‹ L'hérésiarqueChapitre 155 sur 161 · Acte Cinquante 28S · texte numérisé non relu

Acte Cinquante 28S

moi et sur les miens!... Ah, les lâches ! les

lâches ! Tout est perdu !

{Il sanglote.)

Astéria.

Victor !

VlCTORIN.

Ces larmes m'ont soulagé. Quelqu'un m'a-t-il vu ? L'énergie de l'àme a ses limites. Un tel désastre excuse bien ces sanglots. O vous tous qui passez par ce chemin, arrêtez-vous et considérez s'il est une souffrance comme la mienne. Et toi, Astéria, n'as-tu pas pleuré? Non, toujours ce front d'orgueil inflexible sous la tour des cheveux, ces narines hautaines, et l'éclat sec de ces yeux, cet éclat que je connais bien depuis la nuit de Valsainte... Gomme ils brillent ! Qui vas-tu donc séduire contre Dieu ?

Astéria.

Je ne vous comprends pas.

Oui, baisse-les, baisse-les, ces yeux d'enfer. Il n'y a que moi ici et tu m'as déjà damné, et tous ces derniers qui nous restent sont damnés aussi depuis longtemps. Pourquoi donc cette flamme en tes yeux ?

Astéria.

Pourquoi cette fièvre en votre âme, seigneur?

Victorin.

Ah, monstre d'énigme et d'épouvante, maudite sois-tu, toi qui m'avais promis le bonheur et ne m'as donné que la haine !

Astéria.

Me croyez-vous donc heureuse, moi ?

Victorin.

Non, puisque rien ne peut rendre Satan heureux, pas même le dam des autres.

Astéria.

Laissez donc là l'enfer !

Victorin.

Oui, nous avons l'éternité pour y penser.

Astéria.

Cœur lâche !

Victorin.

Tant de pompes, tant de splendeurs, il y a quelques jours à peine, les cloches, les hymnes, les clameurs populaires et l'immense cathédrale

où dans la brume d'or je resplendissais comme un ostensoir...

Et auparavant les séances d'Avignon où seul devant cette formidable rangée de dents de Satan, je défiais tout le chenil, les loups comme les renards, dont les yeux luisaient, qui venaient flairer mes livres et hurlaient sous mes lanières.

Et auparavant les levers du soleil sur la montagne, quand la brise était si douce, les multitudes qui me suivaient et que je nourrissais, non pas de vains poissons mais de paroles d'espoir et de joie...

Et auparavant la sérénité des longues journées claustrales, les extases devant le Tabernacle, les coulpes arrosées de larmes, et la joie des cilices, beata solitudo, sola beatitudo...

Ah, tous ces souvenirs, pourquoi?

On dit que les moribonds revivent ainsi toute leur vie.

Mais suis-je un mourant, moi? Ces bras ne sont-ils pas encore robustes et capables d'étouffer un homme ?

Astéria.

Les bras robustes ne sont rien sans le cœur intrépide.

288 U Hérésiarque

Victorin.

Hélas, tout est noir autour de moi, je souffre.

Astéria.

Seigneur !...

Je souffre !

Victor!...

Astéria.

Victorin.

Astéria ! Ah, aime-moi! aime-moi ! C'est vers toi que je pousse le cri d'angoisse : « Ne me rejetez pas dans le temps de ma vieillesse, lorsque ma force succombera, ne m'abandonnez pas ! » Astéria, je n'ai plus que toi, toi seule ! Oui, je te maudissais tout à l'heure, mais j'étais fou, et je te reviens, Astéria, ne me repousse pas...

Astéria.

Pourquoi vous repousserais-je ? Nos désastres ne sont-ils pas communs?

Victorin.

Ta fortune à toi s'est déjà relevée; peut-être l'avenir te réserve-t-il des triomphes. Mais je sens bien que moi, je suis perdu. Comme je souffre !

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