L’ II !•: II 1 T AG K 1) H G II A W L E M AC. N E
Au moment où, prisonnier de ses frères aînés, il partit d’Aixla-Chapelle, Karle venait d’accomplir sa quinzième année.
Sa taille était déjà haute et bien prise ; son front, largement développé, présageait rintelligence ; son regard avait parfois des éclairs, mais dans la grâce de ses traits, dans l’insouciance encore puérile de son allure, dans le charme même qui émanait de tout cet intéressant ensemble, il y avait quelque chose d’efféminé, quelque chose d’endormi, quelque chose qui rappelait la fainéante adolescence des derniers Mérovingiens.
Ce fut peut-être, d’ailleurs, ce qui lui sauva la vie; si l’œil jaloux de ses frères eut pu deviner un futur rival sous cette inoffensive enveloppe, Lother surtout n’eût pas épargné Karle.
On peut cependant assurer que Lother désira, ordonna même la mort du pauvre enfant à ceux qui le conduisaient au monastère de Prüm.
A l’époque mérovingienne, cette sentence eût été exécutée sans miséricorde ; de nombreux exemples l’attestent.
Fort heureusement, les mœurs déjà s’étaient adoucies; d’autre part, le comte Robert, Barthold le Frison, Guilhem Duplessis étaient là, suivant pas à pas l’escorte, sur les moindres actes de laquelle ils veillaient avec une infatigable énergie.
Le voyage s’effectua donc sans encombre, et, vers le déclin du huitième jour, on en atteignit le terme.
Prüm, aujourd’hui petite ville de la Ihaisse rhénane, ne se composait alors que de quelques huttes disséminées dans les bois, ou sur les rives de la Prüm, aflluent de la Suze.
C’était là, non loin de l’antique cité de Trêves, dans un site également pittoresque et fertile, qu’en 7^21 saint Renoit lui-même avait fondé celte puissante abbaye (jue Peppin devait agrandir encore en 700, et dans laquelle son arrière-petit-fds Lother devait ensevelir, un siècle plus tard, ses trop tardifs remords.
Les premiers couvents, ou plutôt les premières domerirs — maisons du Seigneur — étaient de véritables colonies agricoles en même temps que scientifiques. Un vaste espace de terrain, réservé par une simple clôture dont le respect et la foi firent d’abord toute la force, s’étendait autour de ces jiaisiblcs
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demeures. Mais, durant l’anarchie du vii‘' siècle, les mœurs violentes de la féodalité naissante y firent une première invasion, et, comme le dit un écrivain du temps, les sanctuaires ne retentirent plus du chant des psaumes et des louanges de Dieu, mais du hruit des armes et des aboiements des chiens. Souvent le seigneur abbé fut alors un vaillant homme, qui s’occupait plus de guerre et de chasse que de ses devoirs ecclésiastiques, et qui transformait son moustier en une véritable forteresse, avec épaisses murailles et créneaux. Telle avait été l’histoire du monastère de Prüm.
Sous Charlemagne, une réforme complète eut lieu ; le calme rentra dans les domeries avec l’ordre. Mais, en prévision du retour des mauvais jours, on entretint les fortifications commencées, souvent même on les acheva. L’abbaye qui allait servir de prison à Karle se trouvait dans ce dernier cas; c’était pour cela précisément qu’elle avait été choisie.
Aussi, lorsqu’après avoir traversé ce pays sauvage, le pauvre enfant aperçut la sombre et massive enceinte du couvent, lorsque retombèrent derrière lui les lourdes portes au fracas sinistre, il se sentit froid au cœur et ne put retenir ses larmes.
(( Remettez-vous, mon fil-s, ne craignez rien ici... c’est la maison de Dieu ! )) lui dit le seigneur abbé.
Cet abbé, qui parlait avec tant de douceur, avait cependant un grave maintien, le regard froid, le front sévère.
Quant à ses traits, d’une régularité, d’une beauté vraiment remarquables, ils se distinguaient par cette jaune pâleur que les siècles donnent aux statues de marbre blanc.
Enfin, il était de haute taille, et ses belles mains semblaient avoir été créées tout exprès pour bénir les hommes agenouillés, comme son harmonieuse voix pour célébrer la gloire de Dieu.
Disons-le de suite, c’était cet illustre Tbégan, cborévêque de Trêves, qui devait plus tard écrire la vie et les actions de l’empereur Louis le Pieux.
11 avait succédé à Éginhard, mort depuis plus de deux ‘années. On le disait du moins ainsi, et les bénédictins de Prüm allaient chaque soir prier sur son tombeau.
Mais véritablement — et le lecteur le sait déjà — cette mort avait été simulée, cette tombe était vide.
C’est qu’Éginhardavaitjudicieusement pensé que son influence serait bien plus grande encore sur ses superstitieux contemporains, s’ils pouvaient le considérer comme une sorte d’archange protecteur que le Ciel lui-même envoyait vers l’empereur Lodewig, à la prière de l’empereur Charlemagne.
Tel devait être aussi, d’ailleurs, le rôle de Roland, qui passait pour mort.
Six mois donc avant de commencer la grande tâche, Éginhard avait voulu mourir en apparence, et choisissant lui-même son successeur, il s’était secrètement abouché avec le chorévêque de Trêves.
d Thégan, avait-il dit, tu me dois non seulement ta fortune, mais encore ta science et ta vertu ; le moment approche où plus que jamais notre cause va réclamer ton obéissance à mes ordres.
— Maître, répondit le savant bénédictin, vous m’avez imposé déjà la douloureuse tâche de feindre d’être le partisan de Lother, et j’ai obéi.
— Ce rôle, reprit l’abbé Éginhard, il va falloir le continuer... car je prévois qu’il peut devenir utile à nos desseins, et je veux laisser ici après ma mort un autre moi-même.
— Après votre mort?... 5)
Éginhard alors avait expliqué tout son plan ; ce plan, on le connaît.
Et voici pourquoi l’abbé de Priîm, tout en adressant au jeune Karle de douces paroles, avait du conserver le regard glacial, un visage de marbre.
11 se sentait observé par celui qui commandait l’escorte du prisonnier, par le représentant, par l’envoyé de Lother.
Laissant le jeune Karle sous bonne garde, dans le parloir du monastère, cet envoyé réclama du supérieur un entretien confidentiel.
11 lui laissa clairement entendre qu’on lui donnait un an au plus pour décider le fils de Lodewigà se consacrer à Dieu, à se
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laisser tonsLirer;... puis il repartit aussitôt annoncer à son maître que sa mission était heureusement remplie.
Un an s’est écoulé. Karle, qui avait cru tout d’abord mourir de désespoir, avait, grâce àThégan, repris courage et ne doutait pas d’une délivrance prochaine. En secret l’éveque, aidé de ceux des Treize chargés de veiller sur le jeune prince, avait développé son corps et son esprit. Quand il ne se contraignait pas, on ne reconnaissait plus en lui le mélancolique et chétif adolescent qui était arrivé au monastère de Prüm. Non seulement il avait grandi de toute la tête, mais c’était maintenant un her et hardi jeune homme, aux membres robustes, à l’allure prompte et résolue, au teint richement coloré, au regard étincelant de tous les feux de la jeunesse, de l’intelligence et du courage. C’était maintenant un digne petit-fils de Charlemagne. Ses protecteurs avaient fait merveille en peu de temps, car ils se doutaient bien que leurs ennemis ne leur laisseraient pas une longue trêve, et en cela il ne se trompaient pas.
Une nuit, le monastère fut envahi par un corps de troupes, presqu’une armée.
Celui qui commandait, c’était Ganelon.
Ganelon qui malheureusement n’avait pas été tué par la llèche de Landrik... Ganelon dont la terrible blessure s’était enfin cicatrisée... Ganelon qui sans doute allait reprendre son œuvre fatale!
((Je viens chercher le fils de Judith, déclara-t-il à Thégan.
— Où donc voulez-vous le conduire?
— Auprès de l’empereur Lother, qui sera l’arbitre de son sort. Voici l’ordre. »
Et Ganelon présentait un parchemin revêtu du sceau impérial.
L’abbé s’approcha d’une lampe. Tout à coup, parmi les ornements calligraphiques qui entouraient la missive, Thégan distingua la forme d’un oiseau fantastique qui ne pouvait avoir été tracé là que par la main d’Éginhard.
II examina plus attentivement.
L*iiii:mïAGt: d.i*: ciiarlem agm-:.
Les traits déplumé par lesquels étaient représentées les ailes formaient en meme temps des caractères grecs indéchiffrables pour tout autre que pour le savant bénédictin. Il lut :
(( Laissez faire, mais que l’enfant soit accompagné y>.
(( Eh bien! lit Ganelon, qui s’impatientait déjà.
— Je suis prêt à obéir, répondit l’abbé. Quand repartez-vous?
— Cette nuit même; c’est l'expresse volonté du maître.
— Soit ; je vais réveiller Karle ».
((Mon enfant, lui dit-il, pendant les préparatifs du départ, c’est maintenant surtout qu’il faut jouer au dernier Mérovingien, au prince fainéant. L’homme auquel je dois vous livrer est votre plus implacable ennemi. Serez-vous assez maître de vous-même pour tromper sa haine, pour endormir sa vigilance, pour lui persuader que vous êtes toujours un enfant débile et nullement à craindre dans l’avenir?
— J’essayerai, répondit le jeune prince, et Dieu me secondera sans doute. Mais tout d’abord, que faut-il dire à cet homme?
— Quevous ne savez plus monter à cheval, etvousy refuser formellement par craintepourvotre vie, par peur de tomber en chemin.
— Mais pourquoi cela?
Au moment où le vieillard allait répondre, on entendit des pas nombreux dans la bibliothèque, et dans l’escalier la voix soupçonneuse de Ganelon qui montait.
L’abbé n’avait plus que le temps d’embrasser Karle.
c( Adieu, lui dit-il en l’étreignant sur son cœur brisé; adieu, mon roi ! adieu, mon fds! »
Et, comme le jeune homme, le vieillard pleurait.
Ganelon parut sur le seuil.
(( Mon jeune élève est prêt à vous suivre », dit Tliégan.
Longuement, Ganelon examina Karle.
Karle semblait affaissé maintenant ; sa physionomie indolente, son regard éteint, son allure pusillanime ne pouvaient manquer de mettre en défaut Ganelon lui-même.
Aussi Ganelon parut-il des plus satisfaits.
.Néanmoins, il lit passer Karle devant lui, et retint en arrière l’abbê, éviuint sous divers jirétextes tou te communication entre eux.
LA fiEVANCHE DU CIIAMP-ROLGE. IVJ
On atteignit ainsi la porte extérieure du monastère, en dehors duquel toute la troupe de Ganelon se tenait prête à partir.
Le jour commençait à poindre.
Un cheval fut amené devant le jeune prince, qui s’acquitta à merveille du rôle donné par Thégan.
(( Voilà qui est particulier ! se récria Ganelon, ne plus se tenir en selle... avoir peur de monter à cheval... un jeune homme de seize ans et plus... un petit-fils de Charlemagne!
— On ne m avait pas chargé de lui apprendre Téquitation,
Et Ganelon présentait un parchemin revêtu du sceau impérial.
repartit en souriant labbé. Mais il se déciderait peut-être à vous obéir, si la bride de son cheval était tenue par deux coureurs. La chose ne se pratique-t-elle pas ainsi pour les enfants et poulies jeunes filles !
— Eh ! maugréa Ganelon, qu’au demeurant cette nouvelle preuve de faiblesse enchantait, eh! je n’ai malheureusement avec moi que des cavaliers... notre course doit être rapide... )> Apeine achevait-il ces mots, que deux hommes, presque entièrement revêtus de peauxde bêtes, franchirent la porte du monastère.
Ils y apportaient les diverses pièces de gibier qui chargeaient leurs épaules.
(.( Voici VOS deux coureurs tout trouvés! s’écria Tliégan ; c’est le Ciel tout à point qui vous les envoie! Ce sont mes chasseurs, les frères Markam, deux Saxons dont je réponds. Ils ne retarderont pas votre marche; car à la chasse, ils ont souvent, dit-on, dépassé et lassé leurs chiens. Mais voudront-ils vous suivre?
— Je vais leur offrir une riche récompense, reprit le ministre de Lolher en tirant une longue bourse de sa ceinture.
— lion! fit l’abbé, mais il faut que je vous serve d’interprète auprès d’eux, car vous allez avoir affaire à de grossiers Saxons, qui ne comprennent pas un mot de notre langue, je vous en préviens d’avance. »
La proposition, transmise pas Thégan, fut acceptée sans conteste, et l’on alla chercher Karle, qui, ayant rétrogradé après son refus, ne s’était pas trouvé présent à cette scène.
Quelques minutes plus tard, il était à cheval et s’éloignait du couvent, mais non sans adresser à ses hautes murailles un dernier regard chargé de larmes.
Puis, l’ame toute triste, il ne put se défendre de murmurer à demi-voix :
« Et maintenant me voilà seul ! »
Une légère pression à chaque genou lui fit tourner la tète vers les deux coureurs qui tenaient son cheval. Il reconnut ses amis... le comte Robert etBarthold le Frison !
MPEREUR ET MARTYR
Rien qu’il ne reste sur notre sol que très peu de vestiges de l’époque carlovingienne, nous avons cependant encore les ruines de Saint-Médard, et parmi ces ruines le cachot de Louis le Débonnaire.
Au sortir de Soissons, la vieille capitale mérovingienne, et par delà l’Oise, vers le milieu d’une agréable plaine, s’élevait ce fameux couvent, fondé par le roi Glotber, enrichi par ses successeurs, et dans lequel, tout récemment encore, Charlemagne venait de faire exécuter des travaux et des ornementations de la plus grande magnificence.
Le cloître édifié par ses ordres est encore en partie debout, avec ses lourds arceaux décorés de pampres. De là, vous descendez vers la crypte massive et sombre où, dans leurs sarcophages de pierre, dorment les rois de la première race. Vers la droite, plus avant encore dans les entrailles de la terre, c’est le cachot.
Huit pieds de long sur cinq de large; épaisses murailles où
riiiiniidité fait suinter comme des larmes; un étroit soupirail par lequel arrive à peine un peu d’air et de jour, mais qui servait surtout à respionnage des geôliers; quelque chose enfin d’obscur, de sinistre, d’implacable, où semble planer encore un morne désespoir, et dont l’aspect, môme après dix siècles, serre le cœur.
C’est là, dans cette tombe anticipée, que fut enseveli vivant, que souffrit pendant plus d’une année l’empereur martyr!
A cette horrible captivité se joignait une torture morale bien autrement cruelle encore. 11 ignorait ce qu’étaient devenus Judith et Karle; il les savait prisonniers comme lui, comme lui persécutés! A chaque instant il tremblait d’apprendre qu’ils avaient enfin succombé, et quand par hasard le sommeil venait à clore sa paupière, en rêve il les voyait poursuivis et frappés par le fer des assassins.
On a beau parcourir la lamentable liste des victimes historiques, il n’est pas un de ces malheureux dont le supplice puisse être comparé à celui de ce vieillard qui, tombé de si haut et sans autre crime que sa bonté, peut-être trop grande, eut le cœur si cruellement déchiré, brisé, broyé, non seulement comme souverain, mais encore comme époux et comme père.
Et ceux qui se faisaient ainsi ses bourreaux, c’étaient ses autres fils! c’était surtout celui qu’il avait tant aimé, qu’il avait associé à l’empire. .. c’était le dénaturé, le parricide Lotber !
Aussi n’est-on nullement étonné, aussi ne songe-t-on })as à contester le caractère plus ou moins authentique des diverses inscriptions que le cicérone, en élevant sa torche, vous montre incrustées dans la muraille.
La plus remarquable est celle-ci, que nous avons copiée textuellement et dans l’ordre même où les mots se trouvent alignés :
Hélas ! je suis bien prins De douleurs que je dure.
Morir me conviendrait,
La peine me tient dure.
Puis, çà et là, à plusieurs reprises :
Que je souiïre !
LA REVANCHE DU C II AMP-ROUGE
Ces naïves plaintes, ces cris désespérés, il est fort possible qu’un moine compatissant les ait gravés plus tard sur les froides parois de ce cachot, mais assurément le prisonnier lui-même avait dû tout d’abord les écrire... et les écrire avec son sang, avec ses larmes !
Parfois cependant, lorsque l’un de ses geôliers (on les changeait très souvent de crainte de trahison) descendait lui porter le pain noir et l’eau malsaine qui composaient toute sa nourriture, le vieux Lodewig se jetait aux genoux de cet homme, et, le regard suppliant, les mains jointes :
« Qu’est devenue l’impératrice Judith? criait-il avec des sanglots. Qu’avez-vous fait de notre enfant? »
Invariablement, le geôlier lui répondait par ce seul mot :
(( Abdique ! »
De temps en temps quelques moines, vendus à la cause de Lother, pénétraient, soit de jour, soit de nuit, dans le cabanon de Lodewig, et pareils à des statues de pierre, venaient s’asseoir en silence dans les espèces de niches qui se remarquent encore aujourd’hui dans l’épaisseur des murs.
X ceux-là aussi, l’empereur suppliant demandait des nouvelles de Judith et de Karle. Mais plus insensibles encore que les geôliers, ces hommes lui répondaient de même ;
(( Pienonce à l’héritage de Charlemagne, abdique en faveur de Lother! »
Puis c’étaient de longs réquisitoires, dans lesquels chacun tour à tour énumérait avec une implacable passion les ])rétendus crimes de l’infortuné monarque, et, après l’avoir accablé de reproches insultants, de monstrueuses calomnies, revenait à lui parler de Bernhard... de ce Bernhard immolé par la haine d’IIermengarde, en dépit des ordres formels de Lodewig, et dont néanmoins le spectre aux yeux sanglants ne le tourmentait déjà que trop, soit dans les ténèbres où ses jours étaient plongés, soit la nuit dans ses rêves !
A peine évoqué par ces impitoyables voix, le fantôme apparaissait aussitôt, et Lodewig, épouvanté, pantelant, éperdu, sanglotait en se voilant la face de ses deux mains.
IG'i
(( Oh! je comprends du moins Bertrade... c’esl la veuve du pauvre Bernliard, elle croit avoir à se venger de moi... »
Parmi ces moines, le plus perfide, le plus inexorable, le plus barbare, c’était un monstre d’ingratitude qui s’appelait Ebbo.
B était né esclave, et l’empereur Lodewig l’avait alTrancbi, comblé de bienfaits, promu à la première dignité ecclésiastique de l’empire. Plus tard, ses pairs devaient le condamner comme indigne d’eux, ses contemporains devaient le llétrir comme un nouveau Judas.
Et Lodewig résistait encore, résistait toujours. Ob! non, ce n’élait point une victime débonnaire; c’était, nous ne saurions trop le répéter, c’était un courageux martyr auquel la piété inspirait la résignation et la force, auquel Dieu juste devait enfin donner la victoire. Dieu n’est-il pas l’allié de toutes les saintes causes!
B est vrai que dans cette énergique et douloureuse persistance, Lodewig se sentait secrètement soutenu par les Treize. B ne les avait pas revus cependant, mais sans cesse il sentait planer autour de sa prison leur infatigable dévouement, leur mystérieuse influence.
Tantôt, c’était un écrit que le prisonniei* trouvait, soit en brisant son pain, soit dans le fond de sa cruche: tantôt, c’était une voix amie, mais circonspecte, qui trouvait moyen de faire arriver jusqu’à son oreille, le cri sacré de (c France et Karle
Plusieurs fois même, parmi les moines tourmenteurs; il s’était trouvé une main qui avait serré la sienne, une voix qui, à la dérobée, lui avait dit cc Patience ! »
Dans l’un de ces amis inconnus-, qui certainement étaient les émissaires des Treize, Lodewig crut reconnaître Éginbard.
C’était sa taille et son accent, c’était bien son regard qui brillait dans la pénombre de l’ample capuchon... C’était lui, c’était bien lui!
(( Le moment de la revanche approche, dit-il au prisonnier. Tiens bon, Lodewig!... espère! »
A cette époque, eflectivement, une réaction semblait devoir éclater en faveur du fils de Charlemagne. Non seulement la jilu-
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part des comtes et des évêques des diverses parties de l’empire avaient été successivement convertis par la généreuse propagande des Treize, mais encore Louis et Peppin, les rois de Germanie et d’Aquitaine, commençaient à rougir de leur première trahison et surtout de ses résultats, h ne plus vouloir être les complices de Todieuse persécution exercée contre leur malheureux père.
Cet heureux revirement était du surtout à l’habile politique de Hugues et de Drogo, ces deux héroïques bâtards de Charlemagne, ces deux frères auxquels Lodewig avait jadis imposé la tonsure et qui noblement s’en vengeaient en se constituant les plus intrépides apôtres de sa cause. Bien que Louis le Germanique ne songeât qu’à chasser dans ses immenses forêts d’outre- Rhin, bien que Peppin le Buveur continuât à s’abrutir de plus en plus, ils s’attendrirent enfin aux éloquentes exhortations de Hugues et Drogo, qui étaient leurs oncles et qui leur disaient :
« Nous aussi nous avons eu à nous plaindre de Lodewig, mais de par la volonté de Dieu, de par la volonté de notre père Charlemagne, il est le chef de la nation franke, il est et doit rester notre empereur ! »
Puis, lorsque ces loyaux arguments n’atteignaient pas encore le but, ils ajoutaient :
(( Mais vous n’avez fait que changer de maître, et mieux valait obéir à votre père Lodewig, un saint homme, qu’à votre frère Lother, un monstre d’hypocrisie et d’ingratitude, qui n’a d’autre ambition que de vous anéantir tous les deux ! »
Alors, Louis et Peppin ne pouvaient se défendre d’un mouvement de rage, car ils subissaient la domination de Lother non moins impatiemment qu’ils avaient enduré celle de Lodewig.
La lutte fut longue ; le bon droit avait à combattre non seulement la diplomatie soupçonneuse de Lother, mais surtout la clairvoyante vengeance de Bertrade et de Ganelon, qui, comparable à l’hydre antique, sans cesse renaissait, plus subtile et plus acharnée encore.
Au moment où Éginhard venait d’apprendre à Lodewig que tout s’apprêtait pour sa délivrance, ce fut Ganelon, ce fut Ber-
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Irade, qui déjouèrent tout à coup cet espoir. Ils avisèrent Lolher du retour qui s’opérait dans les masses, et des défections nombreuses qui n’attendaient plus qu’un signal pour éclater au grand jour.
L’orgueil de l’usurpateur était tel qu’il refusa tout d’abord de croire a ces désastreux symptômes. Mais, le jour même, deux messages arrivèrent simultanément de Germanie et d’Aquitaine. Pour la seconde fois, Louis et Peppin sommaient Lolher d’avoir à traiter Lodewig avec moins de rigueur; ils demandaient de plus à le voir, soit par eux-mêmes, soit par des délégués, lesquels s’assureraient que le vieillard n’était pas aussi malheureux que le prétendait la rumeur publique.
Lother comprit enfin toute l’éminence du péril, et résolut de le conjurer par un coup hardi. Il fit sortir Lodewig de sa prison, et partit avec lui pour Aix-la-Chapelle.
L’affaiblissement et la pâleur du vieil empereur attestaient si hautement son long supplice, que, durant toute la route, personne ne fut admis à le visiter. On espérait qu’en chemin, il se remettrait quelque peu. Pour gagner du temps, la marche fut des plus lentes, les haltes se prolongèrent et se multiplièrent à l’infini.
Il fallut cependant arriver enfin, il fallut affronter l’entrevue solennelle : les envoyés de Louis et de Peppin l’attendaient depuis déjà trop longtemps.
Mais avant la cérémonie, Ebbo s’introduisit dans l’appartement du prisonnier, et d’une voix menaçante, il lui dit :
(( Souviens-toi que Karle et Judith sont entre nos mains, et nous répondent de ton silence. Si tu laisses échapper un mot d’accusation contre nous, une plainte, je n’aurais qu’à m’approcher de cette fenêtre, au bas de laquelle deux hommes à cheval attendront... deux hommes inexorables comme le destin. Si tu as le malheur de parler, si tu me contrains à faire un signe... ce signe sera l’arrêt de mort de Judith et de Karle !
— Oh ! je me tairai ! je me tairai !... » fit le vieillard tout palpitant d’effroi.
Une heure plus tard, les deux envoyés de Louis et de Pejipin
LA REVANCHE DU GII AMP-ROUG E.
furent introduits, suivis d’un nombreux cortège où se trouvaient représentées toutes les illustrations de l’empire.
Lodewig essaya de se lever pour leur faire honneur, mais à peine put-il y parvenir.
Un murmure de compatissante indignation circula parmi la noble assemblée.
Encouragé par ce premier témoignage de sympathie, Lodewig étendit vers les visiteurs ses mains suppliantes.
fr Je suis là ! dit Ebbo, qui se tenait debout auprès du fauteuil de l’auguste vieillard. Souviens-toi ! »
Et, tandis que son regard renouvelait sa menace, il se dirigea vers la fenêtre indiquée dans le précédent entretien.
L’époux de Judith, le père de Karle laissa retomber ses tremblantes mains, et n’osa plus même regarder ceux qui s’avançaient vers lui.
(( Empereur Lodewig, dit le premier, mon maître Louis le Germanique n’oublie pas qu’il est ton fils, et m’envoie vers toi pour savoir si son frère Lother a pour ta vieillesse tous les égards qui lui sont dus, si dans ton abaissement tu te déclares néanmoins satisfait de la façon dont il te traite ?
— Parle, dit le second ambassadeur, parle sans crainte, empereur Lodewig. Le roi Peppin, ton fils et mon maître, a pu vouloir qu’on épargnât à ton grand âge la trop lourde charge de gouverner l’héritage de Charlemagne, mais il entend que tu conserves le titre qu’on fa laissé, et qu’avec ce titre, tu jouisses de la liberté, des respects et du bonheur que méritent assurément tes vertus.
— Oui! oui ! s’écrièrent à la fois tous les assistants, dites un mot, un seul, et nous voici tous pour vous faire rendre hommage et justice ! »
Le vieillard enfin releva les paupières, et n’apercevant que des visages amis, des yeux dans lesquels il y avait des larmes, il se redressa tout à coup avec le geste d’un homme qui va répondre enfin.
Mais un bruit soudain ramena son attention vers la fenêtre. Ebbo venait d’en gravir les degrés; Ebbo se penchait déjà au
dehors comme pour jeter le signal mortel h ceux qui latteiidaient.
Lodewig se ressouvint de Karle, de Judith, et retombant assis :
(ü Je n’accuse personne, murmura-t-il d’une voix brisée. Je ne me plains pas... je me déclare satisfait. y> :
Kt, dans le secret de son cœur, il ajoutait tout bas :
(( J’ai sauvé ceux que j’aime !» ' .
Un grand tumulte cependant se faisait parmi l’assistance, singulièrement agitée par cette réponse inattendue; la majorité peut-être allait se refuser au rôle de dupe dans cette comédie infâme.
Mais les partisans de Lotherse répandirent aussitôt parmi les groupes; mais les esclaves d’Ebbo s’empressèrent de faire disparaître Lodewig.
On le reconduisit dans l’oratoire où il avait passé la première partie de cette journée douloureuse, et qu’il avait voulu choisir our sa nouvelle prison.
En s’agenouillant au prie-Dieu, il remarqua quelques caractères qui semblaient avoir été tout récemment tracés au pied même du crucifix.
Il lut :
(( Ne désespère pas. Si la haine a su l’emporter aujourd’hui, le dévouement aura bientôt sa revanche. Rien ne le décourage ni ne le lasse, et, tout en continuant son œuvre, tout en veillant sur toi, il veille aussi sur Karle et sur sa mère. Patiente donc encore... et courage ! »
Tandis que cet avertissement salutaire versait quelque baume sur la nouvelle blessure de Lodewig, ses ennemis parvenaient à étouffer les murmures d’une compassion trop clairvoyante, et hâtaient le moment du festin comme dérivatif à l’émotion générale.
Durant les jours qui suivirent, quelques visites individuelles furent tolérées; mais Ebbo s’y trouvait toujours présent, et Lodewig encore resta muet.
Puis, tous ceux qu’avait attirés le désir de connaître la véri-
Ebbo se pencliait déjà au dehors comme pour jeter le signal mortel à ceux qui ratteiidaieut.
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table position du monarque déchu, d’apporter quelque soulagement à ses maux, s’éloignèrent d’Aix-la-Chapelle.
Lother se croyait triomphant; il comptait sans les Treize, ou du moins sans leurs secrets amis, qui, dès le lendemain, avaient su remettre en lumière tous les incidents de cette étrange scène, et qui étaient parvenus à faire passer leur conviction dans tous les nobles cœurs.
La plupart des évêques et des comtes, y compris les deux envoyés de Louis et de Peppin, s’en retournèrent donc en répétant partout sur leur passage :
(( L’empereur Lodewig a du bien cruellement souffrir, car il semble vieilli de vingt années; car sa barbe et ses cheveux sont devenus tout blancs ; car il a l’aspect d’un cadavre... et s’il s’est obstiné au silence, c’est que ce silence lui est imposé par quelque terrifiante menace, par quelque subterfuge infernal. Il est de notre honneur à tous de ne pas laisser agoniser et mourir ainsi le fils de Charlemagne! »
Ces paroles, qui, pour ainsi dire, s’infiltraient goutte à goutte sur toute la surface de l’empire, allaient, comme fait l’eau tombant dans une coupe, l’emplir lentement de pitié.
Quanta Lother, il croyait avoir conjuré le péril; mais, pour atteindre au triomphe complet de son ambition, il lui fallait obtenir enfin cette abdication paternelle qui seule pouvait lui conférer la toute-puissance impériale.
(( Il faut qu’il cède, se dit-il donc, ou bien qu’il meure! »
Après quelques semaines passées à Aix-la-Chapelle, il ramena Lodev'ig à Compiègne, puis de Compiègne au cachot de Saint- Médard.
Là, de nouvelles persécutions, de nouvelles tortures, recommencèrent pour le malheureux veillard, à bout de force et de douleur.
Et cependant il résistait encore, il semblait vouloir résister toujours.
Les bourreaux eux-mêmes se lassaient, Lother allait peutêtre se rebuter enfin, lorsque tout à coup reparut Ganelon.
Depuis plus d’une année, réduit à l’impuissance du mal, ce
misérable s’était vu cloué sur son lit de soulTrance, avec la crainte incessante de mourir... de mourir sans vengeance.
Ohî c’est que les blessures faites par Landrik étaient de terribles blessures !
Par l’intermédiaire de Satan, Ganelon fut enfin guéri. Il se releva, reprit quelque force, parvint à se tenir à cheval, et partit aussitôt pour Gompiègne.
En le revoyant, Lolher eut une joie farouche et s’enferma avec lui, heureuv de pouvoir déverser sa rage dans un cœur digne de comprendre le sien.
Après avoir entendu le fiévreux récit des résistances inattendues de l’empereur Lodewig, Ganelon demeura un instant pensif. Puis, le visage crispé par un haineux sourire et regardant Lother en face :
(( A Aix-la-Gliapelle, murmura-t-il, quand vous l’avez menacé de la mort de son cher Karle, il s’est tu...
— Oui... eh bien?
— Eh bien!... sous la même menace, il abdiquera.
— Oh! cent fois déjà nous avons eu recours à ce moyen, et vainement toujours.
— Je vous réponds du succès, moi... si vous me laissez agir.
— Que prétends-tu faire?
— D’abord me rendre àPrüm, et ramener ici le jeune Karle.
— Mais dans quel but? y>
Ganelon se leva; puis, après avoir promené tout à Pentour un précautionneux regard, il se rapprocha de Lother, et ce fut seulement à voix basse, à l’oreille, qu’il osa expliquer la nouvelle trame que lui suggérait son esprit infernal.
« Oh! s’écria Lother avec un hideux enthousiasme, c’est plus qu’un duché, c’est un royaume que je te donnerai, Ganelon!
— Je puis donc partir pour le monastère de Prüm?
— Oui.
— Dès demain?
— Dès ce soir !
— Permettez, maître, votre serviteur est trop souffrant encore pour se mettre en roule le jour même de l’arrivée. Il a besoin.
LA BEVANCIIE DU G II A M P -R O U G E
d’ailleurs, de renouer intrigue avec quelques anciens amis, notamment avec Bertrade.
— Bon ! conclut Lother, je sais que la veuve de Bernliard travaille aussi pour moi. Mais tu partiras demain sans retard ! )) Ganelon s’inclina, et sortit.