CHAPITRE X
Le langage humain est une reprise des éléments héréditaires du moi par le soi et, dans une certaine mesure, 1l fait partie de la victoire du soi. Ce que nous savons des hérédoconstellations nous aide à comprendre la formation du langage au sein de la personnalité.
Nous avons déjà dit que chaque soi, qualitativement invariable depuis la naissance jusqu’à ‘’àge le plus avancé, variait, au cours de l’existence, quant à la répartition de ses éléments. Danis l'enfance, c'est l'impulsion créatrice qui domine; dans la vieillesse, c'est l'équilibre sage, le tonus du vouloir étant à son apogée vers l’âge adulte. L'enfant, dès sa naissance, est pourvu de la plupart de ses hérédofigures,
qui gravitent dans les profondeurs de son
moi, renforcées d'hérédoprésences, qui vont multipliant et gravitant à leur tour, à la façon de satellites, dans les systèmes des hérédofigures. Les formes verbales de la lignée font partie de ces hérédoconstellations, soit sous l’aspect de sphères complètes, soit associées à des hérédosentiments, sous la forme de fragments de sphères. Le so1 découvre ces formes verbales et les attire peu à peu. Il les découvre, quand le jour de l'esprit se lève, comme notre œil découvre les étoiles à la nuit commençante. Les ayant découvertes, tantôt il les absorbe telles quelles, les dissocie puis les réassocie sans les expulser; et c'est le langage intérieur. Tantôt 1l les expulse par le cri, la parole ou l'écriture.
Les termes concrets sont des prélèvements attractifs du soi, opérés sur des sphères verbales complètes ou sur des fragments verbaux d’une même hérédosphère. Les termes abstraits sont des prélèvements attractifs du soi opérés sur des fragments verbaux d'hérédosphères différentes. Ils composent ainsi de nouvelles hérédofigures, des systèmes d'un ordre particulièrement relevé, dans l'esprit de certains poètes, musiciens, mathématiciens,
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politiques et philosophes. On peut imaginer des termes en quelque sorte surabstraits, qui seraient formés de prélèvements nouveaux, ou seconds, du soi sur ces nouvelles hérédofigures, et cela jusqu'à l'infini. Les lois naturelles, découvertes par les uns et par les autres,
ne sont ainsi qu'une nouvelle façon de répar-
tir et de nommer, au second degré, les hérédofigures. La science est un langage au second et au troisième degré.
Toute sphère verbale comprend un segment auditif, un segment visuel, un segment articulé, un segment chanté, un segment tactile, un segment gustatif —- ces deux derniers infiniment réduits, dans la plupart des cas — et gravite en compagnie d’hérédosphères correspondant à une multitude d’hérédosentiments, d'hérédosensations, d'hérédopenchants. Aussi n'y a-t1l rien de plus évocateur et de plus composite, de plus particulier et de plus relié, même à l'organisme, qu'un mot. Sile mot fait pleurer, s'il fait rire, s'il fait sécréter, s'il meut les foules, c'est en raison de ses prolongements somatiques au sein des hérédosphères et des hérédoconstellations. Côté moi, le mot est à lui seul une complète revivis-
cence. Côté so1, le mot est à lui tout seul un moteur d'actes sages ou héroïques. Quand le moi, dans le mot, l'emporte sous ses formes péjoratives, 1l mène à l'obsession et à la folie — surtout alors que l'instinct génésique le gonfle et le fait éclater à travers l'esprit. Quand c'est le soi raisonnable qui l'emporte, le mot grave la loi et administre la cité. Dans le premier cas, le mot anarchise: dans le second, il hiérarchise.
Dans le langage, le soi joue le rôle du chant, le moi celui de l'accompagnement Le verbe, quand vient la phrase, relève en général du soi. Les pronoms, substantifs et.qualificatifs traduisent les alternatives variées du moi et des hérédoprésences. La phrase ellemême est un petit système verbostellaire, réglé et dominé par le soi. Le style peut être considéré comme un ensemble de ces systèmes verbostellaires, eux-mêmes gravitant en compagnie des hérédofigures, et où le sot est constamment vainqueur. Ce qui n'empêche que, chez le meilleur écrivain aussi, le ciel intérieur soit parsemé d'éclats et de débris héréditaires, où l’automatisme se manifeste sous forme de tics et de réflexes variés.
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La beauté, la force, l’intrépidité du style se
mesurent à la qualité et à la prédominance du
È soi de l'écrivain. Il en est de même de la
- beauté, de la force, de l'intrépidité d’un lan-
“ gage. La langue latine, la langue française
- sont deux réussites, ou mieux deux apothéoses du soi. Le verbe y a la toute-puissance. Le verbe y tient l'emploi d'un soleil.
Les diverses aphasies sont aux verbosphères ce que les amnésies sont aux hérédosphères : des échipses. L'aphasie est le résultat
…— de l'interposition d'une hérédosphère ou d’un segment d'hérédosphère entre un système verbostellaire et le soi. Les quelques mots
- que le malade répète machinalement, dans les aphasies partielles, qualifient et situent l'hérédosphère interposée. Il appartient au médecin de la déterminer. C'est ainsi que le
- « cré cochon », devenu l'ultime propos de ce
grand verbal que fut Charles Baudelaire, faisait évidemment partie d'une hérédofigure, qui lui masquait tout le reste de son système
- verbostellaire. C'est ainsi encore que certains aphasiques ne voient plus telles consonnes, que d’autres ont perdu la moitié avant ou la
moitié après des phrases les plus simples. Il
est possible d'imaginer des combinaisons infinies d’aphasies, aussi variées que les possibilités d'échipse dans telle ou telle partie du ciel intérieur. Mais il n est aucune de ces aphasies qui ne puisse s’effacer et guérir par une exaltation appropriée du soi. Le « Soldat, soldat, ne tue pas Crésus » donnera au médecin de l’avenir la direction de son traitement.
Il en résulte que les lésions anatomiques observées ici et là, dans l'écorce du cerveau, à l’autopsie des aphasiques, sont des conséquences et non des causes de l'aphasie, comme le croyait l'erreur de Broca et de Charcot. La doctrine enfantine des localisations cérébrales a achevé de s'effondrer avec les constatations anatomopathologiques de la guerre de 1914, attendu qu'on a vu des soldats vivre, se mouvoir et parler correctement après ablation de la moitié ou des deux tiers de leur substance cérébrale. Mais la moindre réflexion eût dû amener de véritables savants à conjecturer que le mécanisme du cerveau était un peu plus compliqué que cette fable par trop simpliste, issue des passions matérialistes de deux professeurs à la Faculté. La fiction des localisations cérébrales est au lan-
gage articulé ce que l'invention similaire du neurone est à l'association des idées : une plate chimère à base d’orgueil.
La vérité est que l'échpse aphasique, quelles que soient ses causes, amène, dans la gravitation psychostellaire, des troubles qui se communiquent aux prolongements ou aux satellites somatiques des hérédosphères. D'où rupture d'une tunique vasculaire et épanchement sanguin constatable, ici ou là, à l’autopsie. Chez les individus à prédominance génésique, ou automatique, cet épanchement contracte une affinité, dépendant elle-même d'une hérédosphère, pour tel ou tel domaine du cerveau, comme il pourrait la contracter pour tel ou tel domaine de la moelle, tel ganglion du grand sympathique, ou du foie.
Le physique ne commande pas plus le psychique que l'homme ne marche la tête en bas.
Il est de courtes et minuscules aphasies, des recherches brèves d’un mot perçu comme tout proche, dont l'explication est identique. Elles s'accompagnent souvent de sueur, ou d'une grimace appropriée, ou d'une contraction musculaire. On fait cesser ces éclipses éphémères en évoquant toute l’hérédosphère
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ou, sicela ne suffit, toute l’hérédoconstellation £:
dont fait partie le terme masqué. Chacun connaît ces minutes de trouble ou, ayant à présenter un monsieur à une dame, on ne se rappelle plus le nom du monsieur. C'est un phénomène analogue.
J'ai raconté ailleurs l’histoire d’ un ingénieur russe, rencontré par moi à Lamalou-les-Bains.
frappé d'aphasie à la suite d’une vive émotion
morale et qui recouvra la parole avec le patois des îles Baléares, que lui avait enseigné sa majorcaine de nourrice. Ce patois avait jadis coiflé d'une présence verbale catalane une verbosphère russe. Puis l'interposition d'une hérédofigure quelconque s'était produite entre cet assemblage et le soi, sous l'influence de l’émotion, peut-être même une autofécondation avait-elle eu lieu; d'où éclipse de toute la faculté du langage. A la cessation de l'éclipse, le soi, ressaisissant la verbosphère, avait rencontré tout d'abord la calotte verbale catalane. Deux jours après, le Russe parlait russe comme auparavant.
Le cri apparaît comme un segment de verbosphère héréditaire. La racine du mot en est un autre. Autour de cette racine se groupent
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et se répartissent des sensations, des présen-
ces, également congénitales et dont la rotation devant le soi amène la diversité des termes. Il n’est pas jusqu'aux accents provinciaux et aux idiotismes qui ne se transmettent ainsi, le long de la lignée, par les hérédofigures du moi. Dans les cas, naguère qualifiés de dédoublement ou de détriplement de la personnalité, — et que nous avons vu relever de l’autofécondation, — l'hérédofigure nouvellement apparue amène avec elle, entraine dans sa giration, son langage, ses formes verbales. ses inflexions, ses tournures propres. Mais à la frange du soi, toujours persistante, correspond aussi une frange verbale intérieure, de sorte que ces personnes hantées recouvrent de temps en temps leur parler véritable, leur régime vocal autonome.
Sans aller jusqu'à l’autofécondation, certains hérédos, en proie à un ancêtre, ont une tendance à changer complètement de voix, dans la colère par exemple, ou dansla surprise. Celui-ci, qui avait une voix chantante, prendra une inflexion dure et saccadée. Celle-ci, qui possède à l'ordinaire un timbre élevé, presque criard, usera de tonalités graves, repro-
chantes. Il est d'observation courante que le sommeil chloroformique altère étrangement la voix dans la phase intermédiaire de l'action narcotique, au début et au réveil. C'est que le chloroforme engourdit et masque le soi et suscite les hérédismes de toute sorte, avant de les couper de la conscience. Toute émotion trouble la voix plus ou moins. Le simple balbutiement résulte de la vacillation, devant le soi, d’une verbosphère, ralentie ou désemparée par le passage d’un hérédisme, comparable à une étoile filante, sous l'influence d’un trouble quelconque, principalement génésique. Ce qui n'est alors qu’un accident fugitif devient un empêchement chronique chez le véritable bègue: lequel est presque toujours un hérédo, de forme hésitante et aboulique.
C'est chez les meilleurs écrivains qu'il convient d'étudier le langage, à la lumière des notions qui précèdent. Car ce sont eux qui le concentrent et qui le fixent, maintenant ainsi, d'âge en âge, la communication intellectuelle et la communion sensible entre leurs concitoyens. Le langage est une grande part de la patrie. Le poète qui est le plus profondé-