent à des phrases générales, presque toujours les mêmes. Cependant quelques naturalistes ont pensé que de tous ces phénomènes de croisement et de métissage, se dégage une loi qui répondrait enfin à la question posée dans ce chapitre. On pourrait l’exposer

ainsi : . • j-

Le mélange de deux races inégales tend à faire disparaître la moins parfaite des deux. Quand un blanc épouse une négresse, leur enfant est mulâtre. Quand deux mulâtres de sang égal se marient, leur enfant est plus blanc qu’eux-mêmes. Ce fait est l’application d’une loi générale de la nature, qui veut que les formes mixtes tendent à revenir aux types qui les avaient engendrées, et que, par suite de la concurrence vitale, le type le plus parfait finisse par l’emporter \

Les cas de croisement unilatéral conduisent à des résultats curieux. Lorsque le blanc s’unit au nègre, puis aux produits métis qui en résultent, on voit à chaque génération le type blanc prédominer de plus en plus. Le type pur reparaît à la cinquième génération. Quand le croisement unilatéral a lieu dans le sexe nègre, il faut moins de temps encore pour ramener le type nègre complet. Il reparaît à la troisième génération.

< Saut quand il est empêché par des actions de milieu, comme cela semble se passer au Pérou, Où la population métisse tend fortement à retourner au type indigène.

l’hérédité et la loi d’évolution. 419 Dans une grande partie de l’Amérique méridionale (Brésil, république Argentine, Paraguay, etc.), il s’accomplit, d’une manière assez uniforme, un fait d’une haute importance. Il résulte de témoignages nombreux et sérieux cc que, dans cette vaste contrée j où se produit sur une si large échelle le croisement entre deux races humaines, c'est, en définitive, le sang européen qui l’emporte. Au Brésil, les « sang-mêlé » de toute origine pullulent, et forment une population nouvelle s’indigénant chaque jour davantage et se rapprochant sans cesse du type blanc, qui, d’après ce qui se passe dans toute l’Amérique du Sud, finira avec le temps par absorber toutes les autres. » M. de Quatrefages ne sait s’il faut voir là un ascendant de la race. Il en doute. Il croit plutôt que la cause en est au choix conscient qui préside aux croisements, et qui fait que le métissage, dans son ensemble, est unilatéral et s’opère dans le sens du blanc. Quoi qu’il en soit, « c’est là un résultat d’une haute importance, puisqu’en définitive, dans cette lutte des races^ la victoire reste à celle qui apporte les éléments supérieurs. »

Si l’avenir vérifie ces pronostics, si la race blanche, après avoir éliminé les deux autres, ramène les races croisées à son propre type, elle aura accompli à sa manière une œuvre de rédemption; et la question posée par nous au début sera nettement résolue. Le niveau moyen de l’humanité se sera singulièrement élevé, encore plus peutêtre par la transmission héréditaire que par l’action extérieure de l’éducation et des mœurs.

^ Quatrefages. Loc. cit., p. 457^

Nous avons, vu que l’évolution dans les êtres vivants, quoiqu’elle implique le plus souvent amélioration, progrès, passage du pire au meilleur, de l’inférieur au supérieur, ne signifie cependant, au sens scientifique, que le passage du simple au complexe et de l’homogene a l hétérogène ; que, par suite, elle n’amène quelquefois, au lieu de progrès, qu’affaiblissement et déchéance. C’est sous ce dernier aspect qu’il nous reste à considérer l’hérédité, dans son rapport avec la loi d’évolution.

Tout ce qui vit décline et s’éteint. C’est sans doute grâce à cette vérité d’une évidence surabondante que la croyance au progrès s’est produite si tardivement. L’individu disparaît, puis la famille, puis le peuple ; et de meme que l’individu use plusieurs corps avant de s’éteindre, de même la famille use plusieurs individus, de même le peuple use plusieurs familles, de même l’humanité use plusieurs peuples. Peut-être elle-même doit-elle disparaître à son tour. Peut-être doit-elle être usée par une force plus puissante. Peut-être, dans le déroulement du monde, n’est-elle qu’un terme d’une série sans limites, qu’un anneau d’une chaîne sans fin.

Si l’on jette un coup d’œil sur une famille quelconque ayant joué un rôle dans l’histoire, voici ce qu’on verra. Son origine est si obscure, que le plus souvent on en est réduit à la supposer ou à la fabriquer; elle se révèle, grandit, atteint son apogée dans un, deux, trois exemples, au plus, puis décline et] s’éteint. Prenons la seconde race de nos rois. Elle part de saint Arnoul, évqêue de Metz, suit une marche ascendante dans Pépin

l’hérédité et la loi d’évolution. 421 d’Héristall, Charles Martel, Pépin le Bref^ Charlemagne, atteint dans ce dernier son complet épanouissement, puis décline. — La troisième race part de Robert le Fort, comte de France, arrive à son apogée sous Philippe-Auguste, saint Louis, Philippe le Bel, puis s’éteint avec trois rois obscurs. Il en est à peu près de même de la branche des Valois, issue de Charles de Valois, fils de Philippe le Hardi; de la branche d’Angoulême, issue de Louis d’Orléans, fils de Charles V, et qui finit avec les faibles fils de Catherine de Médicis. Puis viennent les Bourbons, dont Henri IV, Louis XIV marquent l’apogée, et qui, depuis, n’ont fait que décliner. Il en est de même des Guises, des Condés, etc., etc. Les familles qui n’ont joué un grand rôle que sur un petit théâtre, dans leur province ou leur ville, n’échappent pas à cette loi; et peut-être n’est- il pas trop inexact de dire avec le docteur Lucas : <i que le mouvement ascendant des hautes facultés d’un assez grand nombre de fondateurs -de races s’arrête presque toujours à la troisième, se continue rarement jusqu’à la quatrième, et presque jamais ne dépasse la cinquième génération. » Ainsi font les peuples. Leur origine est obscure; ils grandissent, donnent la mesure de leur force, puis, fatalement, en viennent à cette période où ils n’appartiennent plus qu’à l’histoire ; et cette décadence est due, moins aux causes vagues auxquelles les historiens les attribuent d’ordinaire, qu’à une cause précise, l’affaiblissement des facultés physiques, intellectuelles, morales (et des fonctions organiques qui en sont la condition), sinon chez tous les citoyens, au moins chez le plus grand nombre.

Quel rôle joue l’hérédité dans cette décadence? Nous avons vu que, bien qu’elle ne puisse rien par elle-même, étant une simple tendance conservatrice, cependant elle

seule rend le progrès possible, durant l’époque ascendante de révolution. Mais aussi, quand on est entré dans la période descendante, elle affermit et régularise la décadence, Elle avait posé, l’une après l’autre, fatalement, aveuglément, les assises de l’édifice ; elle les enlève l’une après l’autre avec la même aveugle fatalité.

Son influence est directe ou indirecte.

Son influence directe s’exerce par le mariage. Il n’est point rare que des raisons de famille, de convenance, un hasard ou un caprice amènent un homme éminent à épouser une femme fort médiocre. On a fait remarquer que les grands hommes ne laissent souvent qu’une postérité indigne d’eux ; on en a même profité pour mettre en doute la transmission héréditaire, tandis qu’il fallait peutêtre ne voir dans ce fait qu’une confirmation éclatante de la loi. Galton, dans son travail sur les juges d’Anglegleterre S remarque que, sur 31 juges qui ont été élevés à la pairie avant la fin du règne de George IV, il y a 19 peerages qui subsistent et 12 qui sont éteints. Ayant recherché minutieusement les causes de cette extinction, il les a trouvées dans des raisons sociales, dans des motifs de convenance qui amenaient des unions mal assorties : les pairs dont la famille a promptement disparu <c épousaient dès héritières.» Lors-même que ces mariages inégaux ne produisent pas des résultats aussi graves, on ne peut douter qu’en vertu même des lois de l’hérédité, ils ne doivent causer une déchéance qui, renouvelée plusieurs fois, amène nécessairement l’extinction d’une famille bien douée ou, ce qui est pis, sa médiocrité. Il est clair qu’un fils peut tenir tout aussi bien de sa mère mé-

* Galton, p. 130-132. Sur la question de savoir s’il est vrai que les grands hommes n’ont pas de postérité, V. la conclusion.

l’hérédité et la loi d’évolution.

diocre que de son père illustre ; que, dans le cas le plus ordinaire, devant être une résultante des deux, il a deux chances contre une d’être inférieur au père dont il est

issu. , , ,

Considérée comme cause indirecte de décadence, 1 hérédité agit par accumulation. Toute famille, tout peuple, toute race apporte en naissant une certaine dose de vitalité , une somme d’aptitudes physiques et morales qui doivent se produire au Jour avec le temps. Cette évolution a pour causes les actions et reactions continuelles du milieu sur l’être et de l’être sur son milieu. Elle dure Jusqu’au moment où la famille, le peuple, la race a accompli sa destinée, brillante pour quelques-uns, remarquable pour beaucoup, obscure pour le plus grand nombre. Dès que cette somme de vitalité et d’aptitudes commence a s’affaiblir, la déchéance commence. Si faible qu’elle soit au début, l’hérédité la transmet à la génération suivante, puis de celle-cià uneautre, etainsi descendant toujours Jusqu’au complet anéantissement, à moins qu’une cause extérieure ne vienne arrêter la décadence. L’hérédité n est donc ici qu’une cause indirecte d’affaiblissement ; la cause directe est Faction du milieu, en comprenant sous ce mot tout ce qui est action extérieure, non-seulement le climat et le régime, mais les mœurs, les coutumes, les idées religieuses, les institutions, les lois qui souvent sont aussi efficaces que possible pour amener l’abâtardissement de la. race. En Orient, les harems avec leur vie d’ignorance absolue et d’oisiveté complète ont amené, grâce à l’hérédité physique et morale, un affaissement rapide des diverses nations : « Nous n’avons pas le harem en France, dit un naturaliste, mais d’autres causes d une origine bien différente tendent à abaisser finalement la race. Aujour-

d’hui l’amour paternel, aidé par les soins d’une science médicale plus sûre et plus habile, assure de plus en plus l’avenir des enfants, en arrachant à la mort une foule d’êtres chétifs, contrefaits ou d’une constitution viciée qui auraient certainement péri chez les sauvages ou seulement il y a un ou deux siècles. Ces enfants deviennent hommes, se marient; par l’hérédité, ils transmettent à leurs descendants au moins une prédisposition à des imperfections analogues aux leurs. Parfois même les deux époux apportent leur part dans cet héritage. Les petits-fils vont se dégradant, et il en résulte, dans une société donnée, l’abâtardissement et finalement la disparition de certains groupes*.»

La seule idée un peu nette qu’on puisse se faire sur une décadence psychologique et morale, transmise par hérédité, c’est de lui attribuer une cause organique. La physiologie et l’anatomie du cerveau sont trop peu avancées pour l’expliquer ; nous ne pouvons dire à quelle altération cérébrale correspond tel affaiblissement de l’intelligence ou telle perversion de la volonté. Mais les phénomènes cérébraux et les phénomènes psychiques sont si intimement liés, qu’une variation des uns implique une variation des autres.

Ceci posé, prenons un homme d’une organisation moyenne au physique et au moral, un average man. Supposons que par suite de maladie, de circonstances extérieures, d’influences venant du milieu ou même de sa volonté, il se produise en lui nn affaiblissement mental, très-petit d’ailleurs, mais permanent. Il est clair que l’hérédité n’est pour rien dans cette décadence ; mais, si cette

Revue des cours scientifiques, tom. VI, p. 690.

l’hérédité et la loi d’évolution.

décadence est transmise à la génération suivante et si, de plus, les mêmes causes continuent à agir dans le même sens, il est clair aussi que l’hérédité devient à son tour une cause de décadence. Et si ce travail lent continue à chaque génération, il peut aboutir à une extinction totale.

Ceci est applicable de tout point à un peuple ou à une race. Pour cela, il suffit, ce qui n est pas rare, que les influences destructrices agissent, non sur un individu isolé, mais sur une somme d’individus. Le mécanisme de la décadence est le même, et nous sommes en droit de conclure que des causes qui amènent un abaissement consisidérable des forces intellectuelles, dans le cercle restreint de l’individu et de la famille, doivent le prrfddire aussi dans cette agglomération fixe d’individus qui constituent une société.

Les historiens expliquent ordinairem.ent les' décadences par l’état des mœurs, des institutions, du caractère, ce qui est vrai dans un sens ; mais ce sont des raisons un peu vagues; et il y a, comme on le voit, une cause plus profonde, dernière, une cause organique dont l’action n’est possible que par l’hérédité et qu’ils oublient complètement. On ignorera encore longtemps peut-être ces causes organiques ; mais notre ignorance ne les supprime pas. Pour nous, qui avons essaye d etudier, pour notre compte, la décadence du Bas-Empire, la plus étonnante qu’offre l’histoire, en suivant pas à pas cette dégénérescence qui dura mille ans; en voyant, dans leurs œuvres

d’art, le talent plastique des.Grecs s’effacer peu à peu pour

aboutir aux dessins roides, aux figures atones et immobiles des Paléologues; en voyant l’imagination des Grecs se dessécher et se réduire à quelques platitudes descriptives ; en voyant leur esprit vif se changer en bavardage

vide et en radotage sénile ;en voyant les caractères s’effacer si bien que leurs derniers grands hommes seraient ailleurs des médiocrités : il nous semblait sous tous ces faits visibles et palpables, les seuls auxquels les historiens s’arrêtent, sentir le travail lent, aveugle, ineonscient de la nature dans ces millions d’êtres humains qui déclinaient sans le savoir, et transmettaient à leurs descendants, en l’augmentant toujours, un germe de mort.

Ainsi, chez tout peuple, qu’il s’élève ou qu’il s’abaisse, il y a toujours, pour servir de base à tout changement, un travail latent de l’esprit et par suite d’une partie de l’organisme, qui retombe nécessairement sous la loi de l’hérédité.

Nous terminons ici cette étude d’ensemble sur les conséquences de l’hérédité. Il faut aborder maintenant les détails. Pour procéder avec méthode, nous irons des causes aux effets, c’est-à-dire des sentiments et des idées aux actes, et des actes aux institutions sociales. Nous étudierons donc l’influence de l’hérédité, d’abord sur la cons-titution de Pâme humaine, sur ses états intellectuels, ses sentiments et ses passions ; puis sur les actes qui traduisent au dehors ces états internes ; enfin sur les institutions qui résultent des actes et les consolident en même temps qu’elles les règlent. Nous aurons ainsi à examiner successivement les conséquences psychologiques, morales et sociales de l’hérédité.

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