L’IIERITAGK DE G II A R L E M AG N E
Quels étaienl les derniers voyageurs qui, durant les jours précédents, avaient passé le bac?
Après avoir confirmé les voyageurs dans la certitude qu’ils ne s’étaient pas trompés de route, après leur avoir fait serment que ceux qu’ils semblaient attendre ne s’étaient pas encore montrés, Noël répondit enfin que depuis deux jours personne n’avait en cet endroit franchi la rivière.
Mais Jelianne intervenant tout à coup :
(( Vous faites erreur, mon père, dit-elle; ce matin tandis que vous étiez en chasse dans la forêt, deux hommes m’ont hélée de l’autre bord, et je les ai passés.
— Quels étaient ces deux hommes? demandèrent vivement plusieurs voix.
— C’étaientje crois, des bûcherons. Ils portaientla saie courte et la hache sur l’épaule.
— Ne les connaissez-vous donc point?
— Non, jamais je ne les avais vus.
— Pensez-vous qu’ils soient de ce pays?
— Tout ce que je puis vous affirmer, c'est qu’ils m’ont adressé des questions à peu près semblables à celles que vous venez de faire à mon père.
— Des questions relatives à deux voyageuses escortées de quatre chevaliers...
— Qui devaient nous arriver du Midi. Mais ils m’ont en outre demandé si nous n’avions vu personne du côté du Nord.
— Et par quelle route sont-ils repartis?
— Vers l’Ouest », répondit Jelianne en indiquant la forêt.
Les marques évidentes d’une vive inquiétude échappèrent
aux neuf cavaliers, ({ui parurent vouloir se concerter de nouveau.
(( Faut-il disposer le gi'and bac pour votre passage? demanda nonobstant le vieux Noël.
• — Pas encore... Il est même possible que nous nous décidions il camper ici cette nuit. »
Tel fut efTectivement le parti que prirent les mystérieux voyageurs, car jiresque aussitôt ils mirent pied à terre, et commen-
LA REVANGIIL DU G II A M P- RO U ü L.
Gèrent à débrider les gigantesques coursiers qui leur servaient de montures.
Sur le flanc gauche de la cabane, à Feutrée du vallon, s’étendait une assez vaste clairière qui, surtout dans sa [lartie la {ilus éloignée, se recouvrait d’une herbe épaisse.
Les chevaux furent laissés en pleine liberté dans cette espèce de pâturage.
Quant aux cavaliers, ils retirèrent leurs casques, et Jehanne ne put se défendre d’un mouvement d’admiration à l’aspect de ces nobles ethéroïquesvisagesqui, bien que pour lajilupartcouronnés de cheveux blancs, attestaient encore une merveilleuse vigueur, une vaillance vraiment surhumaine. On eût dit des demi-dieux.
En ce moment le vieux Noël ressortait de sa hutte, avec une amphore hospitalière. Mais â la vue de ceux auxquels il allait l’offrir, il demeura soudain immobile, béant, et comme pétrifié par la stupeur, par la vénération, par la joie.
c( Qu’avez-vous donc, vieillard? interrogea le chef des Neuf, est-ce que vous croyez nous reconnaître? »
Le passeur voulut parler, mais aucun son ne parvint à sortir encore de ses lèvres. En revanche, de grosses larmes tombaient de ses yeux, étrangement brillants.
(( Mais qui donc es-tu? lui demanda le paladin, de plus en plus étonné.
— Un ancien soldat de Charlemagne! put enfin répondre le père de Jehanne. Ah ! soyez le bienvenu chez moi, seigneur Éginhard... et vous aussi, vous le prince des preux, vous qu’on avait dit mort â Roncevaux... vous, Roland ! ))
Et le vieillard, ivre de bonheur, s’agenouillait devant ceux qu’il venait de saluer de ces grands noms.
Eginhard et Roland s’empressèrent de le relever, mais non sans lui dire :
(( Au nom du grand empereur... tais-toi! tais-toi!
— Oh ! reprit avec une croissante exaltation le vieux soldat, vous n’avez rien à redouter ici, car j’y suis seul avec ma fille... et nous vous sommes tous les deux dévoués, et nous vous appartenons tous les deux, corps et âme !
L’IIKRITAGE DE CHARLEMAGNE.
— Oui! oui! )) coiillrina Jelianne qui vint se placer respectueuse et vaillante, à coté de son père.
Il y eut un silence.
Puis Roland, d’une voix émue :
(( Merci, dit-il, mon vieux frère d’armes! »
Et il lui tendait la main.
Noël, osant à peine s’en saisir, s’inclina de nouveau comme pour l’effleurer de ses lèvres.
Quant à Roland, attirant le vieux soldat sur sa poitrine, il lui donna franchement l’accolade, à la manière franque.
Un peu plus tard, l’orgueil des temps féodaux allait élever entre les fils d’une meme nation ses innombrables barrières; mais on était encore à l’époque patriarcale où, malgré les distinctions du rang et de la naissance, la plus touchante familiarité régnait, entre tous les hommes libres, entre tous les guerriers qui, généraux ou soldats, avaient confondu leur sang sur les mêmes champs de bataille.
Lorsque le paladin eut donné l’accolade au passeur, il s’approcha de Jehanne, et, sur le front rougissant de la jeune fille, mit un baiser paternel.
Éginhard imita Roland, qui dil ensuite à Noël :
' (( Et nos compagnons, est-ce que par hasard tu les reconnaîtrais aussi ?
— Non pas tous, mais quelques-uns... ceux-là qui, comme nous, ont la barbe grise. Voici Rouerie de Réthune, Guilhem Duplessis, Rarthold le Frison. Quant aux trois autres, ils sont trop jeunes encore pour que je les aie connus.
— Tu dois au moins avoir entendu })ar!er d’eux. Ces deux-ci sont Hugues et Drogo, les glorieux bâtards de Charlemagne... Celui-là s’appelle le comte Robert. Par le roi des cieux! ils te feront honneur, ainsi que nous, à toi comme à la fille... Si la chance ne nous est pas contraire, dans quehjues heures ((uatre autres arriveront qui les valent, et qui de même agiront. »
lhar neuf fois l’humble passeur reçut la fraternelle accolade; Jehanne fut embrassée par neuf fois.
Eginhard alors reprit la parole.
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« Et maintenant, dit-il, maintenant tu ne peux plus douter de la sainteté de notre but. Souviens-toi de nos questions premières, et dis si tu n’as rien autre chose à répondre que ce que tu nous as déjà répondu?
— Rien, sire Éginhard, absolument rien, sinon qu’il n’est pas ordinaire que nous restions deux jours sans avoir personne à passer dans notre bac.
— Effectivement, ceci ne semble pas naturel. A quelle cause pourrait-on l’attribuer?
— Je ne sais. Peut-être des maraudeurs barrent-ils en même temps les deux routes?
— Nous n’avons rencontré personne sur celle que nous venons de parcourir.
— Des bandits n’auraient osé s’attaquer à vous.
— Mais, reprit Roland, cette belle jeune fille ne nous disaitelle pas que deux voyageurs, arrivant du Midi, avaient traversé ce matin la rivière?
— R est vrai, répondit Jehanne qui semblait attendre qu’on finterrogeàt à son tour, et j’ajouterai que leurs questions, leurs figures, m’ont paru celles de gens ayant de sinistres desseins. Mais il est autre chose que je voudrais vous dire...
— Parlez, mon enfant. »
Jehanne hésitait.
(( Parlez donc, mon enfant.
— Montrez-moi vos épées? » demanda tout à coup la jeune fille.
Rien que tout d’abord étonnés, les neuf paladins se rendirent
en môme temps au désir de Jehanne.
Elle examina curieusement chaque lame, et parut y retrouver avec joie le même signe.
(c Pouvez-vous lire ce qui se trouve écrit là? interrogea Éginbard.
— Hélas! non, répliqua-t-elle, mais j’ai la mémoire des yeux et crois devoir vous apprendre que, voici de cela bientôt un mois, un jeune voyageur, équipé comme vous, et portant sur une pareille épée des caractères tout pareils, a franchi la Meuse dans notre bac, allant comme vous du Nord au Midi.
— C’était Landrik ! s’écria vivement Égiiihard. Oh ! si nous connaissions la route qu’il a sui^ ie sur l’aulre rive, nous pourrions aller à sa rencontre.
— Cette route, dit Jelianne, je la connais, car c’est moi-inéme qui la lui ai montrée.
— A cheval ! commanda Roland, à cheval ! »
Mais Éginhard l’arrêtant :
(( Qui nous garantit qu'ils reviendront par la même route? observa-t-il. Si nous allions nous croiser en chemin! Voici d’ailleurs la nuit...
— C’est juste, reconnut Roland. Le plus sage est de rester dans les termes de la lettre du comte Efflam, et d’attendre ici. Mais si demain, à l’aube naissante, ils ne sont pas encore arrivés au rendez-vous, nous pousserons une reconnaissance en avant. »
Cette résolution remit en joie le vieux Noël, qui tout d’abord s’était affligé devoir repartir ses illustres hôtes.
(( Ilurrah I s’écria-t-il. J’ai tué précisément ce matin un superbe cerf, et tandis que je vais le préparer, Jelianne, en habile pêcheuse qu’elle est, va jeter l’épervier dans la Meuse. De plus, il nous reste quelques bottrines devin. Vous aurez un souper digne de vous, messeigneurs... Et vos chevaux eux-mêmes ne seront pas oubliés : j’ai pour eux du sarrasin et de l’avoine.
— En ce cas, c’est par là qu’il faut commencer, dit Roland ; avant le cavalier, le cheval. »
Le vieux Noël disparut aussitôt danssa chaumière, et ne tarda pas à en rapporter une énorme sacoche sous le poids de laipielle il pliait.
L’avoine fut disposée sur le sol même en douze portions à peu près égales, et chacun des paladins appela son coursier.
Tous ils avaient un nom, tous ils accoururent à la voix du maître ainsi que des chiens familiers, et ce fut un mutuel échange de flatteries caressantes et de hennissements joyeux. C’était alors un compagnon qu’un cheval, presque un ami.
Une heure plus tard, la table se dressait en plein air, et le repas commençait.
Inutile de dire l’empressement hospitalier, le bienheureux
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orgueil avec lesquels Jehanne et son père servaient leurs convives.
Lorsque la nuit devint complète, on alluma des torches de résine, et les échos du vallon répétèrent les toasts portés au vieux Noël et à la belle Jehanne par les neuf chevaliers, parmi lesquels le passeur et sa fdle étaient maintenant assis. Tel avait été le formel vouloir des paladins.
Mais bientôt, sur un signe de son père, Jehanne quitta la table, et durant plus d’une heure on la vit sans cesse entrer dans la hutte avec d’amples brassées de fraîches fougères.
c( Que fait-elle donc ainsi ? demanda enfin Roland.
— Elle prépare votre coucher, rnesseigneurs, répliqua fièrement le vieux soldat. Vous imaginez-vous par hasard que nous laisserons dormir des hôtes tels que vous à la belle étoile?
— Cependant, fit Éginhard, la maison ne me semble guère grande.
— Elle l’est plus qu’elle n’en a l’air; venez voir. »
Et le passeur, tenant une torche, guida les chevaliers vers sa demeure.
Jls y entrèrent les uns après les autres.
La chaumière ne se composait en apparence que de deux pièces : une sorte de cabinet pour Jehanne, une assez vaste chambre servant à tous les usages domestiques, et dans laquelle couchait le père.
Mais le lit du vieillard servait à dissimuler l’orifice d’une vaste caverne creusée moitié par la nature, moitié par la main de l’homme, dans le flanc même de la montagne à laquelle s’adossait la maisonnette.
C’était là que plusieurs générations successives de passeurs, isolés dans ce pays désert, en butte à toutes les déprédations des maraudeurs, avaient caché leurs provisions, comme aussi, au besoin, ce qu’ils avaient de plus précieux ou de plus cher.
Hormis le vieux Noël et sa fille, personne à cette heure n’en connaissait le secret.
Grâce à quelques interstices ménagés dans la montagne, l’air s’y renouvelait sans cesse, tiède en hiver, frais en été.