ET DE SES RÉSULTATS
Quelques minutes après son entrevue avecLother, Ganelon se rencontrait avec sa complice.
C’était, depuis plus crime année, la première fois qu’ils se revoyaient.
(( Ganelon, demanda'Bertracle, qu’as-tu fait depuis la blessure reçue au Bingerloch?
— J’ai souffert, Bertrade; mais si la souffrance paralysait tous mes moyens d’action, j’ai du moins fait agir les autres. Les nombreux messages échangés entre nous t’en ont suffisamment donné la preuve.
— C’est vrai, reconnut la veuve de Bernhard. Bien souvent, dans mon œuvre sombre, j’ai senti que ton influence me secondait, et quoique absent, quoique mourant, tu fus toujours avec moi... je me plais à le reconnaître.
— Eh bien! quels sont les résultats obtenus?
— Au Nord comme au Midi, à l’Est comme à l’Ouest, j’ai par-
L’ilia RIT AGE DE CHARLEMAGNE.
tout contre-carré les projets de nos adversaires, et, sans parvenir à les vaincre, j’ai du moins ajourné leur victoire. Tu souris? Oh! cette tache était plus ardue que tu ne le supposes ; car ceux que je rencontrais sans cesse sur mon chemin, ceux qu’il me fallait en tous lieux combattre, c’étaient les Treize !
— Mais ils sont donc bien puissants, ces hommes ?
— Oui, sans eux nous serions déjà vengés, sans eux Lodewig aurait déjà succombé; Judith ainsi que Karle lui tiendraient compagnie dans la tombe!
— Et ces treize démons sont encore debout ?
— Un seul' est mort, celui que tu as frappé toi-même; mais quant aux autres, je commence à les croire insaisissables, invulnérables.
— Sont-ils donc des fantômes?
— Pour tous ceux que j’ai jusqu’à ce jour armés pour leur destruction, oui. Mais de nouveaux alliés nous arrivent sur lesquels je compte.
— De qui veux-tu parler, Bertrade ?
— En premier lieu, d’une femme. Oh! ne prends pas ces airs dédaigneux, Ganelon ; tu dois avoir appris, par mon propre exemple, ce que nous valons, lorsqu’il s’agit d’une vengeance !
— Elle veut donc aussi se venger, cette femme?
— Les mêmes motifs de haine nous animent toutes les deux, (^est une veuve aussi. C’est la veuve de ce chel armoricain qui fut mis à mort par l’empereur Lodewig; c’est Morgane !
— Morgane la Bretonne! Morgane la druidesse ! Oh ! je sais ce dont elle est capable, et, comme toi, Bertrade, j’augure bien de son alliance. Mais pour le moment que t’a-t-elle promis?
— Une armée... une armée de féroces Bretons amenée par un homme à elle, Psoménoé, le plus brave de tous ces guerriers sans peur. B est en marche à cette heure pour nous rejoindre
— Ici... non... mais à Saint-Médard. Va retrouver Morgane, et que ses Bretons viennent camper secrètement parmi les roches et les cavernes de la forêt. Qu’ils se tiennent prêts à accourir à mon premier signal, mais qu’ils restent ici invisibles encore
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pour tout autre que pour nous. Prenons garde aux susceptibilités hautaines de la noblesse franke !
— Soit. Je pars à la rencontre de Morgane. Et toi, Ganelon?
— Moi, je vais chercher Karle. A bientôt, Bertrade... Nous touchons au but ! »
Après quelques dernières explications, Bertrade disparut. Dès le lendemain, Ganelon se mettait en route.
On connaît ce qui se passa au monastère de Prüm; on sait comment le jeune Karle en fut ramené sous la vigilante escorte du comte Robert et deBarthold le Frison, qui, trompant la subtilité de Ganelon lui-même, passaient à ses yeux pour les sauvages frères Markam.
Durant ce voyage, rien ne sembla menacer les jours du lils de Judith.
En effet, momentanément du moins, sa vie était devenue nécessaire à la nouvelle trame ourdie contre l’empereur Lodewig.
Au moment même où le jeune prince arrivait au château de Compiègne, son malheureux père venait d’y être conduit.
On l’avait enfermé dans une étroite chambre, dont les épaisses murailles ne présentaient aucune ouverture par laquelle le jour pût arriver, par laquelle pussent s’échapper les cris.
Une lampe fumeuse pendait à la voûte, et laissait entrevoir un prie-Dieu surmonté d’un crucifix, une table sur laquelle étaient de l’encre et des plumes.
L’un des côtés, cependant de cette nouvelle prison restait voilé par de lourdes tapisseries de couleur sombre.
Derrière ces rideaux, on devinait une grille de fer.
Une heure environ s’écoula. Puis Lodewig entendit grincer les verrous; la porte se rouvrit, Ebbo s’avançait.
(( Lodewig, dit-il, l’heure est venue; tu dois nous obéir enfin. Les évêques réunis à Compiègne viennent de te condamner à une pénitence perpétuelle, qui te ferme tout retour au trône. Veuxtu te soumettre à leur sentence? Veux-tu jurer et signer ici un renoncement complet, une abdication volontaire ?
— Non, répondit Pauguste vieillard.
— Fort heureusement, reprit Ebbo, nous sommes en mesure de t’y contraindre aujourd’liui; regarde î s>
Les draperies aussitôt s’écartèrent, et de l’autre côté de la grille qui le retenait captif, Lodewig aperçut Karle.
Karle, dont les bras étaient brutalement contenus par deux hommes à l’aspect farouche... Karle, auprès duquel se tenait Ganelon, ayant en main ce terrible glaive à deux tranchants qui s’appelait un scramasax.
« Abdique! cria-t-il, ou sous tes yeux, à l’instant, ton fils meurt! y>
Et l’arme fatale se leva sur le fils de Judith.
Éperdu, pantelant, terrifié, le vieillard se précipita contre les barreaux de fer, h travers lesquels il passait ses mains suppliantes.
Derrière lui, montrant tour à tour et le crucifix et le parchemin qu’il venait de déployer sur la table, Ebbo répétait encore :
(( Signe et jure ! »
Ganelon triomphait; Lodewig enfin s’était déclaré vaincu. Il avait promis, il avait signé tout ce qu’on lui demandait; il s’était livré corps et ame à l’insatiable ambition de l’aîné des fils d’Hermengarde.
Mais du moins le filsde Judith allait maintenant rester auprès de lui. Avant de prononcer le serment, de tracer la signature qu’on imposait à son honneur de souverain, comme père il avait obtenu la suprême consolation d’avoir pour compagnon de captivité son bien-aimé Karle.
Depuis près de dix-huit mois, c’était la première fois qu’il pouvait le revoir, s'entretenir avec lui, l’embrasser, l’admirer.
Car, au lieu du frêle et naïf adolescent qu’on lui avait ravi, c’était un fier et vaillant jeune homme qu’on lui rendait.
Il est vrai que, par un dernier raffinement cruel, on n’avait pas voulu les laisser seuls, on leur avait donné pour gardiens, pour espions, ces deux mêmes hommes qui, contenant tout à l’heure les deux mains de Karle, semblaient l’offrir en holocauste au scramasax menaçant de Ganelon.
Aussi, voyant qu’ils ne s’éloignaient pas et que les portes de
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la prison se refermaient sur eux, Lodewig ne fut pas maître d’un premier mouvement d’effroi.
Mais Karle s’empressa de lui dire à voix basse :
« Ne crains rien, père... ce sont deux amis.
— Deux amis? ))
Et Lodewig examina plus attentivement ces deux hommes, qui n’étaient autres que les frères Markam.
Depuis près de dix-huit mois, c’était la première fois qu’il pouvait le revoir, s’entretenir avec lui, l’embrasser, l’admirer.
Tout en s’agenouillant aux côtés de l’empereur, ils murmurèrent d'une même voix :
(( France et Karle ! »
Lodewig, de plus en plus étonné, demanda :
(( Mais qui donc êtes-vous?
— Deux d’entre les Treize. On vous avait promis de veiller sur votre fils, on vous a tenu iiarole. »
Puis, rejetant tour à tour en arrière l’épais bonnet de fourrure qui masquait leur visage :
c( Je suis Barthold le Frison, dit l’un.
— Je suis le comte Piobert, » dit l’autre.
Loclewig les récompensa par une franclie et chaleureuse accolade.
Puis dans la crainte de regards indiscrets, les deux paladins redevinrent vite les frères Markam et s’éloignèrent. Karle reprit son attitude inoffensive, et ils ne parlèrent plus qu’à voix basse.
Durant ce temps, grande était l’agitation dans le conciliabule intime tenu par Lotlier. Les uns prétendaient que l’écrit signé parLodewig était suffisant pour obtenir la consécration du pape; d’autres voulaient une pénitence publique, une dégradation militaire. Ils finirent par avoir raison. Parmi eux se trouvaient Ganelon et par conséquent Lother.
Le pauvre fantôme de roi reçut signification de cette décision par l’intermédiaire d’Ebbo.
Ce fut le lendemain, « dans l’église mêine de Saint-Médard », en présence d’un grand nombre de prêtres, de diacres et d’autres clercs, ainsi que du seigneur Lother et de ses grands, et d’autant de peuple qu’en pouvait contenir l’édifice que l’empereur Lodewig se prosterna sur un cilice étendu à terre devant le saint autel, et confessa devant tous avoir mal géré la charge à lui confiée. Les évêques alors lui enjoignirent d’avouer en détail tous ses péchés, et lui mirent en main un écrit composé de huit articles, qui renfermaient la substance des griefs allégués contre lui, ce et qui l’avant-veille avaient été délibérés par eux-mêmes dans le synode de Compiègne ».
Nous ne voulons pas faire ici de l’histoire; qu’on nous permette cependant de le dire, ce fut un lamentable et navrant spectacle que cette humiliation publique, que cet abaissement, que ce déshonneur imposé à un vieillard qui était le fils de Charlemagne. On lui avait arraché le serment d’obéir, et durant les premiers articles de la cédule, articles qui rappelaient le morcellement arbitraire de l’Europe, la tonsure imposée à Hugues et àDrogho, son second mariage avec une femme étrangèi’e, sa trop généreuse tendresse pour Karle, il se contenta de sourire amèrement, il obéit sans murmure.
Mais lorsque arriva le passage par lequel il devait s’accuser d’avoir « jeté son peuple dans le péché », par lequel il devait
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se reconnaître coupable envers Dieu de tous les crimes commis sous son règne, il releva tout à coup la tête, et parut vouloir se refuser à poursuivre.
Lother alors se leva, et avec une impatiente colère :
(c Lis l’article suivant, s’écria-t-il, ou du moins regarde-le... regarde ! »
Cet article, c’était celui qui avait trait au supplice et à la mort de Bernhard.
Lodewig courba le front, et reprit à haute voix la lecture de la cédule.
Puis, de lui-même, il se précipita de nouveau sur le cilice; il ôta le ceinturon qu’on venait de lui remettre pour un instant, et qui était le signe de la vie militaire ; il se laissa revêtir de la robe grise de pénitent, il présenta son épaule à la verge symbolique, et sa tête aux cendres expiatoires.
Un profond silence régnait dans l’église, le silence de la stupeur.
Les prêtres relevèrent le pénitent, et le firent asseoir au milieu du chœur.
Ebbo s’avança, tenant en main de longs ciseaux d’or, sous lesquels devaient tomber la chevelure et la barbe blanches de celui qui avait été l’empereur Lodewig.
Mais Lother, qui suivait ardemment tout ce cérémonial, venait de se pencher à l’oreille de Ganelon, pour lui signaler certain oubli qu’on pourrait invoquer plus tard comme une cause de nullité.
Seulement, comme il s’agissait d’un point des plus délicats, Lother n’en avait pas osé prendre lui-même l’initiative.
Ganelon s’en chargea.
(( Archevêque Ebbo, dit-il, on s’est contenté d’enlever au pénitent son ceinturon, et le texte des Capitulaires enjoint formellement que l’épée qui pend à ce ceinturon doit être brisée. »
A cette exhorbitante déclaration, Ebbo se troubla tout d’abord, mais reprenant aussitôt son assurance :
« Si nous avons omis cette formalité, répondit-il, c’est que par un hasard, qui ne peut s’attribuer qu’à quelque intervention
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lioslile, nous nous sommes aperçus que ce n’étail point une épée banale qui avait été suspendue au flanc de l’ex-empereur... c’est l’épée que lui légua son père expirant, c’est l’épée meme de Charlemagne ! »
A ces mots qui, pour certains esprits ébranlés déjà, révélaient une sorte de manifestation providentielle,^! y eu dans toute l’assistance un premier murmure.
Ce murmure acheva d’exaspérer l’irascible humeur de Lotlier. Oubliant toute retenue, toute prudence, il se redressa soudainement, il s’écria :
(( La loi dit que l’épée se brisera, nous voulons (|ue l’épée se brise! ))
Cette fois un grondement bien caractérisé se fit entendre dans la nef, et surtout dans les bas-côtés de la basilique.
Comprenant qu’il fallait obéir, mais aussi se bâter, Ebbo ramassa vivement le ceinturon, sortit l’épée du fourreau, et s’approchant de la balustrade de marbre qui fermait le chœur, il leva le bras.
Une seconde encore, et c’en était fait de la sainte épée.
Tout à coup il se produisit un de ces incidents imprévus, une de ces inspirations héroïques, qui, parfois, suffisent pour soulever tout un peuple, pour changer la face d’un empire.
Karle était là, sinon contraint à partager la pénitence de son père, du moins condamné à se tenir debout auprès de lui, à lui conseiller par sa présence la résignation, à lui rappeler son serment, comme aussi le péril qu’il y aurait à l’enfreindre.
Jusqu’alors le jeune prince était parvenu à se contenir. Immobile et comme pétrifié par le désespoir, il n’osait pas môme relever les yeux, et ceux-là seulement qui se trouvaient auprès de lui, qui voyaient tomber ses larmes sur les dalles, pouvaient se rendre comptes de ses souffrances, de sa patiente et muette douleur.
Au moment où Lother avait repris la parole pour inlliger à la gloire carlovingienne un suprême outrage, Karle s’était replié davantage encore sur lui-même; il avait eu un mouvement comme pour fuir, il s’était fiévreusement bouché les oreilles
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pour ne plus entendre, et la plupart de ceux qui le virent ainsi durent plus que jamais se répéter : « Ce n’est qu’un enfant, il a peur! »
Mais lorsque, entre les mains sacrilèges d’Ebbo, le précieux glaive flambloya tout à coup, prêt à être brisée sur le mai bre, Karle grandit de toute sa taille, et, s’élançant d’un seul bond vers le profanateur, il lui arrêta le bras et s’écria :
(( Je ne veux pas qu’il en soit ainsi, moi ! Puisque mes frères Louis et Peppin ne sont pas là, puisque Lotlier estime plus le titre d’empereur que cette relique sacrée, je la réclame, je m’en contente pour ma part d’héritage, et, moi vivant, personne ne lui fera cet affront, personne ne l’anéantira, car ce n’est plus seulement l’épée de Charlemagne, c’est la mienne! »
Plusieurs jours se sont écoulés depuis les événements racontés dans le chapitre précédent. Nous retrouvons Lother à Paris où il a été obligé de se réfugier, entraînant avec lui ses victimes.
A la suite de l’acte d’héroïsme accompli par Karle, tout un parti s’était déclaré en faveur de l’empereur. Il s’en était fallu de peu qu’un massacre général n’eùt lieu dans l’église de Saint- Médard; Ebbo n’avait réussi à faire reconduire Lodewig et son fds dans l’intérieur du cloître qu’en profitant du désordre qui s’était produit, et jurant au nom de son maître qu’aucun danger ne les menaçait.
Mais il avait fallu fuir peu d’heures après devant une révolte presque générale des seigneurs et des habitants des campagnes menés au combat par plusieurs des Treize. De plus les comtes Warin et Gautselme, lieutenants de Louis le Germanique, s’étaient joints aux défenseurs, envoyés par leur maître pour délivrer Lodewig.
Ce n était que grâce aux Bretons conduits par Noinénoé qu’on avait pu fuir jusqu’à Paris.
Lother présumait rencontrer plus de sympathies sur les bords de la Seine et dans le pays qui s’étend jusqu’à la Loire.
Mais en arrivant à Paris, où il avait mandé de toutes parts ses fidèles, ce suprême esjioir se trouva promptement déçu.
A peine une dizaine de barons etde comtes s’étaient-ils rendus à son appel.
(( Je n’irai pas plus loin, se dit-il nonobstant avec une énergique rage, et je m’y maintiendrai. ))
Il fit détruire les ponts et les barques sur toutes les rivières avoisinantes, afin d’empêcher le passage, afin de gagner au moins un peu de temps.
La rigueur de la saison semblait lui venir en aide. Bien qu’on fut au milieu de mars, l’iiiver venait de recommencer tout à coup, et les gelées, les pluies, la neige rendaient impraticables tous les chemins, inrranchissables toutes les rivières.
L’armée que Louis le Germanique envoyait au secours de son père ne put traverser la Marne, et se vit contrainte à suspendre sa marche triomphante.
Il en était de même de la Somme, de l’Escaut, de la Meuse, qui, comme autant de barrières, arrêtaient les masses insurgées du iXord.
Du côté du Midi, rien de menaçant n’apparaissait encore à l’horizon; mais, vers le matin du troisième jour, des éclaireurs, revenus sur leurs pas en toute hâte, annoncèrent qu’une troisième «muée, celle du roi Peppin arrivait d’Aquitaine; que cette armée était parvenue à franchir la Loire, mais que n’ayant pu traverser la Seine, elle remontait la rive gauche de ce lleuve. Déjà l’avant-garde était en vue de Saint-Denis.
«Je suis perdu, rugit Lother.
— Il nous reste un chemin pour fuir, hasarda Ganelon... le chemin de la Burgondie, qui sans doute vous restera fidèle, et d’où, dans tous les cas, vous pourriez gagner le royaume d’Italie, votre propre royaume. »
Lother ne lui répondit que par un de ces regards qui, pour
LA REVANCHE DU CHAMP-ROUGE
un complice maladroit, sont un arrêt de mort. Évidemment, sa colère demandait une victime, et cette victime-là, dans sa pensée, ce serait peut-être Ganelon !
Fort à propos pour ce misérable, un bruit de trompes retentit en ce moment.
Ces fanfares annonçaient l’approche de deux hérauts d’armes envoyés, l’un par Peppin, l’autre au nom de Louis le Germanique. Tous deux venaient réclamer la délivrance immédiate de l’empereur Lodewig et sa remise entre leurs mains.
A. cette condition, promesse d’un oubli complet du passé; en cas de refus, les deux armées attaqueraient dès le lendemain, en prenant Dieu pour juge de leur cause.
Parmi les partisans de Lother, il y eu un premier mouvement d’orgueil offensé; quelques-uns même, notamment Lantbert, comte de Nantes, s’écrièrent avec une fierté vaillante qu’il ne fallait répondre à cet insultant cartel que les armes à la main, que par une sanglante bataille.
Mais le maître les calma du geste, et durant quelques minutes encore, il resta immobile sur son siège, le front soucieux, le regard voilé, le menton dans sa main, comme plongé dans une reflexion profonde.
Puis, relevant enfin la tête, et avec l’expression d’une hypocrisie cauteleuse.
« Personne, répondit-il, ne désire plus que moi le bonheur de mon père, mais sa captivité est le résultat d’un jugement des évêques, mais ce sont mes frères eux-mêmes qui m’ont commis à sa garde, en garantie de la toute-puissance qu’ils lui retiraient pour me la donner. S’ils ont réellement changé d’avis, s’ils persistent à refaire ce qu’ils avaient défait, qu’ils m’accordent au moins deux jours pour réfléchir, et qu’après-demain, à pareille heure, ils m’envoient des députés avec lesquels nous pourrons traiter de la nouvelle constitution de l’empire. J’ai dit. »
Les hérauts d’armes s’inclinèrent et sortirent avec cette réponse.
Tous les regards aussitôt se tournèrent vers Lother, dont le visage, déjà métamorphosé, se ranimait d’un feu sombre.
(( Comte Lantberl, s’écria-t-il, et vous tous qui commandez sur les bords de la Loire, la rive droite de la Seine reste libre... Partez dès celte nuit, regagnez vos domaines et travaillez à m’y faire une armée. Cette prétendue trêve n’avait d’autre but que de vous donner à tous le temps de fuir. ^
— Mais vous, seigneur? interrogea le comte Lantbert.
— Moi, répondit Lotber avec une sourde colère, je m’éloigne d’un autre côté, je me retire vers les Alpes... afin d’en revenir bientôt, et avec de telles forces que je les écraserai tous les deux, l’Aquitain comme le Germanique !
— Nous ne voulons point partir les premiers! se récrièrent quelques voix; nous voulons tout d’abord protéger et sauvegarder la fuite de notre empereur!
— Ne vous inquiétez pas de moi ! reprit Lotber avec une telle expression de haine inassouvie, avec un si fatal regard dans les yeux que tous les assistants ne purent se défendre de frémir. Je ne pars que demain... J’ai quelques derniers ordres à faire exécuter ici. »
Et ses yeux, dans lesquels étincelait une sorte de lueur sanglante, s’étaient dirigés vers la nouvelle prison qu’occupaient Lodewig et Karle.
Il n’y eut personne qui ne doutât que, la nuit suivante, une de ces sombres tragédies de l’époque mérovingienne ne dût s’accomplir.
Soit dans la pensée de se soustraire à toute accusation de complicité, soit dans le désir de se mettre à l’abri de toute vengeance rétrospective, les comtes d’entre Seine et Loire n’insistèrent pas davantage, et, dès la nuit tombante ils se mirent en chemin.
Délivré de ces témoins incommodes, et ne croyant plus avoir autour de lui que d’aveugles séides, Lotber fit aussitôt venir Ganelon.
Le maître et le serviteur étaient aussi pâles maintenant, aussi enfiévrés l’un que l’autre.
Lorsque les portes se furent hermétiquement refermées sur eux, lorsqu’ils se trouvèrent entièrement seuls, face â face :
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(( Ganelon, dit Lother, si tu ne veux pas mourir demain, il faut que cette nuit Karle et Lodewig meurent.
— Mais comment? râla Ganelon d’une voix tellement strangulée qu’on l’entendait à peine.
— Tu es bien certain de tes sauvages de l’Armorique?
— Morgane en répond.
— Et des frères Markam ?
— Oh ! quant à ceux-là, je vous les garantis moi-même.
— Bon !
— Eh bien?
— Eh bien ! durant que les envoyés de mes frères parlaient, voici ce que j’ai résolu. Le temps s’est remis, la nuit est claire et douce... nos prisonniers ne demanderont pas mieux que de se promener un instant dans les jardins, n’est-ce pas?
— De gré ou de force, s’il faut qu’ils y aillent, ils iront.
— Seulement, par prudence et dans la crainte d’une évasion, tu auras eu soin de ranger en dedans de la muraille qui clôt les jardins, une muraille armoricaine... tu comprends?
— Oui, maître... Ensuite?
— Tout naturellement, les frères Markam accompagneront les prisonniers, puisqu’ils sont devenus maintenant leurs geôliers ordinaires. ^
Ganelon inclina la tête pour toute réponse; il était livide maintenant et tremblait à ne presque plus pouvoir parler.
Lother poursuivit :
(( A un signal que je leur jetterai de cette fenêtre... par exemple ces mots qui, plus tard, serviront à me justifier mieux encore : (c Ayez donc plus d’égards pour mon père et pour mon frère » , ils les frapperont !
— Enfin! rugit Ganelon.
— Attends, reprit Lother, ce n’est pas tout. Comme je ne veux point de complices, qui pourraient parler plus tard... à un second signal, à l’apparition de Morgane, qui, de cette même fenêtre, criera « Vengeance! » ses tout dévoués Bretons, dans un premier élan de juste indignation, se précipiteront sur les frères Markam, et les mettront à mort... à mort, tu m’entends
bien, à mort comme les deux autres ! Car si par hasard ils respiraient encore ceux-là, je compte sur les massues armoricaines pour les achever. Voici mon plan... Tous les tiens jusqu’à ce jour ont échoué... je veux que celui-ci réussisse, je le veux! Va donc exécuter mes ordres, et fais venir ici Morgane. »
Si Ganelon sortit sans répondre, c’est qu’à part lui il se répétait avec un certain effroi :
« Quel sort donc me réserve Lotlier, qui ne veut plus de complices! »
Et le fait est que la conjecture ne laissait pas que de devenir inquiétante.
Un peu plus tard, Morgane se rendait à l’invitation de Lother, dont elle approuva complètement le projet. L’un et l’autre touchaient au but de leur ambition, au triomphe de leur vengeance, et tous deux, pleins de confiance dans l’avenir, ils se disaient, celui-ci : cc Je serai seul empereur ! y> celle-là : « Seule je suis reine ! »
Un premier bruit qui s’élevait des jardins attira leur attention vers la fenêtre.
C’étaient les Bretons qui, silencieusement, se rangeaient en espalier contre la muraille.
— Pourquoi donc est-ce Noménoé lui-même qui les commande? fit Lother en désignant le jeune chef, qu’il n’aimait pas.
— C’est son droit, répondit Morgane, et lui-même il l’a réclamé comme preuve de son empressement à nous obéir.’ ,
— Il sait toute la vérité?
— Oui.
— Et il a promis...
— DeTaire justice des assassins... Oui... justice éclatante et prompte; telles ont été ses propres paroles.
— Bon ! conclut Lother qui tout bas ajouta : Encore un dont il faudra que je me défasse. »
En ce moment, l’empereur Lodewig et son fils Karle parurenl dans le jardin.
Ceci se passait dans l’ancien palais des Thermes, qui servait
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encore de résidence aux monarques carlovingiens et qui, s’étendant jusqu’à la Seine, permettait à Lother de demeurer sans crainte sur la rive gauche; car, à la première alerte, il pouvait aussitôt se réfugier dans la Cité par le Petit-Pont, que défendaient deux grosses tours.
Tous les écrivains du temps sont d’accord pour vanter le charme des parterres et du parc qui entouraient cette antique villa romaine.
Il faisait une de ces douces et tièdes soirées qui succèdent
Lother tout à coup parut à la fenêtre et leur cria le signal convenu.
assez ordinairement aux premiers orages du printemps. Le ciel, d’une admirable pureté, s’illuminait de toutes ses étoiles, et la lune qui montait dans l’azur au milieu de ce brillant cortège, inondait de sa fantastique lueur les vieilles murailles grises et les jeunes taillis, les verdoyants gazons et les plantes renaissantes, dont chaque bourgeon prenait en ce moment des reflets de rubis et d’émeraudes. Dans les bassins, les eaux jaillissantes retombaient en cascades de diamants. Les ombres étaient d’un noir presque violet, et dans les parties éclairées, sur les pelouses surtout, la rosée devenait d’une telle blancheur qu’on eût dit de la neige. Enfin, c’était une de ces délicieuses nuits, où le silence s’anime de mille bruits mystérieux, où l’on entend vaguement la
nature qui se réveille, le renouveau qui travaille, la sève qui monte, et, dans les branches rajeunies, dans la terre frémissante, dans l’air déjà récliaufTé par l’haleine de mars, les premiers parfums, les premiers bégayements de la chanson d’avril.
Lodewig et Karle, heureux de cette promenade inattendue, enchantés de la fete que leur donnait le printemps, ce frère de l’espérance, s’avançaient lentement et sans presque échanger une parole dans la principale allée.
Les frères Markam étaient auprès d’eux, mais par extraordinaire, ils semblaient moins s’occuper des deux captifs commis à leur garde, que des Bretons silencieusement alignés contre la muraille.
S’empressant de mettre à profit ce prétexte, Lother tout à coup parut à la fenêtre et leur cria le signal convenu :
« Ayez donc plus d’égards pour mon père et pour mon frère ! »
Les frères Markam se rapprochèrent vivement des prisonniers, et tirèrent chacun leur scramasax.
Mais ni l’un ni l’autre ne frappèrent.
Étonné, Lother reprit :
(( Ne m’avez-vous donc point entendu... obéissez ! »
Et certain du crime qui allait se commettre, mais n’osant plus regarder, il détourna la tête.
Tout à coup, au lieu des gémissements d’agonie que Lother espérait, il entendit retentir ce cri :
(( France et Karle ! »
Il regarda celte fois.
Quatre paladins venaient de s’élancer d’un temple en ruine, et remettant aux frères Markam deux épées semblables à celles qui déjà flamboyaient dans leurs propres mains, tous les six ils formaient autour des prisonniers comme un rempart de fer; tous les six d’une voix tonnante, ils répétaient :
(( France et Karle! »
Jamais stupéfaction, jamais rage n’égala celle de Lother.
Il était trahi par ces frères Markam qui, de meurtriers se changeaient en défenseurs ! Il revoyait se dresser devant lui six
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de ces hommes qui toujours avaient anéanti ses espérances, et qui semblaient invincibles !
Mais Morgane s’empressa de le rassurer du geste, et, bien loin de désespérer encore du succès :
(( Eli! qu’importe, dit-elle, n’ai-je pas là mes Bretons? ))
Puis, s’avançant à son tour vers la fenêtre, elle jeta ce second signal de mort :
(( Vengeance! vengeance!... et sur tous maintenant, sur Lodewig et sur Karle comme sur leurs défenseurs ! Ils sont huit. .. Vous pouvez être au besoin près de vingt mille!... Tuez-les donc... tuez-les, et que l’empereur Lodewig le sache bien... c’est au nom de Morgane, c’est au nom du roi Morvan... Allez ! »
Les Bretons restèrent immobiles.
Seul, Noménoé s’avança et répondit :
« C’est parce qu’ils ne sont que huit, et que nous sommes près de vingt mille, que je refuse enfin d’obéir. Ceux qui m’ont choisi pour chef sont des soldats, non pas des assassins! y>
A cette ferme et loyale réponse, que venait de confirmer un applaudissement presque général, Morgane, plus stupéfaite encore que son complice, demeura tout d’abord interdite et béante :
Avec un calme respectueux, mais résolu, Noménoé poursuivit:
(( Je regrette de vous affliger, Morgane. Je vous dois cependant la vérité ; les Bretons méritent et veulent un homme pour chef, non point une femme. Or, personne ne se présentant pour revendiquer l’héritage du héros dont vous êtes la veuve, c’est moi qu’ils ont choisi, moi qui seul leur commande. Je ne me refuse pas à écouter vos conseils, et tant qu’ils pourront se concilier avec l’intérêt, avec le véritable honneur de la nation bretonne, je m’estimerai heureux de pouvoir les suiv';e. Mais dans la présente circonstance, vous nous avez fait quitter le pays pour satisfaire des passions qui lui sont étrangères ; aujourd’hui vous voulez faire de nous des bourreaux... les bourreaux d’un enfant et d’un vieillard... je ne le puis pas... je ne le veux pas!
— Traître! s’écria enfin Morgane. Ingrat et traître, qui déserte
l’héritage de CHARLEMAGNE. 25
au moment décisif, qui se refuse à devenir le vengeur de son roi! Mais il en est d’autres qui se souviendront de l’iiéroïque Morvan, qui seront d’avis que le sang veut du sang, qui resteront fidèles à la prophétesse de Bel et de Teutatès ! A moi, mes fidèles! à moi, les enfants du chêne ! »
Et, comme en une évocation suprême, elle agitait ses bras, elle faisait botter sa chlamyde suivant les rites sacrés de la religion druidique.
rsous l’avons dit dès le commencement de ce récit, les Bretons sont, avant tout, les hommes du souvenir, les hommes du passé. Malgré l’estime qu’inspirait Noménoé, malgré l’enthousiasme que venait d’exciter sa loyale et sage harangue,, quelques centaines de dissidents, des plus résolus et des plus farouches, répondirent spontanément à l’appel de Morgane, et vinrent se ranger en silence en bas de la fenêtre, d’où, planant ainsi qu’au faîte d’un dolmen, elle les attirait.
« Ah! fit-elle alors, j’ai des soldats aussi, moi... des soldats qui sont esclaves du devoir... des soldats qui vont obéir à la voix de la vengeance ! »
Puis, les excitant davantage encore contre les victimes convoitées par sa haine, :
« Tuez-les! commanda -t-elle avec le rugissement d’une panthère blessée. Mais tuez-les donc ! y>
Ceux qui venaient de se déclarer pour elle, ceux qui ne semblaient plus attendre que le signal de frapper, firent un pas en avant.
Mais déjà Noménoé venait aussi de jeter son cri de guerre, et tous les Bretons restés contre la muraille bondissaient pour former, à droite comme à gauche des paladins, deux ailes toule.'-î prêtes à engager le combat.
Vers le centre seulement, en face de Lodewig et de Karle, le terrain restait libre entre les deux armées.
Franchissant l’espace avec une incroyable agilité, Noménoé s’y élança d’un seul bond, et là, dans la fière et gracieuse attitude d’un héros de Sparte ou de Borne :
Arrêtez! cria-t-il, arrêtez avant de tourner les armes les
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uns contre les autres, avant de combattre Bretons contre Bretons, frères contre frères! A ceux qui se sont ralliés à Morgane, nous laissons toute liberté de la suivre; ils représentent le passé, qu’ils restent avec elle. Nous, qui sommes les soldats de l’avenir, nous retournons dans notre patrie. Mais avant de partir, comme nous voulons effacer la honte de cette malheureuse campagne, comme nous avons rougi de combattre l’autre soir pour la querelle impie d’un fils dénaturé, comme nous voulons qu’il soit dit que les rudes enfants du chêne sont et seront toujours les champions des justes causes, c’est à nous que l’empereur Lodewig va devoir sa délivrance, c’est nous qui voulons assurer sa retraite. Ainsi faisant, nous aurons dignement et saintement honoré la mémoire du roi Morvan, qui est au ciel et qui nous regarde ! »
Au profond silence avec lequel avaient été écoutées ces chaleureuses paroles, de bruyantes acclamations succédèrent, tant de la part de Lodewig et de Karle que de celles de leurs six chevaliers.
Cependant, Morgane et Lother ne se considéraient point encore comme vaincus, ou du moins ils ne voulaient pas céder sans combat. Leurs voix enfiévrées de colère venaient d’en donner le signal, ainsi que l’ordre de fermer toutes les issues.
Mais Noménoé se retournant vers l’antique Lutèce :
(( A moi les autres ! cria-t-il, et qu’on nous fasse brèche dans la muraille! »
La muraille aussitôt commença de s’ébranler sous le vigoureux effort de l’armée armoricaine, dont le plus grand nombre était sans doute aposté au dehors.
Quant à ceux qui allaient soutenir le premier choc de leurs anciens frères d’armes, Noménoé leur dit :
«Couvrez-vous de vos boucliers; parez les coups, mais sans y répondre, et, s’il se peut, que pas une goutte de sang breton ne soit versé par des mains bretonnes. Tout fratricide porte malheur! »
Et lui-même donnant l’exemple, il se plaça au premier rang.
A ses côtés s’alignèrent les six paladins, et parmi eux le jeune
Karle, qui n’avait pas voulu se dessaisir de Tépée de son grandpère, et qui s’empressait de mettre à profit cette première occasion de lui faire honneur.
Ce fut un étrange combat, dans lequel les plus nombreux cherchaient à épargner les plus faibles, et reculant devant eux, se glorifiaient de ne point venger leurs blessures.
Bientôt un large pan de muraille tomba. Par cette brèche les défenseurs du bon droit opérèrent leur retraite vers la Seine, lentement, fièrement et le visage toujours tourné vers fennemi.
(( Où voulez-vous être conduit? avait demandé Noménoé à l’empereur LodeM'ig.
— A Saint-Denis! répliqua le vieillard! à Saint-Denis, sous la sainte garde du patron de la France! y>
On atteignit le pont, et lorsque l’armée bretonne s’y fut engagée tout entière, lorsque déjà retentissaient dans la cité les cris d’allégresse qui saluaient de toutes parts LodcM’ig et Karle, la partie mobile du tablier se releva, l’infranchissable herse retomba lourdement entre les deux tours. Noménoé avait passé le dernier.
En l’absence de toute barque, et devant cette rivière, tumultueusement grossie par les orages, les satellites de Morgane durent s’arrêter.
Quant à Lother, nous renonçons à peindre l’espèce de folie furieuse qui le possédait maintenant.
Sa proie venait de lui échapper.
(( Oh! répétait-il incessamment, ces treize hommes!... toujours ces treize hommes! »
Mais il lui restait à peine le temps de fuir. Quelques derniers amis, plus prévoyants que les autres, lui amenèrent un cheval.
Comme il se lançait au galop sur la route d’Italie, Ganelon se rencontra sur son passage.
Lother ne daigna pas suspendre sa course : mais du lourd pommeau de la cravache qu’il tenait en main, il ensanglanta le visage de son conseiller déchu.
« Grâce! supplia Ganelon en tombant sur ses genoux, grâce!...
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— Jamais! lui cria Lother comme dernier adieu ; jamais!... à moins que tu ne me rapportes leurs treize tetes! »
Ce fut Morgane qui releva Ganelon.
« Ne désespère pas encore, lui dit-elle, tout n’est pas fini ! ;>
A cette heure, cependant, Lother fuyait sans couronne, et Morgane elle-même semblait détrônée sans retour, tandis que Lodewig allait redevenir empereur, tandis que Nornénoé devenait roi.
Et c’est ainsi qu’une fois de plus se trouva réalisée cette parole de l’Écriture.
(( Quiconque s’élève sera abaissé, quiconque s’abaisse sera élevé. ))
Transportons-nous maintenant par delà Grenoble, dans la délicieuse vallée du Grésivaudan, au château Bayard.
C’était un rustique et patriarcal manoir, fièrement implanté sur les ruines d’une villa romaine. La nature le rendait à la fois charmant et fort.
Dominant une colline assez élevée que contournait la rivière, il se trouvait défendu de ce côté par des falaises inaccessibles, et qui formaient une sorte de presqu’île se reliant au véritable rivage par une étroite langue de terre.
Sur cet isthme, qui lui-même redescendait bientôt dans la vallée par une pente rapide, quelques palissades avancées, un fossé profond, l’épaisse et haute muraille, défendaient suffisamment les approches du plateau, dont l’étendue était assez considérable. Du côté de la terre, c’était un parc richement boisé; du côté du fleuve, c’était une magnifique terrasse, qui commandait son cours, grâce surtout aux quelques fortifications destinées à cet effet. En arrière, s’élevaient divers bâtiments, tous d’une forme irrégulière et massive : maison d’habitation.
corps de garde, écuries, étables et granges. Enfin, sur la partie culminante, il y avait un large et robuste donjon, de la plateforme crénelée duquel le regard planait sur tout le pays.
Il était donc impossible d’approcher du château, même en temps de paix, sans être aussitôt aperçu. En cas de siège, quelques hommes dévoués pouvaient suffire à la défense de l’isthme, seul point par lequel une attaque eût quelque chance de succès. D’autre part, la famine n’était jamais à craindre sur ce fertile plateau, qui, durant des années entières, eût facilement nourri une garnison nombreuse.
Ajoutons que rien n’était plus pittoresque que ce délicieux coin de terre, entouré de tous côtés par de riantes et splendides perspectives.
On se souvient sans doute qu’après la glorieuse mort du comte, après le départ d’Amaury et de Bérenger, la comtesse avait fait retraite au château Bayard avec ses cinq autres fils, pour la plupart en bas âge, qui restaient sous sa tutelle maternelle.
C’était par une tiède et calme soirée du commencement d’avril. Déjà, sous ce climat presque méridional, la nature revêtait sa robe verdoyante ; déjà les fleurs remplissaient l’atmosphère de leurs parfums printaniers. Une légère brume transparente se jouait dans le fond des vallées, et, sur la cime encore neigeuse des montagnes, le soleil couchant allumait comme autant de phares où chatoyaient les couleurs du prisme. Tout était d’un recueillement profond, d’un indicible charme.
Le bruit du vent dans les feuillées, le murmure du fleuve battant la falaise, quelques chants d’insectes ou d’oiseaux, parfois le réveil d’un écho lointain, troublaient seuls le silence, égayé d’ailleurs par le rire retentissant et clair des cinq jeunes frères Bayard, qui s’ébattaient ou se poursuivaient joyeusement sur la pelouse de la terrasse.
Non loin de là, à l’ombre de deux gigantesques mélèzes, la mère les surveillait, tout en manœuvrant avec activité son rouet et sa quenouille.
Elle était entièrement vêtue de noir, mais le deuil s’obstinait
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surtout sur son visage, dans son regard, et jusque dans sa surabondante chevelure, que dix-huit mois de veuvage avaient entièrement blanchie.
Sous cette neige prématurée, ses sourcils et ses cils noirs ressortaient davantage encore, et contribuaient à donner à son noble et pâle visage une nouvelle et majestueuse beauté, la beauté que Ton rêve à la mère des Gracques.
Un léger bruit de pas, venant du côté du château, lui fit soudainement retourner la tête.
Deux femmes s’avançaient, portant le simple et gracieux costume des châtelaines primitives, à savoir : la longue jupe aux plis sévères, l’adhérente cotte-hardie aux grandes manches retombantes, et, vu sans doute la fraîcheur du soir, une sorte de pèlerine à capuchon.
Les diverses parties de ce costume, dont on ne retrouve le modèle que dans les vieux imagiers, étaient identiquement d’une même couleur pour chacune des deux femmes ; bleu de roi chez celle-ci, chez celle-là d’une toute virginale blancheur.
La blanche châtelaine, c’était une toute jeune fille encore, s’empressa d’accourir vers la comtesse et lui présentant son front pur :
«Bonsoir, mère! » dit-elle avec une toute suave harmonie dans la voix.
La comtesse s’empressa d’embrasser cette charmante enfant, puis voulut se lever avec une respectueuse déférence à l’approche de sa compagne, la châtelaine aux vêtements bleus.
Elle était brune, celle-là, elle était belle aussi, splendidement belle! Mais, bien que jeune encore, elle semblait avoir déjà beaucoup souffert, et conservait sur son front pâli comme les traces d’une couronne.
Au moment même où la comtesse s’inclinait pour la saluer, elle la releva, la fit rasseoir et lui dit :
« Ne vous souvient-il plus de votre promesse de me traiter ainsi que cette chère Geneviève, que vous avez élevée? Ne vous souvient-il plus que Judith s’estime heureuse de passer ici pour
voire seconde fille, et qu’elle a droit de vous dire aussi : « Bonsoir, ma mère! y>
Avant d’aller plus loin, expliquons en quelques mots comment se trouvaient là l’impératrice Judilli et sa fidèle compagne Geneviève.
Au sortir du château de Tortone, les vainqueurs de Mau gis s’étaient empressés de prendre le chemin des Alpes, mais avec de nombreux détours qui devaient au besoin dissimuler leur piste.
On se trouvait dans les États particuliers de Lother ; on avait tout à craindre du ressentiment de ceux auxquels on venait d’arracher les deux prisonnières.
Leur escorte se composait, — nous croyons utile de le rappeler ici, — de Roland, d’Eginhard,du comte Efflam, de Landrik et des deux frères Amaury et Bérenger, auxquels s’étaient joints de nouveaux libérateurs reconquis à la sainte cause de l’empereur Lodevvig.
Ce n’était point assez pour tenir tête à toute une armée, et c’était par une armée tout entière qu’on pouvait être poursuivi.
De plus, le soin du précieux dépôt qu’on avait en garde faisait de la prudence une loi.
La marche fut donc ordonnée, dirigée avec autant de circonspection, avec autant de subtibilité qu’en déploient encore aujourd’hui, dans des circonstances analogues, les Indiens du Nouveau-Monde.
On feignit d’abord de prendre le chemin de la Germanie, comme dans l’intention de se rendre auprès du roi Louis, dont le repentir avéré semblait justifier une pareille confiance.
Mais après une journée de marche vers le Nord, on obliqua tout à coup vers l’Ouest, en ayant grand soin de lancer sur la fausse piste une vingtaine de cavaliers avec deux femmes exactement vêtues comme l’impératrice et sa suivante.
Une seconde pointe du même genre fut poussée vers le lac Léman, que dut traverser une nouvelle escouade cherchant également à égarer l’ennemi sur ses traces.
L’escorte s’en trouva d’autant plus affaiblie ; mais comme
LA REVANCH’E DU G II A M P-RO U G E
tout semblait éloigner l’appréhension d’une attaque immédiate, on s’avança cette fois en ligne droite vers certains passages des Alpes où des guides sûrs attendaient, choisis à l’avance par les frères Bayard, qui, élevés dans ces montagnes, y connaissaient bien des chemins détournés.
Les deux fugitives eurent parfois à souffrir de la fatigue et du froid ; nonobstant, leur courage se maintint a la hauteur du dévouement qui leur frayait la route, et jamais, meme d’une minute, elles ne retardèrent la marche.
Cependant, au revers du mont Cenis, une première déception les attendait.
On avait compté sur l’entrevue d’Aix-la-Chapelle et sur une revanche complète de Lodewig, qui, ramenant à lui ses fils ingrats, déciderait immédiatement la chute de rusurpateur.
On sait ce qui en advint, grâce à la terrible menace dont Ganelon s’était servi pour imposer silence au vieil empereur; on sait comment celui-ci sé déclara satisfait et retomba de nouveau sous le fatal joug de Lother.
C’était donc partie remise pour les Treize. Il leur fallait recommencer la lutte, et durant ce temps trouver pour l’impératrice une retraite honorable et sûre.
Amaury et Bérenger s’empressèrent de proposer le château Bayard, où, du reste, il avait été convenu dans le premier plan qu’on ferait halte.
(( Nous verrons», répondirent les autres.
Le surlendemain, on arriva en vue du domaine.
Cetle fois encore, plusieurs cavaliers se détachèrent, escortant une prétendue impératrice, et suivirent ostensiblement la route de la Burgondie.
Le reste de la petite troupe se jeta dans les chemins non tracés, fit un dernier circuit, dissimula plus que jamais son dernier but, et, par une nuit sombre, atteignit enfin le château Bayard.
Grâce aux deux frères Amaury et Bérenger, qui, sous un déguisement, avaient été d’avance dépêchés vers leur mère, tout s’y trouvait préparé pour recevoir l’impératrice.
Nous passerons sous silence le saisissement profond, la folle joie de la comtesse Bayard en reconnaissant ses lils, en les couvrant de baisers, en les retrouvant plus forts et plus beaux que jamais, surtout plus respectueux encore et plus aimants pour leur mère.
La nuit suivante, un second bonheur l’attendait.
Elle allait revoir aussi Geneviève, qui avait été élevée par ses soins, qu’elle considérait comme sa fille, et puis le comte Efflam, auquel elle avait confié deux enfants et qui lui ramenait deux hommes.
« Comte, lui dit-elle, il if est point de paroles qui puissent vous peindre ma reconnaissance ; il n’est rien qui saurait dignement vous récompenser de ce que vous avez fait pour nous.
— Madame, répondit l’époux de Clothilde, ne me remerciez pas. Vos fils eux-mêmes ont été ma récompense, et leur franche affection, leur généreux réconfort, leur joyeuse et vaillante jeunesse m’ont seuls donné la patience et la force de surmonter mes chagrins. C’est moi bien plutôt qui leur suis redevable, allez; aussi je les aime comme s’ils étaient mes frères, comme s’ils étaient mes fils ! »
Déjà les deux jeunes gens s’étaient élancés vers le comte Efflam, chacun lui prenait une main, tandis que de l’autre bras ils le pressaient contre leur poitrine; c’était un de ces groupes qui tentent le ciseau des grands sculpteurs.
<?: Jamais je n’ai prié, reprit la comtesse, jamais je ne prierai pour eux sans prier aussi pour vous, comte Efflam... et le Ciel exauce, dit-on, les vœux des cœurs désolés, les vœux des mères veuves !
— Oh ! s’écria soudainement le filleul de Charlemagne... oh î s’il en est ainsi, madame, priez pour celle qui, depuis si longtemps, attend en vain mon retour ; pour celle qui maintenant aussi doit être mère et qu’assiègent d’implacables ennemis... Priez pour ma pauvre et bien-aimée Clothilde! »
Et dans les yeux de ce rude homme de guerre, il y eut une larme qu’il ne chercha point à cacher.
(( Cette larme... conclut la comtesse, cette larme de
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douleur, je supplie Fange de miséricorde de la joindre aux miennes, qui sont en ce moment des larmes de joies... Je le supplie de les porter toutes ensemble au pied du trône de Dieu. ))
Durant ce même temps, Éginhard et Roland visitaient le château. Son isolement, sa position presque imprenable, ses ressources et ses agréments en faisaient une résidence toute providentielle pour Fimpératrice Judith. Dans toute l’étendue de Fempire, on n’eût pas mieux trouvé.
Il fut donc convenu que les deux fugitives y resteraient momentanément, sous la garde du comte EfHam et des deux frères Bayard, auxquels on se contenta d’adjoindre quelques-uns des cavaliers de l’escorte. Les serviteurs et les vassaux de la comtesse suffisaient pour compléter une garnison capable de résister à toute surprise.
Le reste de la petite troupe repartit pour aller travailler à la délivrance de Lodewig et de Karle, sous le commandement d’Éginhard et de Roland. Ils emmenaient avec eux le fidèle Landrik, qui reviendrait apporter des nouvelles, ou même, en cas de succès immédiat, rechercher Fimpératrice afin de la conduire auprès de son époux triomphant.
Près de trois mois s’étaient écoulés, sans qu’on vît reparaître Landrik, sans qu’on reçût aucune communication relative à la nouvelle campagne entreprise par les Treize.
Et maintenant, pour mieux comprendre la situation respective des divers personnages qui se trouvaient au château Bayard, prêtons un instant l’oreille à l’entretien de Judith et de Geneviève avec la comtesse, sous les grands mélèzes de la terrasse.
(( Voici le jour qui touche à son déclin, disait Fimpératrice avec une fiévreuse impatience, et rien encore... rien... Oh! celte incertitude me tue, et plutôt que de continuer à souffrir ainsi, j’aime mieux affronter le péril et marcher droit vers quelque grande ville oû je pourrai au moins savoir ce qui se passe!
— Vous ne ferez pas cela, madame! interrompit inopinément le comte Effiam, dont on n’avait pas remarqué l’approche. J’ai
L’IIliRITAGE DE CHARLEMAGNE.
voulu VOUS épargner une imprudence inutile... J’arrive de Lyon.
— Eh bien ?
— Les choses semblent toujours en être au meme point, et malgré tout mon zèle, je n’ai rien pu apprendre qui soit de nature à calmer vos alarmes. Mais, soyez-en convaincue, madame, nos amis persévèrent dans leur œuvre, et à celte heure même où je vous parle, ils luttent, ils meurent peut-être pour votre cause.
— Mais l’empereur Lodewig! mais mon fils Karle!... Oh! je ne saurai donc point si je dois les pleurer, s’ils vivent encore !
— Je crois pouvoir vous le garantir, madame, car un pareil malheur se serait assurément ébruité, et la rumeur publique atteste au contraire que l’empereur est de retour à Saint- Médard. On prétend même que son fils Karle va l’y rejoindre.
— A Saint-Médard, dites-vous ?... ils sont à Saint-Médard tous les deux... Comte Elflam, si aucune nouvelle ne nous arrive ce soir, je veux partir demain pour Saint-Médard... je le veux! Croyez-vous donc qu’une mère puisse vivre ainsi sans même connaître ce qu’il advient de son fils? y>
Jusqu’alors la comtesse Bayard avait continué de filer sa quenouille en silence. Au dernier élan désespéré de l’impératrice, elle s’arrêta tout à coup, lui posa respectueusement la main sur le bras et d’une voix calme autant que douce :
(( Madame, dit-elle, mes deux fils aînés m’ont quittée le lendemain même de la mort de leur père; ils allaient combattre pour vous. Ils étaient bien jeunes encore, et ne pouvaient survivre à cette vie de fatigues et de dangers que par un miracle. Durant près de dix mois je n’ai pas reçu de leurs nouvelles, et grande était ma perplexité de ne les revoir jamais. Mais je savais qu’ils remplissaient un devoir, que telle était la volonté de Dieu... je me suis résignée sans murmure, j’ai prié, j’ai attendu. »
Judith, en face de cette noble et sainte abnégation, demeura soudainement interdite et baissa les yeux.
Le comte Efllam prit la parole à son tour :
« Ce fut le jour même de mon mariage, dit-il, qu’Eginhard
LA REVANCHE DU CH AM P- ROUGE
vint me remettre cette épée. Celle à qui je venais de m’unir était jeune et belle, et je l’aimais... Je partis. Plus tard, au moment meme où j’allais suivre Roland sur cette route, où nous rentrions en campagne pour votre délivrance, une fidèle messagère vint m’apprendre à la fois et que mon château était investi par les Bretons, et que ma chère Clothilde allait devenir mère. Elle me suppliait de revenir auprès d’elle pour embrasser mon enfant, pour les défendre tous deux! J’eus un moment d’hésitation, je l’avoue... Mon cœur se brisait... mais riionneur demeura le plus fort, et ce fut le chemin de Torfone que je choisis. Il y a dix-huit mois de cela... la résistance de Glay-Acquin ne pouvait se prolonger au delà d’une année... A cette heure peut-être ma femme et mon enfant ont été massacrés, ou bien ils gémissent dans quelque captivité honteuse... Je les entends chaque jour qui m’appellent, ou pour les secourir ou pour les venger... et je ne vous avais jamais dit cela, madame... et me voici ! »
A la fin de cette révélation douloureuse, l’impératrice enfin releva la tête, et regardant tour à tour le comte Efflani et la comtesse Bayard :
(( Pardon! s’écria-t-elle, pardon pour mon ingratitude et pour ma lâcheté ! De tels exemples me rendent à moi-même, et je vous remercie de me les avoir donnés. Moi aussi, j’aurais désormais le courage de souffrir; moi aussi, maintenant, j’attendrai ! »
Brisée par tant d’émotions, la jeune mère éclata en sanglots.
Geneviève s’agenouilla vivement à ses pieds, l’entoura de ses bras, et tout en cherchant à la calmer par de charmantes caresses :
(( Maîtresse, dit-elle, espérez en l’avenir... espérez en Dieu... espérez en la vaillance des dévoués serviteurs qui veillent en ce moment sur l’empereur Lodewig et sur notre cher Kade ! Lorsque ceux qu’on aime sont en péril, lorsque la mort va les frapper, il est de secrets avertissements qui passent dans le cœur des femmes. Or, je n’ai rien éprouvé de semblable, ni vous non plus... Et j’en réponds, moi... ils existent, ils vont être