CHAPITRE IL
LES CONSÉQUENCES PSYCHOLOGIQUES DE l’HÉRÉDITÉ.
L’étude des conséquences psycbologiques de l’hérédité devrait commencer par les instincts. Nous ne reviendrons pas ici sur un point déjà traité ^ . Il suffira de rappeler brièvement les résultats certains ou probables auxquels nous avons été conduits.
Si l’hérédité ne jouait qu’un rôle conservateur, ses conséquences, psychologiques ou autres, seraient si simples qu’elles tiendraient en une ligne* En partant de l’hypothèse de types individuels, créés une fois pour toutes avec leurs attributs physiques et moraux, Thérédité aurait pour conséquence la répétition indéfinie de ces types, avec quelques déviations accidentelles, faits insignifiants d’innéité, Il n’en est rien. Nous avons vu que^ malgré le caractère d’immutabilité |qu’on attribue d’ordinaire aux instincts, ils peuvent varier et que ces variations sont transmissibles. De là une première conséquence de l’hérédité : elle rend possible l’acquisition de nouveaux instincts, Cette conséquence est appuyée sur les faits, certaine, incontestable.
^ Voir r® partie, eh. i.
Une autre conséquence, simplement possible, et que nous n’avons donnée qu’à titre d’hypothèse, ce serait la genèse de tous les instincts, sans exception , par voie d’hérédité. Les instincts, considérés comme des habitudes héréditaires, auraient été engendrés par accumulation d’actes psychiques très-simples à l’origine , mais qui, en vertu de la loi d’évolution, ont passé du simple au complexe, de l’homogène à l’hétérogène, donnant ainsi naissance à ces actes très-compliqués qui nous semblent une merveille.
Nous nous sommes borné Jusqu’ici à apprécier cette doctrine ; nous allons la retrouver sous une autre forme et l’apprécier cette fois.
La même question se pose, en effet, au sujet de l’intelligence. Sur ce point, les uns n’attribuent à l’hérédité qu’une influence secondaire : elle permet la transmission et l’accumulation de certains caractères, elle rend possible le développement de l’intelligence, dans l’individu et dans l’espèce.
Les autres vont beaucoup plus loin ; ils accordent à l’hérédité un véritable pouvoir créateur ; la genèse des formes constitutives de l’intelligence, des lois et conditions de la pensée serait son œuvre.
Commençons par examiner cette dernière doctrine, la plus radicale, la plus neuve, la moins connue en France. Soutenue en Angleterre par quelques philosophes contemporains, elleaposé, sous une forme toute nouvelle, le problème fameux de l’origine des idées. D’ail-
leurs, si on la tient pour vraie, elle accorderait à Théréditç un rôle si capital, qu’elle vaut bien la peine que nous en parlions ici à notre aise.
L’un des grands mérites de l’école sensualiste a été de comprendre de bonne heure l’importance des questions de genèse. Au fond, dans ses recherches sur rorigine de nos connaissances, ce qu’elle a essayé de faire, c’estl embryologie de l’esprit. Il ne semble pas cependant qu’elle en ait eu une conscience bien claire à l’origine ; autrement, on ne saurait s’expliquer comment Condillac et Bonnet ont pu imaginer leur statue, véritable individu adulte, dont la genèse ne pouvait être qu’illusoire et artificielle. Autant vaudrait pour le physiologiste prendre l’homme à sa naissance, sans s’inquiéter de la période embryonnaire qui l’a précédé. On reste confondu de voir combien les procédés de Condillac sont superficiels, extérieurs, incomplets, et avec quelle simplicité il croit expliquer et produire les phénomènes les plus embrouillés et les plus complexes. Mais la critique de la méthode de Condillac a été très-bien faite, même dans son école . D’ailleurs, fût-elle encore* plus mauvaise qu’elle n’est^ il faudrait lui savoir gré d’être entré dans la mauvaise
^ Cabanis, p. bli, édition Peisse. Il est gurieux de comparer l’embryolope grossière de Condillac à celle des grands psychologues contemporain^ La plus complète est celle deM. Herbert Spencer dans ses Prmctpes de
procède successivement par analyse et par synthèse. L analyse part des connaissances les plus complexes, et par des résolutions successives, arrive a 1 acte de penséeleplîs simple qui estla perception d’unedifférence. La synthèse totaM différente du procédé factice de Condillac, part de
tinctetla mémoire, pour arriver aux opérations ’ J";,. ^
la volonté L’auteur monte ainsi des conditions d un état psychique a cet etàt lui-même’ de l’inférieur au supérieur, des modes vagues et generaux de 1 activité mentale aux modes précis, etde plus en plus déterminés, du simple au complexe. Tra prochement esî instructif : il fait comprendre toute la distance qui séparé une méthode vraiment scientifique d’un procédé purement verbal.
voie, puisqu’il a fait trouver la bonne^, puisqu’il a pressenti que l’embryogénie de l’esprit était à faire.
Au temps de Condillac, les diverses hypothèses des naturalistes, sur le fait de la génération, pouvaient se réduire à deux principales : l’une admettant la préexistence des germes, l’autre l’épigenèse.
La doctrine de la f réexistence des germes, appelée aussi de V emboîtement, était la plus ancienne et avait en quelque sorte un caractère orthodoxq. Vallisnieri, Bonnet, Spallanzani la soutinrent au xviif siècle ; Haller s’y rattachait. Elle supposait que l’œuf contient déjà l’animal ou l’homme tout formé, mais à l’état de petitesse infinie ; que les êtres, avec la structure qui leur est propre, sont contenus dans les œufs, de mère enmère, depuis la création ; que l’acte de la génération ne fait que leur donner la vie et les rendre capables de croissance et de développement. « Ce ne sont, disait Maupertuis, dans la Vénus physique, que de petites statues renfermées les unes dans les autres, comme ces ouvrages de tour où l’ouvrier s’est plu à faire admirer l’adresse de son ciseau, en formant cent bottes qui, se combinant les unes dans les autres, sont contenues dans la dernière. »
Au contraire, la doctrine de î’épigenèse, qui avait alors pour représentants Buffon et Wolfî, soutenait que l’être est formé de toute pièce, dans l’acte de la génération. Les embryologistes du xix® siècle ont montré qu’à l’origine, les germes de tous les organismes sont sans strueture, tous semblables ; que le développement de chaque germe consiste à acquérir la structure propre à son espèce. Quelques-uns même, comme Menckel et Serres, retrouvaient, dans les formes passagères et fugitives de l’embryogénie de l’homme et des vertébrés, les formes arrêtées et
permanentes des organismes des invertébrés. Ce qui est certain du moins, c’est qu’à un moment, les embryons de tous les vertébrés, oiseau ou poisson, reptile ou homme, ne présentent que les traits les plus généraux et les plus simples du type vertébré. Il n’y arien de plus opposé, comme on le voit, à l’hypothèse des « petites statues » toute formées.
A notre avis, si l’on rapproche de ces deux doctrines sur l’embryogénie du corps les théories sur l’origine de nos connaissances, c’est-à-dire sur l’embryogénie de l’esprit, la question philosophique prend un aspect nouveau.
L’école spiritualiste ou rationaliste soutient à sa façon la préexistence des germes. Que l’on admette avec Descartes des idées innées, ou que l’on dise avec Leibniz que l’arithmétique et la géométrie sont en nous d’une manière virtuelle, qu'il y a des vérités gravées dans l’ame qu’elle n’a jamais connues, c’est soutenir au fond que, dès que l’ame existe, elle possède tous ses éléments constitutifs. L’expérience l’achève et la complète, mais elle lui donne bien peu, au prix de ce qu’elle reçoit.Tout comme, dans l’hypothèse de la préexistence des germes, le petit être se développe, mais sans rien changer à ses parties essentielles, ni aux rapports qui existent entre elles, ne faisant que les accroître, combler les vides et acquérir quelques organes accessoires, de même, dans l’hypothèse spiritualiste, l’expérience ne fait que s adapter aux formes et lois fondamentales de l’âme humaine, à ces idées et jugements qui la constituent, pour ainsi dire, qui sont pour l’esprit ce que l’axe cérébro-spinal est pour le corps. On sera encore plus frappé de ce rapprochement, si 1 on se rappelle que Leibniz compare l’âme humaine, anté-
rieurement à l’expérience, à une statue que des veines dessinent, dans un bloc de marbre non dégrossi.
Quant à l’épigenèse, ce qui lui correspond en philosophie, ce n’est pas, à notre avis, le sensualisme ordinaire, mais c’est la- doctrine nouvelle que nous allons exposer d’après MM. Herbert Spencer, Lewes, Murphy, et qui fait une si grande part à l’hérédité.
Ces philosphes ont fait d’abord du vieil empirisme une critique excellente, radicale, décisive. « S’en tenir, dit M. Herbert Spencer, à l’assertion inacceptable que, antérieurement à l’expérience, l’esprit est une table rase, c’est ne pas voir le fond même de la question, à savoir — d’où vient la faculté d’organiser les expériences... Si à la naissance il n’existe rien qu’une réceptivité purement passive d’impressions , pourquoi un cheval ne pourrait-il pas recevoir la même éducation qu’un homme?.... Pourquoi le chat et le chien, soumis aux mêmes expériences que leur donne la vie domestique, n’arriveraient-ils pas à un degré égal et à une même espèce d’intelligence? Comprise sous la forme courante, l’hypothèse expérimentale implique que la présence d’un système nerveux, organisé d’une certaine manière, est une circonstance sans importance, un fait dont on n’a pas besoin de tenir compte. Cependant c’est là le fait important par ' excellence h »
La connaissance est nécessairement le produit de deux facteurs : il y a d’abord ce qui est donné à l’esprit , les phénomènes externes ou internes, les formes, les couleurs, les sensations agréables ou désagréables, etc.; il y a ensuite ce que donne l’esprit, les lois de la pensée qui
' Herbert Spencer. Princ. of psychology, 2° édit., p. 208. Pour plus de détails sur ce point, voir nos essais sur la Psychologie anglaise contemp., p. 310-
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lient les phénomènes et imposent l’ordre à cette masse indisciplinée et confuse. C’est ce que Kant à très-bien vu et très-bien montré. Mais les philosophes dont nous parlons ici, tout en l’admirant, lui reprochent d’avoir considéré les lois de la pensée comme des faits ultimes, irréductibles, inexplicables, au lieu d’en chercher la genèse.
« Kant et ses disciples, dit M. Lewes, prenant l’esprit humain adulte, ont considéré ses formes constitutives comme des conditions initiales. » Ils disent; «Ces formes sont impliquées dans les expériences particulières. » Accordé, car si elles n’y étaient pas impliquées, on ne pourrait pas les en tirer. Ceprocédéestparfaitpourla logique, mais ' mauvais pour la psychologie, qui a une question d origine a résoudre. En raisonnant à priori, on peut dire : Le type vertébré est la forme nécessaire qui rend le vertébré possible. Cela est acceptable en anatomie, mais faux en morphologie; car cette dernière étude nous montre que la forme typique sort des phases successives du développement de l’animal. Kant a bien fait l’anatomie de la connaissance ; il en a négligé la morphologie.
Que sont enfin ces mystérieuses formes de la pensée? — Les formes de la pensée, comme les formes de la vie, sont des évolutions, non des préformations. Tout en étant les lois de l’expérience, elles sont le résultat de l’expérience, — — mais de V expérience de la race et non de l expérience individuelle^ elles sont le produit de l’hérédité. Essayons de bien saisir cette doctrine.
J’entends une cloche qui sonne. Ce fait, tres-simple en apparence, est très- complexe. C’est un groupe de sensations, inductions et images dont chacune est ellemême un groupe. Sans descendre jusqu aux éléments primitifs, ce qui est inutile ici, et a nous en tenir aux
faits bruts, vulgaires, connus de tous, dont la somme constitue pour nous le phénomène, d’une cloche qui sonne, nous savons quel en est le timbre, si elle est grande, petite ou moyenne, éloignée ou proche, sonnée à coups ou en branle, si elle est dans telle église ou dans telle autre, etc., enfin si elle sonne longtemps ou non. Ce dernier fait, la duree de la sensation, m’apparaît comme un des éléments du groupe; bien mieux, comme un élément essentiel, fondamental et pour ainsi dire comme l’étoffe sur laquelle les autres se dessinent. — Je me fais arracher une dent. Ce fait consiste également dans un groupe de sensations, de sentiments et d’idées encore beaucoup plus complexe que le précédent ; mais parmi les éléments de ce groupe, nous retrouvons encore la durée comme élément essentiel. — Prenez tous les faits possibles, toutes les expériences imaginables, et vous trouvez toujours des groupes de sensations, et parmi les éléments de chacun 4e ces groupes, la durée ou le temps, c’est-à-dire la durée sous sa forme abstraite, générale et considérée objectivement.
J’ouvre les yeux, et j’aperçois devant moi un champ ensemencé. Ce fait est encore un groupe de sensations et d’idées (couleur, forme, distance, etc.), et dans ce groupe, il y a un attribut que je considère aussi comme essentiel ; c’est cette continuité qui, unissant tous les points du champ, infinis en nombre, en fait un tout étendu. Cette qualité d’être étendu, je la trouve mêlée à d’autres qualités variables, dans un très-grand nombre d’objets que j’appelle matériels. Je considère ainsi, comme un attribut permanent des corps, l’étendue ou V espace, c’est-à-dire l’étendue abstraite, simplement possible.
Je m’approche du feu et il me chauffe, je respire de 1 alcali et il me prend au nez, je vois partir un boulet, et
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il fait tomber en ruine un mur qu’il rencontre : dans tous ces cas, et dans des millions d’autres semblables, le premier fait est toujours suivi du second. Le phénomène;, pris dans sa totalité, se présente à nous comme un composé de deux groupes, tel que le premier amène toujours le second ■: en d’autres termes, dans la somme de qualités et de rapports qui constituent ce couple indissoluble, nous trouvons comme élément essentiel le rapport de succession constante entre le premier et le second, la propriété que le premier a d’être toujours suivi du second. Cette propriété fondamentale, qui se rencontre également dans un grand nombre d’autres couples, s’appelle la causalité.
Les analyses qui précèdent ne sont pas empruntées aux philosophes anglais ; mais nous croyons pouvoir dire qu’elles traduisent exactement leur pensée. Maintenant, si nous admettons avec eux que l’esprit se forme, tant par l’action des objets extérieurs sur lui, que par sa réaction sur les objets extérieurs ; si nous admettons que des attributs accidentels, variables, changeants, doivent produire dans l’organisme — et de là dans l’esprit — des modifications accidentelles, variables, changeantes, mais qu’aux attributs fixes et essentiels doivent correspondre des modifications permanentes ; si nous remarquons que l’attribut de durée étant au fond de tous les groupes, l’attribut étendue au fond de presque tous les groupes, le rapport de causalité au fond d’un très-grand nombre de couples, ils doivent se répéter ^lusipurs millions de fois dans la vie d’un individu, et par conséquent tendre par la répétition à devenir organiques; si nous remarquons enfin que ces modifications sont transmises héréditairement à un nouvel individu, qui éprouve à son tour lesmêmes impressions fixes et permanentes, par celui-ci à un autre et ainsi
sans fin , alors nous pourrons comprendre quel rôle peut jou e l’hérédité, dans la genèse des formes de la pensée, et comment elle doit produire, dès la seconde ou troisième génération, une habitude mentale si stable, qu’on a raison de l’appeler innée, mais à condition de remarquer comment elle l’est.
« De même, dit M. Herbert Spencer, que l’établissement de ces actions réflexes composées, que nous appelons instincts, est explicable, par ce principe que des relations internes s’organisent par une perpétuelle répétition, de façon à correspondre à des relations externes, de même rétablissement de ces relations mentales instinctives qui constituent nos idées de temps et d’espace, est explicable par le même, principe. Si, même pour des relations externes qu’un seul organisme a éprouvées, il s’établit des relations internes qui sont presque automatiques ; — si dans un individu humain, une combinaison complexe de changements psychiques, comme ceux du sauvage qui tue un oiseau avec une flèche, devient par une répétition constante assez organique pour se produire, presque sans la pensée des divers actes qu’il y a à exécuter ; — si une adresse de cette sorte est tellement transmissible, que des races particulières d’hommes sont caractérisées par diverses aptitudes, qui ne sont rien autre chose que des connexions psychiques qui commencent à devenir organiques : alors, en vertu de la même loi, il doit arriver que, s’il y a certaines relations qui ont été expérimentées par tous les organismes quels qu’ils soient ; relations qui ont été éprouvées à tout instant pendant la veille ; relations éprouvées en même temps que toute autre expérience ; relations qui résultent d’éléments extrêmement simples ; relations qui sont absolument constantes, absolument uni-
CONSÉQUENCES PSYCHOLOGIQUES DE l’hÉRÉDITÉ. 437 verselles, — il s’établira graduellement dans l’organisme des relations qui sont absolument constantes, absolument universelles. Telles sont les relations d’espace et de temps..... Étant le substratum de toutes les autres relations dans le non-moi, elles doivent correspondre a des conceptions qui sont le susbtratum de toutes les autres relations dans le moi. Étant les cléments constants et infiniment répétés de toute pensee , ils doivent devenir les éléments automatiques de toute pensee les éléments de la pensée dont il est impossible de se défaire, — les formes de l’intuition \ »
Il est facile de voir par ce bref exposé que la question est une des plus hautes de la philosophie, puisqu’il s’agit de la genèse même de la pensée. Ici, nous arrivons à une cause jsremière ; nous (|uittons les faits pour entrer dans la métaphysique.
La pensée nous apparaît, en effet, comme une des formes de l’inconnaissable, — forme mystérieuse entre toutes. Quelque réflexion suffit pour s’en convaincre. Il est certain que le monde extérieur, l’objet, n’est connaissable qu’autant qu’il est réductible à la pensée ; quil n’existe même pour nous qu’à cette condition ; que nous ne voyons en lui qu’une somme de phénomènes régis par des lois, et les phénomènes se résolvant en perceptions et les lois en raisonnements, l’univers entier se résout ainsi en états psychologiques. Dire, comme les idéalistes, que la pensée est la mesure de toutes choses, en sorte que les limites de notre pensée soient les limites de la réalité, c’est une hypothèse toute gratuite, assurément : car rien ne nous garantit qu’au delà de notre connais-
* Herbert Spencer. Principles of psychology, edit., p. 208.
sance actuelle ou possible, il n’y a point des existences actuelles à jamais inconnaissables, et rien ne nous autorise à ériger la pensée humaine en pensée absolue. Mais dire, dans un sens tout relatif, que notre pensée e&ifour nom la mesure de l’être, c’est énoncer une vérité incontestable, presque identique : et, en se plaçant à ce point de vue purement humain, on peut dire que le monde n’existe pour nous qu’autant qu’il est pensable. L’univers est un système d’inconnues, que nous expliquons à l’aide d’une inconnue, la pensée ; mais celle-ci reste elle-même Vx d’une équation insoluble.
Si donc on remarque que la pensée est a la fois une cause dernière en métaphysique et une raison dernière en logique, on ne s’étonnera pas qu’il soit impossible de répondre à cette question si simple en apparence : Qu’estce que la pensée ? Nous sommes complètement incapables de dépasser les explications extérieures superficielles pour arriver à l’essence même de la pensée.
Sous sa forme phénoménale, la pensée est une simplification. Penser/c’est simplifier ; c’est ramener la pluralité à l’unité. Tous nos états de conscience ne peuvent avoir pour objet que des concrets ou des abstraits, et nous n’obtenons les uns et les autres que par un procédé de simplification. D’abord, les objets que nous appelons concrets, une maison, un homme, un astre, sont étendus, et cependant ils ne peuvent entrer dans la pensée que sous la forme d’une simple série, sous la seule condition du temps. Nous ignorons comment un acte inétendu peut représenter un objet étendu, comment le temps peut nous tenir lieu d’espace ; mais ce qui est certain, c’est que les objets concrets ne sont connaissables qu’à cette condition et que ramener l’espace au temps, c’est ramener le complexe au
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simple, c’est simplifier. Quant à nos connaissances abstraites, pour les obtenir, il faut abstraire , généraliser, induire, déduire, et toutes ces opérations se réduisent à classer suivant des ressemblances et des différences, c’està-dire à simplifier. La pensée est donc le principe unifiant qui met de l’ordre dans les chaos du monde. Penser, c’est unifier.
Mais cette unification n’est que le procédé, le mécanisme de la pensée. Pour nous, connaître la pensée se réduit à connaître les formes delà pensée. Nous ne pouvons aller au delà ni savoir comment, par la conscience, il se forme un monde en nous qui correspond à tout ce qui n’est pas nous, sans y ressembler. Toute discussion sur la nature de la pensée se réduit donc à une discussion sur les formes de la pensée, et soutenir que ces formes sont le résultat de l’hérédité, c’est dire que la pensée elle- même, comme phénomène, est un résultat de l’hérédité.
Nous avons vu quel’école associationmste,touten admettant avec Kant la nécessité de certaines formes (temps, espace, cause) pour lier l’expérience et constituer la pensée, diffère de ce philosophe en ce qu’elle admet que ces formes sont le résultat d’une évolution. C’est là une diffé-, rehce plus radicale qu’il ne semble d’abord ; car dans l’hypothèse de Kant, ce sont les formes du sujet qui façonnent l’objet ; dans l’hypothèse associationniste, c’est l’objet qui façonnele sujet : pour l’un, le monde dépend de la pensée; pour les autres, la pensée dépend du monde. Remarquons en passant que l’on a fait, en France, à V Association fsychologij, une critique quin’est point fondée. On a dit que la loi de l’association des idées ayant été découverte avant elle, toute son originalité se réduisait en définitive à l’avoir généralisée, à avoir essayé de ramener à elle seule
toutes les opérations de la pensée. Mais c’est là se méprendre sur .la véritable originalité de cette école : elle est ailleurs. Soutenir, comme le fait cette école, que la cause de nos liaisons internes est dans les liaisons externes, que quand deux phénomènes sont rarement associés dans l’objet, ils sont rarement associés dans le sujet, que quand ils sont toujours associés dans l’objet, ils sont toujours associés dans le sujet, c’est dire, au contraire de Kant, que les lois de la connaissance dépendent absolument des lois de la nature^ c’est transporter le mécanisme dans l’intelligence elle-même et l’y soumettre, comme à la loi dernière qui règle son développement phénoménal.
L’hypothèse d’une genèse des « formes de la pensée » par évolution continue n’est d’ailleurs pas le propre de toute l’école associationniste, mais de ceux-là seulement qui admettent l’évolution universelle. Pour notre part, nous la considérons comme une simple hypothèse ; nous voudrions seulement montrer qu’elle n’est pas aussi inadmissible qu’il peut sembler au premier abord .
Si nous partons de l’hypothèse de la nébuleuse primitive, nous voyons que l’univers a dû traverser des milliers d’années, durant lesquelles il n’existait que des phénomènes physiques et chimiques. Nous ignorons quand, comment, par quelle suite de tâtonnements et d’essais la vie a pu se produire. Nous ne savons pas davantage comment s’est opéré le passage de l’époque physiologique à l’époque psychologique, de là période de la non-pensée à la période de la pensée. C’est pourtant une nécessité pour l’école transformiste d’admettre cette évolution ascendante. Lamarck l’avait déjà vu, et il suppose hardiment une race primitive d’animaux non sentants : ce En créant la vie, dit-il, la nature n’a pas débuté subitement par
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établir une faculté aussi éminente que celle de sentir. Elle n’a pas eu les moyens de faire exister cette faculté dans les animaux imparfaits des premières classes du règne animal \ »
Quand on considère en biologiste les phénomènes de l’activité mentale et qu’on les rapproche des faits purement vitaux, on trouve qu’ils ont en commun ce point essentiel, d’être une correspondance, M. Herbert Spencer a montré comment la vie physiologique consiste en une correspondance entre l’être et son milieu comment dans cette somme d’actions et de réactions qui constituent la vie il y a « un ajustement continuel de rapports internes aux rapports externes, » en sorte que le degré de vie varie comme le degré de correspondance , la vie parfaite étant la correspondance parfaite. Mais la vie mentale est comme la vie du corps une correspondance. Penser ou connaître, c’est avoir en nous certains états qui correspondent à certains états hors de nous, et cette correspondance a aussi tous les degrés possibles, .du zoophyte à l’homme, en sorte que le degré de la connaissance a pour mesure le degré de la correspondance. Entre la vie et la pensée, il y a donc d’autres différences que d’une correspondance partielle à une correspondance totale, d une correspondance imparfaitement unifiée (la vie) a une correspondance parfaitement unifiée (la conscience) ; enfin — et là est le mystère — d’une correspondance inconsciente à une correspondance consciente. Si nous pouvions savoir comment le simultané devient successif, comment la plu-
' Philosophie xoologique. Disc, prélim., 7.
2 Principles ofbiology. Par ex. il faut qu’il y ait dans une plante certains changements qui correspondent aux changements de son milieu (humidité, secheresse).
442 les CONSÉQUENCES.
raiité devient unité, nous pourrions dire comment la pensée sort de la vied. C’est cette métamorphose qu’on croit pouvoir expliquer par l’hérédité. Sans vouloir donner gain de cause à cette doctrine, remarquons pourtant que la pensée n’est possible qu’au moyen de certaines formes qui lui servent de cadre ; que si ces formes sont liées à un certain état du cerveau, comme il est probable, et que si cet état du cerveau est lui-même le résultat d’une évolution lente, il n’ést guère possible d’échapper à cette conclusion que les formes de la pensée sont le résultat d’une évolution dans l’espèce. Gratiolet, dont on n’a jamais révoqué en doute le spiritualisme, disait « qu’il est évident pour lui que les analyses ontologiques des philosophes et surtout cette distinction première des idées de temps et d’espace, ont été écrites d’avance dans les préordinations de rorganisation animale. » Admettez en plus révolution, et le transformisme ne sera pas loin de gagner son procès.
Ainsi, dans cettelü hypothèse, des milliers d’années se seraient écoulés sans ? que la pensée pût se produire sur notre terre. Ni les animaux dépourvus du système nerveux (bryozoaires), ni ceux dont les ganglions sont entre eux à peu près indépendants (astéries), ni ceux chez qui il y a déjà un commencement d’unité, n’ont pu arriver à la conscience : leur vie psychique doit être un état confus où le sujet ne se distingue pas de son objet.
^ Un auteur qui admet la genèse des formes de la pensée par voie d’évolution, a développé cette singulière hypothèse, qu’il serait possible « de penser dans l’espace.» (Murphy. Hahtf and Intelligence, ch. xxxvii.) Il suffirait pour cela, dit-il, qu’un esprit, au lieu de' penser, comme le nôtre, avec des mots qui se succèdent dans le temps, pensât à l’aide de figures tracées dans l’espace. Mais même dans ce cas, ce serait penser dans le temps et l’espace et non dans l’espace seul. Il est inutile d’insister sur une hypothèse^dont il n’y a aucune vérification possible et qui est d ailleurs en contradiction avec la condition essentielle de la pensée ; l’unité.
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Ce n’est que chez les animaux supérieurs, et peut-être chez l’homme seul, que le cerveau, sorti d’une évolution graduelle^ façonné par d’innombrahles actions et réactions qoe l’hérédité a conservées et transmises, a pu devenir l’instrument de la pensée.
Le transformisme applique ainsi rigoureusement au règne de la pensée la même hypothèse qu’au règne de la vie. Ici, de trois ou quatre types primitifs, peut-être d’un seul^ ilfait sortir toutes les espèces. Là, d’un petit nombre d’actes psychiques très-simples, peut-être d’un seul, il fait sortir la variété infinie des instincts, des intelligences, des sentiments et des passions. Nous avons essayé de faire voir comment cette hypothèse peut se comprendre et s’établir; pour notre part, nous ne voulons ni l’accepter, ni la rejeter.
Pour l’accepter, il faudrait qu’elle fût vérifiable par l’expérience ou démontrable par la logique. La vérification expérimentale consisterait à montrer que cette hypothèse est d’accord avec tous les faits, qu’elle peut être dans sa totalité soumise à leur contrôle, et il n’en est rien. La démonstration logique consisterait à faire voir que cette hypothèse seule, à l’exclusion de toutes les autres, explique les faits, et cette démonstration par l’absurde n’est pas possible.
Pour la rejeter, il faudrait qu’il y eût en elle quelque contradiction logique, ce qui n’est pas. A la vérité, il est difficile de comprendre comment la non-pensée peut devenir la pensée; mais sans prétendre l’expliquer, rappelons que ce passage est progressif, et que la vie et la pensée ont en commun ce caractère essentiel, d’être une correspondance produite par une série d’actions et de réactions. D’ailleurs, cette genèse évolutive des formes
de la pensée que le transformisme place dans l’espèce, tout le monde l’admet dans l’individu. L’individu ne peut penser (au sens exact du mot) tant que son cerveau n’est pas développé, et si la pensée véritable, c’est-à-dire enfermée dans ses formes constitutives, se produit brusquement, ce qui est douteux, on ne voit pas pourquoi cet éclair dans la nuit de l’inconscient n’aurait pu aussi, à un certain moment, avoir lieu pour l’espèce. Dire que les objets des formes constitutives de la pensée (temps, espace, cause) n’ont pu modifier le cerveau, parce qu’ils n’existent pas dans la nature à l’état concret, comme une pierre ou un chien, n’est pas une difficulté non plus; car, si on les considère avec Leibniz comme des rapports, il est assez naturel d’admettre que le cerveau peut être modifié, non-seulement par les choses, mais par les rapports entre les choses.
Au reste, entre ces deux thèses contraires, l’une, qui place dans la pensée la causalité essentielle dont la nature est une causalité, dérivée; l’autre, qui place dans la nature la causalité essentielle dont la pensée est une causalité dérivée, peut-être une conciliation est-elle possible, si l’on admet l’identité du mécanisme et de la logique, de l’intelligence dans la nature et de l’intelligence dans la pensée. Nous avons déjà fait allusion à cette doctrine ; mais ce n’est pas le lieu de l’exposer ici.
Nous venons de voir comment, d’après certaines hypothèses, l’hérédité contribuerait à créer l’intelligence : écartant cette solution radicale, il nous reste à voir maintenant
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comment elle contribue à la développer. Nous prendrons ici le mot « intelligence » dans son sens à la fois vulgaire et philosophique, c’est-à-dire comme eette faculté de juger, de raisonner, d’abstraire, qui s’appelle dans la pratique prudence, bon sens, tact, finesse, esprit, pénétration; dans l’art, invention et goût; dans la science, faculté de découvrir, de généraliser, de saisir des rapports. Ayant établi ailleurs la réalité de l’hérédité intellectuelle par des faits nombreux, empruntés à la psychologie normale ou morbide et à l’histoire, nous l’admettrons içi à titre de loi empirique et nous en recherchons les conséquences.
Si l’on considère l’hérédité dans des conditions purement idéales, rien de plus simple que d’en déterminer les conséquences ; elle fixe et conserve les modes de l’intelligence qui se sont produits. Ainsi, une certaine variété intellectuelle, VhumouVy par exemple, naît chez un individu, soit par variété spontanée, soit par ce concours fortuit de causes que quelques auteurs ont appelé l’innéité : l’hérédité, si elle agissait seule, transmettrait cette modification mentale à toutes les générations suivantes sans interruption. Mais nous avons vu qu’elle a à lutter contre des obstacles de toute nature, qui tendent sans cesse à l’affaiblir ou même à l’annihiler. Toutefois, si, au lieu de considérer des cas isolés, où l’hérédité paraît se trouver en défaut, nous en comparons un grand nombre de cas ; si nous nous attachons à ce qu’on a appelé la loi des grands nombres, l’exception disparaît, l’accidentel s’efface, et la loi, c està-dire le caractère essentiel, reprend le premier rang. C’est ainsi que l’hérédité contribue à former le caractère national. Une certaine tournure d’esprit peut fort bien ne pas se perpétuer dans une famille ; mais si elle est commune à une tribu, à un peuple, à une race, on peut affirmer qu’elle
doit se perpétuer. Nous avons vu combien, au fond, Tesprit français ressemble à l’esprit gaulois décrit par Strabon, Diodore de Sicile et les historiens anciens. Ainsi, dans la formation et la conservation du caractère propre à une famille ou à un peuple, l’hérédité est up facteur très-important. Sans insister ici sur ce fait, qui est moins une conséquence de l’hérédité que la loi elle-même, sous la forme la plus complète, nous examinerons un autre point plus curieux, moins connu, plus difficile à établir^ mais qui, sous le rapport intellectuel, constitue une conséquence importante de l’hérédité. Elle peut s’énoncer ainsi, sous sa forme idéale, e’eshà-dire sans tenir compte des exceptions. L’hérédité, agissant par voie d’accumulation, augmente l’intelligence à chaque génération et la rend ainsi capable de nouveaux développements. .
C’est ce que nous allons essayer de montrer.
Indiquons d’abord les bases physiologiques du fait qui nous occupe. C’est un fait bien connu que tout organe se développe par l’exercice : les muscles des bras chez le forgeron, ceux des jambes chez le grand marcheur. L’organe produit la fonction, mais la fonction, à son tour, réagit sur l’organe et le développe. En est-il de même pour le cerveau? s’accroît-il par l’exercice? et cette augmentation est-elle transmissible par l’hérédité? On n’en peut guère douter. Le docteur Broca, s’appuyant sur diverses recherches, affirme que la capacité du crâne, et, par suite, le volume du cerveau, correspond au degré d’intelligence des différentes races : les plus volumineux se trouvent dans la race blanche, ensuite dans la race caucasique, puis chez le nègre d’Afrique ; quant au nègre australien, il occupe le dernier rang. — Albert, de Bonn, dit qu’ayant disséqué les cerveaux de plusieurs
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personnes habituées depuis de longues années au travail de la pensée, il a trouvé chez toutes la substance cérébrale très-ferme^ la matière grise et les circonvolutions trèsdéveloppées. «L’accroissement de la masse du cerveau, dit-il, est prouvée en partie par la différence qui existe entre celui des gens cultivés et celui des gens incultes, en partie par l’augmentation qui résulte pour lé cerveau des progrès de la civilisation en Europe; augmentation qui s’accumule assez, grâce à l’hérédité, pour pouvoir être constatée : [Mit Hülfe der Vererhmg sich so weit summirt, dass es constatirt werden kann) . » On voit, en effet, que dans ■ les çlasses instruites, la capacité de la tête est, en général, grande, et que le contraire a lieu dans les classes peu instruites. Enfin, ce qui touche directement à notre question, les fouilles faites dans les cimetières tendraient à montrer que, depuis lemoyen âge, le volume des crânes a augmenté.
Le docteur Broca a comparé 125 crânes provenant du caveau de l’ancienne église de Saint-Barthélemi, à Paris (xii® siècle), 125 crânes provenant du cimetière des Inno- ^cents (qui a servi du xiii® siècle au xviii®), et 125 crânes de l’ancien cimetière de l’Ouest (ouvert de 1788 à 1824). Voici les résultats qu’il a tirés de ces comparaisons, quant à la capacité moyenne des crânes :
Capacité moyenne.
Crânes du ix® siècle. . . . 1,425,98 c. c.
Crânes des Innocents. . . • 1,409,31 c. c.
Crânes du xiP siècle . . • 1,461,53 c. c.
On voit que la capacité moyenne des crânes de notre siècle a une supériorité décidée. Quant à l’infériorité des crânes des Innocents sur ceux du xii® siècle, le docteur Broca l’èxplique, en faisant remarquer que les caveaux de l’église de la Cité servaient aux classes supérieures. Quant aux crânes des Innocents, il est certain qu’ils proviennent
des classes inférieures, Philippe- Auguste ayant fait cadeau de ce terrain à la ville de Paris pour la sépulture des pauvres.
C’est en s’appuyant sur ces données physiologiques que Gall et ses disciples, Auguste Comte, le naturaliste Pritchard, et d’autres plus récemment, ont admis que les facultés mentales s’augmentent, parce qu’elles sont capables de transmission. La conclusion semble logique. L’intelligence a pour condition, pour organe principal, le cerveau : le cerveau s’accroît par l’exercice, cet accroissement est transmissible par l’hérédité. Il semble assez naturel d’en conclure que toute modification, toute amélioration dans l’organe entraîne une modification, une amélioration dans la fonction, et que par suite le progrès du cerveau entraîne le progrès de l’intelligence.
Toutefois ce fait important, que le progrès de l’intelligence est possible, non-seulement dans l’individu, mais dans la race, que l’hérédité transmet et accumule les petites modifications, nous voudrions essayer de l’établir d’une manière directe par des raisons psychologiques, et non par un recours à la physiologie, comme nous venons de le faire. Cela estfort dificile, et nousnepouvonsguèrequetâtonner.
Essayons d’abord de comprendre à quelle condition le progrès de l’intelligence a lieu dans l’individu. Il se fait par une évolution graduelle. L’esprit est capable de saisir d’abord de petits faits, ensuite des faits plus complexes, puis des rapports assez simples, puis des rapports de plus en plus compliqués. Chaque moment de ce progrès a sa condition dans un progrès antérieur, qui doit être déjà réalisé et rend seul possible celui qui le suit. L’intelligence peut être comparée à un édifice, dont chaque assise doit etre posée solidement, pour en recevoir une autre :
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OU bien si, avec quelques philosophes contemporains, on assimile l’acte de la connaissance à une correspondance entre les états internes du sujet et les états externes de l’objet, on dira qu’il faut que l’esprit corresponde d’abord à des rapports très-simples, pour s'élever de là à des rapports très-complexes.
Cette variété incontestable en théorie est très-souvent oubliée dans la pratique. Sans doute quand il s’agit de questions bien enchaînées, comme dans les mathématiques, il est impossible à l’intelligence de ne pas suivre cette marche naturelle ; mais dans le domaine des sciences sociales et politiques, rien de plus commun que les gens qui commencent par la fin. De là tant de théories vaines et de doctrines erronées, l’esprit ne pouvant comprendre le complexe, tant qu’il n’a pas saisi le simple. Car c’est une illusion de croire qu’il suffise de placer un esprit bien doué, intelligent, devant tels ou tels faits pour qu’aussitôt il les comprenne. Mille exemples prouvent le contraire. Faites lire l’histoire grecque ou romaine à des esprits ouverts, mais d’une culture insuffisante, et vous resterez stupéfait, confondu, devant leurs contre-sens. Le moyen âge abonde en bévues de cette sorte, quand il veut peindre un monde autre que celui qu’il connaît. Voyez comment la guerre de Troie, César, Alexandre, sont travestis dans les poëmes chevaleresques ou dans les tableaux naïfs du quinzième siècle ' . L’exemple des sauvages le prouve encore mieux. Un habitant de la Nouvelle-Zélande, intelligent, curieux, allié aux plus grandes familles du pays, suivit à Londres un voyageur anglais pour s’instruire ;
^ Voyez notamment au musée Campana les aventures de Thésée et d’Ariane, avec ses chevaliers, ses pages, ses églises, ses maisons gothiques, ses rues étroites, ses créneaux, etc...
mais faute de développement suffisant de l’esprit, il ne comprenait rien à notre civilisation européenne et interprétait tout d’après ses idées de sauvage. Ainsi, quand il voyait passer un lord opulent, il disait : « Cet homme a beaucoup à manger %» sans pouvoir comprendre autrement la richesse.
Oui, certes, il faut que l’esprit soit façonné par la culture antérieure pour aborder les questions complexes, mais cela est vrai de l’espèce tout aussi bien que de l’individu. Dans l’individu, tout progrès de l’intelligence, fixé par la mémoire, devient la base et la condition d’un nouveau progrès ; dans l’espèce, tout progrès de l’intelligence, fixé par l’hérédité, devient la base et la condition d’un nouveau progrès. L’hérédité joue pour l’espèce à peu près le même rôle que la mémoire pour l’individu.
Si l’on fait dans notre histoire littéraire quelque rapprochement bien inattendu, par exemple entre les lettrés du cinquième siècle et ceux du dix-huitième, entre Gré-^ goire de Tours, Frédégaire, etc., et Voltaire, Diderot, toute l’Encyclopédie, ou bien entre la cour de Charlemagne et notre mouvement romantique du dix-neuvième siècle, le désaccord est si complet, et le contraste si grand, que le rapprochement ne semble qu’une simple bizarrerie. Il y a, entre la forme intellectuelle des deux époques comparées, une différence immense. D’où provient-elle? On répond :^du progrès, de la civilisation. On montre, pièces en mains, comment l’esprit français, après beaucoup de tâtonnements, d’efforts et de défaillances, arrive à son apogée. Mais ce progrès, on l’explique tout entier par des causes extérieures : influence des
< Savage, dans Dumont d’ünïlle, tona. III, pièces justiflcati On y trouvera plusieurs autres faits curieux.
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croyances chrétiennes , Croisades , découvertes, eulture grecque et latine;, Renaissance, etc., etc. Or, à notre avis, il y a aussi une cause extérieure dont on ne dit rien : c’est la transformation lente de l’intelligence, due à l’hérédité. La constitution moyenne de l’esprit français aux sixième et neuvième siècles ne le rendait capable que d’un certain degré de culture : au delà, il ne comprenait rien, défigurait tout, à la façon du sauvage zélandais. Mais cette constitution moyenne, améliorée par la culture, est léguée à la génération suivante, intérêt et capital, par celle-ci à une autre , et ainsi pendant dix ou douze siècles.
Ceci n’est pas une hypothèse, bien qu’il soit fort difficile de rétablir nettement. Toutefois, si nous ouvrons la Collection des historiens de Gaule et de France, et que là, fouillant les chroniques , et mémoires du moyen âge, nous négligions ce ' qui a surtout préoccupé les historiens, les récits de batailles, les sièges, les prises de bicoques, les alliances et traités de paix, pour nous arrêter à ce qu’ils ont considéré souvent comme indifférent pour rhistoire, c’est-à-dire les anecdotes, les miracles, les songes qui donnent le petit détail précis, exact, individuel, il nous semble impossible de ne pas arriver à cette conclusion : l’état de l’intelligence n’était pas le même alors qu’aujourd’hui et les différences entre les deux épor ques sont constitutives, organiques. Quelles sont ces différences? Un esprit net, muni de connaissances médicales et de pénétration psychologique suffisante, pourrait seul les noter exactement. On les résumera grossièrement en disant que le moyen âge a senti et que le dix-huitième siècle a fensé ; que chez l’un a prédominé la partie affective de l’être, chez l’autre la partie raisonnante ; qu’une tête du moyen-âge était pleine de sensations et d’images^
et qu’une tête du dix-huitième siècle était pleine d’abstraçtions et d’idées.
Certes, nulle époque n’a vécu plus largement que le moyen âge dans le domaine de l’imagination, du sentiment et du rêve. L’art gothiqde, la chevalerie, Dante et les grandes écoles mystiques ‘ en offrent des preuves surabondantes. A part quelques esprits hors ligne et quelques scolastiques desséchés, cet âge n’a fait que sentir. Le milieu y aidait si bien : guerres continuelles, batailles , sièges et sacs, pendaisons, émotions violentes de toute sorte. La sensibilité, sans cesse excitée et avivée, est devenue prépondérante, comme un organe surnourri. De là une conséquence curieuse : c’est que ce développement excessif de la sensibilité a entravé celui de l’intelligence. Dans ce tourbillon fiévreux d’émotions et d’images, le jugement net et droit n’apparaît qu’à la dérobée. C’étaient des âmes d’enfants dans des corps d’hommes. Tandis que nous nous trouvons, dès l’enfance, dans un milieu de science, de raisonnement, de méthode, d’explications rationnelles, qui développe surtout l’esprit, eux vivaient au gré de leurs passions violentes, jetés d’un pôle à l’autre de la pensée, de l’orgie à l’extase, par quelque conversion brusque comme un coup de foudre. Comme ils sentaient beaucoup et pensaient peu, très-vieux ils ne savaient rien encore, tandis que très-jeunes nous savons déjà beaucoup, ils mouraient jeunes, comme nous naissons vieux.
De là, chez leurs chroniqueurs, ces récits de miracles, de prodiges, d’apparitions et de songes qui défilent sans fin ni trêve, tantôt touchants et poétiques,
* L’école de saint Victor, saint Bernard, Gerson, etc., et les grands mystiques ailemands du xiv° siècle; MM. Eckardt, Tauler, Henri Suso. Se rappeler aussi la vie si romanesque et si folle de Raymond Lulle.
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plus souvent bizarres et puérils. Ils vivent à l’aise dans ce monde imaginaire : un prodige leur paraît tout simple , une apparition toute naturelle ; le miracle , pour eux, e’est l’ordinaire. Ils les content, tout nettement, sans ombre de doute, comme un siège ou une bataille. L’univers, qui est pour nous un mécanisme infiniment compliqué, régi par des lois fixes dans ses moindres détails, était pour eux une scène merveilleuse où des personnages mystérieux faisaient mouvoir des décors. Maintenant si, serrant de plus près tous ces faits, nous essayons de le ramener à leur cause, c’est-à-dire à l’état habituel de râme humaine qui les a produits, nous trouverons sans beaucoup d’efforts que ce qui caractérisait le moyen âge, c’est la vive imagination^ la vision interne. Or, la psychologie expérimentale nous apprend, à n’en pas douter, qu’entre l’imagination vive et l’hallucination, il n’y a qu’une différence de degré, si bien que tout grand artiste, tout voyant est un peu halluciné. Par suite, nous sommes amenés à conclure que le moyen âge a ioujours été sur la limite de V hallucination, quand il ne Va pas dépassée. On retrouve encore, dansbeaucoupde ses récits, l’oppression du cauchemar et des visions douloureuses qui l’ont assailli; car le plus souventla vision est triste; mais d’ordinaire si nette de contours, si précise de détails, qu’on sent que cela a été vu L
< Les récits merveilleux abondent dans presque tous les chroniqueurs. Citons principalement Grégoire de Tours, Frodoard, Matthieu de Westminster, Raoul Glaber, Guibert de Nogent dans sa Tie. Ces deux derniers surtout sont d’une lecture curieuse, au point de vue qui nous occupe. Où trouver mieux le caractère de l’hallucination que dans les deux récits qui suivent, choisis entre vingt semblables ;
« Je vis unenuit,avant matines, paraître devant moi, au pied de mon ht, un petit monstre hideux, qui avait à peine figure humaine. Il mè semblait avoir une taille médiocre, un cou grêle, une figure maigre, les yeux très-noirs, le front étroit et ridé, le nez plat, la bouche grande, les lèvres gonflées, le menton court et effilé, une barbe de bouc, les oreilles droites et pointues, les cheveux sales et
Nous voici, après un assez long détour, en état de résoudre la question posée et de conclure. Si l’on se rappelle que nous avons essayé d’établir ailleurs qu’à tout état mental habituel, correspond un état habituel du cerveau, il en faudra bien déduire qu’à l’état de demi-hallucination du moyen âgé, a dû correspondre un certain état du cerveau, et à l’esprit net et sec du xviii® siècle, un autre. Comment s’est opérée la transition ? Par progrès lent, c’est-à-dire que l’éducation et la culture produisant dans l’esprit et le cerveau des modifications très-petites^ mais stables, l’hérédité les a léguées, conservées et accumulées. Ainsi s’est formée une constitution moyenne de l’intelligence dé plus en plus apte à concevoir des idées abstraites, et par suite de moins en moins apte à penser par vision et par images.
On a souvent remarqué que chez les races inférieures, les enfants qu’on envoie aux écoles ou qu’on essaye d’ins-
roides, les dènts d’un chien, l’occiput aigu, la poitrine protubérante, une bosse sur le dos, les fesses pendantes, les vêtements malpropres;.. Il saisît le bord du lit où j’étais couché, le secoua tout' entier, avec une violence terrible, et se mit à
dire : Tu ne resteras pas plus longtemps icû Aussitôt je m’éveille épouvanté . ,
je saute à bas de mon lit, je cours au monastère, je me prosterne au pied de l’autel, et j’y reste longtemps étendu, glacé de crainte. ))
R. Glaber. Livre V, ch. i".
Il revit ce même diable deux autres fois.
Ne trouve-t-on pas toute l’horreur du cauchemar dans le récit suivant de Guilbert de Nogent ;
« Une certaine nuit que j’avais été réveillé par mes angoisses, c’était, je crois en hiver, comme je demeurais en mon lit et croyais être plus en sûreté, par la proximité d’une lampe qui répandait une vive clarté; voici tout à eoiip qu’au milieu du profond silence de la nuit, je crus entendre non loin de moi un grand nombre de
voix venant d’en haut . Au même instant, ma tête fut ébranlée comme dans un
état de rêve, je perdis l’usage de mes sens, et je crus voir apparaître urt certain mort, dont quelqu’un disait à grands cris qu’il était mort au bain. Effrayé de cet image, je m’élançai hors de ma place, en poussant un cri; je vis ma lampe éteinte et à travers ces redoutables ombres, le démon, sous la forme qui lui est propre, se tenant debout et près du mort. )>
Guibert dë Nogént, 1, 15.
CONSÉQUENCES PSYCHOLOGIQUES DE l’hÉRÉDITÉ. 455 '
truire, montrent d’abord iinê facilité étonnante, mais qui s’arrête brusquement. Ainsi les habitants dès îles Sandwich ont une mémoire excellente , apprennent par cœur avec une merveilleuse rapidité, mais ne peuvent exercer leurs facultés pensantes^ « Dans 1 enfance , dit Samuel Baker, le Jeune nègre est plus avancé que le blanc du même âge; mais son esprit ne porte pas le fruit qu’il promettait : « Dans la Nouvelle-Zélande;, dit le voyageur Thompson, les enfants de dix ans sont plus intelligents que les enfants anglais; niais bien peu de Nouveaux- Zélandais pourraient recevoir dans leurs hautes facultés une culture égale à celle des Anglais. » Une des raisons qu’on donne, aux États-Unis, pour ne pas instruire les enfants nègres avec les enfants blancs, c’est qu’après un certain âge, leurs progrès ne correspondent plus ; l’intelligence du nègre paraissant incapable de dépasser un certain degré. Si ces faits ne tiennent pas à un défaut incurable de la nature , il faut bien y voir un argument en faveur de l’hérédité. Ces esprits sauvages sont comme des terres incultes, que le travail successif des générations seul peut défricher. C’est ainsi que, dans l’Inde, les enfants des brahmes, issus d’une classe cultivée depuis lougtemps, montrent de l’intelligence, de la pénétration, de la docilité, tandis qu’au Jugement des missionnaires, les enfants des autres castes leur sont bien inférieurs à cet égard. Ce n’est pas non plus impunément qu’on enlève à une nation une partie de ses hommes les plus intelligents et les plus hardis , car c’est une sélection à rebours dont les conséquences sont déplorables. « Par suite de supplices et d’empoisonnements, dit Galton, la nation espagnole a été vidée (drained) de libres penseurs à raison de 1,000 per-
sonnes par an, pour les trois siècles entre 1471 et 1781, une moyenne de 100 personnes ayant été exécutées, et de 900 emprisonnées chaque année durant cette période. Pendant ces trois siècles, il y a eu 32,000 personnes brûlées, 17,000 brûlées en effigie (la plupart sont mortes en prison ou ont quitté l’Espagne), et 291,000 condamnées à la prison ou à d’autres peines. 11 est impossible qu’une nation résiste à une politique pareille sans qu’elle amène une grave détérioration de la race : elle a eu pour résultat notable la formation de la race inintelligente et superstitieuse de l’Espagne contemporaine. »
Sans accumuler d’autres exemples, nous pouvons conclure par ces remarques paroles d’H. Spencer, qui résument les conséquences intellectuelles de l’hérédité , en même temps que ses conditions organiques : « Le cerveau humain est un registre organisé d’expériences infiniment nombreuses, éprouvées durant l’évolution de la vie, ou plutôt durant l’évolution de cette série d’organismes qui a été traversée, avant d’arriver à l’organisme humain. Les effets des expériences les plus uniformes et les plus fréquentes ont été légués, capital et intérêt, et ont atteint lentement ce degré de haute intelligence qui est à l’état latent, dans le cerveau de l’enfant. L’enfant, dans sa vie ultérieure, l’exerce, peut-être en augmente la force ou la complexité, et la lègue avec de petites additions aux ‘ générations futures. Ainsi, il arrive que l’Européen hérite vingt du trente pouces cubes de cerveau de plus que le Papou. Ainsi, il arrive que des facultés, comme celle de la musique, qui existent à peine chez quelques races inférieures, deviennent congénitales chez des races supérieures. Ainsi, il arrive que de ces sauvages incapables de compter
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le nombre de leurs doigts, et qui parlent une langue où il n’y a que des noms et des verbes, sortent à la longue nos Newton et nos Shakspéare. »
Tout ce qui vient d’être dit de l’intelligence peut s’appliquer aux sentiments. Nous avons même un peu anticipé sur ce sujet, car il n’était pas possible d’emprunter des faits à l’histoire, sans qu’ils fussent concrets, synthétiques, c’est-à-dire mélangés de sentiments et d’idées : il n’y a que la méthode analytique de la psychologie qui sépare ces deux éléments, presque toujours intimement unis.
Si je pense à un triangle quelconque, à une sphère, à une parabole, à une opération algébrique quelconque ou à toute autre vérité mathématique, il en résulte pour moi une connaissance , rien de plus. Mais la plupart des choses que nous pensons ou percevons, en même temps quelles sont connues, produisent en nous un état agréable ou désagréable , c’est-à-dire un sentiment. Quoiqu’on les classe sous les titres généraux de plaisir et de douleur , les sentiments sont d’ailleurs infinis en nombre, en nuances, en intensité, etc. On peut dire que tout sentiment implique une connaissance au moins confuse, à part ces modes tout à fait inférieurs de l’activité sensitive, qui ne sont guère que des instincts. Dans cette région infime de l’inconscient, le sentiment et la pensée paraissent fondus dans une unité indiscernable, où aucun de nos moyens de connaître ne les atteint directement. Mais des que la conscience s’éveille, le sentiment a toujours un objet ; il est toujours rapporté à une cause connue ou supposée ; il
accompagne la connaissance, il l’enveloppe , il en est comme le rayonnement. Aussi, l’évolution de l’intelligence et celle du sentiment sont parallèles. De même que l’intelligence débute par de petites perceptions très-simples, très-grossières et après un processus qui dure des siècles, devient apte a embrasser le système du monde ou à poser quelque problème compliqué de philosophie sociale, de même, le sentiment part d’une manifestation très-simple, très-générale, comme l’amour instinctif de l’animal pour ses petits, pour s’élever aux formes les plus raffinées, les plus exquises et les plus savantes, le sentiment religieux d’un Schleierm'acher, le sentiment esthétique d’un Gœthe ou d’un Henri Heine. Et ce passage du simple au complexe se fait, pour le sentiment comme pour l’intelligence, par une intégration, par une fusion en un tout harmonieux d’un grand nombre de sentiments simples: il faudrait un talent d’analyse que la psychologie contemporaine elle-même ne semble pas encore posséder, pour ramener, par des décompositions successives, le sentiment de la nature, tel qu’il est chez les grands poètes du XIX® siècle, aux sentiments et perceptions très-simples qui en sont la base.
Certaines formes du sentiment manquent totalement aux peuples primitifs. Dans la langue des Australiens, il n’y a pas de mots pour traduire justice, péché, crime. Ces peuples ne comprennent pas la générosité, ni la pitié, ni la clémence. Ils considèrent la vengeance comme un devoir. C’est que l’intelligénce ne peut saisir les rapports moraux assez compliqués d’où ces notions découlent. — On a fait remarquer aussi que certains sentiments d’une nature délicate, comme la mélancolie, la charité, le sentiment profond de la nature, se produisent assez tard dans
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l’histoiré. La cause en est facile à trouver : ils supposent FacqUisition préalable d’un grand nombre de notions dont chacune est fort complexe. Il fallait que l’âmé humaine eût l’idée de l’infini, d’un vague et mystérieux au delà, pour ressentir raffaissement douloureux et l’émotiOn raffinée qu’il produit en elle. 11 fallait avoir dépassé les idées étroites et locales de l’antiquité sur la tribu, la cité, la patrie, pour éprouver un sentiment plus large qui s’adressât à tous les hommes. Aussi le Sentiment de la charité (trèsancien, d’ailleurs, dans l’Orient bouddhique), né d’abOrd dans quelques âmes d’élite, philosophes Ou poètes, grandit, se développe, et, dans les trois premiers siècles del’ère chrétienne, grâce aux idées qui s’élargissent et aux caractères qui s’adoucissent, se répand dans le m'onde. Humboldt, dans son Cosmos, montre comment le sentiment de la nature infinie n’a guère été conmi que desmodernes èn Occident.
On pourrait essayer démontrer ici, si c’étaif le lieu, que sous chacun de ces sentiments complexes, il y a un grand nombre d’idées réelles ou imaginaires dont chacune produit dans l’âme humaine un sentiment siniplé, que de la fusion de ces sentiments simples, se forme un sentiment total : il suffit à notre sujet d’avoir montré que l’évolution du sentiment est étroitement liée à celle de l’intelligence, car il en sort la conclusion qui suit. Si l’hérédité est la condition du développement spécifique de l’intelligence, et si l’évolution du sentiment est en rapport étroit avec celle de l’intelligence, il en résulte que les sentiments dépendent aussi de l’hérédité. Ici encore le progrès se fait, non-seulement par Finfluence externe des mœurs, mais par l’influence interne de l’hérédité.
Parmi les sentiments acquis et augmentés héréditairement, il faut citer celui de la peur chez beaucoup d’ani-
maux sauvages. « Ainsi, lorsque les îles Falkland furent visitées par l’homme pour la première fois, le gros chienloup {canis antarticus) vint sans aucune crainte au-devant des matelots de Byron... Encore récemment, un homme pouvait facilement, avec un morceau de viande d’une main et un couteau de Fautre, les égorger pendant la nuit. Dans une île de la mer d’Aral, les antilopes, généralement très-timides et très -vigilantes, au lieu de se sauver, regardaient les hommes comme une sorte de curiosité. A l’origine, sur les côtes de l’île Maurice, le lamantin n’avait aucune frayeur de l’homme; il en a été de même dans plusieurs endroits du globe pour les phoques et le morse. Les oiseaux de certaines îles n’ont acquis que lentement et héréditairement une terreur salutaire de l’homme. « Dans l’archipel des Galapagos, dit Darwin, j’ai pu pousser avec le canon de mon fusil des faucons sur une branche et voir des oiseaux se poser sur un seau d’eau que Je leur tendais pour y boire ‘ . »
Le sentiment de la musique est compté par M. Herbert au nombre de ceux qui se sont formés par accumulation héréditaire, cc L’association habituelle de certaines ca-dences de la voix humaine avec certaines émotions, a établi lentement dans la race une connexion organisée et héritée entre de telles cadences et de telles émotions. La combinaison de pareilles cadences plus ou moins idéalisées (ce qui constitue la mélodie), n’a acquis une signification pour la moyenne des esprits, que parce que les cadences elles-mêmes ont acquis une signification pour la moyenne des esprits. A force d’entendre et de pratiquer, la mélodie a été acquise et transmise une sensibilité musicale toujours
' Darwin. Variation,. 1. 1, p. 22. Voir aussi The deseent of Man, t. I.
CONSÉQUENCES PSYCHOLOGIQUES DE l’hÉRÉDITÉ. 461
croissante. y> Si l’on se rappelle que Mozart, Beethoven, Hummel, Haydn, Weber, étaient fils de compositeurs ou de musiciens distingués ; si l’on remarque le cas étonnant de la famille de Bach^ il ne sera guère possible de voir dans ces faits des variations spontanées, mais « il ne faut y voir qu’un développement de structure, causé par une augmentation de fonction et légué par hérédité ’ . »
C’est en se plaçant au point de vue de l’hérédité des sentiments et de ses conséquences, que M. Galton a porté sur le moyen âge ce sévère Jugement : « Je crois que la longue période de ténèbres où a langui l’Europe est due en grande partie au célibat imposé aux ordres religieux dans leurs vœux. La condition sociale du temps était telle, que les hommes et les femmes de nature douce, propres aux actes de charité, à la méditation, aux lettres et aux arts, n’avaient de refuge que dans le sein de l’Église. Mais l’Église prêchait^et exigeait le célibat. La conséquence fut que ces natures douces ne laissaient pas de postérité, et qu’ainsi, par une çonduite si singulièrement imprudente et désastreuse, que J’en peux à peine parler sans impatience, l’Église a abruti {brutalked) nos pères. Elle agissait exactement comme si elle avait voulu choisir la plus grossière partie de la société pour perpétuer les générations futures. Elle employait les moyens dont userait un éleveur pour former des natures féroces, brutales et stupides. Il n’est pas étonnant que la loi du plus fort ait prévalu en Europe pendant dix siècles ; l’étonnant, c’est qu’il soit resté, dans les veines des Européens, assez de bonté pour élever la race au présent niveau très-modeste de moralité
* Spencer. Biology, tom. I, p. 82.
2 Galton, p. 357.
Sans insister davantage sur le rôle de rhérédité dans révolution des sentiments, il semble plus curieux de noter ici certains phénomènes de retour ou d’atavisme.
On s’est quelquefois étonné de voir combien les instincts guerriers et nomades qui caractérisent la vie sauvage, persistent chez certains hommes civilisés ; combien il est difficile à certaines natures de s’adapter à ce milieu complexe, résultant d’une foule d’opinions et d’habitudes, qu’on appelle la civilisation. On ne peut y voir qu’un fond de la sauvagerie primitive, conservé et ramené par l’hérédité.
Ainsi, le goût de la guerre est Fun des sentiments les plus généralement répandus, chez les sauvages; pour eux, vivre, c’est se battre. Cet instinct, commun à tous les peuples primitifs, n’a même pas été inutile au progrès de l’humanité, si, comme on peut le croire, il a assuré la victoire des races les plus intelligentes, les plus fortes, sur des races plus mal douées. Mais ces instincts guerriers, conservés et accumulés par l’hérédité, sont devenus une vraie cause de destruction, de carnage et de ruine. Après avoir servi à créer la vie sociale, ils ne sont plus bons qu’à la détruire; après avoir assuré le triomphe de la civilisation, ils ne travaillent plus qu’à sa perte. Même quand ces instincts ne mettent pas aux prises deux nations, ils se manifestent dans la vie ordinaire, chez certains individus, par une humeur querelleuse et batailleuse qui conduit souvent à la vengeance, au duel et au meurtre.
De même pour l’esprit d’aventure : les races sauvages l’ont en un si haut degré, qu’elles se lancent dansl’ineonnu avec l’insouciance des enfants. Sans doute, il a encore sa place légitime;, même dans les civilisations les plus avancées, et ce serait pour l’humanité un grand naalheur qu’il
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disparût. On ne peut nier, cependant, que cet esprit d’entreprise et d’imprévoyance, si utile à l’origine pour ouvrir de nouveaux mondes au commerce, aux voyageurs, à la la science et à l’art, ne soit devenu chez certains individus une source d’agitations vaines ou ruineuses, les seules que leur milieu permette, comme la passion du Jeu, de l’agiotage, de l’intrigue, l’ambition égoïste et turbulente des conquérants, sacrifiant des nations entières à leurs
caprices. , .
oc On voit parfois reparaître chez les descendants éloignés de vieux instincts de race, assoupis ou latents, durant un grand nombre de générations, et qui se manifestent, comme un inexplicable retour au type moral des aïeux. Les classes supérieures de la société, plus en évidence, nous en offrent les plus frappants exemples : comme si le loisir et l’indépendance que la fortune leur assure, en les dérobant à l’influence du milieu local et des conditions de vie actuelles de leur race, mettaient liberté des forces
psychiques, contenues chez leurs contemporains. Ainsi l’on voit parfois l’instinct irrésistible du vol se manifester, non pas seulement chez nos enfants de races cultivées, ou l’éducation le plus souvent le corrige bientôt, mais persister parfois chez des adultes, et par une irrésistible puissance entraîner à des délits, à peine excusa es par leur caractère évidemment fatal , des femmes de nos vieilles castes nobles, tristes héritières des vieux instincts de nos conquérants barbares.
(( De même cette ardeur passionnée pour la chasse, qui n’a plus aucune utilité dans nos conditions sociales actuelles, qui existe plus ou moins à l’état d’msbnct chez tout enfant, qui même persiste et se développe simsement chez tout adulte placé dans des conditions favorables pour
la satisfaire, et entraîne toute notre jeunesse fashionable et les vieux débris de notre noblesse terrienne, ne peut s expliquer que par l’hérédité fatale et aveugle des instincts de race, survivant longtemps à leur utilité, chez les descendants des peuples pour lesquels ces mêmes instincts ont été longtemps des conditions essentielles de la vie. Ce sont donc la simplement des phénomènes d’atavisme, qui conservent ou font reparaître de loin en loin les caractères psychiques d’aïeux éloignés »
Comment trouver un exemple plus frappant de la ténacité des instincts sauvages et de leur tendance au retour que dans le récit suivant, que j’emprunte à un voyage aux îles Philippines :
cc Ce qui a toujours distingué ces sauvages des autres races de la Polynésie, c’est leur passion indomptable pour la liberté. Cette répulsion des négritos (nom donné aux sauvages des Philippines) pour tout ce qui pouvait les courber sous le joug ou régulariser l,eur existence, les rendra toujours intéressants aux voyageurs. Voici un exemple de leur amour pour l'indépendance.
« Dans une battue faite à l’île de Luçon par des soldats indigènes sous les ordres d’un officier espagnol, on s’empara d’un petit noir d’environ trois ans .
Il fut conduit à Manille. Un Américain l’ayant demandé au gouvernement pour l’adopter, il fut baptisé du nom de Pédrito.
^ (c Dès qu’il fut en âge de recevoir quelque instruction, on s efforça de lui donner toute celle qu’on peut acquérir dans ces contrées éloignées. Les vieux résidents de l’île, connaissant le caractère des Négritos, riaient sous cape
< Origine de r homme et des sociétés, par M”» Royer, ch. iv.
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en voyant les tentatives faites pour civiliser celui-ci. Ils prédisaient qu’on verrait tôt ou tard le jeune sauvage retourner à ses montagnes. Son père adoptif, n’ignorant pas les railleries dont sa sollicitude était l’objet, mais se piquant au jeu, annonça qu’il conduirait Pédrito en Europe. Il lui fit visiter Nevv-York, Paris, Londres, et ne le ramena aux Philippines qu’après deux ans de voyage.
« Avec cette facilité dont la race noire est douée, Pédrito partait au retour l’espagnol, le français et l’anglais ; il ne chaussait que de fines bottes vernies, et tout le monde à Manille se rappelle encore aujourd’hui le sérieux digne d’un gentleman avec lequel il recevait les premières avances des personnes qui ne lui avaient pas été présentées. Deux ans à peine s’étaient écoulés depuis le retour d’Europe, lorsqu’il disparut de là maison de son protecteur. Les rieurs triomphèrent. Jamais probablement on n eût appris ce qu’était devenu l’enfant adoptif du philanthrope yankee, sans la rencontre singulière qu’en fit un Européen. Un naturaliste prussien, parent du célèbre Humboldt, résolut de faire l’ascension du Marivelès (montagne non loin de Manille). Il avait presque atteint le sommet du pic, lorsqu’il se vit soudain devant une nuée de petits noirs.... Le Prussien s’apprêtait à esquisser quelques portraits, lorsqu’un des sauvages s’approchant de lui en souriant, lui demanda en langue anglaise, s’il connaissait à Manille un Américain du nom de Graham. C’était notre Pédrito. Il raconta toute son histoire, et lorsqu’il l’eut terminée, ce fut en vain que le naturaliste tenta de le décider à revenir avec lui à Manille L »
On trouve dans les récits des missionnaires un assez
Revue des Deux-Mondes, 15 juin 1869.
grand nombre de faits analogues. Ainsi il arrive quelquefois que les sociétés des missions adoptent de Jeunes Chinois, encore en bas âge, et les font élever à grands frais dans des institutions d’Europe : ils retournent au sein de leur patrie, résolus à propager la religion chrétienne. A peine ont-ils débarqué, l’esprit de la race les ressaisit, ils oublient leurs promesses, perdent leurs croyances chrétiennes; on dirait qu’ils n’ont Jamais quitté la Chine ^
Eh somme, les conséquences de l’hérédité nous ont apparu sous une double forme. Tantôt elle prépare l’avenir, en rendant possible, par l’accumulation des sentiments simples, la production de sentiments plus complexes. Tantôt elle retourne vers, le passé, ramenant des formes de l’activité sensitive, autrefois naturelles, maintenant en désaccord avec leur milieu. Car il y a au fond de l’âme, enfouis dans les profondeurs de notre être, des instincts sauvages, des goûts nomades, des désirs indomptés et sanguinaires, qui dorment mais ne meurent pas. Ils ressemblent à ces organes rudimentaires qui ont survécu à leurs fonctions, mais qui restent dans les êtres, comme témoignage de révolution lente et progressive des formes de la vie. Ei cès instincts sauvages que l’humanité a autrefois déployés, quand elle vivait librement au sein des bois et des eaux, l'hérédité, par une bizarrerie qui nous échappe, de temps en temps les ramène, comme pour mesurer à nos yeux le chemin que nous avons fait.
* A. Réville. Rev. des Deux-Mondes^ 1®' septembre 1869.