Acte Second S g
ASTÉRIA.
Retournes-y, cœur faible.
Méchante ! Que je sois plus triste, tu sais bien que je ne regrette rien, puisque tu as accepté de gravir mon calvaire, et qu'au même calice nos pauvres âmes se désaltèrent. Tout mon bonheur, c'est toi ; le jet de mes oraisons, la flamme de mes prières, la paix de mon sommeil, c'est toi ! Cœur faible toi-même, si tu ne comprends pas que nous nous possédons mieux que des amants de soixante-dix-sept nuits!
ASTÉRIA.
Que ta volonté s'accomplisse !
Victorin.
Et que Dieu, ma fille, magnifie ton obéissance !
Comme si la matière devrait alourdir une savante comme toi, car c'est par toi, Astéria, que je sais toute chose. A Valsainte je n'avais jamais lu la Bible, j'étais la lueur qui rougeoie, tu as fait de moi la splendeur qui illumine. Avec l'éveil de l'esprit a grandi la flamme de l'amour. Que d'heures douces nous passâmes à lire ensemble les Pères et les philosophes et les
6o L'Hérésiarque
anciens poètes dont les chants sont si tendres. Oui, en toi s'est concentrée ma charité, amplifiée mon intelligence; je vois, de jour en jour, ma mission se préciser; les idées se lèvent par pléiades en mon firmament, et je me sens, nimbé d'étoiles, marcher à la conquête du vrai et du bon universels.
Astéria.
Parie !
VlCTORIN.
Et que de bien à faire ! Gémissements, massacres, famines, pestes, quel val de dolence et de géhenne que ce monde, et pourquoi les hommes engendrent-ils encore ? Pour qui de nous, pour qui n'eût-il pas mieux valu ne pas naître ? Esprits de serts et corps de brutes... Ah! pouvoir donner aux. hommes une pâle étincelle de bonheur !
Astéria.
Parle ! Parle !
Victorin:
Dire que je me désole de ne plus pleurer en
bénissant le soleil et les étoiles, alors que la
misère humaine est là sur qui nul ne sanglote !
Quel horrible spectacle de la colère de Dieu que