Acte Troisième
secoué tour à tour toutes les branches pour voir quels fruits elles portaient ! N'ai-je pas versé assez de larmes, n'ai-je pas assez ensanglanté mes genoux sur les montagnes, n'ai-je pas souffert assez de la faim et de la soif, des insultes et des violences ? Mon ancien feu d'amour s'est éteint dans les haines que j'ai tait naître, car je suis pour mes frères d'autrefois un objet de scandale, et mes nouveaux enfants ne savent prendre de mes discours que des chants de révolte. Et voici, Seigneur, où je suis pour vous, dans une cellule, dans un cachot peutêtre '• Qui sait si ces portes s'ouvriraient même devant mon sauf-conduit, si derrière ces murs d'infâmes oreilles n'écoutent pas le murmure de ma prière...
Et pourtant, ô mon Dieu, nul mieux que vous ne sait que je suis sincère et que je n'avais pas mérité tant d'épreuves. Une enfance, et quelle enfance! la terreur me hante encore de ce cloître où j'ai vécu tant d'années sans rien voir, sans rien entendre ! Comment ne suis-je pas mort de froid dans cette affreuse solitude ? Ah, sans doute, c'est que me soutenait l'effluve prochain de cet amour adorable! Cet amour, ô mon Dieu, c'est par votre permission
que je l'ai connu ; aurait-il pu n'être pas saint, puisqu'il est né dans l'encens, aux pieds de votre tabernacle? Et cependant pour vous je l'ai foulé aux pieds, et dans l'espoir de vous plaire, j'ai mutilé mon cœur, j'ai vaincu ma chair, non plus par les disciplines et les jeûnes, mais par les travaux nocturnes et l'exaltation de l'esprit, j'ai dévoré mes larmes et fermé mes paupières pour ne pas voir celle que j'adorais pleurer d'amour à mes genoux. Et j'ai sauvé une âme sans perdre la mienne. De la lionne bondissante j'ai fait une brebis, j'ai changé ses rugissements en prières et ses fureurs en tendresses, j'ai détourné vers vous la moitié de son amour et je crois en avoir fait une épouse digne de votre Fils bien-aimé, et si je meurs dans ce cachot, peut-être sera-t-elle une sainte abbesse en voiles blancs...
Voici ses lettres. Que de fois je les ai lues, et comme il faut que je les relise encore ! « N'y va pas, ô mon bien aimé, n'y va pas ! Les loups dévorants se réjouiraient trop de ta prise. Si tu te lèves, rassieds-toi, si tu pars, arrête-toi, si tu arrives, reviens ! Je ne suis pas l'indomptable que tu crois, mais timide et sensible à la force des muscles et non à celle des paroles.