Acte Troisième i5i
ASTÉRIA.
Pourquoi malheureuse ? Jamais mon cœur n'a bondi de plus de joie !
Victorin.
Comment as-tu pénétré dans la ville ? Qui t'a conduite? Qui t'a vue? Qui t'a ouvert cette porte ?
ASTÉRIA.
Et qui me soupçonnerait? Il fallait que je te voie, et je serais venue quand même il aurait plu ici des Enguerrands pendant neuf jours, et chacun neuf fois plus turieux !
Victorin.
Si ton cœur bondit, le mien halète. Ces grilles, ces portes de fer !... Dieu ! Va, fuis, quitte le couvent, la ville. Ah, j'étais indomptable tout à l'heure, et me voici plus faible qu'une femme...
Astéria.
Alors c'est moi qui serai l'homme. Serais-je venue ici si j'avais eu quelque chose à craindre ? Je te conterai mes desseins, que dis-je, mes certitudes ! Mais j'avais tant hâte de venir t'essuyer le front ! Je me disais : S'il défaille !
1S2 L'Hérésiarque
Mais non, n'est-ce pas, tu leur tiens tête! C'est toi qui les cingles ! Qui parle contre toi ? Gilbert ?
Non, il se tait, et il me regarde.
Astéria.
Je préférerais qu'il pariât. Et les nôtres, ceux dont nous étions sûrs? Tous lâches? Que te disais-je ? As-tu compté les chevaliers d'Enguerrand, combien sont-ils ?
VlCTORIN.
Toujours la même, Astéria ! Malheur à qui met sa confiance autre part qu'en la justice.
Astéria.
Malheur à qui s'arrête quand le jour de la colère s'approche ! La justice mène aux Calvaires ; y coure qui a désir de martyre, moi j'ai soif de victoire et faim de représailles !
VlCTORIN.
Ah, cœur de fer, cœur de flamme ! Tu as bien fait de venir, seul j'aurais faibli peut-être... Oui, je doutais, leurs sophismes, leur foule immense, les yeux de Gilbert, tout, jusqu'au
A. -te Troisième i53
sortilège de ces cloîtres, remuaient en moi d'acres souvenirs. Même aujourd'hui la splendeur et la majesté du pape m'éblouissent et ce n'est pas sans tremblement que je l'attaque. Mais avec ta venue, c'est le soleil qui a jailli. Je sais ! Je crois i Je sens Dieu en moi ! J'ai la foi par qui seule l'homme est sauf! Comme tu me regardes, ma bien-aimée, oui, tu me retrouves enfin tel que tu m'aimes, tel que tu m'as fait ! Eh bien, parle-moi, explique-moi ces desseins, ces certitudes. Ah, ces murs s'écrouleraient à ton geste que je n'en serais pas surpris ! Tout n'est pas fini, maintenant que me voici sûr de convaincre et de vaincre ; jusqu'ici, vois-tu, j'ai été calme, j'ai parlé d'un ton humble, mais ils n'ont pas tout entendu, je vais démuseler ma foudre !
ASTÉRIA.
Comme tu es beau, Victorin !
Victorin.
Comme tu es divine, ma sœur !
Astéria.
Ta sœur ! toujours ce mot !
1S4 V Hérésiarque
Victorin.
Quel pourrait être plus doux? Ne dit-il pas le mariage de nos âmes pour l'éternité ?
AsTÉRIA.
Phrases ! Phrases ! Suis-je sûre de l'éternité et de mon âme ? Ce n'est pas l'avenir que je veux, mais l'heure qui passe. La continence, ne vois-tu pas qu'elle est le socle dont ils exhaussent leur superbe? Il faut être toi pour y croire, car tu es à toi seul plus orgueilleux qu'eux tous ! Les serments ! n'es-tu pas ton maître et ne sais-tu pas aussi bien que Dieu le juste et l'injuste ? Mais regarde-les donc : se privent-ils de concubines ? Et les Apôtres dont tu rêves, n'étaient-ils pas suivis de leurs femmes ?
Victorin.
J'ai reçu visite des mêmes idées. Tais-toi.
ASTÉRIA.
Pourquoi me taire ? Le sacerdoce n'est qu'un manteau d'hypocrisie, déchirons -le. Nos pères ne marchaient-ils pas tout nus avant leur faute ?
Victorin.
Aimons-nous. Qu'importe la chair ?