‹ L'héritage de CharlemagneChapitre 11 sur 20 · L’HÉRITAGE DE G II A R L E M A G X E · texte numérisé non relu

L’HÉRITAGE DE G II A R L E M A G X E

libres; vous les reverrez bientôt. Patience donc encore... espoir et courage! »

L’impératrice alors sourit à travers ses larmes, et tendant la main au comte Efflam :

(( Ce que vous avez fait pour nous, reprit-elle, pour vous nous le ferons h notre tour... et fallùt-il toutes les armées, tous les trésors de l’empire pour la délivrance de votre bien-aimée Clothilde, vous serez réunis... je vous le jure... vous serez heureux!... Allons, laissez-vous convaincre comme moi; laissezvous ramener à la consolation, à l’espérance d’un meilleur avenir... »

Le comte Efflam s’inclina, mais ce fut en vain qu’un furtif sourire s’efforça d’effleurer son pale et noble visage, où toutes les confiantes illusions de la jeunesse semblaient s’être à jamais flétries sous les angoisses de la douleur.

L’impératrice s’était retournée vers la comtesse; elle lui parlait avec une profonde reconnaissance de ses fils; elle promettait de se charger de leur fortune et de leur bonheur.

Puis, à ce dernier mot, s’interrompant tout à coup :

(( Au fait, s’écria-t-elle comme frappée d’une inspiration généreuse; au fait, dans ma misère présente, je puis déjà peutêtre récompenser l’un des deux? Que diriez-vous, comtesse, si je donnais à celui-là le dernier trésor qui me reste, ce bel ange aux cheveux d’or, aux deux yeux bleus, que voici. »

Elle montrait Geneviève.

(( Maîtresse, frissonna la jeune fille, agenouillée devant elle, et dont le séraphique visage venait de s’empourprer soudain, maîtresse... Oh! je vous en conjure, ne parlez pas de cela. »

Étonnée, Judith se retourna successivement vers la comtesse Bayard, vers le comte Efflam. Tous deux ils la regardaient avec une muette anxiété, qui n’était point exempte de reproche.

« Oh! mon Dieu! se récria-t-elle? Est-ce que j’aurais par hasard ravivé quelque mystérieuse blessure. Excusez-moi.

— 11 est naturel, madame, que vous n’ayez point soupçon de ce qui se passe, reprit gravement la comtesse. Mes deux fils aiment tous deux Geneviève, et elle-même les aime également.

LA REVANCHE DU CII A M P- RO U G E

Nous nous sommes expliqués, la pauvre mignonne veut entrer au couvent et mes enfants sont désespérés. y>

Il y eut un silence, mais qui fut presque aussitôt interrompu par la voix même de ceux sur lesquels on pleurait.

(( Ma mère, disaient-ils à la fois. Ma mère, Geneviève, n’appréhendez plus rien de cet amour.. . nous nous sommes entendus maintenant, nous sommes d’accord. »

Déjà tous les regards s’étaient retournés vers eux.

Ils s’avançaient le front haut, les yeux rayonnants, le sourire aux lèvres et la main dans la main, comme aux plus beaux jours d’autrefois.

Sur tous les visages il y avait un étonnement joyeux, mille questions impatientes :

(( Ce matin, répondit Bérenger, nous nous sommes rencontrés dans la forêt, et après une explication cœur à cœur, nous nous sommes aperçus que c’était folie de nous chagriner autant pour une chose qui doit se résoudre d’elle-même.

— Ou plutùL, interrompit xVmaury, ou plutôt que doit décider le dieu des batailles. Il est bien certain que la lutte va recommencer, plus ardente encore, et qu’avant l’achèvement complet de notre tâche, l’un de nous deux pour le moins sera mort en combattant.

— Bien heureux celui-là ! reprit Bérenger, car en tombant il pourra dire à l’autre : Geneviève est à toi, frère, et tu peux devenir son époux sans crainte... les morts ne sont point jaloux !

— Or donc, poursuivit Amaury, nous nous sommes promis l’un à l’autre d’avoir désormais patience et de marcher d’un pas résolu vers l’avenir. Ce que c’est pourtant que de s’entendre! »

Puis, se rapprochant tous les deux de l’amie de leur enfance, et s’agenouillant en même temps devant elle :

(( Geneviève, dirent-ils d’une même voix, loyalement et fraternellement nous nous fiançons à toi tous les deux, d

Amaury ajouta :

(( Si le premier je succombe, promets-moi de devenir la femme de Bérenger.

l’héritage de CHARLEMAGNE.

^ — Jure-moi qu’Amaury sera ton époux, dit Bérenger, si c’est moi qui le premier rencontre une mort glorieuse?

— Tel est notre désir le plus ardent, conclurent-ils ensemljle, tel sera notre vœu suprême. »

Et tous les deux ils lui tendaient une main.

Geneviève y posa solennellement les siennes, et tandis que ses grands yeux bleus se levaient vers le ciel :

(c Mon Dieu! fit-elle, recevez mon serment de fiancée... recevez également celui, dans le cas où ni l’iin ni l’autre de mes deux frères ne reviendraient, de ne jamais appartenir qu’à vous? » Amaury et Bérenger se relevèrent en même temps; en même temps, chacun sur une joue, ils embrassèrent Geneviève.

Telle était, à cette époque, la simple et touchante cérémonie des fiançailles.

Malgré l’étrangeté toute particulière de celle-ci, malgré la •prévision de mort qui semblait devoir y jeter sa tristesse, ces dispositions furent accueillies avec joie même par la mère.

Oli! c’est qu’en ces temps héroïques, le seul trépas qu’on -appréhendât comme un malheur, c’est le trépas par la maladie, 'parle chagrin, par la vieillesse. On s’apitoyait, on pleurait sur ceux qui mouraient ainsi. Mais mourir les armes à la main, mourir glorieusement, ce n’était pas mourir!

La comtesse Bayard, déjà rassérénée, s’avança donc vers Geneviève, et lui ouvrant ses bras :

(( Embrasse-moi, ma fille! » dit-elle.

L’impératrice Judith et le comte Efllam, non moins émus fun que l’autre, serraient la main des deux frères.

' Mais tout à coup, au sommet du donjon, un appel de cor retentit.

C’était le signal qu’un étranger s’approchait du manoir.

Une fanfare y répondit aussitôt du fond de la vallée :

Une fanfare d’oliphant, c’est-à-dire de paladin, une fanfare sonnée avec une si exceptionnelle vigueur, avec un retentissement si caractéristique que le comte Efllam et les deux frères Bayard se redressèrent aussitôt avec ce cri joyeux :

« C’est Landrik ! ))

V Mon Dieu ! fit-elle, recevez mon serment de fiancée...

LA revanche du champ-rouge. 213

Il ne tarda pas à paraître.

Pressé de questions, Landrik fit le récit des événements dont il venait d’être le témoin, tant à Saint-Médard qu’au palais des Thermes, et que nous avons racontés nous-même dans les précédents chapitres.

L’émotion, l’anxiété de tous les assistants étaient telles que, même après qu’il se fut arrêté, le silence se prolongea quelques instants encore.

Puis l’impératrice demanda :

(( Et qu’advint-il ensuite, à Saint-Denis?

En môme temps, chacun sur une joue, ils embrassèrent Geneviève.

— -L’empereur Lodewig, répondit Landrik, s’y trouva bientôt entouré d’une multitude amie, d’une armée enthousiaste, qui le pressait de reprendre à l’instant même l’épée, le sceptre et la couronne. Mais il voulut tout d’abord être relevé de sa pénitence, et réconcilié avec Dieu par les évêques qui se trouvaient là. » Cette pieuse cérémonie eut lieu dès le lendemain dans l’église de Saint-Denis aux acclamations d’un peuple immense, et l’on remarqua même que les éléments semblaient s’être mis d’accord pour célébrer un si beau jour; la pluie, qui tombait depuis un mois, cessa tout à coup, les vents se calmèrent comme par enchantement, le soleil reparut dans un azur sans nuages. On eût dit que c’était aussi fête au ciel.

(c Mais, Karle?. .. mais mon fils?... Vous ne me parlez pas de mon fils?...

— Il était là, madame, il se tenait debout à côté de son père, et chacun admirait combien il a grandi, comme il est devenu vaillant et fier. C’est au point que moi, Landrik, j’avais peine à le reconnaître; mais cette merveilleuse transformation ne m’étonna plus, lorsque j’eus appris qu’elle était l’œuvre du comte Robert. »

Le comte Efflam interrogea à son tour Landrik au sujet de l.otber.

a II s’est enfui, maître, et malgré toutes les exhortations des nôtres, le trop clément empereur a refusé de le poursuivre, de le contraindre par les armes à la soumission, à l’impuissance du mal.

— C’est un excès de bonté dont il se repentira plus tard, opina sévèrement le comte Efflam. Mais dis-nous, mon brave Landrik, où s’est arrêté le fils vaincu, où se trouve maintenant le père victorieux?

— Lother occupe Vienne, l’antique cité des Allobroges, et s’y fortifie, en attendant qu’une nouvelle armée lui arrive d’Italie. Quant à l’empereur Lodewig, après avoir publié une amnistie complète, il s’est rendu à Kiersy-sur-Oise, où ses fils Louis et Pépin devaient le rejoindre et lui rendre hommage. De là, tous trois ensemble, ils se dirigeront vers Aix-la-Chapelle ; car c’est dans la sainte ville de Charlemagne que s’accomplira la réconciliation générale, que se cimentera le pacte de l’avenir. Lother lui-même a reçu sommation d’y comparaître, avec promesse d’un généreux pardon, s’il s’engage à ne plus troubler désormais l’empire. Telle est du moins l’espérance de son père. »

Un sourire d’incrédulité passa sur tous les visages. Puis l’impératrice demanda quels étaient, relativement à elle-même, les ordres particuliers de l’empereur.

c( Jusqu’au rétablissement définitif de la paix, répondit Landrik, l’empereur désire que vous restiez dans cette retraite ignorée, à l’abri de tout péril.

— Ici! se récria Judith. Rester encore ici... quand il y a

LA REVAXCIIE DU CIIAMP-RÜUG E.

dix-huit mois que je n’ai vu mon fils, quand il est libre enfin, que je puis courir vers lui ! Oh ! non, non, c’est impossible, nous partirons dès demain! )>,

Vainement le comte Efflam s’efforça de combattre cet imprudent projet; vainement la comtesse Bayard et Geneviève employèrent tour à tour les plus instantes prières, la résolution de l’impératrice fut inébranlable.

Jusqu’alors Landrik avait modestement gardé le silence; il crut pouvoir se permettre d’intervenir enfin.

(( Maître, dit-il, je crois que ce voyage immédiat est encore le parti le plus sage.

— Pourquoi cela ?

— • Pour plusieurs raisons.

— Lesquelles ?

— D’abord à cause du voisinage de Lotber, qui n’est pas à plus de vingt lieues d’ici, et qui de jour en jour devient plus redoutable. En second lieu, durant les dernières heures de mon voyage, j’ai cru parfois entrevoir dans ces vallées comme des rôdeurs à la suite d’une piste perdue... et vous le savez, maître, mon insiinct rarement me trompe. Enfin... y>

Landrik s’arrêta, comme n’osant poursuivre.

Mais Judith devinant sa pensée :

(( Enfin, acbeva-t-elle, il est plus que temps pour vous de reprendre le chemin de la Bretagne, et sitôt que vous m’aurez reconduite auprès de mon époux, moi-même je vous relèverai de votre serment, moi-même je vous ordonnerai de voler au secours de Clothilde. N’est-ce pas là ce que vous vouliez dire, Landrik ?

— Madame...

— Oui, n’est-ce pas? Vous voyez bien qu’il faut que nous partions, comte... Dispensez-vous donc de me résister davantage. Je le veux! »

Ce fut avec une profonde émotion qu’Efflam remercia Judith. Mais quelle que fût sa propre impatience, il eut néanmoins le courage d’insister pour obtenir un délai de deux jours. Ce retard lui semblait nécessaire afin de dépêcher en avant ses deux fidèles

valets, Kob et Puk,vers l’empereur Lodewig, qui s’empresserait d’envoyer à la rencontre de sa courageuse compagne une escorte capable de la protéger contre tous les hasards du voyage.

L’impératrice consentit enfin à cet arrangement, et le comte prit congé d’elle afin d’aller tout disposer pour le départ.

Landrik le suivit.

Dès qu’ils se trouvèrent seuls tous les deux, son maître l’interrogea du regard.

(( Rien! répondit-il... je n’ai rien appris touchant le manoir de Glay-Acquin! »

L’époux de Clothilde poussa un profond soupir.

<k N’oubliez pas, reprit vivement Landrik, que le château renferme une garnison à toute épreuve... et que c’est mon brave cousin de l’Arc, Romarik, un autre moi-même, qui la commande !

— Oui, oui, je me souviens. Cependant, il y a si longtemps (jue nous sommes partis ! Qui sait ce qui nous attend au retour !

— Courage, maître... Dieu est bon !

— C’est en lui que je mets toute mon espérance ! »

Et le regard du comte Efflam adressait au ciel une muette prière.

Landrik, durant ce temps-là, donnait l’ordre à l’un des valets de la comtesse de rechercher en toute hâte Puk et Kob.

(( Mais, observa le comte, vers quel endroit précisément allonsnous les diriger! Peut-être l’empereur est-il encore àKiersy... peut-être sera-t-il en chemin déjà pour Aix-la-Chapelle.

• — C’est donc vers le milieu de cette route, et séparément, s’il le faut, qu’ils précipiteront tous deux leur course.

— Est-il bien prudent de leur confier à chacun l’itinéraire que nous allons suivre?... S’ils étaient attaqués en chemin ! si l’un d’eux venait à trahir !

— Maître, ce sont deux fidèles serviteurs, et je crois pouvoir en répondre.

— Mais Kob est querelleur... mais Puk est ivrogne...

— Hélas ! oui... mais en revanche ils sont religieux l’un et l’autre, et je sais tel serment breton qui fera que Puk ne boira

LA REVANCHE DU G II A M P- RO U G E

pas en chemin, que Kob se tiendra tranquille ; fiez-vous à moi. D’ailleurs, ce n’est point un itinéraire de notre voyage qu’ils vont porter à l’empereur.

— Effectivement... il se peut que des circonstances imprévues nous contraignent à dévier quelque peu de notre route. Ce qu’il faudrait, c’est un endroit calculé d’après Favance que nous leur donnons, une sorte de rendez-vous où les premiers venus attendraient les autres. Tu viens de parcourir cette route, Landrik... ne te souvient-il pas de quelque retraite écartée, facile au besoin à défendre, et qui n’ait pour voisins que des gens parfaitement loyaux?

— Attendez! fit Landrik, qui depuis quelques instants déjà paraissait chercher, j’ai ce qu’il nous faut... »

Puis, avec un sourire empreint de naïve poésie, de rêveuse tendresse.

(( C’est non loin de la Meuse, dit-il, au bord d’un grand bois, dans un lieu qu’on nomme Vaucouleurs. Il n’y a là qu’une seule cabane, celle du gardien d’un bac peu fréquenté. C’est un brave homme, presque un vieillard, et jamais cheveux blancs n’ont encadré plus franc visage. Il a pour unique compagne sa fille... une fille très grande, très pudique et très belle, qui l’aide dans son métier de passeur. C’est là que nous avons franchi la rivière, Éginhard, Roland et moi, lorsque nous venions d’ici... c’est par là que j’ai voulu repasser seul à mon retour. Le père était absent, la jeune fille conduisait le lourdbateau, car elle est forte autant que sage. On dirait vraiment une de ces femmes dont parle la Bible. Vers le milieu de la rivière, comme un chaud rayon de soleil semblait s’attarder à plaisir dans sa chevelure d’or, je n’ai pu me défendre d’admirer tout haut sa beauté. Elle rougit et baissa les yeux; je me tus, mais la regardai toujours. Lorsqu’elle me tendit la main pour recevoir le prix du passage, cette main tremblait. Je partis..., et, je ne sais pourquoi, au détour du chemin, je retournai la tête. La passeuse se tenait debout sur la rive, et les yeux aussi de mon côté. Je doute qu’il y ait sur cette terre un visage où le Seigneur ait plus

visiblement écrit ces mots : « Honneur et devoir! y> Oh! oui,

maître, je vous l'assure, nous pouvons faire halte en cet endroit.

— Soit, mon brave Landrik. Tu dis qu’il se nomme?

— Yaucouleiirs. »

Le comte Efflam était fdleul de Charlemagne, il avait été élevé sous ses yeux; c’est assez dire que ce n’était point un ignorant.

Il écrivit donc deux lettres en langue latine, dans lesquelles, après avoir excusé la désobéissance quelque peu téméraire de l’impératrice Judith, il réclamait l’envoi immédiat d’un renfort considérable, auquel il assignait comme rendez-vous le lieu choisi par Landrik.

Quant à la suscription de ces deux missives, elles étaient adressées, soit à l’empereur Lodewig lui-même, soit à quiconque d’entre les Treize qui pourrait être rencontré en chemin.

Il va sans dire que les Treize étaient parfaitement connus de Kob et de Puk.

Les deux varlets ne tardèrent pas à se présenter devant leur maître, et reçurent pour consigne — de voyager ensemble jusqu’à certaine bifurcation de l’antique voie romaine qui conduisait vers le nord de la Gaule — de ne prendre que le repos strictement nécessaire, et de changer assez souvent de montures pour se maintenir constamment au galop, — d’éviter toute rencontre ou entretien avec des étrangers, — enfin, dans le cas d’attaque ou de blessure, d’anéantir immédiatement l’écrit dont ils allaient être porteurs.

A ces recommandations, le comte Efflam joignit une assez forte somme. Puis, il exigea de chacun d’eux la promesse d’une discrétion et d’une rapidité sans égales.

Landrik, à son tour, prit à partie les deux messagers, et tirant de dessous son haubert une de ces petites croix en fer dont l’étrange modèle se retrouve encore de nos jours en Bretagne, il dit :

(( Approchez l’iin et l’autre, et sur cette sainte relique de notre pays, jurez-moi... tant que vous n’aurez pas remis ces lettres à ceux à qui elles sont destinées... toi, Kob, d’avoir la patience d’un saint... toi, Puk, d’avoir la sobriété d’un anachorète. ))

LA REVANCHE DU CII AM P-ROUGE

Kob, posant sa large main sur la croix, répondit :

(( Saufle cas de défense absolue, je jure de ne frapper ni du couteau, ni du bâton, ni du pied, ni du poing... tant que la commission ne serait point faite. »

Avec le meme geste et dans la meme pose respectueuse, Puk à son retour articula ce serment :

c( Tant que la lettre sera dans ma poche, il n’y aura que de l’eau dans mon verre!

— Bien! conclut Landrik. Bien, mes gars... le bon Dieu et moi nous comptons sur votre parole; — malheur à celui de vous deux qui y manquerait! Et maintenant, heureux voyage! » Quelques minutes plus tard, Kob et Puk montaient à cheval et partaient au galop.

Le surlendemain, vers la chute du jour, l’impératrice et sa vaillante Geneviève prirent la même route.

Leur escorte ne se composait cette fois que des deux frères Bayard, du comte Efflam, de Landrik et d’un seul varlet, connaissant le pays et servant d’éclaireur.

La comtesse accompagna les voyageurs jusqu’au bas de la pente rapide par laquelle on descendait du manoir.

Là, elle prit congé de l’impératrice, elle embrassa Geneviève, et, bien que sans larmes apparentes, elle étreignit tour à tour ses deux fils. Puis recueillie et pensive, elle remonta lentement vers le manoir.

Je ne sais trop si l’on se souviendra de l’émotion dont notre ami Landrik ne s’était nullement défendu, lorsqu’en désignant Vaucouleurs comme lieu de rendez-vous, il avait eu roccasion de parler de la fille du passeur.

C’était effectivement une noble et sainte créature, qui rappelait à l’imagination les plus pures héroïnes de la Bible. Elle était grande, élancée, forte et belle. Le soleil de dix-huit printemps avait bruni ses traits, peut-être un peu mâles, mais sans leur enlever cette fine fleur de jeunesse que laisse aux chastes fronts l’ignorance des choses de la vie. Hormis lorsqu’elle se croyait entièrement seule, ses grands yeux noirs restaient constamment baissés. Ce qui plaisait surtout en elle, c’était la simplicité, le calme, le recueillement qui se révélaient dans son expression, dans son allure. Quand le sourire 'animait sa lèvre, légèrement estompée par un brun duvet, rien n’était charmant comme elle, et presque tous les voyageurs qui passaient le bac en emportaient

avec eux un poétique souvenir. Elle faisait bien au milieu de ce paysage, h l’ombre de ces vertes et pittoresques collines; et soit que, appuyée sur une rame elle se tînt debout sur la rive, soit qu’elle dirigeât habilement sa barque à travers le courant, on eût dit que Dieu l’avait placée là tout exprès comme le bon génie, comme la nymphe chrétienne de la Meuse. Elle sc nommait Jehanne.

Jehanne avait perdu presqu’en naissant sa mère ; son père, un vieux soldat de Charlemagne, s’était plu à l’élever comme si elle eût été un garçon. Il lui avait appris à braver la fatigue, à tirer de l’arc, à ne rien craindre, excepté Dieu. Quand le vieillard souffrait de ses anciennes blessures, elle se chargeait momentanément de pêcher et de chasser à sa place. Une fois même, elle avait défendu la cabane contre une troupe de maraudeurs qui s’étaient vus contraints à la fuite, et le vieux Noël, — c’est ainsi que se nommait le père de Jehanne, — lui avait dit orgueilleusement au retour : a Honneur à toi, ma fdle! tu serais digne d’être un chevalier ! y>

A part ces quelques exceptions masculines, c’était la plus timide jeune fdle qu’on puisse imaginer, presqu’une enfant. Elle se complaisait aux soins du ménage, ou bien à coudre, à hier. Il fallait que tout fût en ordre dans la hutte paternelle avant que Jehanne se permît une promenade dans la forêt. C’était là son unique distraction, ses seuls plaisirs ; mais elle s’y adonnait avec une sorte de béatitude naïve. Depuis quelque temps surtout, depuis le passage de Landrik*, le vieux Noël la voyait avec étonnement s’isoler de lui, gravir souvent le coteau qui dominait les environs, s’asseoir sous un certain chêne qu’on appelait l’Arbre des fées, et là, durant des heures entières, le regard perdu dans l’espace, rester immobile et rêver. Parfois même, on eût dit qu’elle prêtait l’oreille à des accents éloignés, à de mystérieuses voix ; il en est ainsi pour les jeunes âmes ({iii se sont formés dans la solitude et qui l’aiment.

C’était le soir, un doux et beau soir de mai. Le passeur et sa hile étaient assis devant leur humble cabane, construite en troncs d’arbres grossiers, et dont le toit de fougère s’adossait au tlanc

LA REVANCHE DU CHAMP-ROUGE

même du coteau. Noël raccommodait un fdet, Jelianne avait en main sa quenouille.

Tout h l’entour d’eux, jusqu’aux dernières perspectives du paysage, le calme était profond, le silence presque complet.

(( C’est étrange, murmura tout à coup la jeune fdle, il m’avait bien promis qu’il reviendrait!

— De qui donc veux-tu parler, mon enfant ? )) demanda le vieillard tout surpris.

Xoel raccommodait un filet, Jehanne avait en main sa quenouille.

Elle tressaillit, comme réveillée d’un songe. Puis, avec une toute innocente franchise :

(( Je pensais à ce jeune soldat qui s’est arrêté chez nous... voici de cela bientôt un mois, le jour où ce sanglier vous avait blessé. Ne vous en souvient-il donc plus, mon père ?

— Le Ciel me garde d’oublier jamais un service! se récria vivement Noël; c’était assez loin d’ici, dans un ravin perdu. Le sanglier, mal atteint par ma flèche, s’était jeté sur moi furieusement, m’avait terrassé, s’apprêtait à revenir à la charge. Oh! c’en était fait de ton vieux père, enfant... lorsque tout à coup ce jeune cavalier survint, mit pied à terre, abattit d’un coup de hache mon terrible adversaire, et me ramena, presque évanoui,

sur l’avant de sa selle. Il m’a sauvé la vie, ni plus ni moins! Mais que parles-tu d’un soldat... c’était, par ma barbe grise, un preux, un paladin de haute et vaillante mine!

— C’est possible, mon père.. . Ce qui surtout m’a frappé, c’est son air simple et bon.

— Assurément, c’est un cœur généreux. J’ai regret qu’il soit reparti si vite, et sans même me laisser le temps de le remercier ainsi qu’il convenait.

— Telle était tout à l’heure ma pensée, se récria Jehanne. Cependant, je lui dis toute ma reconnaissance, tandis que nous traversions la rivière. Je l’accompagnai même un peu plus loin pour lui montrer la route. Au moment de nous quitter, il se retourna sur la croupe de son cheval, et me tendit la main. J’y mis franchement la mienne, et pour la dernière fois je lui répétai : Merci!

— Et il te répondit : Au revoir !

— Oui, mon père... au revoir! Il m’a dit cela, j’en suis bien certaine. Et cependant, il ne revient pas ! S’il lui était arrivé malheur !

— Non... non... Il faut espérer que non, mon enfant, et prier Dieu qu’il nous le ramène.

— C’est ce que je fais soir et matin, mon père.

— Dieu t’exaucera, ma Jehanne... Il aime les prières des cœurs tels que le tien. »

Durant plus d’une heure, le père et la fille continuèrent ainsi, ne s’entretenant que de leur ami inconnu.- Jehanne semblait prendre plaisir h se faire répéter les moindres incidents de la lutte contre le sanglier furieux. Le vieux Noël, qui n’avait fait qu’entrevoir son sauveur, demandait sans cesse de nouveaux détails sur sa personne, sur ses armes et sur la façon dont il était reparti. Lui aussi, il en conservait un cher et doux souvenir.

La nuit commençait à venir.

Tout à coup, au débouché du vallon qui aboutissait à la cabane, un bruit de chevaux retentit.

Noël et sa fille se redressèrent vivement.

(( Ce sont des voyageurs qui nous arrivent, dit le vieillard, en

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abritant de la main son regard contre les rayons du soleil couchant.

— Ah! fit Jehanne avec une mélancolique indifférence, ce ne peut être lui; c’est par l’autre rive qu’il reviendrait. ))

Les cavaliers ne tardèrent pas à paraître. Ils étaient au nombre de neuf, ils étaient tous les neuf entièrement vêtus de fer.

Celui qui paraissait commander aux autres s’empressa de demander si personne ne les attendait, si deux femmes, escortées de quatre cavaliers n’avaient pas encore traversé la Meuse.

Puis, sur la réponse négative du vieillard, il s’en retourna vivement vers ses compagnons, avec lesquels il parut tenir conseil.

Jehanne, qui durant ce temps examinait les voyageurs, se rapprocha de son père et lui dit :

(( Celui dont nous pariions tout à l’heure était exactement armé comme ces neuf paladins, et montait un coursier pareil aux leurs.

— Es-tu bien certaine de cela, Jehanne?

— Oui.

— Peut-être se trouve-t-il parmi eux?

— Non, mon père... mais je sais un moyen de m’assurer s’ils sont réellement de ses amis.

— Comment cela?

— Pendant que vous commenciez à reprendre vos sens et que celui qui vous avait sauvé vous serrait la main... moi je faisais entrer son cheval dans le bac. A la selle était suspendue une grande épée ; j’eus la curiosité de vouloir la soulever, de la sortir à demi du fourreau. Une devise était gravée sur la lame.

— Eh bien?

— Les épées de ceux-ci me semblent pareilles à la sienne. Si elles portent la même devise, c’est que ce sont ses frères d’armes. Oh ! je le saurai. y>

En ce moment, les neuf chevaliers s’approchèrent, et de nouvelles questions furent adressées au passeur.

Cet endroit était-il bien celui qu’on appelait Vaucouleurs? Etait-il bien certain qu’aucune femme n’avait encore paru ?

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