L’IIKRITAGE DE C II A H L E M AG N E
(( Un simple chiffre et mon nom, dit-il, vous en apprendront plus que de longs discours. Nous sommes ici dix mille, et je m’appelle Ganelon ! Rendez-vous !
— Rendez-vous! y> répétèrent par trois fois les dix mille démons qui venaient d’être évoqués.
Le chef des Treize répondit à Ganelon :
« C’est le tiers seulement de ceux que tu ameutas àRoncevaux contre moi. A Roncevaux, vous étiez trente mille, et me voici, tout prêt encore au combat. Je suis celui que personne n’a jamais vaincu, celui qui ne meurt pas. Je suis Roland ! »
Et il retira son casque.
A l’aspect de ce visage surhumain, à l’éclat de ce grand nom providentiel, toute cette tourbe hostile recula d’un pas, et les quelques murmures qui s’en échappaient s’éteignirent aussitôt dans un profond silence.
Le neveu de Charlemagne en profita pour continuer :
(( Parmi les douze paladins qui m’accompagnent, il n’en est pas un qui ne me vaille. Nous sommes les treize champions du bon droit, les treize élus de Dieu, et l’enfer lui-même ne prévaudrait pas contre nous. Vous êtes dix mille, dis-tu. Je veux bien le croire; mais ce n’est pas encore assez. Si par hasard tu comptes sur des renforts, va les quérir, nous les attendrons. »
Ganelon comprit qu’il était temps de contrecarrer l’effet de cette imposante éloquence, dont l’audacieuse exagération, dont le calme auguste semblaient comme planer sur le champ de bataille.
(( Mensonge ! s’écria-t-il, mensonge et fanfaronnade que tout cela ! Ce sont des vieillards, ce sont des fantômes qui vont tomber et disparaître dès nos premiers coups. Attaquons... attaquons!
Cet ordre fut aussitôt répété, tant par Bertrade que par Morgane, et leur armée tout entière parut vouloir se ruer en avant.
(( France et Karle! » crièrent d’une même voix les Treize, en s’apprêtant à recevoir le choc.
LA REVAXCIIL DU C II A M P - lU) U G E .
2 'il
Il allait certes être terrible, et des Titans seuls pouvaient l’atfronter sans pâlir.
Mais, dira-t-on peut-être, c’est fabuleux! c’est impossible! A ceux-là nous répondrons : lisez les vieilles chroniques, les poèmes primitifs, et vous y trouverez à chaque page des condjats aussi merveilleux, d’aussi gigantesques prouesses. Aous aussi, nous avons au commencement de notre histoire une sorte de mythologie nationale.
Si ces premières preuves ne suffisent pas à vous donner encore la foi, allez dans les musées où sont les reliques des anciens preux, pesez du regard leurs armures, essayez de soulever leurs épées et leurs masses d’armes. Ils étaient invulnérables, les paladins qui pouvaient porter de telles cuirasses! Ils devaient écraser des bataillons entiers, les chevaliers qui manœuvraient de tels engins de guerre !
Etes-vous incrédules encore ? Souvenez-vous donc que, dans des temps q^lus modernes, un seul capitaine a défendu la tète d’un pont contre toute une armée! De nos jours même, n’avonsnous pas l’incroyable défense de Mazagran?
S’ils n’étaient que treize dans l’escadron de Roland, tous les treize avaient le corps entièrement maillé de fer, tous les treize avaient la tète défendue par un morion à ventait. Avant que leur chair ne fut atteinte, il fallait que ce casque, que ce haubert fussent entamés, faussés, brisés, démantelés par mille coups. Assurément, cela devait arriver enfin, mais au prix de la mort de combien d’ennemis!
De plus, leur position était moins mauvaise qu’elle ne l’avait semblé tout d’abord. xVinsi que nous l’avons dit, la hutte du passeur s’adossait à une haute colline, presque à pic en cet endroit. Ce coteau se prolongeait jusqu’à la rive même delà Meuse, au bord de laquelle son escarpement ne laissait qu’un très étroit passage. Une attaque en arrière devenait donc presque impossible, et les Treize conservaient du moins cet avantage d’avoir tous leurs ennemis devant eux.
Ils les reçurent avec une telle vigueur, avec une si foudroyante intrépidité, qu’après une lutte d’un quart d’heure environ, le
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L’IIKRITAGE DE CHARLEMAGNE.
terrain leur resta. Les assaillants eux-mêmes sollicitèrent une trêve afin d’emporter leurs blessés et leurs morts.
Bien que ces premières victimes formassent comme une sorte de rempart tout à l’entour de la hutte, ses généreux défenseurs y consentirent.
Puis, se retournant les uns vers les autres, ils se comptèrent.
Tous les Treize ils étaient encore debout.
Mais sous l’incessante avalanche de coups de hache et de massue qu’ils venaient de subir, sous la grêle acérée de traits de toute sorte auxquels ils avaient été en butte, plus d’un chaînon de fer était déjà rompu, plus d’une armure déjà se trouvait entr’ouverte. Chez plusieurs même, quelques légères blessures saignaient.
Quant aux chevaux, sept avaient succombé dans la mêlée; les six aux autres ruisselaient de sang.
Suivi d’Ëginhard, Roland entra dans la hutte, afin de rassurer l’impératrice.
Elle était agenouillée, ainsi que Geneviève, et toutes les deux priaient.
Judith, qui semblait découragée, dit à Roland :
(( Qu’espérez-vous?
— Vous sauvegarder, répondit-il avec une simplicité héroïque. Oubliez-vous donc que l’empereur doit nous envoyer du renfort? Nous saurons bien lutter quelques heures encore, et nos alliés ne doivent pas être loin. »
Une soudaine clameur l’interrompit.
Ouais! fit-il presque en souriant, est-ce que ce? bandits reviendraient sitôt à la charge? »
Et il ressortit.
Une nouvelle agression semblait effectivement imminente, et cette fois une sorte de tactique allait y présider. Les hommes les plus aguerris se formaient en bataillons distincts et s’espaçaient dans la clairière, afin de se relayer sans relâche durant le combat. Les autres se massaient à l’arrière-garde afin de porter un <lernier coup, un coup écrasant.
On devinait, à tous ces préparatifs, que déjà les assaillants ne
LA REVANCHE DU CHAMP-ROUGE
considéraient plus leur victoire comme aussi facile, et comprenaient que le petit nombre même de leurs adversaires donnait à ces derniers, dans une attaque générale, une sorte d’avantage.
(c II faut les contraindre à nous assaillir cette fois comme la première, dit Roland, mais comment? y>
Un hennissement de douleur s’éleva tout à coup du groupe que formaient les chevaux blessés.
(( Ils nous rendront ce dernier service, s’écria Eginliard, et
Elle était agenouillée, ainsi que Geneviève, et toutes les deux priaient.
leur souflVance du moins sera terminée, leur fin glorieuse. Que ceux auxquels ils appartiennent se remettent en selle, et s’élancent au-devant de l’ennemi. »
Les six chevaliers que le sort désignait ainsi s’empressèrent d’obéir. De ce nombre se trouvaient le comte Robert, Landrik et les frères Rayard.
Il était temps : déjà les deux premières colonnes d’assaut s’ébranlaient en jetant leur cri de guerre.
Une autre clameur menaçante lui répondit : celle-là venait de l’autre côté, de la rive même du fleuve, de l’étroit passage dont nous avons déjà dit un mot.
2/i4 L’III-:R1TAGE de ClIAinÆMAGXE.
Une seconde attaque allait avoir lien simiiltanément à la première par cette autre issue.
Alors Roland, avec une snrliumaine confiance, s’écria :
(( Un seul de nous suffit pour défendre cette entrée, et ce sera moi... j’en réponds. En avant, les cavaliers ! ))
Et brandissant l’invincible Durandal, il bondit vers le défilé de la falaise.
En meme temps, les six cavaliers lâchaient la bride à leurs chevaux.
Soit que ces nobles coursiers se sentissent aiguillonnés parla douleur de leurs blessures, soit qu’ils eussent entendu et compris le dernier encouragement d’Éginhard, ils se ruèrent dans la bataille avec un tel élan, avec une telle rage, qu’ils semblaient vouloir se venger eux-mèmes.
La crinière au vent, le col allongé, les naseaux pleins de llammes, ils se cabraient, ils mordaient, ils renversaient, ils refoulaient, ils écrasaient tout ce qui se rencontrait sur leur passage.
Aussi les assaillants, surpris d’ailleurs de se voir prévenus par une aussi brusque attaque, se replièrent-ils en désordre sur la seconde escouade, à laquelle ils se trouvèrent bientôt réunis.
Déjà la troisième accourait au secours des deux premières, et se confondait avec elles.
Le but d’Éginhard allait être atteint.
Mais la position des six paladins engagés ne tarda pas à devenir des plus périlleuses. Ils avaient affaire à près d’un millier d’ennemis; ils se trouvaient entourés, pressés, submergés et battus comme par une marée humaine.
Oh! ce fut alors que les saintes épées, que les haches et les masses d’armes firent une merveilleuse besogne, un terrible carnage.
Rientot, cependant, un seul cheval resta debout, celui que montait Amaury.
Tandis que ses compagnons déjà désarçonnés commençaient leur retraite, Amaury, qui galvanisait pour ainsi dire sa monture, combattait encore en avant.
LA REVANCHE DU C II A M P- RO U G E
Tout h coup, le gigantesque épieu d’un des Bretons de Morgane disparut tout entier dans le poitrail de ranimai, qui, comme foudroyé par ce terrible coup, se renversa soudainement en arrière avec son cavalier.
C’en était fait de celui-ci; il navait pas eu le temps de mettre pied à terre, il semblait devoir être écrasé dans sa chute.
Cependant, soit hasard providentiel, soit effort désespéré de sa part, ce fut un peu plus loin qu’il tomba, presque évanoui.
Une dizaine d’hommes se précipitèrent sur lui, chacun leva son arme.
Mais Bérenger avait tout vu; il se dévoua pour sauver son frère; il fondit sur la meute qui se ruait à la curée ; en quelques revers de glaive, il la rejeta en arrière.
Amaury se trouva dégagé; il se releva, reprit ses sens, et s’aperçut avec effroi que son frère maintenant était seul en avant, qu’il allait être à son tour enveloppé, qu’à son tour il allait disparaître sous un reflux d’ennemis.
Appeler à l’aide ses compagnons, se précipiter le premier au secours de Bérenger, telle fut la prompte inspiration d’Amaury, telle fut son intrépide revanche.
B eut la joie de délivrer aussi son frère; mais, du premier regard, il s’aperçut que celui-ci chancelait, extrêmement pâle.
(( Oli î Ciel ! qu’as-tu ? donc s’écria-t-il tout anxieux.
— Moi? rien, répliqua Bérenger, tout en étreignant avec un douloureux sourire son flanc gauche. Rien. Les voici qui reviennent à la charge. Alerte, compagnons, alerte ! »
Les six chevaliers, maintenant, se retrouvaient sur une même ligne; ils soutenaient vaillamment le choc de toute une avalanche humaine.
Durant ce temps, à l’entrée de l’étroite passe de la falaise, Boland faisait flamboyer Durandal ainsi qu’une épée d’archange, et réalisait à lui seul, dans ce recoin du champ de bataille, une véritable hécatombe.
Quant aux six autres paladins, commis à la garde de la chaumière, et qui ne pouvaient s’en départir sans abandonner l’impératrice, sans se laisser envelopper par l’ennemi, ils attendaient
L’ II i: RIT AGE DE CHARLEMAGNE.
avec une bouillante impatience que leurs compagnons eussent assez rétrogradé vers eux pour pouvoir les relayer enfin, pour s'élancera leur tour en avant.
Ce moment arriva.
Pareils à des lions déchaînés, ils se ruèrent d’un seul et même bond vers les assaillants; du premier choc ils les jetèrent, interdits et décimés, à plus de cent pas en arrière.
Il en résulta une sorte de répit, grâce auquel les six autres reprirent haleine et purent se remettre en ligne.
Ce ne fut pas de trop, car les ennemis, surexcités de nouveau par la voix de leurs chefs, de nouveau renforcés par des troupes fraîches, allaient recommencer un assaut général.
Lutte acharnée, cette fois! homérique combat! véritable bâtaille, toute pleine de fracas, de voix tonnantes, de hurlements désespérés ou furieux, d’étincellements d’armures et d’éclairs d’épées !
Cependant, un semblable . combat ne pouvait se prolonger longtemps; le nombre devait enfin l’emporter.
Tout à coup, les Treize entendirent le cri de guerre de Roland ; mais ce n’est plus du défilé de la falaise qu’il s’élevait maintenant, c’était déjà presque un cri de triomphe.
. En effet, Roland venait d'en finir avec ses premiers adversaires qui, décimés, terrifiés, se rembarquaient en toute hâte. Puis, se trouvant libre de ce coté, le prince des preux avait remonté la rive à grands pas, et tournant rennemi l’attaquait en arrière.
Ne pouvant supposer une telle audace de la part d’un seul homme, et comme éblouis par les éclairs de Durandal, qui se multipliait à leurs yeux, les assaillants se crurent surpris par toute une armée de secours et commencèrent à se reployer en désordre vers la forêt.
Les compagnons de Roland s’élancèrent à leur poursuite. Mais les vaincus ne tardèrent pas à s’apercevoir de leur erreur et déjà ils revenaient à la charge, quand une troupe nombreuse de cavaliers fit irruption dans la clairière. Ladéroute fut alors complète et bientôt un long cri de victoire jeté par nos paladins apprit à Judith qu’elle était sauvée.
Roland réalisait à lui seul, dans ce recoin du champ de bataille, une véritable hécatombe,
LA REVANCHE, DU G II A M P- RO U G E
Elle sortit de son refuge ets’élança vers celui qui commandait l’armée de secours. C’était son fds... c’était le jeune Karle.
(( Dieu soit béni! dit-il, j’ai fait mes premières armes, et j’ai sauvé ma mère! »
Et, déjà débarrassé de son heaume, il descendit de cheval.
Il était si haut de taille, il avait mine si vaillante et si fière, que Judith elle-même hésitait aie reconnaître.
(( Mais... mon enfant... babultia-t-elle enfin, comment l’empereur a-t-il pu te permettre...
— Je vous expliquerai cela plus tard, ma mère, interrompit Karle, mais demandez à tous ceux qui m’accompagnaient si je n’ai pas été leur digne chef, si je ne suis pas maintenant un homme, un roi! »
En formidable hourrah, tout d’enthousiasme et d’amour, répondit à l’appel du jeune prince, et l’impératrice, ivre de joie, lui tendit les bras.
(( Ma mère! disait Karle un instant après, je me suis senti grandir sous vos baisers, sous vos larmes ! Ne tremblez donc pas ainsi, ma mère, puisque je suis là maintenant, puisque je me sens de force à briser, à anéantir vos ennemis! »
Une voix s’éleva tout à coup qui l épondit :
(( Le plus perfide etde plus implacable de tous, je le tiens, moi. .. le voici !
EtLandrik, fendant la foule, vint jeter aux pieds de l’impératrice une masse inerte qu’il portait sur sa robuste épaule, mais qu’on reconnut presque aussitôt, car plusieurs voix s'écrièrent :
cr Ganelon! Ganelon !
— Oui, c’est lui! répliqua Landrik. Il voulait fuir; je fai reconnu, pourchassé, terrassé... oh! c’est bien lui que je vous apporte. Allons, montrez-nous votre visage de traître, seigneur Ganelon ! Redresse-toi donc au moins dans ta colère, et siflle, serpent, pour que chacun te reconnaisse.
— Serpent! fit le prisonnier, au-dessus duquel se penchait en ce moment Landrik. Serpent... soit... mais malheur à qui me touche! ))
L’HERITAGE DE GHARLEMAGNE.
Landrik aussitôt bondit en arrière et chancela; Ganelon venait de lui planter un poignard dans la gorge.
Ce fut à qui se précipiterait vers l’assassin, honnis cependant le comte Efflam, qui, soutenant son lidèle écuyer, l’étendait doucement sur un tertre voisin.
Une femme, une jeune fille, s’agenouillait en même temps auprès du blessé.
Cette jeune fille, c’était Jehanne.
La nuit était venue, calme, limpide, étoilée.
Çà et là, sur le champ de bataille, des groupes de soldats alhieut et venaient, ramassant les cadavres, et, sur des civières, les transportant au loin dans la forêt où des fosses avaient été creusées, larges et profondes.
Vers l’entrée du val, dans un endroit complètement épargné parle combat, s’élevait une tente élégante, sous laquelle Judith et Geneviève étaient depuis déjà longtemps endormies.
Mais Karle restait encore debout; il veillait sur le sommeil de sa mère.
Quant à l’explication de sa prompte arrivée, elle était des plus simples. Au moment où Kob avait atteint l’arrière-garde de l’armée impériale, cette armée venait de faire balte pour quelques heures. Le messager des Treize avait donc été conduit en présence de l’empereur lui-même. xUiprès de Lodewig se trouvait son fds. En apprenant les périls que courait Judith, le jeune prince avait sollicité, obtenu l’honneur de commander les troupes de
secours, et telle avait été la rapidité de sa course que pas un cheval maintenant ne pouvait se tenir debout. Les manuscrits du temps en font foi : « Celui qui a faim d’herbe, disent-ils dans leur langage naïf, il la broute, étendu. y>
A cette même heure, dans la grotte, les paladins étaient rassemblés. Hélas î deux étaient morts : Iloneric et Guilhem! deux étaient gravement blessés : Landrik et Bérenger î
Ainsi réunis en cercle, ils formaient une sorte de tribunal auguste.
Ce tribunal jugeait Ganelon.
Assis au milieu de ses juges, et les mains étroitement liées cette fois, l’accusé s’obstinait dans un sombre et hargneux silence.
Roland se leva le premier, magnifique à voir avec son Iront d’apôtre, son regard et son sourire de héros, avec sa longue barbe blanche s’étalant sur son haubert.
(( Ganelon, dit-il sans amertume ni colère, je t’accuse d’avoir vendu aux Sarrasins, voici bientôt trente ans de cela... l’arrièregarde de l’armée d’Espagne, qui, sauf moi seul, fut tout entière massacrée dans les gorges de Roncevaux. Là, dix mille Français périrent, et depuis ce désastre, le vieux Charlemagne, notre maître à tous, ne passa plus un jour sans pleurer. Ou’as-tu à dire pour te défendre de ce premier crime, Ganelon? »
Ganelon se contenta de hausser les épaules, et se tut.
Roland se rassit.
Trop juste et trop fier pour se faire juge de ses propres griefs, il avait évité toute allusion à sa fiancée, victime d’un odieux mensonge, à celle qui avait été jadis la belle Théalda, qui maintenant était l’abbesse du couvent de Nonnenwerth.
Eginhard, à son tour, était debout.
(( Ganelon, dit-il d’une voix calme et lente, te souvient-il des glorieux commencements du règne de Lodewig, et de la soudaine métamorphose qui s’opéra fatalement en lui? Ce fui l’œuvre d’un philtre infernal, et ce philtre ta main l’a versé. Je l’en accuse, ainsi que de toutes les calamités, de toutes les dissensions, de toutes les révoltes et de toutes les misères qui ont
LA REVANCHE DU G II A M P- lî O ü G E.
été les conséquences de ce second forfait. Si Toeuvre de Charlemagne est errcore en péril, si la nationalité franke va s’affaiblissant, c’est par suite de tes artifices et de ta haine, c’est parce que tu es devenu pour les fils de Lodewig une sorte de mauvais génie, un autre Satan!... Si tu le peux, néanmoins, justifie-toi, Ganelon. J’ai dit.
Ganelon répliqua par un sourd ricanement, et, comme pour ne plus entendre, il s’enfouit la tête dans ses deux mains captives.
D’autres encore prirent la parole, et successivement rappelèrent le guet-apens du Champ-Rouge, les complots de la chasse à Turoch et du gouffre de Bingen, les tortures de Lodewig à Saint-Médard, l’attentat des Thermes de Julien, le meurtre du pauvre Puk et l’attaque acharnée de Vaucouleurs.
(( Enfin, acheva le comte Efflam, tantôt, ici même, tu as traîtreusement frappé l’im de nous, mon brave Landrik. Grâce à Dieu! la blessure n’est pas mortelle; mais ton intention n’en était pas moins de donner la mort, et de ce dernier attentat, Ganelon, je t’accuse. Libre à toi maintenant de répondre à tes juges.
— Une dernière fois, dirent en même temps les Treize, une dernière fois, répondras-tu?
— iNon ! fit-il en redressant tout à coup la tête, non, car tout cela est vrai, et je m’en glorifie... et je ne me repens de rien, si ce n’est de n’avoir pas mieux réussi. Mais d’autres continueront mon œuvre... Jugez-moi donc, et si je ne suis pas secouru à temps, tuez-moi. Je ne vous demanderai pas plus grâce alors que maintenant... Agissez à votre guise. »
Et reprenant sa posture première, il parut ne plus vouloir ajouter un seul mot.
Tous les regards se fixèrent sur Roland.
Roland se redressa de toute la hauteur de sa taille, et dans le solennel silence qui régnait autour de lui, laissa tomber ces mots :
(( Sur mon honneur de chevalier... sur mon salut de chrétien... cet homme mérite la mort des meurtriers et des félons. »
Puis, faisant le tour du cercle, il s’arrêta successivement (levant chacun de ses compagnons, qui chacun prononcèrent contre l’accusé le châtiment des assassins et des traîtres.
Devant Iloneric et Guilhem, il avait fait halte aussi bien que devant les autres, et tous les suivants avaient répondu d’une meme voix pour les trépassés, avaient d’une même voix, en leur nom, voté la mort.
Quant à Bérenger, le pauvre enfant n’avait pas même entendu la question qu’on lui adressait.
Mais Landrik avait trouvé la force de répondre, et lui... lui qui venait d’être frappé par Ganelon, il avait été le seul à faire entendre des paroles de miséricorde et de pitié.
(( Oh! murmura Jehanne, qui veillait au chevet du blessé, oh! cœur généreux... noble cœur! d
Dans la foule, qui, muette et béante, assistait à cette scène, il n’y avait eu qu’un seul cri, un cri d’admiration.
Boland se retourna vers le condamné.
<( Ganelon, lui dit-il, vous avez une heure pour vous préparer à mourir. Plusieurs hommes de Dieu sont ici... Choisissez!
— A quoi bon! répliqua-t-il dédaigneusement, je suis une créature venue de l’enfer, ainsi que vous l’avez reconnu vousniêmes... Je ne crois qu’en Satan.
— Ainsi, vous refusez?
— Je refuse.
— En ce cas, fit Roland, il ne reste plus qu’à nous enquérir d’un bourreau.
Ace mot, parmi l’assistance, une voix tout à coup s’éleva :
'( L’exécuteur, si vous le permettez, ce.sera moi! y>
Celui qui se proposait ainsi, celui qui venait de s’avancer, c’était Kob.
(( lié quoi! fit avec étonnement le comte Eflïam, hé (|uoi! mon brave Kob, c’est toi qui sollicites un pareil emploi?
— Oui, maître... et j’y tiens, ne lut-ce qu’en récompense de mes bons services durant ces derniers temps.
— Mais...
— Vous oubliez donc que mon camarade Puk a été assas-
LA REVANCHE DU C II A M P- RO L G E
silié, lâchement assassiné par cet homme! et vous ne savez pas qu’en quittant mon pauvre Puk, je lui ai juré que je le vengerais !
— Soit! )) conclut Roland, qui presque aussitôt donna le signal du départ.
Kob ouvrait la marche portant sur l’épaule une de ces formi-
Kûb ouvrait la marche portant sur l’épaule une de ces formidables haches dont on se servait alors.
dables haches dont on se servait alors pour les exécutions capitales.
Venait ensuite Ganelon, les mains plus que jamais enchaînées, le visage pâle et morne.
Deux soldats, le scramasax â demi tiré hors du fourreau, veillaient sur le condamné.
Roland et ses compagnons suivaient h quel([ue distance.
On atteignit ainsi le bord de la Meuse, on monta dans une grande barque, aux flancs de laquelle vingt-quatre rameurs étaient assis et, tenant déjà les avirons, n’attendaient plus que le signal du départ.
Les chevaliers prirent place à l’arrière, Ganelon et les deux
soldats sur le banc du milieu; Kob debout à lavant, s’appuyait sur sa hache.
La lune, en ce moment à son zénith, éclairait lugubrement ce tableau.
Silencieuse et rapide, la barque remonta le courant.
A une demi-lieue tout au plus du point de départ, une île aride et nue s’étendait au milieu du fleuve.
Certains d’entre les juges, se ressouvenant de ce rocher, l’avaient choisi pour échafaud.
L’embarcation accosta bientôt.
Les deux soldats firent monter Ganelon sur l'ilot, où déjà Kob l’avait précédé.
Les neuf paladins débarquèrent à leur tour.
Quant aux rameurs, tout en se maintenant au milieu du courant, ils regardaient.
De grands peupliers, qui s’élevaient sur la rive gauche, formaient, au-devant de la lune, une sorte de rideau mouvant, et faisaient par intervalle onduler sur l’îlot lumineux leurs grandes ombres échevelées.
Hugues et Drogo s’approchèrent de Ganelon.
(cUne fois encore, dirent-ils, souviens-toi que nous avons pouvoir de confesser et d’absoudre. Choisis l’im de nous pour qu’il te réconcilie avec Dieu... pour qu’il te prépare à mourir?
— C’est inutile, répli(iua le condamné, je suis prêt. Qu’attendez-vous encore ?
— Une dernière heure t’ayant été accordée pour le repentir, nous attendrons que cette heure soit entièrement écoulée. Mais songes-y bien, Ganelon... elle marche... et sa dernière minute va t’ouvrir l’éternité ! »
Et Drogo, qui venait de prononcer ces paroles, posa sur la pierre voisine un sablier.
Hugues en montrait un second qu’il alla porter auprès des chevaliers.
ccAous serons là, dit Drogo, qui déjà s’apprêtait à suivre son frère, et tu n’auras qu’à prononcer le nom de l’un de nous pour que celui-là s’empresse aussitôt d’accourir à ton appel. Dense à
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l’éternité, Ganelon, n’oublie pas que ce sable te mesure ta dernière heure. y>
Pour toute réponse, Ganelon donna un violent coup dans le sablier, qui, retombant au loin, se brisa.
Les deux évêques levèrent les yeux vers le ciel, comme afin de l’implorer pour cette âme endurcie.
Puis, tout en continuant leur muette prière, ils rejoignirent leurs compagnons.
Durant l’heure tout entière, les chevaliers demeurèrent immobiles, silencieux, et les regards fixés sur le sablier.
A l’autre extrémité de l’île, Kob ne bougeait pas plus que le rocher contre lequel il s’adossait.
Il en était de même de Ganelon. Toujours assis, et comme affaissé sur lui-même, il courbait le front, et ses regards restaient obstinément fixés en terre.
Parfois, cependant, lorsque le flot clapotait avec plus de force contre la falaise, ou bien lorsque le vent gémissait tout à coup dans les branches, le condamné relevait la tête en frissonnant, et son regard, comme ranimé par une fauve lueur, allait et venait avec une étrange vivacité de l’une à l’autre rive. On eût dit qu’il attendait quelque secours imprévu, qu’une suprême espérance lui restait encore.
Mais non. A part les grandes silhouettes funèbres des hauts peupliers, tout semblait profondément endormi dans les alentours.
Enfin le dernier grain de sable tomba.
Les neuf paladins se redressèrent tout à coup.
Dans la barque, il en fut de même des rameurs.
Kob, de son côté, fit un pas en avant.
Ganelon seul n’avait pas bougé.
Il avait tout entendu cependant, tout compris; il murmura :
«Allons... c’en est fait!... elles ne viendront pas... mais je les connais : c’est qu’elles n’auront pu venir.
— L’heure est passée ! articula lentement la voix de Pioland.
— Bien, fit Ganelon, vienne le bourreau !
— Il est là, repartit Kob.
l’héritage de CHARLEMAGNE.
— En ce cas, railla Ganelon, .il ne faut pas le faire attendre... frappe ! »
Et, relevant audacieusement la tête, il attendit.
(( Mais, se récria le pieux Ëginhard, mais tu n’auras donc pas un mot de repentir, pas un mot de prière... pas même un dernier vœu.
— Mon dernier vœu ! éclata tout à coup Ganelon, mon seul vœu... c’est que de ce sang qui va couler ici... de mon sang... renaisse toute une légion de démons acharnés contre votre œuvre, et qui, dans l’avenir, soit fatale à la France !
— O mon Dieu ! fit Roland , cet homme va donc mourir comme il a vécu, en reniant vos lois les plus saintes, en maudissant son pays !
— Oui, voulut poursuivre Ganelon, oui, c’est une malédiction, c’est un anathème que je lance en mourant contre vous, contre les vôtres et contre la nation tout entière! Oui... même au delà du tombeau, je voudrais être encore son mauvais génie! Je voudrais... i>
Mais le comte Efflam, interrompant enlin ce blasphémateur :
(( Ya, Kob! dit-il.
— Agenouille-toi ! crièrent en même temps les deux évêques au condamné. Malheureux ! mais agenouille-toi donc au moins pour mourir !
— Non! je mourrai debout! »
Ce furent les dernières paroles de Ganelon... Déjà la hache du bourreau traçait au-dessus de sa tête comme un éclair, et presque aussitôt cette tête roula dun côté, tandis que le corps tombait de l’autre.
(( J’ai tenu ma promesse, ami Puk... es-tu content? s’écria Kob.
— Silence ! fit le comte Eftlain.
— Et maintenant, disait Roland, que ce cadavre reste ici, sans sépulture et sans prières. C’est le juste châtiment des félons et des impies. Partons! y>
Quelques minutes plus tard, la barque redescendait le courant.
Mais à peine eut-elle disparu au premier détour du fleuve, que
LA REVANCHE DU CIIAMP-ROUGE
deux ombres aux longs vêtements se dressèrent tout à coup sur la rive droite, descendirent lentement la berge herbue, dégagèrent une pirogue d’entre les roseaux, et, faisant force de rames, prirent le chemin du rocher sanglant.
Ces passagères nocturnes arrivèrent enfin... la lune éclaira leur pâle visage... c’était Bertrade, et c’était Morgane.
Mais avant de dire quel était leur but, suivons tout d’abord l’embarcation que montaient les Treize.
Ils furent promptement de retour au camp, et comme depuis deux jours et deux nuits ils avaient combattu sans relâche,
Cette tête roula d’un coté, tandis que le corps tombait de l’autre.
comme d’autre part leur conscience de juges était parfaitement tranquille, ils ne tardèrent pas à s’endormir, et cette fois d’un si profond sommeil que le lendemain, à l’heure où le soleil montait à l’horizon, ils dormaient encore.
L’arrivée du jeune Karle les réveilla enfin, tout honteux et malcontents contre eux-mêmes d’un aussi long repos.
Amaury surtout ne se le pardonnait pas. Durant près de six heures, l’excès de la|fatigue lui avait fait oublier son frère.
Il s’empressa donc de courir vers la grotte. Le comte Efllam l’y suivit également, inquiet de Landrik.
Karle s’était assis au milieu des sept autres paladins, qui s’excusaient encore de s’être ainsi laissé surprendre.
c( J’ai voulu vous remercier tous, répondit le jeune prince; j’ai voulu vous serrer les mains... ces mains intrépides et loyales