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CHAPITRE PREMIER

LES CONSÉQUENCES MORALES DE l’HÉRÉDITÉ.

Aü début de toute étude sur la morale se trouve l’inextricable problème de la liberté. Nous pouvons d’autant moins l’écarter ici qu’il tient à notre sujet par plus d’un point. Nous avons déjà fait ressortir assez souvent le caractère fatal de la transmission héréditaire, pour qu’on puisse croire que tout ce qui est donné à l’hérédité est retranché de la liberté et que l’hérédité offre une source abondante, quoique peu explorée Jusqu’ici, d’arguments en faveur du fatalisme. Ce qui est certain, c’est que l’hérédité et la liberté se posent, l’une en face de l’autre, comme deux termes contraires et inconciliables. L’une crée en nous la personne, le caractère, elle est là marque propre quinous distingue de tout ce qui.n’est pas nous ; elle est en nous ce qu’il y a de plus essentiel et de plus intime. L’autre tend à substituer respèce à la personne, à effacer tout ce qui est individuel, à tout soumettre à la fatalité impersonnelle de ses lois ; si bien que nous soyons neeessairement déterminés à sentir, penser, agir comme nos pères, dont la pensée, en apparence éteinte, revit en nous. En un

mot, par la liberté, nous sommes nous-mêmes; par l’hérédité, nous sommes les autres.

Il nous faut donc aborder ici la question du libre arbitre. Nous essayerons de le faire très-brièvement, en écartant les solutions rebattues, pour montrer simplement comment la question se pose dans l’état actuel des sciences.

Les partisans et les adversaires de la liberté pourront se combattre éternellement sans s’entendre, attendu que chaque parti s’est placé sur un terrain qui lui est propre

et n’en sort pas. Ceux qui sont pour l’affirmative procèdent

subjectivement et disent : J’ai le sentiment interne de ma liberté ; donc Je suis libre. Ceux qui sont pour la négative procèdent objectivement et disent : Tout est réglé par des lois ; les sciences morales comme les sciences physiques le prouvent; donc la liberté est une illusion. Le point de vue de chacun des deux partis est totalement différent.

L’argument des premiers semble décisif de prime abord : à la réflexion, on le trouve moins concluant. Si, avec la plupart des philosophes des deux derniers siècles, on considère la vie psychologique comme limitée au domaine delà conscience, si l’on identifie l’âme et le moi, on peut soutenir que les divers motifs dont nous avons conscience sont des conseils, des avis, des raisons, dessujetsde délibération, mais non ce qui délibère, compare, choisit, et que par suite l’acte volontaire suppose, outre les motifs, quelque autre chose. Mais si l’on admet, ce qui est vrai, qu’outre la vie consciente, il y a une vie inconsciente dont l’influence est énorme sur nos sentiments, nos passions, nos idées, notre activité en général, qui sait le rôle que cet inconscient peut Jouer dans nos déterminations ? Dès lors l’assertion ; J’ai conscience d’être libre; donc Je suis libre, perd beaucoup de sa valeur, parce que la cons-

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cience ne fournit qu’une partie des éléments du problème, loin d’en donner la totalité. Bien mieux, cet inconscient qu’on oublie pourrait être, comme nous le dirons plus loin, la base même, l’essence et comme la racine de la volonté.

Quant à ceux qui , considérant le témoignage de la conscience comme secondaire, suivent une méthode objective, ils tirent leurs arguments de deux sources principales : les phénomènes physiques et physiologiques, les faits historiques et sociaux.

Le monde physique, disent-ils, est soumis aux lois d’un déterminisme sans exception. L’expérience le prouve et la science l’exige. La. science, c’est l’explication; expliquer, c’est déterminer, et déterminer un phénomène, c’est le rattacher à ses conditions immédiates ou à ses lois. Nous n’avons aucune idée intelligible d’un phénomène se produisant spontanément, sans que- rien le détermine à être et à être de telle façon plutôt que de telle autre. Ce serait une création ex nïhilo, un miracle. Leibniz et apres lui Laplace ont très-fortement exprimé cette vérité. La physique et la chimie ayant démontré que rien ne naît, que rien ne périt, ni matière ni force, qu’il n’y a que des transformations qui sont elles - mêmes déterminables, l’idée du déterminisme universel est devenue dans les sciences un lieu commun. Le principe de la corrélation ou de l’équivalence des forces est l’expression la plus élevée et la plus complète de cette croyance au déterminisme. En sorte que M. Herbert Spencer, en s’appuyant sur ce principe de l’équivalence, croit pouvoir ramener tous les phénomènes sans exception à des transformations du mouvement; les faits sociaux naissant de certains états psychologiques qui naissent eux-memes de certaines

conditions physiologiques, la vie naissant elle-même du Jeu des forces physiques : « Et si l’on demande d’où viennent ces forces physiques qui, par l’intermédiaire des * forces vitales, donnent naissance aux forces sociales, nous répondons comme nous l’avons fait Jusqu’ici : du rayonnement solaire. »

Dans un monde où tout s’enchaîne si fortement, que viendrait faire la liberté ? De quel droit, disent les déterministes, venez- vous briser la série des effets et des causes, pour y introduire une spontanéité inintelligible ? Vous avez beau dire : quand Je veux mouvoir mon bras, Je le meus ; d’abord ce mouvement n’est pas une création comme vous le pensez; il fallait qu’il existât déjà sous une autre forme dans votre organisme; mais l’acte même par lequel vous prenez votre résolution est conditionné, soumis au déterminisme. Nous avons lieu de croire que tout état mental est déterminé par des conditions organiques, et que par conséquent il rentre médiatement sous les lois du déterminisme universel. Si vous contestez cette assertion, vous n’y gagnez rien, car vous êtes obligé du moins d’accorder que cet état mental dépend de ceux qui le précèdent, qu’il est soumis aux lois de l’association, amené par elle, et les lois de l’association sont une autre forme du déterminisme.

On a cru tourner cette difficulté en alléguant que, si l’acte volontaire est un effet, il n’est pas pour cela un effet nécessaire, que la causalité n’iniplique pas toujours la contrainte ni par conséquent la nécessité. A notre avis, ce n’est pas là entrer dans le vif de la question. Le problème n’est pas de savoir si les motifs ont ou n’ont pas un caractère de contrainte, mais de chercher si, outre les motifs et causes déterminantes, il y a une spontanéité

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propre à l’individu. Nous pourrions en effet concevoir nos idées, nos sentiments, nos passions comme formant un sytème de forces dont chacune tend à passer è l’action.

Il y aurait entre elles des actions et des réactions, des attractions, des répulsions, les unes s’unissant pour agir ensemble, d’autres luttant entre elles, d’autres se neutralisant totalement ou en partie. Dans cette hypothèse, l’acte volontaire, résultat final d’un conflit entre les forces, ne paraîtrait pas un effet contraint, et cependant là il n’y aurait pas ombre de liberté. L’acte serait si peu libre que, si les forces élémentaires étaient connues, on pourrait le calculer comme un problème de mécanique. Si la liberté existe, elle ne peut consister que dans la propriété qu’a le sujet de réagir contre les causes déterminantes et de déterminer certains actes, par suite de cette réaction.

Avant d’examiner de plus près ce point mystérieux qui nous ramènera d’une façon inopinée à l’hérédité, voyons en quelques mots les difficultés élevées contre la liberté par les sciences morales.

Les considérations tirées de la marche générale et de l’enchaînement des faits historiques sont toujours un peu vagues. L’étude des phénomènes sociaux, classés et comptés par la statistique, fournit une base plus solide aux objections. Quételet, Buckle, Wundt, Littré ^ ont fait remarquer que tous les actes que l’on regarde comme dérivant de la liberté humaine, les assassinats, les vols, les crimes et délits de toutes sortes, les mariages, les divorces, les suicides atteignent à peu près le même chiffre, chaque année, dans un pays donné. Ainsi, en Belgique, pen ant une période de cinq ans (1841-1845), la moyenne des mariages

1 On trouvera des documents statistiques assez curieux dans la Keuue de pMlosophie positive, septembre 1868.

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dans les villes a été de 2,642 ; les déviations extrêmes ont été de+46 et — 136. En France, pendant lalonguepériode de 1826 à 1844, le nombre des criminels pour chaque année avarié entre 8,237 et 6,299, etc.

Il est certain qu’on ne peut jeter les yeux sur les relevés statistiques des diverses actions humaines, sans être frappé de leur régularité. Cela prouve que la causalité humaine est régie par des lois très-peu variables, mais sans prouver aucunement que cette causalité n’existe pas. Nous croyons très-fermement à l’existence des lois sociales et historiques, mais ces lois existent- elles seules, ou bien y a-t-il en outre un nombre indéterminé de causes? C’est ce que la statistique ne peut nous apprendre. Comme le dit très -bien M. Wundt, quand nous étendons nos observations d’un seul homme à toute une population, nous éliminons toutes ces causes, qui n’appartiennent qu’à l’individu ou à une petite partie de la population. Nous procédons comme le physicien qui, pour éliminer toutes les influences accidentelles, réunit toujours un grand nombre d’observations et en fait sortir une loi. Mais quand le statisticien, après avoir écarté ainsi les influences individuelles, conclut que ces influences n’existent pas, c’est comme si le physicien voulait conclure que les accidents qu’il a éliminés en général n’existent pas dans les individus. Le physicien peut les négliger, parce qu’ils n’ont pour lui aucune signification. Quant au psychologue qui se pose cette question: Outre les influences sociales, existe-t-il des causes de volition d’une nature individuell6‘i il ne peut naturellement négliger ces déviations propres à chaque cas particulier, car elles lui montrent qu’il y a là des causes individuelles \

* Wundt, tome II, 56® leçon.

Tout ce qui précède ne nous a guère conduits qu’à des idées négatives sur la liberté. Peut-être même n’est-il pas possible d’aller plus loin. Pour notre part, nous inclinons à la considérer comme un noumène, par suite comme une énigme insoluble. Toutefois, en restant sur le terrain de l’expérience, et sans prétendre en aucune façon pénétrer jusqu’aux raisons dernières, les psychologues les plus récents (parmi ceux qui traitent la psychologie en naturalistes) ont donne à la question de la liberté un tour nouveau qui permet d’en mieux saisir les rapports avec l’hérédité. Ils ont senti en général la nécessité d’admettre dans l’homme une spontanéité propre, surtout physiologique pour les uns, surtout psychologique pour pour les autres. En Angleterre M. Bain, en Allemagne M. Wundt, en sont les principaux représentants.

Le germe de la volonté, dit M. Bain ' , doit être cherché dans cette activité spontanée, qui a son siège dans les centres nerveux, qui agit sans aucune impression du dehors, sans aucun sentiment antérieur, quel qu’il soit. Aucun psychologue avant lui n’avait parlé de cette activité spontanée ni de sa connexion essentielle avec les actes volontaires. On en trouve la première idée dans Millier. Ce physiologiste fait remarquer que le foetus produit des mouvements qui ne peuvent évidemment dépendre des causes complexes qui les font naître .chez l’aduhe. La cause de ces mouvements ne peut être que dans les centres nerveux, et comme la force nerveuse n est pas répandue également partout, qu’elle est accumulée dans certains

1 Bain : Emotions and WiU. On y trouvera une étude très-remarquable sur le développement du pouvoir volontaire. A défaut de l’ouvrage lui-même, que rien ne peut remplacer, nous nous permettons de renvoyer à l’analyse que nous en avons faite dàns notre Psychologie anglaise contemporaine.

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centres, ce sont ces différences qui déterminent le fœtus à remuer de telle façon plutôt que de telle autre. Ainsi le germe du pouvoir volontaire est une excitation spontanée ; il est un fait primordial de notre nature; et le stimulus venant de nos sensations et de nos sentiments, ne fournit pas le pouvoir interne, mais détermine simplement le mode et le moment de l’action.

Tout en reconnaissant l’importance psychologique de cette découverte et le mérite de l’avoir mise dans tout son jour, il ne semble pas qu’elle nous avance beaucoup. M. Bain ne nous dit rien de l’origine de cette force nerveuse ni des causes qui la déterminent à s’accumuler ici plutôt que là. Mais comme il a exposé ailleurs, et aussi fortement que personne, que « la vraie source, le véritable antécédent de tout pouvoir musculaire, c’est une large dépense d’énergie nerveuse et musculaire, qui dérive en dernier ressort d’une bonne respiration et d’une bonne digestion. . . que ce que le charbon en combustion est à une machine à vapeur, la nourriture et l’air inspiré le sont à l’orgaanisme vivant, et que la conscience, qui se produit du pouvoir dépensé, n’est pas plus la cause de ce pouvoir que l’illumination projetée par le fourneau de la machine n’est la source des mouvements engendrés, » il est difficile de croire que cette spontanéité propre ne rentre pas elle-même sous les lois du mécanisme. La force nerveuse ne peut être que la transformation de quelque force physique antérieurement existante. L’inégalité de sa répartition dans l’organisme ne peut tenir elle-même qu’à des causes physiques ou mécaniques ; en sorte que sous ces lois mécaniques qui la pressent de toutes parts, on ne voit plus ce que devient cette « spontanéité propre. »

M. Wundt, dans un très-remarquable et substantiel ou-

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yrage plein de faits et d’idées, qui unit à la méthode expérimentale et positive de la psychologie anglaise une certaine hardiesse allemande sans témérité, pose sous une autre forme la question de la liberté. Nous l’avons vu plus haut réclamer contre les conclusions delà statistique^ montrer qu’il y a dans les actions humaines un élément variable qu’elle a le droit de négliger, mais que le psychologue a le devoir de réintégrer; que d’ailleurs, si elle nous dévoile les causes extérieures de l’activité volontaire, elle nous laisse dans une ignorance absolue de ses causes mterieures. Ces causes internes forment ce que Wundt appelle d’un terme fort bien choisi le facteur personnel [der persoenliehe fahtor).

Tous les facteurs externes, dit-il, nous les appelons des motifSy mais non des causes de la volonté. « Entre le motif et la cause, il y a une différence essentielle. Une cause amène nécessairement son effet, un motif, non. A la vérité, une cause peut être neutralisée par une autre cause ou transformée dans son effet ; mais dans cette transformation, on peut toujours suivre à la trace l’effet de la première cause et même le mesurer . Un motif, au contraire, ne peut que déterminer ou ne pas déterminer la volonté ; et dans le dernier cas, il n’y a aucun moyen d’en connaître l’effet. L’incertitude de cette liaison entre le motif et la volonté a sa hase unique dans l’existence du facteur personnel L »

Qu’est-ce donc que ce facteur personnel qui vient ainsi se mêler d’une façon si énigmatique a la chaîne des effets et des causes? Il est « l’essence interne delà personnalité, le caractère. » C’est là qu’il faut chercher la racine de la

* Wundt Yorlesungen ueber die Mensehen und Thierseele, tome II, p. 414- 415. Voir aussi YAnalisi fisiologica del libero arbitrio umano, del D" Herzen, 1870. Firenze.

volonté. « Le caractère est la seule cause immédiate de l’activité volontaire. Les motifs ne sont toujours que des causes médiates. Entre les motifs et la causalité du caractère, il y a cette grande différence que les motifs sont conscients ou peuvent facilement le devenir, tandis que cette causalité reste absolument inconsciente. » Le caractère, la personnalité, dans ce qu’elle a d’intime, doit donc toujours rester une énigme ; elle est l’indéterminable Ding an sich de Kant. « Les motifs qui déterminent la volonté sont des parties de l’enchaînement universel des causes ; mais le facteur personnel, par lequel la volonté commence, ne se laisse pas introduire dans cet enchaînement. Si cette essence intime de la personnalité, sur laquelle repose finalement toute différence entre les individus, est soumise elle-même à la causalité, c’est ce qu’on ne peut décider, en s’appuyant immédiatement sur l’expérience. »

cc Quand on dit que le caractère de l’homme est un produit de l’air et de la lumière, de l’éducation et de la destinée, de la nourriture et du climat, qu’il est prédéterminé nécessairement par ces- influences comme tout phénomène naturel, c’est là une conclusion complètement indémontrable. L’éducation et la destinée impliquent déjà un caractère qui les détermine : on prend ici pour effet ce qui est déjà en partie cause. Mais les faits à'hérédité rendent vraisemblable au plus haut degré que, si nous étions en état de remonter jusqu’au point initial de la vie individuelle, nous rencontrerions là un germe de personnalité indépendant (selhstândiger) qui ne peut être déterminé du dehors, vu qu’il précède toute détermination extérieure L »

\ Wundt. Ibid., p. 416.

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Pour nous, nous acceptons volontiers la doetrine de M. Wundt. Elle a l’avantage de montrer, d’une part, que la liberté, considérée dans son essence, est un noumène; d’autre part, que sur le terrain de l’expérience, l’opinion fataliste et l’opinion vulgaire ne sont peut-etre pas inconciliables, mais que les raeines dernières de la volonté plongeant dans l’inconscient, on peut entrevoir cette réeonciliation, non l’établir. Nous nous en tiendrons à cette conclusion. Nous avons essayé de montrer ailleurs, et nous n’y reviendrons pas, ‘ que la psychologie, même expérimentale, ne peut se passer d’un certain élément donné à titre de fait que nous appelons le moi, la personne, le caractère, que tout autre mot est impropre a designer, dont nous ne pouvons rien dire sinon que c’est ce qu’il y a en nous de plus intime, ce qui nous distingue et nous différencie de tout ce qui n’est pas nous, ce qui fait que nos idées, nos sentiments, nos sensations, nos voûtions nous sont données comme nôtres, et non comme des phénomènes d’un ordre étranger. Nous nous sommes demande si l’instinct de la conservation, si puissant chez les animaux, ne serait pas œ principe individuel, se rattachant obstinément à l’existence, luttant pour pérséverer dans son être.

Maintenant, si nous étudions le rôle de la personnalité, non plus dans la psychologie, mais dans l’histoire, le problème se pose dans les mêmes termes et semble se résoudre de même. L’individu est soumis aux lois de la nature, physique et morale, et régi par elles. Mais, en dehors du champ presque infini du déterminisme, nous avons entrevu la possibilité et même la nécessité d’une autono-

mie, d’une spontanéité. De même aussi dans l’histoire, où l’action des lois naturelles est immense, où elle est presque tout, il faut réserver aussi sa part à la personnalité, représentée surtout par les grands hommes. « L’expédition d’Alexandre et la poésie d’Homère sont dues toutes deux à des individus. Mais, si Alexandre n’avait pas vécu, il est vraisemblable que le cours de l’histoire eût été autre ; et si Homère n’avait pas existé, peut-être la religion et les

mœurs du peuple grec eussent pris une autre forme .

La volonté individuelle a donc une grande influence .

mais cette influence n’est qu’une cause momentanée. Homère n’a pu changer les mœurs du peuple grec, que parce que le peuple s’est approprié ses créations poétiques; et Alexandre n’a pu marquer profondément dans l’histoire, que parce que sa volonté avait la même base que la volonté de tout le monde L »

L’histoire et la psychologie paraissent donc nous conduire à cette même conclusion : que le déterminisme ne snffit pas à tout expliquer. Cependant, si nous creusons davantage, il surgit une nouvelle difficulté : cette personnalité, dont nous renonçons à connaître la vraie nature, parce qu’elle plonge dans les profondeurs insondables de l’inconscient, savons-nous du moins d’où elle vient, quelle en est l’origine?

Évidemment, il n’y a que deux hypothèses à faire : ou bien admettre qu’à chaque nouvelle naissance, il y a un acte de création spéciale qui met dans chaque être le germe de son caractère, de sa personnalité; — ou bien admettre que ce germe est le produit des générations ahtérieures, qu’il découle nécessairement de la nature des parents et des circonstances de l’acte générateur.

' VVundt. Ibid., p, 408.

La première hypothèse est si peu scientifique, qu’elle ne vaut pas la peine d'être discutée. Reste donc forcément la seconde.

Nous voici ramenés brusquement au cœur de notresujet. Nous pensions échapper à l’hérédité, et nous la retrouvons dans ce germe même qui est en nous ce qu’il y a de plus intime, de plus essentiel, de plus personnel. Après avoir montré par une longue énumération de faits que les facultés sensitives et intellectuelles se transmettent, que l’on peut hériter de tel instinct, de telle passion, de telle variété de l’imagination, aussi bien que de la phthisie, du rachitisme, ou de la longévité, nous espérions du moins qu’une partie de la vie psychologique était en dehors du déterminisme, que le caractère, la personne, le moi échappait à L'hérédité ; mais l’hérédité, c est-à-dire le déterminisme, nous envahit de toute part, par le dehors, par le dedans. Bien mieux, si, avec les partisans de révolution, nous voyons dans l’hérédité une force qui nonseulement conserve, mais crée par accumulation, le caractère n’est plus seulement transmis, il est une œuvre fatale, construite pièce à pièce, par le travail lent, inconscient, mais incessamment accumulé des générations : la question devient complètement inextricable, c est une énigme dans une énigme.

Nous n’aurons pas la naïveté d’essayer de la résoudre. Nous touchons ici à cette région de l’inconnaissable, où toute recherche sur les causes premières conduit nécessairement. Là, la science finit ; etiln’estpasplusscientifique

de soutenir avec les fatalistes qu’il n’y a dans l’univers qu’un déterminisme absolu, sans exception, que d affirmer avec leurs adversaires que le détermiiiisme n’est qu’un mode inférieur d’existence, en dehors et au-dessous

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delà liberté. Si les premiers montrent très-bien que la liberté est régie par des lois fixes, ils ne peuvent produire aucun fait qui nous dise si le dernier mot des choses est mécanisme ou liberté. Il faudrait pour cela que le phénomène de la génération physiologique et psychologique lut sans mystère, et il n’en est rien. D’un autre cote, quand on affirme avec Schopenhauer et ses partisans modernes nue la liberté est en dehors des catégories de la causalité, du temps et de l’espace; à l’aide desquelles nous pensons toutes choses, que ces formes de la connaissance ne lui sont pas applicables, parce que, dans son essence, elle n’est pas un phénomène, et que, par suite, elle ne peu tomber dans l’enchaînement universel, on avance une hypothèse métaphysique, vraie peut-être, certainement ingénieuse et séduisante, mais dont il n’y a aucune ^enfication possible : on donne une possibilité pour une reaute.

Pour nous, placés ici au très-modeste point de vue de l’expérience, bornons-nous à dire que si le caractère (ce nue Kant appelait le caractère empirique) est herite, ce n’est qu’avec beaucoup d’exceptions, qu’il est encore plus difficile de constater cette hérédité que celle d’un simple mode de l’activité psychique ; et qu’à mesure qu’on descend vers cet inconscient qui est le fond du caractère, l’affirmation devient de plus en plus hypothétique, sans être dénuée toutefois de vraisemhlance.

Nous pouvons maintenant arriver à une conclusion pratique. La base de la morale est la responsabilité ; peuh on dire que l’hérédité la supprime ? A cette question, il n’y a pas de réponse générale ; mais on peut ramener tous les cas particuliers à deux principaux. ^ ^ ^

Le premier cas est celui où les tendances héritées n’ont pas un caractère irrésistible. L’homme, héritant des modes

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de sentir et dépenser de ses pères, est sollicité à vouloir et par suite à agir comme eux. Cette hérédité des impulsions et des tendances constitue pour lui un ordre d’influences internes au milieu desquelles il vit, mais qu’il a la faculté de juger et de vaincre. Elles n’entraînent pas plus que les autres circonstances internes ou externes, la suppression du libre arbitre, l’anéantissement du facteur personnel, la nécessité irrésistible des actes. «Il dépend, en un mot, . de l’hérédité comme de l’innéité de faire naître plus ou moins vivement entraîné vers le bien ou le mal, et partant plus ou moins capable de faillir ; mais on ne leur doit ni le vice ni la vertu ; le vice et la vertu n’existent point d’eux-mêmes ; ils ne consistent point dans la nature fatale des impulsions externes ou internes qui agissent sur nous, mais dans le concours mental et exécutif de la volonté ; et, à tous ces titres,, ils tiennent à la personne, viennent de la liberté et n’ont pas d’héritage. »

Le second cas est celui où les tendances héritées ont un caractère irrésistible. Sans parler des états de folie bien avérée où l’individu est alienus a se, où la personnalité disparaît, assaillie et finalement vaincue par des im.pulsions fatales, des idées fixes, nous avons vu des cas où, à n’en pas douter, la tendance au vice et au crime est un héritage qui s’impose fatalement. Le facteur personnel n’a plus la force de réagir contre ces impulsions internes. Rappelons les exemples de tératologie criminelle cités sous le titre d’hérédité des sentiments et des passions. Là il n’y a plus de coupables.

Dans cette lutte incessante qui se livre en nous entre les caractères individuels et les caractères spécifiques, entre la personne et l’hérédité, et en termes plus généraux entre la liberté et la fatalité, la liberté est plus souvent

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vaincue qu’on ne pense. Mais on se. refuse à l’avouer et^ comme le dit très-bien Burdach, pec l’excellente intention de montrer à l’homme qu’il est libre, on oublie trop (c que l’hérédité a réellement plus d’empire sur notre constitution et notre caractère que toutes les influences du dehors, physiques ou morales. » C’est ce que nous allons voir sous une autre forme, en examinant les rapports de l’éducation et de l’hérédité.

On s’est fort occupé de nos jours de l’influence du milieu physique. On a montré comment le climat, l’air, la configuration du sol, le régime, la nature des aliments et des boissons, tout ce que la physiologie comprend sous les termes techniques de circumfusa, ingesta, etc., façonnent l’organisme humain par leur incessante action ; comment ces sensations latentes et sourdes qui n arrivent pas jusqu’à la conscience, mais qui pénètrent incessamment, forment à la longue ce mode habituel de la constitution qu’on nomme le tempérament.

L’influence de l’éducation est analogue ; elle consiste en un milieu moral et elle aboutit à créer une habitude. On peut même dire que ce milieu moral est aussi complexe, aussi hétérogène et changeant qu’aucun milieu physique. Car l’éducation, dans son sens exact et complet, ne consiste pas seulement dans les leçons de nos parents et de nos maîtres : les mœurs, les croyances religieuses, les lectures;, les conversations entendues ou surprises, sont autant d’influences muettes qui agissent sur l’esprit comme les perceptions latentes sur le corps et contri-

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buentà notreéducatioii, c’est-à-dire à nous faire contracter des habitudes.

Il ne faut pçurtantrien exagérer. On a fait quelquefois la part si large aux influences du milieu physique (Lamarck et ses aventureux prédécesseurs) qu’il devenait tout simplement créateur ; et l’an a souvent attribué à l’éducation une telle puissance que le caractère individuel devenait son œuvre et que tout son naturel était confisqué à son profit. Ainsi, il y a bien un peu de hardiesse à dire avec Leibniz : Donnez-moi l’éducation et je changerai la face de l’Europe avant un siècle. Descartes aussi, faisant honneur à sa méthode de ce qui était le fruit de son génie, ose affirmer : « que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée et que toute la diversité des esprits vient de ce que nous conduisons nos pensées 'par diverses voies. » L’école sensualiste, dans son horreur de tout ce qui est inné, a exagéré encore cette doctrine. Suivant Locke, « sur cent hommes, il y en a plus de quatre-vingtdixqui sont bons ou mauvais, utiles ou nuisibles à la société par l’instruction qu’ils ont reçue ; et c’est de l’éducation que dépend la grande différence aperçue entre eux. » Helvétius, poussant la doctrine à l’extrême, soutient cc que tous les hommes naissent égaux et avec des aptitudes égales et que l’éducation seule fait les difl'érences.; » et avec un acharnement dont on reste stupéfait, il développe eet incroyable paradoxe : que les hommes ne diffèrent ni par la finesse des sens, ni par l’étendue de la mémoire, ni par la capaeité d’attention, qu’ils ont tous en eux la puissance de s’élever aux plus hautes idées, la différence d’esprit ne dépendant que des circonstances L

< De l’Esprit. 3^ Discours.

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n est très-important pour nous de n’accorder à Tinfluence de l’éducation que sa juste part, et de revendiquer contre elle les droits de l’innéité, car la cause de l’innéité est la nôtre. Ici, inneite et hérédité, c est tout un. Que certaines qualités psychiques viennent d’une variation spontanée ou d’une transmission héréditaire, pour le moment, il n’importe. Ce qu’il nous faut montrer, c’est qu’elles préexistent à l’éducation, qui les transforme quelquefois, mais ne les crée Jamais ; c’est que les adversaires de l’hérédité ont eu grand dort d’expliquer par une cause extérieure, l’éducation, ce qui est dû à une cause intérieure, le caractère. Leur polémiqué en elfet a bien souvent consisté à poser ce dilemme, décisif à leurs yeux : Ou bien les enfants ne ressemblent pas aux parents, et alors où est la loi d’hérédité ; ou bien les enfants ressemblent moralement à leurs parents, et alors pourquoi en chercher une autre cause que l’éducation? N’est-il pas bien naturel qu’un peintre ou un musicien apprenne son art à son fils ? qu’un voleur dresse ses enfants au vol ? qu’un enfant né dans la débauche se ressente de son milieu?

On doit rendre à Gall cette justice qu’il à bien vu et montré, malgré les préjugés régnants, que les facultés qui se trouvent chez tous les individus de la même espèce existent chez ces divers individus à des degrés très-difl’érents, et que cette variété d’aptitudes, dp penchants, de caractères, est un fait général commun à toutes les classes d’êtres, indépendant de l’éducation. Ainsi parmi les animaux domestiques, les chiens épagneuls ou braques sont loin de montrer tous la même finesse de nez, le même art de poursuite, la même sûreté d’arrêt; les chiens de berger sont loin d’être doués tous du même instinct ; les

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chevaux d’une même race de course diffèrent de vitesse, ceux de même race de trait diffèrent de vigueur. De même pour les animaux sauvages. Les oiseaux chanteurs ont tous naturellement le chant de leur espèce ; mais l’art, le timbre, la portée, le charme de la voix, varient de l’un à l’autre. Pierquin va Jusqu’à découvrir chez les chevaux et les chiens des imbéciles, des . maniaques et des fous.

Chez l’homme quelques exemples bien choisis suffisent pour montrer le rôle de l’innéite (qui n’est souvent que l’hérédité) , et pour couper court à toutes ces explications incomplètes tirées de l’influence de l’éducation. On se rap- . pelle comment d’Alembert, enfant trouvé, élevé par la veuve d’un pauvre vitrier, sans ressources, sans conseils, poursuivi par les railleries de sa mère adoptive, de ses camarades, de son maître qui ne le comprenait pas, n’en suivit pas moins sa voie sans se décourager et devint, à vingtquatre ans, membre de l’Académie des sciences, ce qui ne fut que le commencement de sa gloire. Supposez-le élevé par sa mère, mademoiselle de Tencin, admis de bonne heure dans le salon fameux où se rencontraient tant d’hommes d’esprit, initié par eux aux problèmes scientifiques et philosophiques, affiné par leurs entretiens, et les adversaires de l’hérédité ne manqueraient pas de voir en son génie le produit de son éducation.— La biographie de ' la plupart des hommes célèbres montre que l’influepce de l’éducation a été sur eux, tantôt nulle, tantôt nuisible, faible le plus souvent. Si l’on prend les grands capitaines, c’est-à-dire ceux dont le début est le plus facile à constater parce qu’il est le plus bruyant, on verra qu’ Alexandre a commencé sa carrière de conquérant à vingt ans ; Scipion l’Africain (le premier) à vingt-quatre ans ; Charlemagne à

486 les conséquengès.

trente ans; Charles Xlt à dix-huit ans; le priiiee Ëugène commandait l’armée d’ Autriche à vingt-cinq ans ; Bonaparte l’armée d’Italie à vingt-six ans, etc., etc.... Chez beaucoup de penseurs, d’artistes, d’inventeurs, desavants, la même précocité montre bien combien l’éducation est peu de chose au prix dè l’innéité.

Nous croyons ramener l’influence de l’éducation â sës justes limites en disant : Elle n est jamais absolue ; ëi na d’ action efficace que sur les natures moyennes. Supposez que les divers degrés de l’intelligence, humaine soient échelonnés de telle sorte qu’ils forment une immense série linéaire qui monte de l’idiotiC;, qui est à un bout, au génie, qui est à l’autre bout. A notre avis, l’influencé de rédueafion,aux deux bouts de la série, est à son minimum. Sur l’idiot, elle n’a presque aucune prise : des efforts inouïs, des prodiges de patience ét d’adresse n’aboutissent souvent qu’à des résultats insignifiants et éphémères. Mais à mesure qu’on mOnte vers les degrés moyens, cette influence augmente. Elle atteint son maximum dans ces natures moyennes qui, n’étant ni bonnes ni mauvaises, sont un peu ce que le hasard les fait. Puis, si l’Oii s’élève vers les formes supérieures de l’intelligence, on la voit de nouveau décroître, et à mesure qu’elle s’approche du plus haut génie, tendre vers son minimum.

L’influence de l’éducation est si variable,’ qu’on peut douter, qu’elle soit jamais absolue. Sans emprunter des faits de l’histoire, qui ne s’occupe guère que des hommes éminents ou distingués, il suffit de faire appel à l’expérience de tout le monde, à ce que chacun sait, voit, entend tous les jours. Est-il rare de trouver des enfants sceptiques dans les familles religieuses, ou religieux dans des familles sceptiques; débauchés au milieu de bons

CONSÉQUENCES MÉRiLES DE é’hÉRÉDITÉ.

exemple^; ambitiëux, quoique nës dans une famille modestë èt paisible? Èt pourtant il ne s’agit ici que d’hommes ordinaires, dont la vie se passe sur un petit théâtre et qui meurent oubliés.

L’éducation est Une sommé d’habitudes : chez leS peuplés civilisés, elle forme Un édifice si savant, si compliqué, si laborieusement élevé, qu’on reste étonné quand dn l’examiné eh détail. Rapprochez lé sauvage à l’état brut, du gèntlemàn accompli : quelle différencé ! C’est qu’en réalité, il y a six mille âüs et plus qui les séparént. Oui, beaucoup de cës habitudes que l’éducation hOUs fait contrâctér, ont coûté à l’humânitê des siècles d’efforts. li a fallu fixer eh nous le travail conservé et accumulé de plusieurs centaines de générations. Il a Mlu des millions d’hommes pour ihvënter et perfectionner cés méthodes qui développent le corps, cUltivCnt l’esprit, forihent les mœüfs. Pensez â eë qui ést contenu dans cés mots ; « Une éducation âccortiplié; » Cdhiiaîtrë là marche, la course, là lutte, l’éscrimé, l’équitation; tous lés exercices du corps; posséder plusieurs langues, faire des vers, de là musiqUe, déSSihër, peindre, réfléchir ét raisoUher ; etre plié aux coutumes, aux Usagés, aux conventions sdeialés : chacuh de cés actes et bien d’aUtres à dû devenir uné habitude, un mode presque machinai de notrè vie; et c est de là fusion de ces habitudes que résulte l’éducation parfaUe. Il a fallu créer en nous, par une foule de procédés artificiels, une seconde nature qui enveloppe si bien la première,

qu’elle paraît l’avoir absorbée. Mais, le plus souvent, il

n’ëfi est rien: Il h’ést pas ràrè de trdüvër, dé nos Jdurs, dans des famillës haut placées, même princières, fles hommes flue cette éducation satahte recouvré, mais h’eUtamè pas : elle n’est qu’un brillant vëmis qui, au premier Choc,

tombe en écailles, et alors, la vraie nature, c’est-à-dire la brute, apparaît avec ses instincts sauvages et ses appétits débridés; d’un seul coup elle brise tous les liens dont la civilisation l’avait enveloppée et se retrouve dans la barbarie comme dans son pays natal. On s’étonne quelquefois que des peuples très-civilisés, doux, humains, charitables en temps de paix, dès que la guerre éclate, s’abandonnent à tous les excès : c’est que la guerre étant le retour à l’état sauvage, ressuscite la nature primitive de l’homme, antérieure à toute culture, et la ramène avec ses hardiesses héroïques, son culte de la force et ses convoitises sans limites. (c La civilisation, comme l’a dit Carlyle, n’est qu’une enveloppe, sous laquelle la nature sauvage de l’homme peut brûler à jamais d’un feu infernal. y>

N’oublions jamais ces faits, et gardons-nous de croire que l’éducation puisse tout expliquer. Nous ne voulons d’ailleurs aucunement en diminuer l’importance. N’est-ce pas elle qui, par des siècles d’efforts, nous a faits ce que nous sommes ? D’ailleurs, régner sur les natures moyennes est encore une belle part *, car, si ce sont les natures supérieures qui agissent^ ce sont celles-là qui réagissent ; et l’histoire nous apprend que la marche de l’humanité résulte autant des réactions qüi enrayent le mouvement que des actions qui le précipitent.

Nous pouvons maintenant examiner quel rôle joue l’hérédité dans la formation des habitudes morales. Notre tâche serait assez simple, si la genèse des idées morales et l’histoire de leur développement avaient été faites. Si

CONSÉQUENCES MORALES DE l’hÉRÉDITÉ. 489

quelqu’un, se plaçant au point de vue de la doctrine de révolution, avait montré par quelles phases successives la moralité humaine a dû passer pour s’élever des formes inférieures de la vie sauvage aux formes supérieures de la civilisation actuelle ; si les divers moments de ce progrès avaient été marqués de façon qu’on pût suivre leur filiation logique, et comprendre pourquoi l’un a précédé et l’autre a suivi, en quoi le premier a été la condition du second, il nous serait plus facile de découvrir le rôle de l’hérédité, comme facteur de ce développement. Malheureusement la genèse des idées morales n’a jamais été tracée d’une manière complète ; et c’est une œuvre qui ne peut être tentée que par un maître. En attendant que M. Herbert Spencer nous le donne dans ses Principes de sociologie, nous en sommes réduits à essayer ici une grossière et informe ébauche.

Pour faire ce travail, il y aurait deux méthodes possibles : ou bien, en procédant par analyse, partir des idées morales actuelles, manifestées dans les mœurs, les lois, les opinions des peuples civilisés, et de là remonter le cours de l’histoire, en .retranchant tous les sentiments de formation nouvelle, pour arriver ainsi, de simplifications en simplifications, à la base, à la condition essentielle de toute morale ; — ou bien, en procédant par synthèse, partir des sociétés les plus grossières, puis, à l’aide de l’anthropologie, de la psychologie, de la linguistique et de l’histoire, déterminer l’évolution des idées morales et leur marche continue du simple au complexe. H y a de toute nécessité un moment où l’histoire nous fait défaut : comme l’histoire est la conscience des peuples civilises, il lui faut la continuité des traditions orales ou écrites ; et comment cette continuité existerait-elle chez des peu-

plades sans arts, sans monuments, qui vivent strictement au jour le jour ? Mais la où l’histoire nous manque, râîithropologie peut nous servir encore de guide.

Nous nè rechercherons point cependant si l’humanité a traversé « un âgé purement physiologique. » Il suffit de prendre la question à cette époque primitive qu’on appelle l’état sauvage. L’homme sauvage ressemble â l’enfant : tous les voyageurs sont unanimes sur ce point. Ce qui le caractérise, c’est, âu point de vue psychique, la prédominance exclusive de la sensibilité et de l’imagination (sous leurs formes inférieures), et par suite, au point de vüe moràl, l’individualisme le plus absolu. Leurs impressions et leurs idées ont une mobilité extraordinaire qui se traduit par une exubérance de gestes, de cris, de contorsions et de « singeries. » Ils ont moins dé désseins que des caprices. Le portrait que Dumont d’Ürvillë trace des naturels de l’Australie convient strictemeht à des enfants, même dans ses plus petits détails, en particulier leur prononciation enfantine de certaines lettres, l’s et l’f . Il est bien impossible qu’il existe chez ëüx autre chose qu’üne ébauche de morale. Comme chaque ihdividu est emporté a Chaque instant par des passions Violentes et soudaines, comme sa vie n’est qu’Un tdürbillon de caprices et que, la réflexion n’étant point née; il n’y a presque jamais chez lui d’intervalle entre le désir et l’action,’ il en résulte une vie turbulente et sangüihairé du il n’y a aucune apparence d’ordre OU de raison.

Un premier progrès slopère sous là pression de l’autdrité.Lesplus sages, qui sont alorsles rdisoülësprêtrés parlant au nom d’un Diéu, d’unë puissance surnaturelle; qui seule a quelque efficacité sür ces natures indomptables, imposent un frein à cette liberté sans limite de i’ihdî-

vidu. Ces prescriptions bien souvent violées n’en Sont pas moins le premier germe de la Justice sociale ; et dès qu un respect relatif du ce tien » et du « mien » s’est établi, on voit se dessineï les premiers linéaments d’une civilisation. Tels étaient, il y a un demi-siècle, les habitants dé la Nouvelle-Zélande ou des îles Tonga. Les premiers, bien supérieurs à la moyenne des Àüstrâliens, plus sérieux et plus intelligents, avaient déjà une idée positive dü droit de propriété et même du droit des gens : ils se fiaient à la parole de leurs ennemis. Le vol était rare chez eux. Marsden dit qu’un chef était furieux contre un homme de peuple qui avait volé de la ferraille, et il donné d’aü-

tres exemples de cette probité L ^

Toute peuplade qui est incapable de S’élever Jusqu’à cette idée de Justice et de devoirs réciproques, ou delà faire passer dans ses mœurS, doit périr fatalement par la logique inévitable des choses. Ceci nous àmene à apprécier à sa valeur une doctrine encore assez répandue, qui considère la morale tout entière comme une comention. Les philosophes du dernier siècle n’y voyaient assez volontiers qu’une œuvre artificielle, fondée sur un contrat primitif. Avant eux, Pascal l’avait déjà dit dans un passage . célèbre, où il ne faisait que se ressouvenir de Montaigne :

* « Mais ils sont plaisants quand, pour donner quelque cer^ titude aux lois, ils disent qu’il y en a aulcunes fermes, perpétuelles et immuables, qü’ils nomment nature les.

On n’a guère opposé à ce scepticisme que des indignations ou des dénégations, appuyées de preuves vagues. Peut-être, en se plaçant au point de vue de 1 évolution des idées morales, aurait-on trouvé une meilleure repense,

. Pour les détails voir Dumont d’Urville, 1. 111 et iV, pièces |dstifieâtives.

parce que cette analyse en pénétrant jusqu’à la base même de la moralité, en fait mieux correspondre la nature et la solidité. On pourrait dire : La moraleest naturelle; ce qui le prouve^ c’est qu’elle est une condition absolue de l’existnece de l’homme ; et voici comment nous l’établissons. L’homme, considéré comme être intelligent, ne peut vivre qu’en société : ceci est démontré par les faits les plus positifs; à l’état d’isolement l’homme reste idiot. D’autre part, la société même la plus simple ne peut vivre que dans des conditions déterminées. Supposez une société dont les membres considèrent comme bon ou simplement indifférent de s’entre-tuer, de s’entre- voler, où les parents abandonnent leurs enfants, où les enfants maltraitent leurs parents : il est parfaitement clair qu’une pareille société ne pourra subsister ; elle périra par un vice inhérent à sa constitution même. Autant vaudrait dire qu’un acéphale ou un hydrocéphale pourra vivre et se perpétuer, ce qui serait une absurdité physiologique. Il est inévitable que tout monstre, que tout organisme qui est en dehors des conditions normales d’existence, périsse; cela est aussi vrai du corps social. Or, la morale réduite à ce qu’elle a d’essentiel, c’est-à-dire à ces lois naturelles dont Montaigne se raille, consiste en ces conditions d’existence sans lesquelles l’homme disparaît. Ainsi, en résumé, sans morale, point de société, et sans société point d’homme. Il n’y a donc pas là de convention, et il est bien vrai de dire que la morale est naturelle, puisqu’elle est une conséquence néeesaire de la nature même des choses. On peut dire de même qu’elle est immuable, nécessaire, impérative, non en prenant ces mots dans le sens vague, transcendant et insaisissable qu’on leur donne en général, mais dans un sens précis, positif, incontestable ; car

CONSÉQUENCES MORALES DE L liÉRÉDITÉ. 493

ils signifient que sa stabilité est celle de la nature et sa

nécessité celle de la logique.

Ainsi l’idée d’évolution, avec ses apparences d empirisme, conduit à un résultat qu’on n'attendait pas d’elle.

Si nous pouvions insister, elle nous permettrait aussi sans doute de mieux comprendre ce qu’on entend par progrès en morale. Quand. on traite ce sujet, on se contente ordinairement de dire que la morale est immuable dans son fond et variable dans ses accidents : , ce qui est vrai, mais vao-ue. Affirmer d’une part qu’il n’y a en elle que du changement, c’est lui Ôter toute stabilité, toute autorité, et nier ce point incontestable, que la morale dérivé de la nature des choses. Affirmer, d’autre part, qu’il n’y a pas en elle de changement, c’est fausser l’histoire, mutiler les faits, donner une explication partielle pour une explication totale, escamoter les difficultés au lieu de les résoudre. Il est trop clair que les idées morales de la France actuelle ne ressemblent pas à celles des Francs contemporains de nos rois chevelus, et qu’un évêque de nos jours ne jugerait pas les crimes de Clovis comme le faisait Grégoire de Tours, né pourtant d’une famille de saints, et

lui-même presque canonise. . . , ,

Il est malheureux pour nous que ce travail n’ait pas ete fait. Si Ton avait distingué d’une manière nette ce qui est

immuable de ce qui est Yariable, ce qui est primitif de ce qui est acquis, il serait plus facile de voir l’influence ue l’hérédité ; car elle ne peut agir que sur l’element variable soumis à la loi d’évolution. On a beaucoup parle de ce fond immuable; on l’a très-peu determme. Sans 1 essayer ici positivement, il nous suffira de dire comment nous comprenons la question. Il est ev.nent d abord que si ce fond commun existe, s’il y a un certain nombre de

vérités morales qui servent de base à toutes les autres, si diverses et si compliquées qu’elles soient, et de critérium pour la qualification de nos actes et ceux d’autrui, cette loi dernière doit avoir un caractère très-général, par suite très-vague. Comme par hypothèse elle doit se trouver au fond de tout acte moral présent, passé ou futur, actuel ou possible, qu’en conséquence elle s’applique à un nombre incalculable de faits, on ne peut parvenir à la dégager que par une abstraction très-éiaborée, et l’opération par laquelle on la pose ainsi in abstracto, tout en ayant son utilité scientifique, est en réalité artificielle. La loi ne se présente pas ainsi à l’état pur et nu : elle est toujours donnée comme partie intégrante dans un tout.Or, ces éléments derniers qui nous paraissent se trouver au fond de tout acte moral et que l’abstraction isole ne seraient-ils pas'ceuxe\ : Cherphe ton bien ; cherche le bien des autres. On pourrait donner de ces formules la traduction : Respectetoi, respecte autrui; mais elle est déjà plus concrète, par conséquent moins générale. Ces formules nous paraissent seules dprnières, parce que seules elles sont naturelles ; et elles nous pppaissent naturelles, parce qu’elles sont ces conditions absolues d’existence dont nous parlions plus haut.

Si ceci était admis, nous serions peut-être sur la voie d’une distinction suffisante entre l’immuable et le variable dans la morale. Ces prescriptions dernières ne représentent qu’une très-faible portion des actes que nous appelons moraux; elles ne sont qu’un élément au milieu de beaucoup d’autres. Tout acte moral tel qu’il s’en produit à chaque instant, chez les peuples civilisés, peut être comparé à quelque composé très-complexe, à quelque mouvement très-compliqué ou à quelque produit organique.

CONSÉQUENCES MORALES DE l’hérédité. 495

L’élément moral proprement dit y entre à titre de composante, mais il doit se combiner avec un grand nombre . d’autres pour produire l’acte total. C’est ce qui fait que souvent il se dérobe à nous. Par exemple, l’acte d’étudier la mécanique peut sembler n’avoir aucun rapport avec les deux formules énoncées plus haut. A la réflexion, on trouvera un rapport reel. Mais comme cet sete est trescpmplexe/ qu’il suppose des connaissances antérieurement acquises, une certaine aptitude de l’esprit, un processus mental particulier, une certaine fin professionnelle ou autre qu’on veut atteindre (chacun de ces faits secondaires étant lui-même très-complexe), l’élément moral est comme noyé dans cette grande masse d’éléments, intégrés en un fait unique.

L’élément que nous avons appelé immuable ne coustitue donc qu’une faible partie de nos états et de nos actes moraux. La partie changeante consiste dans cette somme d’idées, de jugements, de raisonnements, de souvenirs, de passions, de sentiments, d’habitudes, de vues souvent étroites et incomplètes, de préjugés et d erieurs qui varient d’un siècle à l’autre, d’un peuple à 1 autre, d’un individu à l’autre, suivant l’évolution incessante de l’esprit humain.

C’est en se plaçant à ce point de vue qu’on peut yoir des faits, totalement opposés en apparence, rentrer dans la même formule morale, à peu près comme l’ascension des ballons et la chute des corps rentrent sous la même loi de la pesanteur. Si je recueille un enfant abandonné, si je le soigne et l’élève, si je n’épargne rien pourl’mstruire et former en lui des bonnes habitudes, et que je parvienne ainsi à en faire un homme accompli, assm étout lé monde trouvera ma conduite louable. Maintenant,

si nous nous transportons par la pensée de deux siècles en arrière, à Madrid ou à Séville, à l’heure où se prépare un auto-da-fé, quand nous voyons la cour parée comme pour une fête, la foule qui se presse, la procession des pénitents et des moines qui défile, cette pompe dont la cruauté nous révolte; au fond pourtant ces deux actes si dissemblables se rattachent à la même idée morale : Fais du bien à autrui; seulement^ dans le premier cas, cette idée n’est associée qu’à des jugements vrais; dans le second cas, elle se complique d’une foule d’idées fausses (une croyance hypothétique donnée pour certaine, un droit de coercition exercé à tort., etc.), qui finissent par anéantir l’idée morale.

On pourra trouver que c’est faire la part bien maigre à l’élément moral proprement dit. C’est qu’en fait, ce fond immuable ne peut être que très-restreint, nous ■l’avons montré. Ce qui l’achève — et ce qui varie ce sont les idées et jugements qui s’y associent; en sorte que nous arrivons à conclure qu’il y a une part énorme de vérité dans l’adage souvent combattu : Omnis peccans est ignorans .

Ceci nous ramène à notre sujet que nous paraissions avoir oublié. S’il est admis que l’acte moral comprend un grand nombre d’idées, de jugements et de sentiments, comme l’influence de l’hérédité sur le développement de la sensibilité et de l’intelligence a déjà été établie, il en résulte que l’hérédité a aussi une grande influence sur la formation des habitudes et des idées morales : l’hérédité morale n’est qu’une forme de l’hérédité psychologique. Il nous suffira donc d’indiquer rapidement comment l’hérédité a contribué à affermir les conditions morales de révolution de la société.

CONSÉQUENCES MORALES DE l’hÉRÉDITÉ. 497

On est d’accord pour admettre que les sociétés primitives ont dû passer par trois phases : l’état chasseur, l’état pasteur, l’état agriculteur. Avec ce dernier seul commence la civilisation.

Dans l’état chasseur, qui est celui de tousles sauvages actuels, les peuplades vivent de chasse, de pêche et de guerre. Ce qui caractérise cette phase, c’est le développement sans limites des instincts guerriers, des appétits sanguinaires, de la vie aventureuse et désordonnée. Ils sont livrés, comme les enfants, à toutes leurs tendances sensuelles ou turbulentes. Les peuplades qui n’ont pu sortir de cet état, ont péri ou végètent misérablement en attendant qu’une race supérieure les vienne effacer. Celles qui ont pu se plier au joug de quelques lois grossières, imposées par les plus sages, ont acquis à la longue des mœurs moins brutales et des appétits moins furieux. Il est trèsvraisemblable que l’hérédité a dû agir ici par accumulation. Les premières générations ne se sont soumises qu’avec beaucoup de peine à ces lois qui tranchaient dans le vif, en restreignant leurs tendances les plus naturelles. Elles y ont gagné pourtant quelques habitudes un peu plus calmes; et ces habitudes transmises par hérédité ont rendu les générations suivantes plus aptes à obéir à la loi. C’est ainsi qu’à travers beaucoup d’exceptions et de retours aux appétits primitifs (phénomènes d’atavisme), de nouveaux progrès ont ete possibles et que les instincts sauvages ont graduellement diminué.

De même chez l.es peuples nomades, dont les Tartares et les Mongols nous offrent encore un exemple. Leurs mœurs sont plus douces, leurs habitudes plus sociables; mais leur goût pour la vie d’aventures le retient dans une forme inférieure de civilisation. La civilisation a be-

soin d’être attachée au sol ; il lui faut une vie sédentaire, des villes, des routes, des propriétés, individuelles, bref des éléments fixes qui sont ses conditions d’existence. Les Turcs et les Mantchoux ont pu, sous l’action des lois et de l’hérédité, perdre les instincts nomades de leurs races et s’associer à la civilisation de leurs vaincus. D’autres, comme les Mongols, s’en sont montrés incapables après avoir euleur heure de gloire, sous GengiskhanetTamerlan.

Les peuples destinés à la vie sociale ont eu de bonne heui^ l’agriculture avec tout ce qu’elle suppose : division de la propriété, arts et instruments agricoles, préoccupation de l’avenir. G’est ici que commencerait la partie vraiment difficile et délicate de notre tâche, qu’en l’absence d’une genèse scientifique des idées morales, nous sommes incapable d’aborder. Il faudrait montrer comment chaque progrès de la civilisation a supposé des conditions d’existence nouvelles ; comment à ces conditions d’existéncc très-simples qui sont, comme nous l’avons dit, la base de toute morale, se sont substituées des conditions d’existence de plus en plus complexes, qui ont rendu possible chaque étape de la civilisation. Puis, il faudrait montrer quel rôle l’hérédité a joué dans l’adaptation des générations successives à ces conditions nouvelles. Bornons-nous à dire que l’état primitif de l’humanité étant caractérisé par un individualisme sans frein, le développement des tendances sympathiques ( celles que l’école positive appelle « altruistes » ) devient de plus en plus nécessaire à mesure qu’on se civilise. Ces tendances existent certainement, quoi qu’en aient dit ceux qui ont voulu ramener tous nos actes à l’égoïsme. Elles sont naturelles, l’analyse psychologique le prouve. On a même essayé d’une manière ingénieuse de le démontrer physiquement.

CONSÉQUENCES MORALES DE i/hÉRÉDITÉ. 499

en faisant remarquer qu’au plus bas degré de l’échelle biologique, les sexes n’étant pas distincts, l’individu en est réduit aux seules tendances égoïstes; mais que, dès que la différence des sexes apparaît, elle entraîne nécessairement avec elle des tendances d’une autre nature qui dépassent l’individu. Ces instincts sym.pathiques très-grossiers dans les organismes inférieurs, se développent à mesure que l’intelligence s’étend.

On ne peut douter qu’il n’y ait dans l’homme des tendances sympathiques naturelles, et qui sont le germe de ces sentiments ultérieurs et complexes qu’on appelle amour de la patrie, de l’humanité, dévouement à une corporation ou à une idée. Ce que nous avons dit, dans le précédent chapitre, sur la genèse de ces idées et de ces sentiments complexes, nous laisse entrevoir quel rôle Joue l’hérédité, dans la formation des habitudes morales, l’évolution de la morale n’étant au fond que celle de l’intelligence.

L’hérédité a pourtant un revers. Si par accumulation elle contribue au progrès, elle conserve aussi ou ramène au sein de la civilisation des sentiments et des tendances qui ne sont plus en rapport avec un tel milieu. Nous en avons déjà donné des exemples. N’est-il pas assez naturel de voir des faits d’atavisme dans ces instincts sanguinaires, ces goûts sauvages, cette passion des courses folles et sans but, ce besoin irrésistible d’aventures qu’on retrouve chez certains homipes, en apparence très-civilisés? Certes, il y a dans ces vices un fonds de puissance et de grandeur tel que leur suppression totale serait un affaiblissement des forces vives de l’humanité : aussi l’œuvre de la civilisation n’est pas de les détruire, mais de les régler. Elle utilise ces activités inquiètes, en les lançant dans les pays

500 les conséquences.

sauvages et les terres vierges. Là, en dehors delà civilisation, ces hommes travaillent pour la civilisation. Ceux qui restent dans un milieu civilisé, sans pouvoir s’y adapter, ne sont qu’un fléau; car c’est l’humanité primitive qui reparaît en eux, quand son milieu a disparu.

Ainsi la science vérifie ce que beaucoup de^ religions avaient entrevu et exprimé à leur manière. C’est, chez elles une croyance assez commune que l’homme est un être déchu, qu’il garde la tache d’une faute originelle, transmise par hérédité. La science interprète cette vague hypothèse. Sans chercher ce qu'a été l’humanité à l’origine, il est bien sûr que ses commencements sont treshumbles. L’homme primitif, ignorant et sans idées, livre à l’orage incessant de ses appétits et de ses instincts, qui n’étaient que les forces de la nature déchaînée en lui, ne s’est élevé que lentement à l’idéal. Art, poésie, science, morale, toutes ces manifestations, les plus élevées de 1 âme humaine, sont comme une plante fragile et précieuse, venue tard, et que le long travail des générations a fécondée. Certes, il est aussi impossible de gouverner la vie sans idéal qu’un vaisseau sans compas et sans étoiles , mais l’idéal ne s’est pas révélé d’un bloc, il ne s est dévoilé que peu à peu. Chaque peuple a eu le sien ; chaque génération même a eu le sien qui a servi aux autres a aspirer plus haut, vers un idéal plus complet, à peu pies comme sur les grandes montagnes, à mesure qu’on monte, on embrasse un plus vaste horizon. Et dans cette lente conquête où l’humanité essaye de dépouiller ce qu il y a en elle d’inférieur, les instincts primitifs qui sont bien une tache originelle, reparaissent à chaque instant, indélébiles quoique affaiblis, pour nous rappeler non une chute, mais le peu d’où nous sommes partis.

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