‹ L'héritage de CharlemagneChapitre 15 sur 20 · L’HERITAGE DE G II A R L E M A G X E · texte numérisé non relu

L’HERITAGE DE G II A R L E M A G X E

auxquelles mon père doit sa délivrance, auxquelles je devrai plus tard ma couronne.

En cet instant, des chants religieux s’élevèrent du lointain.

(( Qu’est-ce que cela ? demanda Karle.

— Ce sont, répondit Eginliard, les moines d’un couvent voisin. Ils ont été prévenus par moi, ils viennent rendre les derniers honneurs aux deux compagnons que nous avons perdus... au brave Guilhem Duplessis... au brave Iloneric de Béthune. Après quoi, leurs cadavres, lavés de piment et de vin, comme il est d’usage, seront renfermés dans des cuirs de cerf... pour être ainsi transportés jusqu’à rermitage de Roland, où tous nous devons avoir notre tombe. »

Ce fut le comte Robert qui se chargea de conduire les illustres morts.

Les moiiies apparui’ent au tournant de la rive.

(( Je vais prévenir ma mère, dit Karle, car nous devons tous les deux assister aux prières dites en mémoire de ceux qui sont morts poumons! »

Et le jeune prince reprit le chemin de la tente impériale, où nul symptôme de réveil ne se manifestait encore.

Arrivés auprès d’Éginhard, les moines reçurent ses dernières instructions et disparurent un instant dans la grotte, d’où bientôt ils ramenèrent les deux cadavres, étendus sur des civières apportées à cet effet du couvent.

Iloneric de Réthune et Guilhem Duplessis, revêtus de leurs armes, drapés dans leur manteau, mais le visage découvert, furent ainsi déposés au bord du lleuve, en l’egard de l’Orient.

A l’aide de quelques-unes des pierres tombées du plateau, un autel fut improvisé, puis tendu de noir.

Et l’office des morts commença.

Déjà l’impératrice était arrivée, s’appuyant, avec un légitime orgueil, sur le prince Karle; déjà le fils et la mère s’agenouillaient au premier rang.

Dans toute l’étendue de la clairière, les soldats en armes assistaient avec recueillement à la pieuse cérémonie.

Au milieu de ce paysage si pittoresque, sous un ciel d’azur.

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aux douces clartés d'un soleil matinal, c’était un imposant et grandiose tableau.

Lorsque le service divin fut terminé, les compagnons des deux trépassés s’approchèrent successivement de leurs cadavres afin de les baiser au front, afin de leur dire chacun à son tour :

(( Adieu, Guilhem Duplessis!... Ilonericde Béthune, adieu ! » Ainsi voulut agir Karle, ainsi l’impératrice elle-même.

Puis les moines, ayant chargé les deux civières sur leurs

Puis les moines reprirent, tout en chantant des psaumes, le chemin du monastère.

épaules, reprirent, tout en chantant des psaumes, le chemin du monastère.

(( A ce soir ! » leur avait dit le comte Piobert.

11 y eut un instant de silence général, après lequel l’impératrice se dirigea vers la grotte en disant :

(c Nous avons rendu les derniers devoirs aux morts, songeons maintenant aux blessés. »

Au milieu d’un demi-jour à peine traversé de quelques rayons, on distinguait vaguement les deux couches de fougère sur lesquelles reposaient Landrik et Bérenger.

Geneviève veillait auprès de celui-ci; auprès de celui-là, Jehanne.

Hélas î une grande dilTérence existait entre eux. Bien que la blessure de Landrik fût des plus graves, et le condamnât pour quelque temps à l’inaction la plus complète, la vie brillait cependant dans son regard; et, dans la pourpre fiévreuse qui animait son male visage, on devinait déjà l’impatience de la guérison.

Mais Bérenger, le pauvre Bérenger, sa pâleur était effrayante, effrayante son immobilité. Depuis la veille au soir, il n’avait pas prononcé une parole, et quand parfois sa paupière se soulevait, on eût dit ses yeux déjà pleins de ténèbres. Il ne semblait plus reconnaître personne, entendre aucun bruit, conserver un seul souvenir, une seule espérance. C’était comme une vague et lente agonie ; pour se convaincre qu’elle n était pas encore terminée, il fallait à chaque instant interroger les faibles battements de son cœur, ou prêter l’oreille au souffle plaintif qui haletait imperceptiblement entre ses lèvres déjà bleuies par les affres de la mort.

L’impératrice le regarda longuement, et ne put se défendre de pleurer.

Puis, d’une voix toute tremblante de commisération, de douleur :

(( Cher enfant, murmura-t-elle, cher et malheureux enfant!... Que dirai-je à ta mère, si jamais je la revois? Comment pourrons-nous jamais nous acquitter envers les tiens de cette cruelle mort qui te frappe ainsi... étant si jeune... si brave et si beau... si digne d’être heureux ! y>

Et se penchant au-dessus du moribond, elle mit sur son front livide un baiser maternel.

Au milieu du profond silence qui régnait tout à l’entour, on entendit un sanglot d’Amaury, un sanglot de Geneviève.

Mais Jehanne intervenant tout à coup :

(( Tout espoir n’est pas encore perdu, dit-elle; un des moines qui était ici tout à l’heure l’a déclaré; c’est un savant médecin. Par malheur, la blessure est telle qu’on ne peut le transporter au couvent. Mais nous serons là, mon père et moi; nous le veillerons, nous le soignerons ainsi que s’il était mon frère! 0

Ce fut à qui remercierait la généreuse Jehanne. Personne,

LA REVANCHE DU CHAMP-ROUGE

cependant, n’osail croire à la lueur d’espérance qu’elle venait de faire briller à leurs yeux.

L’impératrice se retourna vers Landrik :

(( Mon excellent guide, lui dit-elle, mon intrépide champion, vous vivrez assurément, vous... et grâce au Ciel vous redeviendrez bientôt alerte et vaillant comme parle passé. Acceptez donc avec résignation la blessure présente, et surtout le chagrin qui doit en résulter...

— Quel chagrin? demanda Landrik en se soulevant à demi sur sa couche.

— Celui de rester ici tandis que vos compagnons vont se remettre en route... tandis que le comte Effïam aurait si grand besoin de vous pour retourner en Bretagne.

— En Bretagne! se récria l’époux de Clothilde, que ditesvous, madame?

— Je dis que je vous dégage pour trois mois de votre serment... et que vous êtes libre de reprendre le chemin du château de Glay...

— Cependant...

— Je l’exige ainsi... je le veux... vous partirez ce soir. y>

Le comte Efflam s’inclina en signe d’assentiment, de reconnaissance.

Mais il n’en fut pas ainsi de Landrik.

(( Partir sans moi ! se récria-t-il avec un superbe emportement, retourner sans moi au château de Glay, assiégé par toute une armée ennemie !... Oh! mais non... non... je lui serai nécessaire là-bas, nécessaire durant le voyage... C’est mon maître, enlendez-vous bien, toujours mon maître... et je ne veux pas déserter son service. Il est blessé aussi, d’ailleurs, et non moins gravement que moi peut-être... Qu’est- ce que j’ai après tout, moi! une simple égratignure, qui ne m’empêche nullement de me tenir debout, de monter à cheval, de voyager et de combattre avec mon bien-aimé seigneur... Merci Dieu! que dirait la comtesse Clothilde, si elle voyait le comte Efflam sans Landrik! Je lui ai promis cela, d’ailleurs, je l’ai juré... je veux tenir mon serment... Je le peux! Voyez... voyez plutôt comme je suis guéri ! comme je suis fort! »

Il s’était drapé dans ses couvertures, il se leva tout à coup, et, par un effort désespéré, parvint a faire quelques pas, la tête haute et le geste résolu.

Mais ses forces le trahirent; il chancela, pâlit, porta fièvreusementla main à sa gorge déjà envermeillée de sang, et vint bientôt retomber à reculons sur sa couche.

« Oh ! s’écria-t-il alors, oh ! misérable que je suis ! misérable et traître. . . je ne puis pas. . . je ne puis pas accompagner le comte, ainsi que c’est mon devoir, et tenir mon serment à Mme Cdothilde! Elle dira que Landrik est un mauvais serviteur, un ingrat, un félon, un lâche!... Elle aura raison... Je vous dis, moi, qu’elle aura raison... Souvenez-vous que mon maître va avoir affaire à tous les damnés Bretons de Morgane... S’il allait tomber dans quelque embuscade... si je n’étais pas là pour le défendre, pour le sauver!... Oh! mon Dieu!... pourquoi donc n’avez-vous pas permis que ce Ganelon me frappât au cœur !... Pourquoi donc ne m’avez-vous pas laissé mourir ! »

Ce n’était plus seulement du désespoir, c’était du délire; il se tordait convulsivement dans son impuissante et généreuse colère ; il pleurait, il sanglotait comme un enfant.

Tous en eurent pitié, tous à l’envi s’efforcèrent de le consoler. Mais le plus ardent à cette tâche, ce fut le Frison Barthold.

Il s’élança vers Landrik, et lui dit:

d Compagnon, je me charge de te remplacer, moi... Je m’offre à servir de second au comte Efflam. »

La voix de l’impératrice s’éleva tout à coup :

(( Amaury, dit-elle, le comte Efflam est pour vous presque un père; vous l’accompagnerez aussi.

— Madame, se récria vivement Amaury, Dieu m’est témoin que je suis tout dévoué au comte Efflam... que j’apprécie tous les périls qu’il va courir... mais mon frère!... puis-je l’abandonner en cet état, mon pauvre frère ! »

Ce fut Bérenger lui-même qui répondit.

Il avait été comme réveillé par tout ce débat; il était parvenu à se retourner à demi, à se soulever quelque peu sur sa couche de douleur, et maintenant, soutenu sur le bras droit, agitant sa

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main gauche, qui tremblait ainsi que la feuille au vent, d’une voix presque inintelligible, il disait :

a Mon frère... il faut obéir... il faut t’en aller avec le comte... C’est moi qui t’en prie... c’est moi qui le veux! »

Amaury s’était élancé vers Bérenger, et déjà le pressait dans ses bras.

Le blessé lui saisit la main, et poursuivit :

« C’est convenu, n’est-ce pas?... Je te rejoindrai avec Landrik. Tuas bien entendu ce que disait le moine?.,. Tout espoir n’est pas perdu. Je guérirai aussi, moi... je vivrai!... Est-ce que je peux mourir si jeune !... je n’ai pas encore vingt-deux ans.

— Bérenger ! sanglota Geneviève, qui était venue s’agenouiller à l’autre flanc du blessé; mon cher Bérenger, ne vous animez pas ainsi, ne parlez pas autant... le moine l’a défendu ! »

Il la regarda longuement, avec une indéfinissable expression de mélancolie et de tendresse.

Puis, se laissant retomber en arrière, il lui prit la main, et la réunissant à celle de son frère, ainsi que la veille au soir il avait déjà fait :

<( Oh! murmura-t-il, je vous aime tous les deux... Allez... je vous aime... Et comme il faut tout prévoir, comme il se pourrait que cet adieu fut notre dernier adieu... promettez-moi, jurezmoi... si je meurs... qu’une année jour pour jour après ma mort, vous serez unis l’un à l’autre.

— Mais tu ne mourras pas, mon frère !

— Nous nous reverrons, Bérenger!

— Je l’espère... je le crois... Aussi le serment que j’exige ne vous engage pas à grand’cbose! Il me calmera... il me soulagera. Jurez donc! On ne refuse rien à ceux qui sont dans une situation pareille à la mienne... Je vous en conjure... je le veux... Allons, Geneviève... allons, iVmaury. .. jurez-le. »

Éperdus tous les deux d’attendrissement et de douleur, la voix entrecoupée de larmes, ils répétèrent la formule du serment que, mot par mot, leur dictait Bérenger.

L’impératrice et ses fidèles chevaliers, Landrik lui-même et

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