BLANCS
dans leur esprit, tandis qu'ils les emploient.
Chacun connaît l'intensité extraordinaire qu'acquièrent certains mots, cependant d'un usage courant, dans les rêves. Mon père citait ainsi le terme « architectural », qui lui était apparu, au cours d'un songe, comme la clé de plusieurs mystères et l'avait empli d'un orgueil surhumain. Chez l'hérédo, les mots suggérés par l'impulsion créatrice du soi, mais colorés et employés par les habitants héréditaires du moi, gagnent ainsi en signification et en puissance. Ils débordent d’expressivité. Ils sont conçus comme lumineux, colorés et sonores autant que comme éléments du langage. [ls prêtent à l’allitération, même au jeu des odeurs et des nuances.
& Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »
En général le verbe, qui indique et spécifie l'acte, relève plutôt du soi, alors que les substantifs et qualificatifs traduisent la variété et les alternatives du moi. C'est ainsi que le style lui-même témoigne des dispositions intérieures et de l'intégrité ou de la dissolution du vouloir. Chez Bossuet, le soi est apparent, nu, brillant et tranchant comme une lame de
sabre. Chez Voltaire, le style semble le poudroiement des mille petits éclats, des mille facettes du moi. Ce sarcasme est un cliquetis de voix de fausset, dont l’haleine est courte, mais l'accent pénétrant. On distingue dans Candide, par exemple, la collaboration d'une vieille dame médisante et cancanière, d'un anarchiste complet et d’un sadique. Mais l'éclairage et l'équilibre de ce saisissant petit ouvrage témoignent de l'intervention saccadée d’un soi à éclipses, d'un bon sens à déflagrations successives.
En ce qui concerne la libération des hérédismes, la projection au dehors des habitants du moi, Balzac n'est pas moins significatif, pas moins intéressant que Shakespeare. S'il a choisi — sauf quelques rares et peu heureuses exceptions — la forme du roman, c'est que le type historien prédomine en lui : un historien puissant et profond, parfois diffus. Mais quand :il en arrive au dialogue de ses personnages, quelle vérité dans les cris, dans le développement organique des caractères et, en conclusion, quelles leçons morales! Le soi, expurgé de ses protagonistes psychiques, brille alors d’un éclat unique, nilidus, disait le latin.
La fresque de la Comédie Humaine, ombre portée de toute l'hérédité balzacienne, n'est en réalité qu'un combat de ces empreintes.
Le retour, à travers des ouvrages différents, des mêmes héros et héroïnes, montre combien Balzac tenait à eux. Ils étaient, en effet, des morceaux animés de son pédigrée. Sans doute quelques éléments de leur physique ou de leur moral étaient-1ls empruntés à la réalité extérieure, à des contemporains vivants ou à des lectures: mais leur substance, mais leur texture, mais leur continuité, mais leur intensité venaient, à n'en pas douter, des trans{ormations du moi de l’auteur, de ses métempsycoses congénitales. Ces figures inoubliables, de Marsay, le père Goriot, Vautrin, la duchesse de Maufrigneuse, M”° de Bauséant, M": Evangelista, M°° Marnefle, le baron Hulot, Joseph Brideau, Marie de Verneuil, d'Arthez, Rastignac, Rubempré sont des marionnettes de la lignée de cet homme océan, à la grosse tête, aux yeux de feu, dont la puissance organique résumait un monde. Comme Shakespeare, un accumulateur. Comme Shakespeare, un de ces privilégiés, ou un de ces damnés — c’est, au point de vue humain,
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presque la même chose — qui, en proie à une foule intérieure, à vingt reviviscences, au mystère continuel de l’autofécondation, se délivrent de leurs hérédismes par la création littéraire. L'analogie 1c1 est frappante et peut être poursuivie très loin.
Quiconque désire s'en convaincre n’a qu'à lire en même temps le père Goriot et le Roi Lear, les Chouans et Roméo et Juliette, Shylock et Eugénie Grandet, Le Lys dans la Vallée et Comme il vous plaira. Dans ces conceptions si voisines, les mêmes empreintes ont éveillé les mêmes images, la même atmosphère, presque les mêmes propos. La nuit d'amour des amants de Venise est exactement superposable à la nuit d'amour des amants de Fougères. Bien sot celui qui verrait 1c1 la moindre imitation. Les mêmes circonstances sont nées du même sujet, né luimême des mêmes réveils au sein du moi.
S'ils avaient vécu depuis leur naissance, avec du papier, des plumes et de l'encre, chacun dans une île déserte, Shakespeare et Balzac auraient sans doute écrit la même œuvre, le
| premier sous forme de drames, le second sous
forme deromans., Leurs différences ne tiennent
qu'aux contacts différents de leurs siècles.
Ajoutons-y, si vous voulez, dans le plateau shakespearien, le sens féerique que Balzac ne possédait pas et une certaine ellipse, gracieuse ou farouche, qui lui manquait aussi. Mais, sauf cela, que de ressemblances profondes, quelle ignorance en commun de la fatigue d'autrui, spectateur ou lecteur, quelle puissance hallucinatoire, quelle analogie de timbres, doux et voluptueux dans les voix féminines, durs et frénétiques dans les voix masculines, et quelle même façon de débrider l'instinct dans l'intelligence, puis l'intelligence dans l'instinct!
Similia similibus. Contraria contrarüs. Les divers habitants du moi s’attirent et se repoussent par leurs affinités, comme par leurs contrastes. Shakespeare ou Balzac conçoit un avare, Shylock ou Grandet. Cela veut dire, d’après nous, qu'un avare de la lignée de Shakespeare ou de celle de Balzac est saisi par le faisceau lumineux de son imagination et transporté de là sur la scène ou dans le livre. Mais il suscite en même temps son antithèse, qui est la générosité, le don de soi, personnifié par la jeunesse amoureuse, par un hérédisme
correspondant de Shakespeare ou de Balzac.
Voici Jessica et Eugénie Grandet. Pareillement un peureux fera surgir un brave, un idéahiste fera surgir un matérialiste. C'est de ces appels psychoplastiques, de ces évocations contrastées qu'est faite la création littéraire ou dramatique véritable. Maint chef-d'œuvre n'est que le développement d’une telle opposition entre deux fantômes intérieurs, dont l'un fut évoqué par l'autre. L'exemple le plus illustre en est Don Quichotte. La splendeur et la durée de ce livre tiennent à ce que Cervantès y a porté, tout chauds, tout bouillants, deux éléments fortement ranimés de son moi.
Leur lutte, traduite par son génie, est devenue un motif éternel, et a pris une valeur symbolique.
Les créations littéraires et artistiques — et au premier rang les créations dramatiques — sont les seules qui libèrent aussi complètement l’hérédo. Celui-ci se confesse beaucoup moins dans les créations ou découvertes scientüfiques. Néanmoins, à un certain degré de pénétration et d'invention, les figures héréditaires interviennent aussi chez le savant. Un Duchenne de Boulogne, un Laënnec, un
+. Ne Pres L'HÉRÉDO.
Claude Bernard, un Pasteur ont certainement bénéficié des ententes et des combats de leurs personnages intérieurs. Ces ententes et ces combats ont creusé dans leur conscience, dans leur faculté imaginative, des dénivellements et des failles, qui leur ont permis de s’étorner et de chercher à comprendre, là où leurs prédécesseurs, les yeux et l'esprit fermés, acceptaient. La patience du paysan et l'ingémosité du marin, l'antique curiosité et la ruse de l'al-. chimiste et du navigateur sont en ces quatre inventeurs et permettent de conjecturer chez eux un vigoureux travail de psychoplastie.
Duchenne de Boulogue était un tenace, un fureteur et un mécanicien. Laënnec avait des parties d'écrivain et aussi de géographe; il a fait la carte du poumon. Claude Bernard avait des parties de dramaturge et éprouvait le besoin de dramatiser le laboratoire. Pasteur tenait de l’apiculteur, du laboureur et du cuisinier. On pressent ainsi, chez ces quatre grands trouveurs, une transe généralé et plusieurs résurrections particulières du moi. St nous connaissions leurs ascendants, le problème s’éclairerait aussitôt de vives lueurs. Quand on lit les Mémoires de Darwin et sa
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correspondance, il est très sensible que le déclenchement de son génie d'observation, à bord du Beagle, fut chez lui une décharge héréditaire. Les portes de son esprit de synthèse-analyse s'ouvraient chez lui successivement, comme poussées chaque fois par des mains invisibles d’explorateur et de jardinier. Je suis porté à croire — mais ce n'est qu'une supposition appuyée sur un certain nombre de remarques — que la série des métiers manuels
donne, dans la descendance, des savants, que
les bergers, les marins et les guerriers forment des auteurs dramatiques et des hommes de lettres. On dirait que la vie en plein air favorise l'expulsion des hérédismes et pousse à la concentration du soi: Ce qui est certain, c'est
que les savants sont plus soucieux, plus in-
quiets, plus tourmentés que les écrivains et que les artistes. J'ai fréquenté les uns et les autres. La différence est très frappante. La plupart des savants n'osent pas vivre, ou entrent trop tard dans la vie, semblent par-
tagés, tiraillés entre des penchants inharmo-
mieux. Ils ont des entêtements animaux et des naïvetés de tout jeune enfant. En dehors de leur spécialité, la vérité politique ou psycholo-
gique les émeut, les trouble, les rebute. Ils se contentent, en ces domaines, de médiocrité et de poncifs. Les milieux scientifiques sont, en général, puérils, dominés par des préoccupations rabougries, ou d'une servilité extraordinaire. On diagnostique aisément chez eux, quand on connaît la question, des gens empoisonnés par leur ascendance et qui vont jusqu'au terme de l'existence sans avoir osé être eux-mêmes.