‹ L'héritage de CharlemagneChapitre 13 sur 20 · L’HÉRITAGE DE G II A R L E M AG A E · texte numérisé non relu

L’HÉRITAGE DE G II A R L E M AG A E

Aucune trace d’huniidité ne se remarquait à la voûte, sur les parois rocheuses de laquelle se rellétait fantastiquement la torche tenue par Noël. Le sol que foulaient les voyageurs ôtait entièrement composé d’un sable doux et fin comme de la poudre d’or.

Il s’y trouvait neuf couchettes de fougère, parmi lesipielles Jehanne avait su mêler des plantes aromatiques, dont la caverne était comme embaumée.

<i. Mes nobles hôtes, dit le vieillard, vous devez avoir besoin de repos... Bonne nuit! Ma fille et moi, nous nous chargeons de veiller sur votre sommeil. »

Et ils se retirèrent pour aller se poster aux abords de la cabane.

Quoique calme et douce, la nuit était sombre.

Les heures s’écoulèrent rapidement pour Noël et pour Jehanne, qui ni l’un ni l’autre ne songeaient ii dormir.

Celui-ci disait :

cc J’ai bu dans la même coupe que tous ces preux chevaliers, dans la même coupe qu’Éginhard et que Roland ! »

Celle-là :

(( Il s’appelle Landrik!... il va venir 1 y>

L’un et l’autre, cependant, prêtaient une oreille vigilante au moindre murmure de la nuit, et ne cessaient d’interroger du regard les brumeuses vapeurs amoncelées sur tous les alentours.

Plusieurs fois, tantôt du vallon, tantôt de la rive, il leur arriva des bruits étranges, qui s’éteignaient aussitôt, et ne pouvaient s’attribuer qu’aux brises nocturnes ou bien au passage de quelque bête fauve.

Le vieux soldat néanmoins se levait à chaque nouvelle alerte, et s’en allait explorer avec soin la lisière de la forêt. Puis, revenant vers sa fille :

(( Ce n’est rien, disait-il, toujours rien. Nos sens sont émus ; c’est là ce qui nous crée des fantômes. »

Tout à coup, comme l’aube allait naître, un son de cor retentit de l’autre côté de la rivière.

Noël et Jehanne se redressèrent vivement.

c: Ilolà! hé! le passeur! » cria presque aussitôt une voix. .

LA PxEVANCIIE DU CHAMP-ROUGE.

Celte voix, Jehanne la reconnut, car elle se dit en portant la main à son cœur :

« C’est lui ! ))

Effectivement c’était Landrik, guidant l’impératrice Judith et ses compagnons.

Nous passerons sous silence les transports de joie des deux troupes de se trouver réunies, et les récits qui s’ensuivirent.

Le soleil commençait à monter à l’horizon; Judith et Geneviève, brisées de fatigue, sommeillaient encore dans la Imite du passeur.

Non loin de là, sous un groupe ombreux de grands chênes, les Treize se Lrouvaient réunis.

Partout ailleurs dans la clairière, le soleil était ardent, la chaleur accablante ; les chevaux, à moitié endormis, s’abritaient sous les premiers arbres de la lisière du bois.

(( Et c’est Kob qui vous a remis ma lettre ? demanda l’époux de Clothilde à Roland.

— Oui, comte Efflam. C’est un loyal serviteur, c’est un précieux messager que vous avez là. Pour nous retrouver ainsi qu’il l’a fait, non seulement sa course s’est constamment maintenue des plus rapides, mais encore il a su échapper à de nombreuses embuscades ; entre autres, à une où son camarade Puk est mort. Lorsqu’il nous eut enfin rencontrés, lorsque, après l’avoir entendu, Éginhard jugea prudent de faire appel à l’armée im-

L’IIErxITAGE DE CHARLEMAGNE.

périale, dont nous formions l’aiTière-garde, le digne Kob s’est offert de lui-inôine pour ce nouveau message. J1 devait être épuisé, il semblait à bout de forces. Cependant, dès qu’il eut en main la lettre, nous le vîmes remonter à cheval avec une toute fraîche ardeur, et repartir d’une telle vitesse (ju’on eût pu lui croire des ailes !

— Vous pensez donc, fit le comte Efllam, avoir besoin de renfort ?

— Peut-être, répondit Ëginliard. Pendant que nous accourions ici, des bandes suspectes se sont montrées au loin, nous évitant toujours, mais toujours se reformant derrière nous. D’un autre côté, les rapports de Kob attestent qu’entre Saône et Meuse les rebelles sont encore nombreux et tiennent la campagne. Puis ceux qui ont visé Puk ont pu saisir sur lui certaine lettre indiquant le rendez-vous choisi par nous.

— Au temps de ma jeunesse, fitRoland, j’eusse répondu : Nous sommes Treize, et cela suffit! Mais, bien que le Seigneur m’ait conservé toute ma force, l’âge a néanmoins blanchi mes cheveux, et je vous réponds aujourd’hui : Éginhard, vous avez eu raison !

— Combien l’armée impériale avait-elle d’avance sur vous ? demanda le comte Efflam.

— Une journée de marche environ, répliqua l’iin des Treize. Mais il faut bien admettre qu’en obliquant vers Yaucouleurs de toute la vitesse de nos montures, nous nous sommes })lutôt éloignés d’eux. »

En ce moment, Jehanne vint avertir ses hôtes que tout était disposé pour le repas.

Elle et Landrik échangèrent un regard qui leur fit aussitôt baisser les yeux, à l’un comme â l’autre.

Ni l’un ni l’autre ils n’avaient osé se parler encore.

Les Treize se dirigèrent vers un large berceau de vigne, sous lequel la table avait été dressée.

(( Mais, observa l’un d’eux, ne serait-il point séant d’attendre l’impératrice? »

Ce fut Jehanne qui répondit :

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(( N’ayez point souci de vos deux compagnes, sires chevaliers ; tout à l’heure elles s’étaient à demi réveillées, je leur ai offert à chacune une tasse de lait, et, presque aussitôt, après avoir bu, elles se sont rendormies... tant leur fatigue est grande encore.

— Et comment en serait-il autrement? ajouta le comte Efflam, voici plus d’une semaine qu’elles chevauchent jour et nuit, sans à peine prendre de repos, sans avoir jamais ralenti la marche. Oh ! ce sont de courageuses femmes, je vous l’atteste... mais il faut savoir accorder à la nature ce qui lui revient de droit.

— Ce matin, ajouta Landrik, l’impératrice m’a paru si chancelante et si brisée, que plusieurs fois j’ai dû la soutenir de mon bras. Elle ne s’en est même pas aperçue, elle dormait sur son cheval.

— Et Geneviève ! se récrièrent presque simultanément les deux frères Bayard, Geneviève était si pâle qu’on eût dit une morte !

— Il faut les laisser se reposer jusqu’à ce soir, décida Roland. Nous ne nous remettrons en route que lorsque cette énervante chaleur aura fait place au frais de la nuit. »

Sur une seconde invitation du vieux Noël et de sa fdle, les Treize s’assirent au frugal banquet préparé pour eux.

Lorsqu’on se releva de table, les neuf arrivés de la veille au soir exigèrent que leurs quatre compagnons, survenus du matin seulement, dormissent à leur tour durant quelques heures.

Cette sieste, dont ils voulaient néanmoins se défendre, leur était si nécessaire que, quelques secondes à peine après s’être couchés dans l’herbe haute, à l’ombre des grands chênes, ils étaient tous les quatre plongés dans un profond sommeil.

Déjà le soleil commençait à décliner; il devait être environ six heures. 11 fallut les réveiller.

L’impératrice ne tarda pas à paraître sur le seuil de la hutte; les Treize s’empressèrent tout aussitôt de venir la saluer. Elle trouva de bonnes et généreuses paroles pour les remercier de leur dévouement ; elle voulut serrer la main de chacun d’eux.

((Je sais ce que les frères Markam ont fait pour mon fils, leur

dit-elle. Comte Robert et Barthold le Frison, soyez bénis! »

Éginhard, cependant, donna le signal du départ.

Les préparatifs furent promptement terminés; en un clin d’œil chacun fut à cheval.

Mais au moment môme où la cavalcade allait se remettre en marche, Jehanne tout à coup s’écria :

(( Voyez!... mais voyez donc là-bas, en amont du fleuve... on dirait une flottille armée en guerre ! y>

Effectivement, de nombreux bateaux plats descendaient rapidement la Meuse, et sous les rayons du soleil couchant, on y voyait briller des armes de toute espèce.

(( Ce ne peuvent être des amis qui nous arrivent de ce côté, s’écria Roland; gagnons du terrain... En avant... en avant! y>

Tout à coup, en guise de réponse à ces paroles, une immense clameur fit retentir la forêt, et comme si chaque arbre eût caché un ennemi, la clairière se trouva presque aussitôt entourée d’une muraille humaine.

Les Treize cependant ne s’émurent pas encore, et poursuivirent leur chemin vers l’entrée du vallon.

Là, les masses assaillantes se trouvèrent tellement serrées, tellement profondes, qu’après un premier élan pour forcer le passage, il leur fallut bien reconnaître que c’était chose impossible.

Rs suspendirent donc la moisson sanglante que venaient de commencer leurs épées, et, pour le salut surtout des deux femmes commises à leur garde, ils reculèrent, mais la face toujours tournée vers l’ennemi, et laissant sur leur chemin toute une jonchée de cadavres.

En se résignant à cette glorieuse retraite, il leur restait deux espérances.

En premier lieu, franchir la Meuse, qui, pour quelques instants du moins, les mettant à l’abri de cette attaque imprévue, leur donnerait le temps de se reconnaître.

Mais ils oubliaient la flottille signalée par Jehanne. Déjà le bac du vieux Noël se trouvait capturé par les premiers bateaux qui,

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continuant à se laisser emporter par le courant, allaient aborder un peu plus bas.

Quant aux autres barques, sur lesquelles quelques centaines d’archers tenaient en main leurs premières flèches, elles s’arrêtèrent au milieu du fleuve, barrant aussi de ce côté toute chance de retraite.

Un seul refuge restait donc : la cabane du passeur.

Les Treize s’élancèrent au galop dans cette direction, et fauchant au passage toute une avant-garde ennemie qui se jetait sur leur chemin, ils atteignirent la hutte, ils y firent entrer Judith et Geneviève.

Puis, graves et muets comme en un poste d’honneur, ils se rangèrent à l’entour.

Néanmoins, ce prologue du combat fut considéré par les assaillants comme une première victoire, car tous ils agitèrent joyeusement leurs armes avec de grands cris sauvages.

Cependant le silence succéda bientôt au tumulte, et dans le demi-cercle que formait cette multitude altérée de sang, trois personnages, qui sans doute en avaient le commandement, s’avancèrent. ,

C’était un homme à la visière baissée, c’étaient deux femmes entièrement vêtues de noir.

(( Je suis la veuve de Bernhard, dit la première, et ceux qui se sont associés à ma vengeance sont implacables comme moi. Les voici, regardez-les... Comprenez que l’heure de se courber devant Bertrade est enfin venue... Bendez-vous!

— Bendez-vous ! » répétèrent d’une même voix, à l’aile droite, tous les satellites de la mégère italienne.

A l’aile gauche, l’autre veuve à son tour disait :

(( Je suis Morgane, et tous les Bretons qui me restent fidèles sont ici. Bs ont juré d’y venger enfin le roi Morvan ou de mourir. Bendez-vous! »

Ainsi qu’il avait été fait à la suite de la sommation de Bertrade, la sommation de Morgane fut répétée par tous les siens.

L’homme qui complétait ce digne trio prit en troisième lieu la parole.

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