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. : ; ee , LE LANGAGE ET L HÉRÉDITÉ. 289
ment descendu dans ce problème vital, parce qu 1l était en même temps un savant et un sage, Jai nommé Frédéric Mistral, a pu dire justement : « Qui tient sa langue tient la clé qui de ses chaînes le délivre. » Double délivrance, à la vérité, hérédopsychique et nationale. Mais la nation, comme l'individu, n’estelle pas formée d'un soi et d’un moi, d’un soi qui agit dans l’espace et d’un moi héritier du temps.
id écrivain d'humeur, c’est-àdire chargé d’hérédismes, possède un soi har-
monieux et nuancé. Le rythme de sa phrase
est réglé sur une voix ample, qui appelle, faite pour être entendue de loin. Le système hérédostellaire est chez lui excep'isnnellement brillant, combiné avec une gravitation continuelle de figures mélancoliques. orgueilleuses, amoureuses, dramatiques, dans lesquelles son siècle s'est miré. Cependant sa sagesse est mince ; je veux dire fréquemment recouverte.
1l en est de même du tonus volontaire: au lieu que l'impulsion créatrice est chez lui d'une grande richesse et toujours en activité. Il exprime plus qu'il ne ressent, ce qui est un des signes du romantisme. L'hérédosphère aflec-
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tive ou généreuse, qui passe devant sa conscience, est amplifiée, dans son segment verbal, par un instinct génésique toujours en mouvement; de sorte que le mot dépasse le sentiment ou l’idée; puis la période, à son tour, dépasse la nécessité de l'expression. C'est le défaut d’une telle éloquence de sacrifier trop souvent la raison à l'attitude.
Chez Flaubert, disciple de Chateaubriand, l'élimination littéraire des hérédofigures, constamment reviviscentes, est beaucoup plus pénible et même douloureuse. La conception est ample, voire majestueuse, contrariée par une faiblesse de l'impulsion créatrice, qui retombe sur elle-même en ironie. Trop souvent cette ironie tourne à la grimace et au tic, par éclatement des hérédismes au centre de la personnalité. On sait que la décharge des résidus automatiques est allée, chez l’auteur de Madame Bovary, jusqu'à l'épilepsie. Mais cette épilepsie, ici encore, fut un effet et non une cause. Il y avait disproportion, chez Flaubert, entre le nombre et l'assaut des hérédosphères et le potentiel créateur et de projection du soi.
D'où accumulation de mouvement dans Île prolongement organique des hérédosphères et
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des hérédoconstellations, puis issue brusque de ce mouvement, sous formes d'attaques convulsives. La Tentation de saint Antoine marque un eflort presque surhumain en vue de dramatiser des hérédismes, auxquels le récit ne suffisait pas, qui avaient besoin de s'extérioriser par la lutte, le dialogue, le débat et lecri. Flaubert eût fait tout aussi bien un orateur ou un homme d'action, un explorateur ou un mime; et la cause déterminante de son mal fut son emprisonnement littéraire à Croisset. Les médecins, en lui donnant du bromure, ne faisaient que l’endormir davan-
tage, c'est-à-dire engourdir son moi et accu-
muler en lui les images dangereuses, au lieu de l'aider à les expulser.
Deux qualités sont à envisager dans le mot : son exactitude et son intensité. Un mot exactement approprié est toujours la conséquence d'un soi vigilant, qui, parmi les verbo. sphères, a attiré ou élu la plus conforme à la pensée. Exemple, dans Chateaubriand :
« la cime indélerminée des forêts ». Cet exemple est d'autant plus significatif que le terme le plus juste exprime ici l'indétermination. C'était un segment d’une verbosphère,
où tournaient tous les souvenirs visuels de la ligne de faîte des forêts, en même temps que l'impossibilité de les fixer, de les dessiner. A rapprocher des réveuses gambades de la Fête chez Thérèse de Hugo. Ce qu'on appelle le bonheur de style est une justesse intellectuelle, éphémère ou constante, analogue à la justesse d'oreille chez le musicien. Conséquence de l'équilibre sage. malheureusement assez rare chez les romantiques, amis systématiques du dérèglement. Au lieu que l'intensité du mot — comme chez Gautier, ou Baudelaire — tient en général à une superposition d'hérédismes. Le mot est alors chargé de sensations de divers ordres, que boursoufle encore l’instinct génésique. C’est une bulle de savon 1risée et toute proche de l'éclatement. S'il se rompt dans l'esprit de l'écrivain, avant d’avoir été projeté par la parole ou sur Le papier, 1l en résulte un réel malaise, une augmentation de la tension vasculaire, de l’automatisme, et une impression de fatalité. Cet accident a dû arriver plus d’une fois à Gautier comme à Baudelaire, si J'en juge par leurs dépressions soudaines, allant, quant au langage, jusqu'à la banalité; quant à l'intellect, jusqu'au fatalisme.
Deux qualités sont à envisager, dans la phrase ou dans la période : sa correction et son mouvement. Jules Lemaître, connaisseur s'il en fut, définissait ainsi la phrase française : &« Un sujet, un verbe, un attribut. » C'est le mérite du Candide de Voltaire, É ouvrage d’une rare importance psychique, de répondre à cette définition. Or, Voltaire était - un hérédo de choix, mais l'impulsion créa- . trice était chez lui d’une qualité telle qu'elle - arrivait de temps en temps. et presque périoà diquement, à le débarrasser de toutes ses sco- ries congénitales et à ramener ainsi le calme dans sa nature agitée et troublée. Candide est une de ces expulsions en masse, une eau résiduaire des hérédismes voltairiens, canalisée grimaçante.
Combien de fois n’ai-je pas lu et relu ce petit ouvrage énigmatique, où l'anarchie prend
dans une sorte de sagesse encore
un air d'ordonnance, afin de saisir son ultime secret ! Il semble le manuel du désespoir et du dégoût de tout et cependant il y a au fond de lui comme une espérance. Charles Maurras explique cette contradiction en disant qu'il signifie quelque chose comme : « La voie est libre ». Quoi qu'il en soit, Candide est le
modèle d'une délivrance totale de la personnalité dans une œuvre. L'auteur. en écrivant le dernier mot de la dernière ligne, le mot « jardin »,dut s'écrier : (Ouf! ça va mieux ! » Ainsi donc, si l’exactitude du mot est une suite de la vigilance du soi, il n'en est pas tout à fait ainsi de la correction de la phrase ou de la période, qui tient plutôt à l'épuration, chronique ou passagère, des hérédismes. C'est que la phrase n’est pas seulement une juxtaposition, mais bien plutôt une gravitation de mots, donc d'hérédosphères, devant le sO1.
Le mouvement de la phrase, ample et harmonieuse, traduit la prédominance du soi; désordonnée et emportée, la victoire du moi et des hérédismes. Le -premier type correspond en général aux auteurs dits classiques, le second aux auteurs romantiques, sans que cette distinction ait rien d'absolu. Il est certain toutefois que Racine, pour ne citer que celui-là, proportionne son élan verbal à la circonstance dramatique, par un esprit de mesure qui ne nuit pas à l'expression, au contraire. Au lieu que Hugo appelle les quatre éléments et la foudre autour d’une
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invention romanesque, mais quelconque.
Quand Corneille enfle la voix, c’est pour la Cité, son honneur, sa durée. Quand Hugo enfle la voix, c'est pour une histoire de valet amoureux de sa reine, ou de bouffon tueur de sa fille. Avec Racine et Corneille, nous sommes dans la logique, avec Hugo dans l’humeur — ou hérédisme — et dans l'arbitraire. Chez les deux premiers, la raison gouverne le style, même dans la peinture des passions. Chez le second, le style emporte la raison. Brunetière, chez qui l'appétence critique était vive, mais le sens critique obnubilé, supposait que le romantisme consistait en un certain élan intérieur outrepassant la réalité immédiate, et découvrait ainsi du romantisme chez les classiques. Or, le romantisme est autre chose :
cest la disproportion entre le thème et !
développement, entre le sentiment et l'expression, entre le rêve et le récit du rêve, le tout érigé en doctrine. Le xvn° siècle savait que l'égarement n'est jamais beau. Le xvmr siècle a essayé d'établir que l’'égarement pouvait quelquefois être beau. Le x1ix° siècle débutant a affirmé que l’égarement était toujours beau. On peut suivre, dans cette progression, la
prédominance, également progressive, du moi des écrivains du xvrm* et du xrx° sur leur soi. Le xx° s'annonce comme un retour du soi, aidé d’ailleurs des hérédismes sages.
Au delà de la phrase et de la période, il y a le concept de l’œuvre littéraire. Le mot comporte la gravitation, devant le soi, d'une
verbosphère, ou du groupement de plusieurs
segments verbaux d'hérédosphères. La phrase comporte la gravitation d’un système de verbosphères, ou d’un groupement d’hérédo-
sphères. Le concept de la haute œuvre htté-
rare — Don Quichotte, la Divine Comédie, Faust, les drames de Shakespeare, ceux de Racine, les poèmes de Mistral, etc. — n'est autre que l'impulsion et l'équilibre, par le soi, d'une ou de plusieurs hérédoconstellations.
L'homme ne pense pas seulement à l’aide de mots ou de groupements de mots, d'images ou de groupements d'images. Il pense aussi, et surtout, par groupes de groupes et par systèmes de systèmes, le nombre de ceux-c1 étant d'autant plus considérable que le soi est plus puissant, plus intense, que sa lumière et son attraction se projettent sur un plus vaste système verbostellaire. La concep-