TROISIÈME PARTIE
LE POISON DE MORGANE
ROMARIK
Par une brûlante et poudreuse après-midi de la fin d’août, trois cavaliers gravissaient le mont Faouëck, et se dirigaient vers cette petite chapelle, où nous avons vu, au début de notre récit, Efflam et Clothilde se dire un touchant adieu.
(( Encore quelques pas, mes amis, dit l’un d’eux, et nous apercevrons mon château... Tenez, le voici !
Mais à peine eut-il jeté les yeux sur le château de Glay, qu’on distinguait dans le lointain, qu’il s’écria :
« Malheur ! oh ! malheur !... j’arrive trop tard ! »
Non seulement aucune bannière ne flottait sur la tour, non seulement aucune sentinelle ne se montrait sur les murailles, mais encore ces murailles qui, en plusieurs endroits, semblaient éventrées, et cette tour décapitée de ses créneaux penchaient évidemment vers la ruine.
Le comte Efflam, que nos lecteurs ont déjà reconnu, bondissant sur son cheval, le lança au galop vers le manoir. Ses compagnons, Amaury et Barthold partirent du même train et tous trois descendirent la montagne avec une rapidité vertigineuse.
Le comte, éperdu, atteignit bientôt la première enceinte, et dut mettre pied à terre. Des lambeaux de toiture, des pans entiers de muraille, des débris de toutes sortes obstruaient à chaque instant le passage; c’était un spectacle empreint d’une profonde tristesse.
Néanmoins le châtelain avançait toujours. De temps en temps, d’une voix oppressée, pleine de sanglots, il appelait :
(( Clothilde!... Clothilde! ))
Personne ne lui répondait; sauf le bruit des pas des trois chevaliers, un morne silence, le silence de la mort, continuait à planer sur les décombres. La seconde enceinte fut franchie.
C’était là que s’élevait la demeure, maintenant écroulée, du maître. Même désolation, même silence.
Çà et là, des empreintes sanglantes.
On eût dit qu’aucune créature humaine n’avait survécu au sac du manoir; on eût dit que les animaux eux-mêmes, que les oiseaux du ciel en avaient fui, épouvantés par le massacre.
Le comte appela une dernière fois.
Tout à coup, du fond de la salle basse de la tour éventrée, un formidable aboiement retentit, un aboiement presque joyeux.
Puis, un chien se montra soudainement, un superbe molosse qui, les oreilles redressées, la narine démesurément ouverte, bondit par-dessus un énorme amas de décombres, arriva jus- ({u’aux pieds du comte, flaira ses vêtements pour mieux se convaincre, et se grandissant jusqu’au point d’appuyer les deux pattes de devant sur ses épaules, finit par lui lécher le visage avec toute sorte de cris et de démonstrations d’allégresse.
LE POISON DE MORGANE
(( Bugh! put dire enfin son maître, mon pauvre Bugb, es-tu donc le seul être vivant que je retrouve ici ! »
Et les yeux tout en pleurs, il se laissa tomber sur une large pierre gisante à ses côtés.
Le fidèle animal, comme s’il eût compris, comme s’il eût voulu répondre, se retourna vers la tour avec un gémissement plaintif.
(( B y a là quelqu’un! se récria le comte en se redressant tout
à coup. B y a là quelqu’un! mais qui donc?... Bugh... qui donc? »
Une voix humaine lui répondit :
c( Mon maître!... n’est-ce pas la voix de mon maître que j’entends ? ))
Presque aussitôt, sur le seuil de la tour, un homme de haute taille apparut, une sorte de géant.
c( Bomarik ! fit le comte Efflam. Ah! c’est toi, Bomarik! »
C’était effectivement le cousin de Landrik, l’autre Landrik, le tout dévoué serviteur commis à la garde delà comtesse.
Trop ému sans doute pour répondre, il s’avançait avec une extrême lenteur, des deux mains battant l’air et comme trébuchant à chaque pas parmi les ruines.
(( Mais viens donc ! lui répétait son maître, qui, d’autre part, cherchait à le rejoindre; mais viens donc ! A moi, mon fidèle î
— Ah! fit le géant avec une agitation de plus en plus singulière, ah î mon maître... mon bon maître... dites-moi d’abord que c’est bien vous !...
— Eh quoi! fit le comte de plus en plus étonné, tu ne me reconnais donc pas?
— Hélas! expliqua enfin Romarik, hélas ! mon bon maître... ils m’ont crevé les yeux... je suis aveugle ! »
Un même cri de commisération s’échappa des lèvres des trois chevaliers, qui, seulement alors, s’aperçurent qu’à la place des yeux, le géant n’avait plus que deux cavités béantes et rouges encore comme deux plaies vives.
(( Romarik ! mon pauvre Romarik!... » dit le comte, qui, tout en étreignant les mains de son fidèle serviteur, tout en l’embrassant, le faisait asseoir à la place précédemment occupée par luimême.
Puis, d’une voix à peine articulée :
(( Clothilde! osa demander enfin le comte, oh! dis-moi ce qu’est devenue Clothilde ! »
A ce nom, Romarik se voila tout à coup le visage en frissonnant.
(( Réponds ! supplia son maître, réponds-moi!
— Oh ! parvint à murmurer enfin l’aveugle, oh ! mon maître... ce n’est pas ma faute, allez... Je vous avais promis de veiller sur elle, et j’ai religieusement tenu mon serment. C’est le sort qui nous a vaincus, c’est la faim, c’est la mort de tous les nôtres. Je suis resté presque seul à la défendre, et seul j’ai combattu encore... oui... oui... je vous le jure... j’ai combattu comme un lion !
— Je te crois... je te crois, mon brave Romarik... Mais ils l’ont donc tuée?
— Non, non, je suis certain qu’elle existe.
— Mais où est-elle? où est-elle ?
— Rs l’ont emmenée ! Je ne sais pas... je ne sais pas! y>
Et l’aveugle, éclatant en sanglots, en proie à une sorte de
LE POISON DE MORGANE
convulsion nerveuse, finit par tomber dans un état de prostration complète.
Quant au comte Efflam, il restait immobile, atterré, comme ployant sous le poids de la douleur. -
Bugli allait de fun à l’autre, les caressant tour à tour et les consolant de son mieux.
11 est des instants où l’amitié môme devient importune; Amaury et Barthold se taisaient, assis à quelques pas de là, presque à l’écart.
L’aveugle ne tarda pas à revenir à lui, et fit le récit du siège que le château avait subi. Nous le résumons en })eu de mots.
Peu après le départ du comte, Morgane elle-meme, à la tête d’une troupe nombreuse, avait tenté un assaut général, qui fut repoussé. C’est alors que Janika, franchissant les lignes ennemies, était partie avertir le mari de Clothilde du danger qui la menaçait. La comtesse avait été admirable; c’était grâce à son énergie, à son mépris du danger, aux soins donnés aux blessés, que la garnison avait pu résister plus d’une année. Quand on sut qu’elle était devenue mère, quand elle vint elle-même montrer à tous son enfant, en les priant de combattre pour lui, ce fut du délire pendant quelques jours et un véritable massacre des assaillants. Mais la famine vint. De plus, Morgane qui avait disparu quelque temps, occupée ailleurs, comme nous l’avons vu plus haut, reparut et excita ses troupes à une suprême attaque.
Toute la garnison avait été massacrée, y compris le représentant de Dieu, et Janika... une femme. La comtesse avait été faite prisonnière; elle avait été emmenée vivante avec son enfant. Bomarik en répondait. Lui seul de tous les défenseurs du château avait eu la vie sauve. Au moment où il allait être tué, une voix s’était élevée, celle de Morgane.
(( Arrêtez! commandait-elle, cet homme m’appartient. Une fois déjà, je l’ai guéri d’une blessure mortelle, et notre Dieu fait une loi d’épargner à l’avenir celui qui nous doit déjà la vie. »
Puis, comme un sourd murmure circulait parmi la foule :
(( Obéissez! ajouta-t-elle, mais ne craignez pas que votre vengeance soit perdue; la vie seulement de cet homme m’est néces-
saire, et je lui réserve un destin pire que la mort. Garottez-le et que le fen s’allume! »
Quelques instants plus tard, Romarik était aveugle pour la vie.
Ce fut par un vrai rugissement de lion aveuglé qu’il termina son récit.
Après l’avoir serré sur sa poitrine, le comte, avec des larmes dans la voix, put enfin murmurer :
(c ÏLi es bien certain, n’est-ce pas, de tes souvenirs?... tu me réponds que mon enfant vivait encore... tu me réponds que sa mère n’était pas morte... n’est-il pas vrai?... qu’elle n’avait reçu aucune blessure lorsqu’ils l’ont entraînée avec eux dans leur retraite ?
— Oui, maître, affirma Romarik, oui; mais j’ai mieux encore pour vous convaincre que le suprême témoignage de mes yeux ; c’est pour attendre votre retour qu’on m’a posté ici, je suis chargé pour vous d’un message.
— Un message... et de qui donc?
— De Morgane.
— De Morganel
— Gela vous semble étrange, maître? Oh! je fus étonné bien davantage encore lorsque, recouvrant quelques jours plus tard la connaissance de moi-même, dans la main qui cicatrisait mes blessures, qui m’avait sauvé... je reconnus la main de Morgane.
— Elle... elle encore!... mais dans quel but?
— J’en reçus immédiatement l’explication, ce — Ne me remercie pas, osa-t-elle me dire, c’est parce que tu m’étais utile, parce que j’avais un dessein sur toi que je suis ici. Tu vas y rester pour attendre le retour de ton maître, et pour lui dire en mon nom qu’il n’a rien à craindre pour la comtesse; que c’est afin de tenir en ma puissance la mère et l’enfant, que je me suis emparée du cliateau... que si le comte veut se prêter à mon vouloir, il sera plus heureux et plus puissant qu’il ne l’a jamais rêvé... y> Ce sont ses propres paroles, maître. « Tu lui diras enfin, qu’à f instant même de son arrivée, s’il veut revoir, s’il veut embrasser et sa femme et son fils, il n’a qu’à m’appeler... je viendrai, je le conduirai, j’exaucerai ses vœux. »
Morgane se tenait debout au milieu des ruines,
LE POISON DE MORGANE
— Elle t’a promis cela? » s’écria le comte.
Et alors une voix se fit entendre, une voix qui n’était ni celle de Rornarik ni celle de fuii des deux compagnons du comte, la voix de Morgane elle-même.
(( Me voici! venait de dire la veuve du roi Morvan; si tu veux l’assurer que je sais tenir mes promesses, tu n’as qu’à me suivre... viens! »
Morgane se tenait debout au milieu des ruines, et les plis de son long manteau de couleur sombre, l’éclat surtout de ses yeux ardents, lui donnaient l’apparence d’une immense orfraie se redressant sur sa proie.
Le premier mouvement de Barthold le Frison avait été de s’élancer vers elle, et de s’en rendre maître.
« Otage pour otage! s’était-il écrié; tu ne nous échapperas plus, misérable sorcière, incarné démon ! »
Et déjà sa main s’appesantissait sur l’épaule de Morgane.
La druidesse n’avait pas bougé; elle se prit à sourire.
Puis, avec un imperturbable calme, avec un dédain superbe :
(( Insensé! répondit-elle à Barthold, insensé qui me croit accessible à la crainte, qui pense pouvoir enchaîner ma volonté!... Mais, sache-le donc, jamais une créature faite de chair et d’os ne prévaudra sur Morgane. Lorsque Morgane le veut, elle sait se rendre invisible, elle sait échapper à la plus robuste étreinte avec non moins de facilité que l’eau, que la flamme qu’essayerait de retenir la main d’un enfant. Je puis foudroyer qui me touche... Essaye!
— J’essayerai », répliqua sans pâlir l’intrépide Barthold, qui saisit les deux mains de la mégère en la regardant face à face.
Mais Morgane ne se transforma nullement en éclairs, nullement en fumée. Loin de là, elle s’assit tranquillement, et repartit avec un nouveau sourire.
(( Ta hardiesse même me plaît et me désarme, chevalier ; je ne t’en veux pas personnellement, d’ailleurs, et j’ai d’autres moyens de prouver ici ma puissance. Si à une heure dite je ne suis pas de retour auprès de la comtesse Clothilde, ceux dont j’ai fait ses
gardiens ont ordre de tuer l’enfant et la mère. Qu’en dit le comte Efflam? ))
Déjà le comte s’écriait :
(f Cessez de la contraindre, Barthold... Oh! qu’elle soit libre !... »
Le Frison obéit aussitôt.
(( Tu vois, Barthold ! fit Morgane en s’accoudant sur un arceau brisé. Merci, comte... et maintenant, nous en avons le temps, causons.
— Que me veux-tu? demanda l’époux de Clothilde.
— Avant tout, te dire les conditions de l’entrevue que je suis venue t’offrir.
— Quelles sont-elles?
— Tes compagnons feront serment de ne pas chercher à nous suivre, de ne pas sortir de cette enceinte. »
Amaury et Barthold protestèrent simultanément contre celte première exigence.
c( Aous ne pouvons nous engager à attendre patiemment ici le retour du comte, dirent-ils, nous ne voulons pas prêter ce serment.
— Je ne prétends pas vous l’imposer ainsi, répliqua xMorgane, je ne veux enchaîner votre indépendance que pour quelques heures seulement, jusqu’au coucher de la lune. Lorsqu’elle aura disparu, je vous laisse libres d’agir suivant votre fantaisie... mais jusqu’à ce moment, vous serez ici les prisonniers de votre honneur. Me promettez-vous cela?
— Nous te le jurons ! » conclurent Amaury et Barthold, après avoir un instant réfléchi.
Morgane reprit :
(( Quant à vous, comte Efflam, il me faut votre parole de me suivre seul, de vous laisser couvrir les yeux d’un bandeau lorsque je le jugerai bon, et, dans ce même état, si toutefois alors vous rejetez mes offres, de vous laisser reconduire jusqu’aux environs de ce château, sans faire aucune espèce de tentative pour reconnaître la route qu’on vous aura fait prendre, sans abuser en aucune façon de ma confiance en vous.
LE POISON DE MORGANE
— Mais, observa le comte, quelles sont ces offres auxquelles tu viens de faire allusion?
— A cet égard, répondit Morgane, je ne m’expliquerai qu’en présence de la comtesse Clothilde, au moment où nous nous trouverons tous deux seuls avec elle.
— Et si je refusais alors, quand pourrai-je me retrouver auprès de mes compagnons?
— Au lever du second soleil. »
Le comte allait consentir, Amaury intervint.
(( Quelle garantie avons-nous que tout ceci ne cache jias un nouveau piège? s’écria-t-il. Qui nous assure que le comte Efllani nous sera rendu sain et sauf?
— Mon serment! répliqua fièrement Morgane, et Romarik lui -même vous l’affirmera, mes serments valent les vôtres. ))
Amaury et Barthold étaient loin, cependant, d’être aussi convaincus. Tous deux ils retenaient d’une main le comte, et de l’autre menaçant Morgane :
(( Malheur à toi! disait celui-ci, s’il tombe un seul cheveu de sa tête !
— Si la moindre atteinte est faite h sa liberté, disait celui-là, malheur à toi !
— J’ai juré! conclut dédaigneusement Morgane : mais l’heure se passe, comte Efllam, et Clothilde nous attend. »
Puis, comme certaine d’être suivie, elle se mit la première en chemin.
(( Laissez-moi, mes amis! s’écria fiévreusement le comte : laissez-moi courir vers celle que j’aime!... A demain... à demain... Dieu vous garde ! »
Et il s’élança sur les pas de Morgane.
(( Dieu vous garde! » avaient répété d’une même voix Amaury et Barthold, qui, tous deux penchés en avant, regardaient avec angoisse s’éloigner leur ami.
Bientôt son ombre et celle de sa conductrice se perdirent dans la nuit; bientôt le bruit de leur marche rapide s’évanouit dans le lointain.
3fi
Les deux chevaliers se redressèrent enliii, avec un même soupir inquiet.
« Ne craignez rien, dit Romarik, dont l’oreille restait penchée vers le sol ; j’ignore quels sont les secrets de la damnée sorcière sur le comte, mais je vous réponds que sa personne est sacrée pour elle. Vous voyez bien qu’il en fut de même à l’égard de la comtesse et de son enfant.
— Oui, fit Amanry, mais elle est néanmoins retenue prisonnière; si le comte allait également rester captif?
— Nous avons eu tort, ajouta Barthold, de ne pas exiger qu’il nous eût au moins pour escorte.
— Ce serait un crime de l’abandonner ainsi, s’écria Amaury. Nous ne devons pas, alors surtout qu’il est souffrant et désespéré, le laisser sans défense à la merci de cette femme. »
Et l’impétueux jeune homme eut un mouvement pour bondir sur les traces du comte.
« Frère, dit en le retenant Barthold, nous avons juré.
— Bien dit! s’écria tout à coup l’aveugle, (jui venait de se redi’esser avec un sourire étrange ; mais il est quelqu’un ici qui n’a fait aucun serment, quelqu’un auquel Morgane n’a pas songé, et qui vaudra meme mieux que vous pour retrouver au besoin la piste du maître... va, Bugh, va... mais reviens... va!
Et Bomarik,tout en lâchant l’intelligent animal, que jusqu’alors il avait à dessein retenu, semblait lui donner la consigne d’un véritable batteur d’estrade.
Biigli parut comprendre à merveille ce qu’on exigeait de lui, et l’œil tout flamboyant d’une sagace ardeur, il partit sans meme jeter un aboiement, qui l’eùt peut-être trahi.
(( Mais, observa Barthold, la sorcière avait sans doute quelque escorte cachée dans les environs ; si elle s’aperçoit de la poursuite du chien, elle donnera l’ordre qu’on éloigne le pauvre animal, elle le fera tuer!
— Oh! oh! fit Bomarik avec une sorte d’orgueil, vous ne connaissez point Bugh ! 11 ne se laissera pas prendre, il ne se montrera même pas, il se contentera de suivre leur piste et de revenir ici pour nous servir de guide. Cela vous étonne, n’est-ce
LE POISON DE MORGANE
pas? mais cela est ainsi. Nos molosses bretons ne sont point des chiens comme les autres, et Bugh est un molosse qui n’a jamais eu et n’aura jamais son pareil. Le comte aussi le connaît bien, allez! C’est le cousin Landrik et moi qui l’avons élevé, dressé pour le service particulier du maître. Quand nous étions en chasse, il partait deux ou trois heures d’avance, afin de nous guider plus tard là où était le gibier; quand nous étions en guerre, il s’en allait en éclaireur, et revenait juste à temps pour nous conduire droit à l’ennemi. Oh! oh! je vous le répète, c’est un maître chien que Bugh... et durant tout le cours du siège, il a combattu dans nos rangs comme un vrai soldat. B sera promp-
II partit sans même jeter un aboiement, qui l’eùt peut-êlre Iralii.
tement de retour, je vous l’assure..., ayez confiance en lui!
— Mais si d’ici là quelque péril menaçait le comte?...
— Pouvez-vous faire autrement que d’attendre, puisque, jusqu’au coucher de la lune, comme l’a dit Morgane elle-même, vous ôtes ici les prisonniers de votre parole? »
Ce dernier argument n’admettait pas de réplique ; Amaury et Barthold cessèrent donc d’insister davantage.
(( Profitez de ces quelques heures pour réparer vos forces par un peu de sommeil, ajouta Bomarik, et prenez d’abord un frugal repas. Suivez-moi. y>
On arriva bientôt dans la salle basse de la tour, où se trouvaient une large couche de fougère, quelques grossiers escabeaux échappés à l’incendie, et, vers le centre, sur une large table de pierre que n’avaient pu briser les vainqueurs, des galettes de sarrasin, un quartier de venaison, quelques légumes cuits à l’eau et deux cruches de grès, l’une remplie de laitage, l’autre de
celle boisson fermenlée qui se biivail alors clans loiiles les régions de rOuesl.
A l’aspecl d’un lel feslin, qu’éclairaienl deux lorches de résine adbérenles à la muraille, les deux chevaliers s’élonnèrenl de celle abondance inallendue, mais Romarik, lorsqu’ils eurenl exprimé haulemenl leur surprise, ne parul nullemenl la partager.
(( J’étais bien certain, dît- il, que Morgane aurait amené avec elle quelqu’un qui renouvellerait mes provisions, de manière à me permettre de vous offrir l’hospitalité.
— Comment! fit Barthold, c’est Morgane qui pourvoit à ta subsistance?
— Puisqu’elle m’avait empêché de mourir de mes blessures, répliqua l’aveugle, n’était-il pas tout simple qu’elle continuât son œuvre jusqu’au retour de mon maître?
— Ces soins, fit Amaury, n’ont-ils point altéré quelque peu le trop juste ressenliment que tu parais avoir contre elle? »
A ces mots, l’aveugle se redressa tout à coup, comme mordu au cœur par les serpents de la vengeance ; ses muscles herculéens se raidirent ainsi que pour une lutte désespérée, son visage devint aussi pâle que celui d’un cadavre, et, sous ses paupières sanglantes, il y eut comme de fauves lueurs.
Puis, d’une voix stridente et rauque :
(( Non! répondit-il, oh! non... je n’oublie pas, je la hais!... et si jamais elle retombe entre mes mains, ces mains-là l’étoufferont, la broieront, la déchireront comme une louve enragée qu’elle est. Mais l’heure n’est pas encore venue; patience... patience! »
Il venait de se calmer ; ce fut sur un tout autre ton qu’il ajouta :
(( Jusqu’à demain, jusqu’au coucher de la lune, il y a trêve encore pour moi, comme pour vous, d’ailleurs, sires chevaliers. Alors nous serons tous les trois délivrés de notre serment, alors nous nous mettrons en chasse, et si le comte ne nous est pas loyalement rendu, cette chasse sera terrible, je vous l’assure. En attendant, mangez et buvez.
LE POISüxN DE MORGANE.
— Ne te mettras-tu point à table avec nous? fit Barthold.
— Merci, je n’ai pas faim », répliqua l’aveugle.
Il n’en était pas de même des deux voyageurs, qui, après les fatigues et le jeûne presque quotidien d’un aussi long voyage, ne se sentaient nullement le courage de bouder un bon repas.
Ils attaquèrent donc franchement le quartier de venaison, mais non sans dire à leur hôte :
(( Prends place du moins le premier sur cette épaisse litière, Piomarik, et eherche un moment d’oubli dans le sommeil.
— Je ne dors plus », répondit l’aveugle.
Comprenant qu’il est de ces calamités dont rien ne console, et cependant de plus en plus sympathiques à leur infortuné compagnon, Barthold et Amaury achevèrent leur repas en silence.
Puis, s’étendant côte à côte sur la moelleuse couche toute parfumée d’aromatiques senteurs, presque aussitôt ils s’endormirent.
La lune alors atteignait à son zénith; l’aveugle, à demi couché en travers de la porte, veilla jusqu’aux approches du jour sur le sommeil de ses hôtes.
Un aboiement les réveilla tout à coup.
A la lueur incertaine de l’aube naissante, ils aperçurent Bomarik assis sur le seuil avec Bugh à ses pieds.
Le molosse ainsi que l’aveugle paraissaient en proie à quelque émotion extraordinaire.
(( Qu’y a-t-il donc? demanda vivement Amaury.
— Bien d’inquiétant sans doute, fit Barthold ; mais puisque voici le soleil qui se lève... et que le chien est de retour..., qu’il nous serve de guide sur la piste du comte. »
Romarik branla la tête d’un air mécontent, et murmura de même :
(( Lorsqu’il est parti, Bugh n’avait pas au cou cette courroie.
— Eh bien ! qif en concluez-vous ?
— Que Bugh a été retenu captif, c’est évident... Mais par qui?
— Ce ne peut être que par les gens de Morgane. On aura découvert sa poursuite, et tout naturellement...
— Oui... oui..., la chose a dû se passer ainsi. Mais pour que
Bugli se soit laissé surprendre, il faut que le comte lui-même l’ait appelé...
— Pourquoi non ?
— Parce que le comte ne soupçonnait pas que Bugh fut snr ses traces... Parce qu’il n’est pas possible que Bugli se soit laissé entrevoir ou deviner, même par son maître... Oh! je connais le chien.
— Mais que supposez-vous donc, alors ?
— Attendez! fit l’aveugle, qui, tout en réfléchissant, continuait de palper le molosse... B faut que le maître ait jeté un cri... un cri de colère ou de douleur, un cri que fanimal ait pu prendre pour un appel.
— En ce cas, le comte aurait donc été insulté, menacé, frappé?
— Je le crains. Mais voyons... ensuite, que doit-il être arrivé? Si le maître avait été tué, les assassins auraient également tué le chien sur son cadavre !... Pour qu’ils aient épargné Bugh, après s’en être emparés, il faut que le maître ait été vivant... il faut même qu’il ait eu toute sa connaissance, car c’est lui alors qui a dù intercéder pour Bugh...
— Je comprends tout! s’écria Barthold, qui, non moins que son jeune frère d’armes, suivait avec une anxiété croissante les instinctives déductions de l’aveugle.
— Je comprends tout : le comte, pour rassurer son escorte, aura voulu que le chien continuât d’en faire partie, et connaissant toute son intelligence, sachant bien qu’il s’en retournerait vers nous, lui-même peut-être il aura coupé la courroie...
— Coupé, non... cette courroie a été brisée violemment... Voyez plutôt! » interrompit Bomarik en montrant à ses deux compagnons le lambeau de cuir qui restait au cou du molosse.
Amaury et Barthold reconnurent tour à tour la vérité de cette nouvelle observation.
« De plus, poursuivit l’aveugle, dont les mains ainsi que l’esprit cherchaient toujours, le nœud est fait de façon à permettre de supposer une tentative d’étranglement. Lorsque le pauvre animal est venu se jeter sur moi tout à l’heure, il étouffait, il râlait... Enfin, dernier indice qui m’égare, son poil est encore
LE POISON DE MORGANE
ruisselant d’eau jusqu’au-dessous de la courroie, et la courroie elle-même n’a pas été mouillée depuis longtemps... Cette eau, cette rivière, il faut donc qu’il l’ait traversée avant qu’on ne l’attachât... Mais alors, pour revenir vers nous, pour franchir de nouveau l’obstacle, comment a-t-il fait?. . . Et puis il a été frappé... il est meurtri, il saigne encore! Mais alors le comte n’était donc plus là... Oh! je m’y perds... et j’ai peur. »
Durant ces dernières conjectures, l’esprit en travail de Romarik était redevenu tout inquiet. Au bout de quelques secondes de silence, ce fut une fiévreuse angoisse qui l’agita. Il marchait à grands pas chancelants, il se heurtait aux ruines et ne s’en apercevait même pas; il tremblait, il haletait, il s’épouvantait comme à l’aspect de quelque péril, de quelque malheur entrevu, ou plutôt rêvé dans les ténèbres au milieu desquels ses instincts, ainsi que ses yeux, restaient ensevelis.
Amaury et Barthold, également sortis de la cour, suivaient tous les mouvements de l’aveugle et commençaient à s’en effrayer eux-mêmes.
(( Romarik ! s’écrièrent-ils, le temps se passe... voici le jour... Que faut-il faire ? »
— Reprendi'e vos armes, répondit enfin Romarik, rappeler vos chevaux, et courir immédiatement à la recherche du comte. ))
A ce dernier mot, Bugh, qui semblait écouter aussi, fit entendre un aboi retentissant et bondit à quelques pas de là, comme pour montrer le chemin.
(( Vous le voyez! s’écria Romarik, vous le voyez... le chien pense comme moi... le chien nous dit que son maître est en péril... Oh ! partons à l’instant, partons ! »
Déjà les deux cavaliers étaient rentrés dans la tour, et s’armaient précipitamment.
Quant aux chevaux, qu’on avait laissés libres dans le val herbu qui contournait l’éminence sur laquelle était assis le manoir, ils devaient être suffisamment reposés maintenant; un simple appel suffirait pour les faire accourir aussi à la voix de leurs maîtres.
Amaury et Barthold, suivis de Romarik que guidait Bugh,
L’IIÉIUTAGE DE CHARLEMAGNE.
s’empressèrent de franchir successivement les deux enceintes démantelées.
Mais en arrivant à la large brèche qui servait maintenant de porte au château, ils s’arrêtèrent tout à coup.
Une troupe nombreuse de gens armés s’avançait vers eux.
Nous avons laissé le comte Efflam s’éloignant du château de Glay sous la conduite de Morgane.
D’un pas silencieux et rapide, elle avait descendu la colline, et, durant dix minutes environ, remonté le val en obliquant vers l’ouest.
Arrivée sur une sorte de plateau, hérissé de roches bizarres, parmi lesquelles croissaient quelques arbres rabougris, elle s’était arrêtée soudainement, et, par trois fois, avait imité le cri du hibou.
A ce sinistre signal, il y eut dans les broussailles avoisinantes un bruit d’hommes et de chevaux.
Mais le comte ne put voir quelle allait être son escorte, car déjà Morgane, détachant son long voile noir, le disposait en épais bandeau et rappelait au paladin la promesse qu’elle en avait reçue.
l’héritage de CHARLEMAGNE.
Il ne répondit que par un geste de muette résignation, et se laissa voiler les yeux.
Presque aussitôt, une main saisit la sienne, et la plaça sur la crinière d’un cheval.
En meme temps, d’autre part, on lui soulevait le pied gauche pour le placer dans l’étrier.
11 se mit en selle, et l’ordre du départ fut immédiatement donné par Morgane.
Au son de sa voix, le comte comprit qu’elle était à cheval à ses côtés; au bruit de la marche, il devina que l’escorte, d’ailleurs peu nombreuse, se composait uniquement de piétons.
L’un d’eux tenait son cheval en bride, et le guidait ainsi.
Durant un espace de temps que le comte évalua à plus de deux heures, la petite caravane chemina en silence.
Plusieurs côtes furent ainsi gravies ou descendues, plusieurs ruisseaux traversés ; on s’engagea dans des sentiers presque impraticables, où force fut de ne plus marcher qu’à la file ; on dut passer par un bois épais, dont les basses branches fouettèrent parfois le comte au visage.
Élevé au château de Glay, ayant cent fois chevauché et chassé dans ses alentours, il connaissait parfaitement tout ce pays; et par la nature et par les ondulations du sol, par les moindres bruits que pouvait percevoir son oreille, par les plus légers arômes que recueillait son odorat, par mille indices curieusement analysés dans son esprit, il cherchait à neutraliser l’effet du bandeau qui recouvrait ses yeux, il s’efforçait de reconnaître, de deviner le chemin qu’on lui faisait suivre. Mais soit que son instinct se trouvât en défaut, soit que Morgane multipliât les détours afin de mieux égarer son souvenir, il n’y put parvenir qu’imparfaitement, et ces deux premières heures de marche le laissèrent encore dans le doute, en lui permettant néanmoins de vagues suppositions, en ravivant encore son désir de savoir.
Tout à coup, le bruit du sabot de son cheval lui révéla un terrain plat, élastique et sonore, tandis qu’une pénétrante senteur résineuse lui parvenait en môme temps comme un second indice révélateur.
Plus de doute ! il se trouvait en ce moment sous un bois de sapins et de sapins très élevés, car la brise nocturne, ne rencontrant aucun obstacle, soufflait en toute liberté contre son front.
Or, dans tout le pays avoisinant, il n’existait qu’un seul plateau planté de grands sapins.
Le comte Efflam, cependant, voulut une conviction plus complète encore; piquant de l’éperon son cheval, il feignit de chanceler, étendit le bras, et rencontra sous sa main l’écorce écailleuse et vernissée d’un de ces magnifiques arbres qui, sur la terre, forment comme des cathédrales de verdure, et qui, plus tard, sur l’Océan, deviennent de grands mâts de navires.
Alors, il ne put se défendre d’un cri de joie; il avait déjoué la précaution de Morgane.
Fort heureusement, elle ne s’aperçut de rien, distraite qu’elle était en ce moment par un bruit qui grandissait au lointain, et qui, d’ailleurs, détourna le cours des idées du comte.
Ce bruit, dont il avait tout d’abord été difficile de démêler la cause, ne tarda pas à devenir parfaitement distinct. C’était celui d’une troupe de cavaliers arrivant au galop.
Morgane, après avoir ordonné qu’on fit halte, dépêcha l’un de ses gens à la rencontre de ces cavaliers, que bien évidemment elle n’attendait pas.
Cinq minutes plus tard, le bruit du galop des chevaux s’éteignit tout à coup. Au bout de cinq autres minutes, l’éclaireur était de retour et commençait à voix basse son rapport.
Lecomte Efflam prêta vivement l’oreille.
Mais il ne parvint à entendre qu’une exclamation décoléré de Morgane, et ce nom plusieurs fois répété : « Ragnar! »
Or, Ragnar n’était pas tout à fait un inconnu pour le comte; il avait la renommée d’être le plus farouche acolyte de Morgane, et même l’un de ses parents les plus proches.
On se remit en marche, et les deux troupes se rencontrèrent.
(( Que tes cavaliers se rangent h notre suite, lui commanda brusquement la terrible veuve. Toi, chevauche à mes côtés, que je te parle !... ))
Ce double mouvement s’opéra sans même occasionner un
temps d’arrêt, sans que non plus Tordre du cortège fût interverti. Morgane se trouvait donc maintenant placée entre Efllam et Ragnar. Avec ce dernier, elle s’entretenait à haute voix, mais dans un idiome inconnu du comte.
Il ne les écoutait pas moins, cherchant à deviner à leur accent leurs paroles, ou du moins la nature du sentiment qui les dictait. Tout d’abord la femme avait parlé avec la colère, à peine contenue, d’une véhémente réprimande. L’homme alors baissait le ton, comme osant à peine balbutier quelques excuses. Puis, peu à peu, il avait repris de l’assurance, et finalement sa voix s’était élevée jusqu’au diapason de sa souveraine. Il paraissait à son tour lui adresser d’amers reproches, des menaces violentes, et, dans cette sorte de réquisitoire personnel et sauvage, le comte entendit plusieurs fois revenir le nom de Clothilde.
Muet d’étonnement, palpitant d’angoisse et de colère, le comte écoutait toujours.
Que pouvait-il y avoir de commun entre sa bien-aimée compagne et ce farouche chef d’une tribu barbare?
Une dernière fois, il n’était plus permis d’en douter, Ragnar articula nettement le nom de Clothilde, et avec un accent de passion qui fit frissonner le comte jusqu’au fond de Taine.
Il sentait grandir en lui le pressentiment d’un nouveau danger, d'un nouveau malheur.
Morgane, en ce moment, reprit tout à coup le dessus, et par une dernière réplique, empreinte d’une irrésistible autorité, parut contraindre Ragnar à Tohéissance. Il se tut, mais non sans grommeler encore quelques sourds murmures comparables au grondement hargneux d’une bête fauve qu’on forcerait à lâcher sa proie.
Dans cette dernière protestation, il y eut même comme une secrète menace, ou une biche résolution de vengeance envers le comte. Celui-ci le devina; il le sentit, par une de ces intimes révélations du cœur qui ne trompent jamais.
On arriva bientôt au bord d’une rivière, que le comte reconnut au bruit de ses eaux, torrentueuses et profondes.
La petite caravane remonta quelque peu la rive afin de
LE POISON DE MORGANE
trouver un gué, recherche d’autant plus difficile que la rivière, grossie par de récents orages, avait partout une largeur inaccoutumée. Le passage fut enfin choisi ; les piétons et les chevaux s’y engagèrent.
Bientôt le comte sentit le flot lui monter jusqu’aux genoux; bientôt son cheval perdit pied et, tout en hennissant d’effroi, commença de se laisser entraîner à la dérive.
L’homme qui le guidait par la bride jeta un cri comme se déclarant impuissant contre la force du courant.
Soit que Morgane y fut contrainte par la nécessité, soit qu’elle voulut éprouver son pouvoir sur Ragnar, elle lui donna l’ordre de maintenir et de guider lui-même le cheval du comte.
Ragnar aussitôt fendit les eaux écumantes, et, par sa vigoureuse impulsion, remit dans le bon chemin l’animal hennissant de nouveau.
Durant quelques secondes, le comte Efflam sentit sur son visage l’ardente haleine de son ennemi; puis, tout à coup, au milieu même du fleuve, à l’endroit où son cours étant le plus profond et le plus rapide, un choc violent l’atteignit en pleine poitrine, et, désarçonné par cette secousse imprévue, il tomba en jetant un cri.
A ce cri, répondit une exclamation furieuse de Morgane.
A la même minute, d’un escarpement voisin, une masse noire bondit dans la rivière, avec un grand rejaillissement d’eau, que diamantalalune. Et le comte n’entendit plus rien, ne vit plus rien.
Aveuglé par le bandeau qui lui couvrait les yeux, étourdi d’ailleurs par la violence du coup qu’il venait de recevoir, il fut submergé, emporté par le courant.
Néanmoins, avant de perdre complètement connaissance, il lui sembla que quelque chose comme la gueule d’un animal le saisissait par le capuchon de son haubert, qu’une force inconnue le soulevait, et le ramenait vers la surface du fleuve.
Mais ce fut tout : il acheva de perdre la conscience de luimême ; il murmura dans sa pensée le nom de Clothilde ; il se sentit mourir.
Lorsqu’il reprit enfin ses sens, il était étendu sur Therbe de
l’autre rive, et près de lui, cherchant à le ranimer par des caresses, il reconnut Bugh.
Tout s’expliquait, c’était par Bugh qu’il avait été sauvé.
Il promena ses regards, car le bandeau maintenant ne voilait plus ses yeux, sur les objets environnants.
Une vingtaine de Bretons, à l’aspect sauvage, formaient, les uns à pied, les autres k cheval, un cercle curieux tout à l’entour de lui. Au milieu de ce cercle, se tenait Morgane.
c( Comte Efflam, lui dit-elle d’une voix lente et grave, il ne me reste plus qu’à te demander pardon du lâche attentat dont tu as failli devenir la victime, car ce crime, je l’ai déjà puni. Begarde!»
Et du doigt elle lui montrait, non loin du chêne au tertre duquel il se trouvait adossé, une fosse fraîchement creusée, mais vide et béante encore.
(( Je ne comprends pas, murmura le comte.
— Begarde encore ! » fit Morgane en indiquant du geste, cette fois, le feuillage de l’arbre.
Le comte releva les yeux. Presque au-dessus de sa tête, à la plus forte branche, pendait le cadavre, étranglé, de Ragnar.
(( C’était l’un de mes plus dévoués serviteurs, poursuivit solennellement la lugubre vengeresse, c’était mon parent, mais il a méconnu mes ordres, il a failli me faire manquer à mon serment envers toi... il a subi la justice de Morgane!
— Partons! s’écria le comte, qui, déjà relevé, s’éloignait avec horreur du chêne qui venait de servir de gibet. Oh! partons! partons!
— Soit ! )) consentit Morgane.
Et elle donna l’ordre de ramener les chevaux. Puis, demandant à run de ses affdiés sa large ceinture de laine, elle en fit un second bandeau.
(>: Femme, dit le comte, il est de mon honneur de te prévenir que cette précaution est désormais inutile : je sais en quel endroit nous sommes.
— C’est possible, répliqua-t-elle; mais tu ne connais pas le pays que nous allons traverser maintenant. Or, jusqu’à nouvel
ordre, tu dois ignorer, tu ne dois pas voir la mystérieuse demeure où je vais t’introduire. Il le faut!
— Fais donc à ton gré, conclut impatiemment le comte, mais dépêchons. »
Au moment même où il remettait le pied dans l’étrier, Bugli se prit à hurler tout à coup.
« Tuez ce chien ! commanda Morgane.
— Il vient de m’arracher à la mort! se récria vivement son maître, non... non... je ne le souffrirai pas!
— Il reconnaîtrait notre' piste, repartit l’insensible veuve, il dénoncerait un asile qui, pour tous, doit rester un secret.
— Mais c’est l’unique compagnon d’un aveugle, auquel toimême, Morgane, as ravi la lumière des cieux ! y>
Il y eut un silence.
Puis, avec une voix qui n’était pas entièrement exempte de remords, l’arbitre de la vie de Bugh appela deux de ses gens et leur donna cet ordre :
(( Repassez la rivière avec ce chien et attacliez-le fortement à quelque arbre de l’autre rive.
— Mais, observa timidement l’un des hommes choisis pour cette tâche, avec quel lien assez robuste pourrons-nous retenir ici ce molosse lors du départ de son maître... ainsi que l’enchaîner sûrement là-bas? »
Après un court instant de réllexion, Morgane répondit :
(( Avec la courroie dont le supplice de Ragnar vient d’éprouver la force : redescendez le pendu du chêne; il faut également par vos soins que cette fosse se referme sur lui. »
On s’empressa d’obéir, et bientôt le cadavre retomba lourdement à terre.
Les deux hommes désignés à cet effet s’emparèrent du cuir patibulaire, et voulurent s’approcher du chien.
Alors, Bugh recula en leur montrant les dents.
(( Obéis ! » lui commanda son maître, qui, d’après les grondements du fidèle animal, avait compris sa résistance.
Bugh se laissa faire.
Mais lorsque les deux gardiens tentèrent un premier effort pour l’entraîner du côté de la rivière, il exprima son refus par un aboiement plein de nouvelles menaces.
(( Va, Bugh, va ! > ordonna le comte.
Et le molosse, redevenu docile, se résigna à la retraite.
A peine ce groupe se fut-il engagé dans le courant que la petite caravane se remit en marche, laissant derrière elle le cadavre de Ragnar, au bord de la fosse encore béante.
C’étaient les deux conducteurs de Bugh qui devaient, à leur retour, y placer le mort, puis la combler.
Le passage du gué s’opéra cette fois sans accident, et dans le plus complet silence.
* Cependant, sitôt que le molosse se trouva solidement attaché à l’arbre choisi sur l’autre rive, la scène changea tout à coup.
Les deux hommes auxquels Bugh venait d’avoir affaire étaient, malheureusement pour lui, deux farouches admirateurs, deux secrets confidents de Ragnar.
« Sans cet animal maudit, grommela l’un d’eux, on aurait pu
LE POISON DE MORGANE
persuader à Morgane que le comte était tout naturellement tombé de cheval, et faire passer sa mort pour un simple accident ; tel était le plan du chef. En sauvant son maître, en permettant qu’on reconnût la trace du coup de poignard qui n’avait pu que fausser le haubert, ce damné chien a perdu Ragnar... Il faut qu’il l’expie... il faut qu’il meure !
— lié ! fit l’autre, n’avons-nous pas nos épieux!
— Mais si le comte songeait à le venger... si Morgane...
— Bah! comment sauront-ils que c’est nous!... qui le leur dira ! ))
Et le premier, saisissant son épieu par la pointe, il le leva sur le molosse en guise d’assommoir. Son compagnon, non moins féroce, s’empressa d’imiter son exemple.
Quanta Bugh, il manifesta sa colère par de tels rugissements, qu’il fit trembler la main de ses bourreaux, par de tels bonds qu’il évitait presque tous les coups.
Il prit enfin un si vigoureux élan que la courroie se brisa.
Sauter à la gorge de ses deux ennemis, les terrasser, les ensanglanter par ses terribles morsures, ce fut pour Bugh l’affaire d’un instant.
Puis, dédaigneux d’achever sa vengeance et les laissant à demi morts de terreur au pied de l’arbre, il s’élança vers la rivière.
Mais là, se ravisant tout à coup, et dans la pensée peut-être que son maître avait besoin du secours de tous ses amis, ce fut vers le château de Glay qu’il reprit sa course.
On sait dans quel moment il y était arrivé ; on a pu voir que Bomarik ne s’était guère égaré dans ses prévisions.
Seulement, le péril du comte était passé, du moins jusqu’à nouvel ordre. Quant aux précautions prises pour empêcher qu’il ne pût reconnaître la route, elles redoublèrent.
Ce fut d’abord son cheval qu’on fit tourner et retourner plusieurs fois sur lui-même, afin de dissimuler la véritable direction dans laquelle il allait repartir.
Puis, un ruisseau s’étant rencontré non loin de là, une partie de la caravane prit la file et marcha précautionneusement dans le lit de ce ruisseau, avec l’intention sans doute, que la véritable
piste se trouvât recouverte, et meme peut-être eiïacée par le courant.
Quant à l’autre moitié de la troupe, également composée de piétons et de cavaliers, elle avait franchement traversé le ruisseau, et traçait en sens inverse une fausse piste sur l’autre rive.
Ces ruses, que pratiquent encore aujourd’hui les Indiens du Nouveau-Monde, étaient de vieilles ruses gauloises fort en honneur, surtout dans la sauvage Armorique, et dont nos amis euxmêmes, — on s’en souviendra sans doute, — n’avaient pas dédaigné de se servir au départ de la forteresse de Tortone comme à celui du château Bayard. Mais revenons au comte Efflam.
Après avoir remonté le ruisseau durant l’espace de vingt minutes environ, son escorte se dirigea de nouveau vers l’Ouest en accélérant de beaucoup la marche.
Le terrain, cependant, devenait de plus en plus tourmenté, de plus en plus impraticable, autant du moins que le comte pouvait en juger à l’aide des mêmes observations que durant la première étape.
Parfois le cheval s’enfonçait dans les sables ou dans des marécages; parfois son trot retentissait parmi des cailloux ou des rochers. Sans cesse le chemin remontait et redescendait par des pentes rapides. La violence toujours croissante du vent semblait attester qu’il ne rencontrait plus en sa course aucun obstacle, aucune végétation, si ce n’était, à de rares intervalles, quelques buissons desséchés, quelques maigres roseaux que frôlait bruyamment l’étrier du comte.
Bien que le jour commençât à poindre, — ainsi qu’il était facile de le deviner, même à travers un épais bandeau, rien qu’à la pénétrante fraîcheur de l’aii’, — on n’entendait aucun réveil de bête fauve, aucun bruissement d’insecte, aucun chant d’oiseau.
Ce pays, ce steppe devait être d’une morne aridité , d’une désolation profonde.
Il y soufflait maintenant de véritables raflxles, d’un caractère tout particulier et qui, tout en paraissant humides, hâlaient cependant le visage ainsi qu’un froid vif et sec.
LE POISON DE MORGANE
Le comte, en cherchant à s’humecter les lèvres, y trouva bientôt une âpre senteur, une senteur saline.
Il se pencha davantage en avant, il prêta plus attentivement l’oreille, il entendit au lointain un bruit sourd, intermittent et comme reproduit sur une telle étendue qu’il semblait embrasser maintenant tout l’horizon.
Ce bruit, ce vent, il les reconnut aussitôt... c’était le vent, c’était le bruit de la mer!
Et l’on y marchait droit... et bientôt il l’entendit mugir, non seulement en lace de lui, mais encore à ses deux côtés. Évidemment, on s’engageait sur un promontoire dont le flot battait les flancs.
Cette langue de terre ne tarda pas à devenir si étroite et le fracas des eaux si formidable, que le comte, assourdi non moins qu’aveuglé, put se croire comme suspendu au-dessus de l’Océan.
On le fit alors descendre de cheval, et, dans la main qui désormais le guida, il reconnut celle de Morgane.
Du reste, elle ne tarda pas à lui dire :
(( Obéis strictement aux indications que je vais te donner... mets chaque pied à l’endroit exact où je te dirai de le mettre... ne te penche ni à droite ni à gauche... Il y va de ta vie! ))
Le passage , en effet, semblait devenir des plus périlleux. A chaque instant, il fallait descendre et remonter des marches taillées dans un roc glissant comme le marbre ; puis serpenter sur des crêtes aiguës entre deux précipices d’une énorme profondeur : le vacarme retentissant des vagues qui s’y brisaient avec furie le disait assez, puis enfin franchir quelques troncs d’arbres à peine équarris, jusqu’à la surface desquels rebondissait l’écume des tourbillons échevelés qui hurlaient au-dessous : un pont jeté sur un gouffre. A la façon dont Morgane lui tenait les deux mains, le comte sentit qu’elle marchait à reculons.
En dépit de ce secours et quoique n’y voyant pas, le comte avait le vertige.
Aussi, ce fut comme en un rêve qu’il entendit une lourde porte sonore s’ouvrir et se refermer sur lui, qu’il crut entrer dans les entrailles de la terre, que le bandeau tomba de ses yeux.
Il se trouvait dans une vaste salle, taillée en plein roc, et dans la large cheminée de laquelle brûlait un grand feu.
Devant ce feu, sur des sièges de forme primitive, des vêtements de laine étaient étendus.
« Ces chauds vêtements te sont destinés, dit Morgane, je reviens dans un instant. »
Et comme se perdant dans la muraille, elle disparut.
Bien que la fraîcheur du matin eût encore augmenté le frisson que ressentait le comte depuis sa chute dans la rivière, il restait cependant immobile et sans songer à changer de costume.
Tout à coup, à ses pieds, le long de ses jambes, à ses flancs, il sentit courir deux alertes mains qui lui rendaient ce service.
Il baissa les yeux, il regarda.
Un nain à la tête monstrueuse, au visage de démon, au torse protubérant, aux jambes cagneuses, aux longs bras démesurément athlétiques, bondissait autour de lui en le débarrassant avec une incroyable rapidité de son habit de voyage.
Avant même qu’il fût revenu de sa première surprise, déjà le nain remplaçait le vêtement mouillé par celui qu’il était allé prendre devant le feu.
(( Qui es-tu? parvint à demander enfin le comte, qui donc es-tu? y>
Pour toute réponse, le nain ouvrit sa large bouche, et montra tout au fond le tronçon d’une langue coupée.
Puis il fit entendre un cri qui n’avait rien d’humain, le cri d’un oiseau de mer.
Quelques secondes plus tard, la besogne de cet étrange valet de chambre était terminée.
Il jeta alors un cri pareil au premier, mais bien autrement retentissant.
Morgane reparut.
Le nain, tout en lui montrant comme sa tache était bien remplie, se mit à cabrioler autour d’elle avec les soubresauts et presque les jappements d’un chien familier.
cc A bas! lui commanda sa maîtresse, à bas. Cormoran,... et tais-toi! y>
L’affreux nain se nommait Cormoran; il avait, du reste, la voix de cet oiseau des mers.
Docile à l’ordre qu’il venait de recevoir, il alla se tapir, immobile et grimaçant, ainsi qu’une cariatide vivante, dans une sorte de niche creusée au milieu de la colonne centrale qui soutenait la voûte.
Morgane se retourna vers son hôte, et lui dit ce seul mol :
« Viens ! »
De plus en plus stupéfié, de plus en plus se croyant le jouet d’un songe, le comte suivit sa conductrice à travers les détours d’un obscur corridor, h l’extrémité duquel se trouvait une porte.
Avant de l’ouvrir :
(( Silence! dit Morgane en mettant un doigt sur ses lèvres; peut-être dort-elle. .. Silence !
Et le faisant passer devant elle, mais sans le suivre, elle referma doucement la porte sur lui.
La chambre dans laquelle le comte venait d’entrer, si toutefois l’on pouvait donner à cette demeure le nom de chambre, révélait quelques prétentions, sinon Me luxe, du moins de confortable.
Les parois ainsi que le plafond étaient entièrement tapissés d’un lainage de couleur bleufitre ; un épais tapis de joncs marins recouvrait le sol; çà et là se trouvaient réunis les quelques meubles rustiques alors en usage.
D’après la façon dont Morgane avait logé sa prisonnière, il était évident qu’elle la traitait avec des égards tout particuliers.
Cependant, le comte ne distingua d’abord aucun de ces détails, ébloui qu’il fut, au sortir de l’obscur couloir, par le vif rayon matinal qui pénétrait dans la chambre bleue par une large mais profonde embrasure, à travers laquelle on apercevait la mer et le ciel.
Ce rayon, auquel ne tardèrent pas à s’habituer ses yeux, tombait en plein sur une blanche couchette, où se drapaient harmo-
nieusement la plus fine toile, la laine la plus moelleuse qu’eût jamais filée jusqu’à ce jour quenouille bretonne.
Sur la couchette, une jeune femme tenant un enfant dans ses deux bras, gracieusement arrondis en forme de berceau, était endormie.
Cet enfant... c’était celui du comte; cette jeune mère, c’était la comtesse Clothilde.
Attendri, charmé par ce tableau, durant quelques minutes, Efflam le contempla en silence.
11 se gardait de faire aucun mouvement, il retenait jusqu a son souffle, de crainte de les réveiller.
L’enfant rouvrit le premier les yeux. C’était un beau petit garçon de treize à quatorze mois environ, aux formes déjà vigoureuses pour son âge, à la tête intelligente, à la chair rose, au limpide regard, au visage de chérubin.
Il aperçut le comte, et resta tout étonné, le contemplant avec un regard ébahi, dans une ravissante pose.
(( C’est mon fils ! pensait orgueilleusement Efflam; il a déjà mes noirs cheveux... il a les yeux bleus de sa mère... Oh ! c’est bien notre fils ! »
Voyant que l’inconnu ne bougeait pas et lui souriait, l’enfant se prit également à sourire.
Ce sourire, pareil à une fleur purpurine qu’entr’ouvre la rosée, le rendit cent fois plus charmant encore.
Puis, s’enhardissant déplus en plus, il se mit à jouer avec ce beau rayon de soleil matinal qui formait tout à l’entour de lui comme une céleste auréole.
Dans ce mouvement, la mère, à son tour, se réveilla.
A l’aspect de riiomme qui se trouvait ainsi dans sa chambre, la comtesse, bien qu’elle se fût endormie toute vêtue, ramena vivement sur elle les couvertures à demi tombées.
(( Clothilde! murmura Efflam, oh ! ma chère Clothilde ! »
Au son de cette voix, elle tressaillit tout à coup, se redressa, bondit hors de sa couche, passa à plusieurs reprises ses blanches mains sur son visage afin de complètement s’assurer qu’elle ne rêvait plus, qu’elle n’était point folle, et finit par se préci-
LE POISON DE MORGANE
piler, à demi évanouie, dans les bras du comte en s’écriant :
(( Efflam!... ah! c’est donc enfin toi... c’est toi, mon bienaimé chevalier! »
Le comte, tout en pressant Clothilde sur son cœur, s’empressa de la replacer auprès de son enfant, et, les réunissant dans une même caresse, il s’agenouilla devant eux.
Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, durant lesquelles Efflam resta dans une muette et béate extase, tandis que Clothilde, tout en achevant de reprendre ses sens, ne pouvait se rassassier de sa vue, et n’osait lui parler encore.
« Pardon! put-elle articuler enfin, j’avais été prévenue de ton arrivée, mais voici déjà de cela trois jours; durant les trois nuits, j’ai veillé, j’ai attendu... et c’est ce matin seulement que j’ai fini par succomber au sommeil. Oh! pardon, mon doux sire... pardon ! ))
Dire ce qu’il y avait de charme pudique dans sa voix, de grâce enchanteresse dans son attitude tandis qu’elle parlait ainsi, ce serait impossible.
(( Te pardonner ! s’écria le comte, oh ! quand bien même j’aurais quelque chose à te pardonner, ton pardon... ce serait ceci ! »
Il venait de s’emparer de l’enfant, il le couvrit de baisers et de larmes.
Sous cette brusque et chaude caresse, le chérubin se débattit tout d’abord, puis se prit à rire d’un rire clair, et, se familiarisant enfin, continua par se faire un jeu de la barbe de son père.
Durant ce temps, Clothilde, radieuse de bonheur, regardait toujours son chevalier.
Bientôt, cependant, une certaine teinte de tristesse se mêlant à sa joie, ce fut presque avec des larmes qu’elle reprit :
(( Efflam ! mon noble et brave Efflam, comme te voici maintenant hâve et pâle ! Et cette blessure au front... ces amers sillons creusés par les soucis... ces cheveux déjà blanchissants... Oh ! je le vois, je le comprends à présent, c’est toi, mon bien-aimé, qui as le plus souffert !
— Je te raconterai plus tard mes aventures, ma pauvre chérie, mais pour le moment occupons-nous de toi.
l’héritage de Charlemagne.
— J’aurais à vous dire, soupira-t-elle, une longue et terrible lutte, si déjà Romarik ne vous l’avait apprise. Romarik ! Je ne puis me défendre de frissonner à ce souvenir, et bien souvent, dans mes rêves, j’ai revu son ombre plaintive, son fantôme aveuglé ! Romarik!... Oh ! ne l’oublie jamais, ami, notre brave et bon Romarik! Sans cesse il a veillé, sans cesse il a combattu. Son dévouement, son opiniâtreté, sa vaillance sont de ceux qui ne peuvent être dignement récompensés que dans le ciel !
« On parlera plus tard de la défense du château de Glay comme d’un miracle d’héroïsme, miracle qui s’est prolongé durant deux années, toutes les journées, toutes les heures. Mon pauvre Romarik!... il n’est pas seulement un géant par la taille, il est plus grand encore par le cœur !... Avec cela, doux et souriant comme ce cher petit enfant que j’embrasse... Et ils lui ont crevé les yeux!... Oh! celle qui a fait cela, elle aura beau m’entourer d’incompréhensibles soins, solliciter ma reconnaissance, implorer mon pardon... jamais ! jamais !... J’entends toujours sortir de sa bouche l’ordre impitoyable qu’elle a jeté lorsqu’on m’entraînait loin de Romarik!... Je vois toujours le sangde Romarik àses mains!... Elle me fait horreur, cette femme... elle me fait peur! »
L’entretien se trouvait amené ainsi sur Morgane.
(( Dis-moi, Clothilde, ht le comte en entourant de ses bras la jeune mère encore toute frémissante d’effroi, personnellement, tu n’as donc pas à te plaindre de cette femme ?
— Non, répondit-elle, et c’est bien étrange. Dès la première fois que nous nous sommes trouvées en présence, elle me regardait avec une sorte d’affection contenue. Durant toute notre route pour atteindre cette mystérieuse retraite, dont le nom comme la situation me restent encore inconnus, car j’y suis arrivée de nuit, les yeux recouverts d’un bandeau, et jamais depuis lors je n’ai repassé cette porte, Morgane... oh ! je l’ai nommée!... Morgane m’accablait d’égards et de prévenances. On traversa une rivière, elle voulut guider elle-même mon cheval... l’air devint plus vif, elle me couvrit de son propre manteau. Je crois même qu’en le drapant sur mes épaules, elle m’étreignit un moment dans ses bras. On eût dit qu’elle avait hâte de m’emporter dans son repaire
avec unejoie passionnée et sauvage; on eût dit qu’elle m’aimait... oh ! l’infâme !
— Continue, murmura doucement Efflam.
— En arrivant ici, reprit Clothilde, en rentrant dans ce rocher suspendu au-dessus de la mer ainsi que le gîte inaccessible d’un vautour, je trouvai cette chambre toute prête, et qui depuis longtemps déjà m’attendait, je l’ai su plus tard, cette chambre toute matelassée d’une riche étoffe étrangère, toute meublée d’objets dignes de faire honneur à une reine. Mais regarde donc, Efflam, tu n’avais pas si luxueusement logé ta femme au château de Glay !
— C’est vrai », reconnut le comte, qui n’avait pas encore remarqué toutes ces recherches, et qui s’en montra de plus en plus surpris.
Clothilde poursuivait :
(( Dès le matin de ma captivité, mon horrible geôlier apparut sur le seuil, et me dit : « Demande sans crainte tout ce que tu souhaiteras, je serai heureuse de te l’accorder. » Aussitôt je m’écriai : (( Reconduis-moi dans mon château, rends-moi à la tendresse de celui que j’aime. » Elle parut vivement contrariée de cet élan de mon cœur, et répondit avec chagrin : i C’est la seule chose que je doive te refuser ; exprime un autre désir. » Un seul mot sortit de [ma bouche : cc Va-t’en î » Et je me renfermai dans un obstiné silence. Ai-je eu raison d’agir ainsi, comte?
— Oui, répliqua-t-il, oui, mais achève.
— Elle demeura longtemps sur le seuil, immobile et me regardant. Un soupir navré souleva sa poitrine; il y eut une larme dans ses yeux. Oui, comte, une larme; puis elle se retira en silence. Le lendemain, même scène; mêmes scènes les jours suivants. C’était elle qui semblait implorer ma pitié, se mettre à ma merci. Quant à moi, je restais insensible comme une statue de marbre à toutes ces avances, et sitôt que cette femme se montrait, sitôt qu’elle me parlait, je détournais la tête. Un soir, enfin, elle s’écria, avec un accent de désespoir : ce Tu me hais donc bien ! Eh ! que t’ai-je donc fait? » Cette fois, je la regardai bien
en face, et je lui répondis : <a Ma religion me défend de haïr personne... mais tu as tué Romarik! » Elle essaya de se disculper; elle murmura : a: Romarik existe, et môme... » Je ne la laissai point achever. « R existe, oui, mais il est aveugle... et si ce supplice plus cruel que la mort eut été commandé par le père de mon enfant ou par la mère inconnue qui m’a donné le jour, je crois que jamais je n’eusse pu revoir ni ma mère ni mon époux, jamais leur pardonner î »
(( A ces mots, il se fit dans la chambre un grand silence. Je pensai que Morgane était partie, je me retournai. Elle était encore là, elle pleurait. Cependant, comme honteuse de ses larmes, elle se releva aussitôt, me disant avec un amer sourire : (( Soit, je ne t’importunerai plus de ma présence, je ne veillerai sur toi que de loin, et je te forcerai bien à reconnaître que Morgane n’est point une ennemie, d Effectivement elle ne se montra plus qu’à de rares intervalles; mais sitôt qu’il me passait par l’esprit un désir, ce désir, ce souhait se trouvaient réalisés comme par l’intervention mystérieuse de quelque bon génie.
(( A l’exception de la liberté, vers laquelle, hélas! j’aspirais en vain, tout m’était accordé, tout m’arrivait ici avec une profusion vraiment royale. Des mets délicats, des fruits inconnus et savoureux m’étaient chaque jour servis, se trouvaient constamment à portée de ma main, comme aussi des objets de parure pour moi, des jouets pour notre enfant. Vois, Efflam, tout ce luxe qui m’environne, ces jolis oiseaux dans ces volières dorées, ces belles Heurs dans ces vases précieux! C’est au point, cher comte, que parfois heureuse de ma solitude et rêvant à toi, je me suis surprise à aimer mon nid bleu. Ne t’avais-je pas prévenu que tu allais entendre de surprenantes choses! y>
R était certain que l’étonnement d’Efllam allait toujours croissant. R ne pouvait en croire ses oreilles, il ne pouvait en croire ses yeux. Se demandant si tout cela n’était point un rêve, il se creusait l’esprit à deviner le mobile inconnu, les secrètes intentions de Morgane.
Avec un tout autre sentiment dans le regard, avec une expression tout autre dans la voix, Clothilde reprit :
LE POISON DE MORGANE
(( Parmi tous ces présents, auxquels je restais indifférente, il y eut cependant une surprise qui m’émut, qui me toucha profondément. J’avais grande affliction de la perte de ma pauvre Janika, je regrettais souvent ses bons services, qui certes étaient plutôt ceux d’une amie que d’une servante; souvent meme je m’étais surprise à l’appeler à haute voix. Un soir que je venais de prononcer ainsi son nom, elle me répondit tout à coup, elle apparut devant moi, me souriant et me tendant les bras...
— Mais Janika a été tuée au sortir du château de Glay ! interrompit Efflam, bien autrement encore stupéfié que par les précédentes révélations de Clothilde, Janika est morte I
— Je le croyais aussi, répliqua Clothilde, je le crus meme en la voyant s’avancer vers moi. Or, ce mouvement démasqua Morgane, qui me dit : « Tu as désiré revoir ta compagne, la voici. Elle avait été frappée mortellement, on la descendait déjà dans la tombe... je l’ai ressuscitée selon ton vœu... car, sache-le bien, Clothilde, pour ramener le sourire sur tes lèvres, pour te rendre heureuse, il n’est rien que ne puisse accomplir Morgane ! » Et, par un excès de délicatesse dont je ne pus me défendre de lui savoir gré, elle nous laissa seules.
— C’était réellement Janika? ce n’était point son fantôme?
— Non, cher comte, c’était bien elle, et, lorsqu’après l’avoir touchée, embrassée, j’eus achevé de me convaincre, je reçus de sa propre bouche l’explication de ce miracle. C’était Morgane qui l’avait cherchée, retrouvée, recueillie au milieu d’un amas de cadavres que recouvrait déjà la terre; c’était Morgane qui, ranimant en elle un dernier souffle de vie, l’avait soignée, guérie, ressuscitée pour me la rendre! C’est merveilleux, mais c’est ainsi; Morgane a conquis le droit de dire que, pour me complaire, elle est capable de triompher même du tombeau !... Tu doutes encore, ami ? Mais elle est là, tu vas la voir... Attends. »
Et se retournant vers le chevet de la couchette, Clothilde appela Janika.
Une petite porte masquée par des rideaux s’ouvrit à l’instant; Janika parut.
Bien que sa débilité fût grande encore, et sa pâleur extrême, il
était impossible de persister à croire que ce fût une ombre.
Après avoir dignement exprimé sa reconnaissance à la pauvre fdle, le comte la fit asseoir devant lui, l’interrogeant à son tour.
La servante confirma tout ce qu’avait dit sa maîtresse, et, pour son compte, ajouta :
cc Si vous aviez pu voir combien cette femme, si impitoyable et si cruelle pour les autres, s’est montrée pour moi bonne et douce ! Durant plus de vingt nuits, elle a veillé auprès de moi, épiant mon moindre souffle, ravivant à chaque minute la pauvre petite flamme prête à s’éteindre, et me contraignant à vivre. Oh! c’est réellement bien une sorcière que cette femme-là, maître ! Mais ce n’est point pour moi qu’elle agissait ainsi, c’était pour la bonne maîtresse qui me désirait encore. Morgane me le disait. Lorsque je me sentais défaillir de nouveau, Morgane m’imposait les deux mains sur la poitrine, et dardant sur mes yeux ses grands yeux fixes, elle s’écriait avec un irrésistible accent : (( Clothilde désire que tu vives... je le veux! je le veux! y> La mort reculait aussitôt... et voilà comment je suis ici, maître!
— Étrange ! étrange ! murmurait le comte devenu tout songeur. Ainsi, Janika, tu penses que cette femme a pour Clothilde une sorte de religieux respect, une incompréhensible tendresse?
— Pour votre femme, oui, maître. .. et pour votre enfant aussi, répliqua la jeune fille avec une sorte d’hésitation mystérieuse. Oh ! tenez.,, il y a quelque chose que je n’ai pas encore osé apprendre à ma maîtresse, et que je m’en vais vous dire, à vous.
— Parle! firent d’une même voix les deux époux.
— Il y a quelques jours, répondit Janika, comme la chaleur était très grande, madame prenait un instant de repos, et moimême, accoudée sur le bord de la couchette, je m’étais endormie peu à peu. C’était l’heure du sommeil de l’enfant; il était couché dans son berceau, mais non point ici, dans cette autre chambre d’où je viens de sortir, et qui est la mienne. Un léger bruit me réveilla, un bruit qui venait de ce côté. Je craignis que quelque chose ne fût arrivé au cher petit, ou que tout simplement il eût besoin de moi. Je courus donc le retrouver, mais avec précau-
LE POISON DE MORGANE
lion, de peur de réveiller sa mère. A peine avais-je rouvert cette porte, que, près du berceau, j’aperçus Morgane !
— Morgane !
— Gomment avait-elle pu entrer là, je l’ignore. Ne serait-ce pas une de ces créatures qui, à leur fantaisie, empruntent les ailes de l’oiseau, ou passent au besoin à travers la muraille ! Je fis un grand mouvement de surprise, j’allais crier, a: Silence! murmurat-elle vivement; celle qui t’a rendu la vie peut te la retirer d’un mot. Si tu appelles, tu es morte ! )) Oh ! croyezle bien! chère maîtresse...
ce ne fut pas la crainte d’être tuée sur le coup qui me ferma la bouche, et qui plus tard me fit garder le silence à ce sujet. Ce silence,
Morgane l’avait exigé de moi cependant , et chacun sait qu’il ne faut pas lutter avec Morgane. Ce fut la conviction qu’elle aimait trop la mère pour jamais la séparer de son fils, ce fut surtout l’amour qu’elle témoignait à fenfant.
Ses regards, tout en le contemplant, rayonnaient d’orgueil et de plaisir; elle le touchait, le caressait avec tant de douceur, avec une si tendre adoration, qne ce n’était vraiment plus la même femme. Quant au petit chérubin, il se laissait faire, il jouait avec Morgane, il lui souriait. Bien certainement ce n’était pas la première fois qu’il la voyait ainsi, qu’il était embrassé par elle. Au bout de quelques instants, cependant, elle le reposa debout sur son berceau, et, la main droite au-dessus de sa tête : ce Enfant, lui dit-elle avec un accent prophétique, enfant, tu seras roi ! » Puis, après un dernier embrassement et le visage tout en pleurs, elle disparut. ))
Une pelite porte masquée par des rideaux s’ouvrit à l’instant; Janika parut.
Déjà depuis quelques instants, le comte n’écoutait plus Janika.
(( Tu seras roi ! s’était-il écrié. Mais cette étrange prophétie, le jour même de mon départ du château de Glay, elle me l’a faite à moi-même. Quelle est donc son idée fixe, à cette femme? Quelle est donc la secrète révélation qu’elle m’a promise ici !
— Tu peux exiger qu’elle réalise à l’instant sa promesse, dit Clothilde. Vois ce timbre d’or, elle l’a placé sur ce marbre en me disant : ((Sitôt que tu l’auras fait retentir, je viendrai. »
Le comte s’empressa de saisir le marteau d’ivoire que lui présentait sa femme, et, par trois fois, frappa sur le timbre retentissant.
La porte presque aussitôt s’ouvrit; Morgane s’avança.
Après un premier instant de silence :
((Comte, dit-elle, en ce qui concerne la façon dont j’ai traité ma prisonnière, es-tu satisfait de Morgane?
— Oui, répondit-il, et malgré tout le mal que lu m’as fait, je te sais gré de cela, je t’en remercie. Mais tu dois avoir entendu tout ce qui vient de se dire entre nous. Or, le moment des explications est arrivé... Parle... Que me veux-tu?... »
Retournons pour quelques instants auprès de Barthold et d’Amaury.
En apercevant la troupe de gens armés qui s’avançaient vers eux, les deux paladins s’étaient arrêtés, ainsi que Romarik et Bugh, et se tenant tous les quatre sur la défensive, ils avaient attendu.
Les arrivants imitèrent cet exemple, et seul, un des leurs continua de marcher en avant.
Autant qu’il leur était permis d’en juger à distance, c’était un jeune chef à la taille haute et svelte, à l’allure franche et hère, aux membres admirablement proportionnés. On eût dit une statue de marbre antique qui marchait, la statue du dieu des combats.
En s’approchant, il plaça sur son sein gauche l’une de ses
L’HEHITAGE DE CHARLEMAGNE.
mains, et levant l’antre au-dessus de sa tete, il parut saluer ainsi les deux chevaliers, la paume de cette main tournée vers eux.
C’était alors, dans la loyale Armorique, un signe de paix.
Aniaury et Barthold remirent au fourreau leurs épées, et, tout en recommandant à Romarik de rester en arrière avec Bugh, ils firent eux-mémes quelques pas àla rencontre du jeune chef breton.
((Quelle démarche martiale! disait en l’admirant Amaury. Quel sincère et noble visage! Ce doit être assurément l’un de leurs princes, mais je ne l’ai jamais vu... je ne le connais pas.
— Je crois le reconnaître, moi, fit Barthold. Attendez... oui... oui... je ne me trompe pas, c’est Noménoé! »
Déjà le guerrier breton se trouvait à portée de la voix.
(( Oui, répondit-il, je suis Noménoé. Ma main ouverte est celle d’un ami... Le comte Efflam ne se trouve-t-il point parmi vous? C’est lui que je viens chercher; il faut, dans son intérêt, que je lui parle. »
Barthold répliqua que le comte était en ce moment absent, mais qu’Amaury et lui, Barthold le Frison, n’ignoraient aucun de ses secrets, et se faisaient forts de le remplacer en tout ce qui concernait ses espérances ou son honneur.
Noménoé laissa paraître un vif déplaisir de n’être point arrivé plus tôt. Puis, tout en invitant les deux paladins à s’asseoir à ses côtés sur quelques pierres voisines :
((Je sais, dit-il avec une gracieuse courtoisie, que tous ceux qui se disent les compagnons du comte Efflam sont des hommes dignes de la confiance d’un chef. Ecoutez-moi donc... Vous n’allez entendre que des paroles loyales. y>
Amaury et Barthold ne répliquèrent que par un geste sympathique, et prirent place en face de Noménoé.
Après s’être un instant recueilli, le jeune guerrier commença en ces termes :
(( 11 est un nom qui doit tout d’abord se prononcer entre nous; le nom de... Morgane. J’ai pour devoir de la respecter, je ne suis point son ennemi, mais la voie que nous suivons ne peut plus être la même, et, dans l’intérêt de la nation bretonne, il est temps que je fasse valoir enfin mes droits.
LE POISON DE MORGANE
— Vos droits? questionnèrent d’une même voix les deux paladins surpris.
— Le sang du roi Morvan coule dans mes veines, répliqua fièrement Noménoé, je suis son fils !
— Vous î
— Oui, son fils... bien que ma naissance soit illégitime... car une femme étrangère m’a donné le jour, durant une des lointaines expéditions du grand chef armoricain. Il me fit tout d’abord élever loin de lui, redoutant sans doute pour moi la colère de Morgane. Mais comme elle restait inféconde, et que ma mère venait de mourir, il proclama hautement mon origine, il me dit : ((Sors de l’ombre et viens prendre place à ma droite! )> Bien que je ne fusse encore qu’un enfant, Morgane me reçut avec répulsion, presque avec haine. L’année suivante, il lui naquit une fille, et cette grande joie fut cause quelle m’oublia, que je vécus. Les filles, cependant, ne régnent point d’ordinaire en Bretagne; mais Morgane se sentait assez jeune encore pour espérer maintenant un fils. Ce fut le temps où l’empereur Lodewig porta la guerre dans ce pays révolté, le temps où le roi mon père fut massacré avec presque tous les siens, où l’enfant qui était ma sœur périt, encore au berceau, dans les flammes de l’incendie allumé par les vainqueurs. Ce jour-là, rempereur Lodewig se montra impitoyable... et moi aussi j’eus longtemps des aspirations de représailles contre sa race. Mais au moment de lui porter les derniers coups, à la vue de ses souffrances, le cœur de Noménoé s’est ému de compassion. Trouvant que le ciel s’était suffisamment chargé du soin de sa vengeance, Noménoé a pardonné.
— Je le sais, s’écria Barthold, je vous ai vu. Je vous comprends maintenant, et c’est au nom des héritiers de Charlemagne que je vous dis : Merci ! »
Tout en acceptant cette marque d’estime, le royal bâtard ne put se défendre d’une certaine rougeur au front, et comme pour s’excuser de sa généreuse initiative, il reprit :
((L’ombre de mon père m’était apparue à Saint-Médard; elle m’avait dit : (( Ne te souviens plus du passé, deviens l’ami de
celui qui m’a vaincu. » Voilà pourquoi j’eus le courage de désobéir à Morgane, qui jusqu’alors m’avait courbé sous une domination absolue, ne se servant jamais de moi (ju’à regret. Si j’ai enfin justifié sa défiance, c’est elle-même qui m’y a contraint. Si depuis notre séparation j’ai échappé à son ressentiment, c’est que Dieu me protège et veut que je sois roi. La plupart de nos guerriers m’ont déjà reconnu comme tel; puis-je compter sur l’alliance de votre empereur?
— Cette alliance, répondit solennellement Barthold, je vous la promets, nous nous y engageons tous les deux... n’est-ce pas, Amaury... comme au nom du comte Efllam. Mais qu’aviez-vous particulièrement à lui dire?
— Noménoé venait offrir ses services au comte afin de l’aider à reconquérir sa compagne ; Noménoé voulait commencer envers lui son rôle d’allié fidèle. Où se trouve-t-il en ce moment, dites? y>
Après avoir consulté Barthold du regard, Amaury raconta la visite inattendue de Morgane, et le départ qui s’en était suivi.
(( Par l’esprit du tonnerre! ce n’est plus l’heure de parler, mais d’agir! J’ignore quels sont les secrets desseins de Morgane à l’égard de la comtesse et du comte, mais je sais combien elle avait soif de les tenir tous les deux en sa puissance. B faut que nous retrouvions à l’instant leurs traces!
— Soupçonnez-vous, interrogea le frère de Bérenger, dans quelle direction cette femme peut les avoir conduits?
— Les repaires de Morgane sont nombreux, répliqua Noménoé. Un seul homme les connaît tous, et cet homme, Piagnar, doit être en ce moment avec elle. N’importe ! avec l’aide de mes compagnons et des vôtres, nous parviendrons, je l’espère, à découvrir la piste.
— Avec l’aide surtout du guide que voici, murmura Bomarik, qui, s’étant approché, montrait Bugh.
— Oh ! fit avec un sourire l’ex-chef des assiégeants, je connais le molosse aux dents de loup... Nous avons été ennemis. »
Puis, s’apercevant que Bomarik était aveugle :
« Le brave défenseur du château de Glay n’a plus ses yeux !
LE POISON DE MORGANE
dit-il avec un accent de commisération sincère; il ne méritait pas cela... Morgane est cruelle ! »
Et, saisissant la main de Romarik, il la serra cordialement dans les siennes.
Quelques minutes plus tard, l’expédition se mettait en marche.
Elle se composait, outre d’AmauryetBarthold, des compagnons de Noménoé. Ils étaient cinquante environ, tous guerriers d’élite, tous montés sur d’alertes chevaux bretons.
En tête de cette cavalcade, qui d’abord, pour faire honneur aux deux paladins, avait exécuté autour d’eux une sorte de fantasia arabe, Bugh s’avançait conduit en laisse par Bomarik, ou plutôt le conduisant.
Cet ordre de marche, et surtout la lenteur qui devait en résulter n’avait pu s’admettre sans une protestation de l’impatient Amaury.
Mais Romarik avait répondu :
(( Si je n’étais point là, Bugh n’irait pas avec vous; il ne connaît que moi ; seul je sais comprendre son langage, et tour à tour le lancer sur la piste ou le rappeler au besoin. Ne me contestez donc pas la trop faible part qu’il m’est permis d’avoir à la délivrance de mon maître !
— Par le dieu Thor ! s’écria Noménoé, l’aveugle a raison; il faut que cela soit ainsi. Soyez tranquille, mon jeune chevalier, dès que la piste nous aura révélé ses secrets, Romarik et moi nous serons les premiers à vous crier : « En avant! »
En retenant son cheval pour donner l’exemple, il s’était mis en tête de la cavalcade avec les deux paladins, qui venaient également de remonter en selle.
En dépit de sa cécité, Romarik marchait d’un pas rapide ; il est vrai que Bugh le guidait avec un merveilleux instinct, lui faisant éviter tous les obstacles.
On ne tarda pas à atteindre l’endroit où Morgane avait retrouvé son escorte, où le comte Efflam avait pris une monture.
Noménoé descendit alors de cheval, et, durant un mille environ, chemina penché vers le sol afin d’observer de plus près les
L’IIHRITAÜl:: DE CHARLEMAGNE.
nombreuses empreintes d’hommes et de chevaux, qui s’étendaient sur un assez large espace.
Au bout de quelques minutes à peine, il eut ainsi reconnu le chiffre exact des satellites de Morgane; il en fit part aux deux chevaliers.
Un peu plus loin, comme on traversait des terrains humides où les traces devenaient bien plus distinctes que partout ailleurs, il les invita même à mettre pied à terre, et leur montrant certaines empreintes qu’il venait d’examiner avec un soin tout particulier :
(( Voyez, leur dit-il, le pas de ce cheval? Ce pas est retenu, hésitant, irrégulier, contraire à toute allure naturelle...
— Eh bien?
— Xe m’avez-vous point dit que Morgane avait exigé du comte la promesse qu’il se laisserait bander les yeux?
— Oui. Qu’en conciliez-vous?
— Que c’est là l’allure tourmentée d’un cheval que guide et que contient un homme à pied; ne voyons-nous pas d’ailleurs la trace constante de ses deuxsandales un peu sur le côté, en avant du sabot droit? Tenez! ici Tanimal a voulu faire résistance, et l’homme s’est complètement retourné vers lui. J’en conclus donc que ce cheval était monté par une personne hors d’état de le guider elle-même... J’en conclus que c’est le cheval qui porte le comte. »
Amaury et Barthold rendirent pleine justice à la sagacité du jeune chef, et l’on se remit de plus belle en chemin.
C’était merveille vraiment de voir la façon tout attentive, la subtilité toute complaisante avec laquelle Bugh conduisait Bomariket, pour ainsi dire, remplaçait ses yeux. Sans cesser un seul instant de flairer la piste suivie, sans ralentir aucunement sa marche, le molosse se retournait fréquemment vers l’aveugle, et lui faisait entendre quelques abois contenus auxquels celui-ci répondait par des paroles inintelligibles pour tout autre que pour le chien. On eût dit qu’ils se comprenaient mutuellement, qu’ils causaient ensemble; et, grâce à cette si parfaite entente, la poursuite se continuait avec non moins d’assurance que de rapidité.
Il chemina penché vers le sol.
LE POISON DE MORGANE
Quant à Noménoé, tantôt il s’entretenait avec les deux paladins de ses projets d’avenir, tantôt l’ambitieux bâtard allait échanger avec ses propres compagnons quelques courtoises paroles, et cela tout en manœuvrant son cheval avec une habileté si gracieusement sauvage, en faisant preuve d’une franchise si naturellement chevaleresque, qu’il se conciliait de plus en plus l’estime de Barthold et déjà presque l’amitié d’Amaury. Ces deux jeunes hommes n’étaient-ils pas à peu près du meme âge.
Tout à coup Bugh, qui pour la première fois s’arrêtait, donna de la voix, et presque aussitôt Bomarik s’écria :
(( En avant ! chevaliers, en avant ! Je ne comprends plus mon chien... Venez donc voir ce qu’il me désigne ainsi, ce qu’il veut nous dire. »
Noménoé venait de bondir jusqu’auprès de Bugh; déjà Barthold et Amaury l’y rejoignaient.
C’était l’endroit où Morgane avait rencontré Bagnar.
S’il était impossible de deviner le nom du chef, on put du moins s’éclairer sans peine sur le nombre des cavaliers qui s’étaient réunis en cet endroit à la troupe de Morgane.
(( Elle dispose maintenant de forces plus considérables que les nôtres, dit Noménoé, devenu tout songeur; il est prudent de rétablir entre nous l’équilibre. ))
Aces mots, il appela par leur nom deux de ses plus jeunes cavaliers, qui, presque en un seul bond, se trouvèrent immédiatement devant lui.
A peine eurent-ils reçu les ordres du chef que, dans des directions différentes, ils s’éloignèrent au galop.
Le reste de la cavalcade suivit de nouveau les traces de Bomarik et de Bugh.
(( Fils du roi Morvan, demanda Barthold après un silence, -ne pourriez-vous nous faire part du message que vous venez de donner à ces deux cavaliers ?
— Excusez-moi de cet oubli, répliqua le jeune chef en s’empressant de le réparer. J’ai dépêché ces deux émissaires à diverses bandes de mes partisans, avec l’ordre qu’ils nous rejoignent en toute hâte.
L’uÊniTAGE DE CHARLEMAGNE.
-Ici?
— D’abord... mais afin qu’ils puissent nous suivre en toute assurance, je leur laisse, ainsi que vous pouvez le voir, des marques de notre passage. »
Effectivement, de distance en distance, Noménoé brisait une branche et la jetait sur le chemin, mais toujours des branches de chêne.
Amaury s’avoua curieux de connaître les motifs de cette prédilection.
(( J’ai choisi le chêne pour signe de ralliement, pour emblème, répondit fièrement Noménoé, parce que c’est le roi des arbres ! »
On ne tarda pas à rencontrer un second plateau marécageux, et qui, grâce aux chaleurs de l’été, grâce surtout â celle de ce jour, gardait le moule exact et profond des moindres empreintes qu’il avait reçues.
Noménoé sauta de nouveau à terre.
Mais ce ne fut plus des pas du cheval monté par le comte (ju’il s’efforça de tirer quelques nouvelles inductions, ce fut de l’allure des deux autres chevaux qui, bien évidemment, avaient marché sur une même ligne que celui-là, toujours à sa droite.
(( C’est étrange ! murmura-t-il en s’opiniâtrant à cet examen, l’allure de Morgane n’était plus ici la même. Je ne me trompe pas cependant, je reconnaîtrais entre mille les pas du cheval monté par elle.. . c’est bien sa haquenée noire. Oui, mais elle semble guidée maintenant par une main impatiente, enfiévrée, irritée comme par une lutte. Oh! ce n’est plus là cette main triomphante et calme qu’elle avait au départ. Elle a donc été bien vivement contrariée par la survenue du chef de ces cavaliers; elle discutait sans doute avec lui durant le chevauché nocturne; elle aura même été contrainte à faire preuve de toute son autorité. Oui, car voici son allure qui redevient ferme et royale. Mais l’autre, son compagnon, comme sa monture piétinait, labourait, écrasait la terre! Elle a voulu se cabrer ici : et plus loin, lànesont-ce pas des taches de sang? Oh! pour malmener, pour brutaliser ainsi un cheval, il a fallu que le cavalier eut au cœur une bien grande colère, une impuissante rage! Ce
LE POISON DE MORGANE
doit être un chef violent, emporté, terrible, que celui-là! Par le dieuThor,si je ne connaissais son hypocrite soumission, je dirais que c’est Ragnar ! »
On le voit, le subtil raisonnement du jeune chef en arrivait presque à lui donner le don de seconde vue.
(( Roi des Prêtons ! s’écria dans ce moment Amaury, dont ces dernières conjectures venaient d’accroître encore l’anxieuse impatience, roi des Prêtons, ces muettes empreintes ne peuvent rien t’apprendre de plus, le temps se passe, et voici notre guide qui disparaît au lointain. En chasse!
— En chasse ! y> répéta vivement Noménoé, qui bondit en selle et repartit au galop, mais non sans avoir jeté un dernier regard de regret vers l’indéchiffrable énigme qu’il n’avait pu deviner entièrement.
Puis, se retournant avec un sourire vers x4maury :
(( Le jeune chevalier au visage de femme n’a pas moins de sagesse que de bravoure, lui dit-il, ce sera un grand capitaine ! »
On courut ainsi durant près d’une heure, et déjà le bruit de la rivière se faisait entendre, lorsque Rugh fit une seconde et soudaine halte, en jetant cette fois des aboiements, des hurlements étranges. En meme temps, il grattait la terre, il semblait furieux.
(( Qu’est-ce donc, Rugh ? )) demanda l’aveugle, qui, seul, continuait à s’avancer à tâtons.
Sous ses mains, un arbre se rencontra. A cet arbre pendait une courroie brisée, l’autre moitié de cette courroie qui restait encore au cou de Rugh et venait de lui servir de laisse.
(( Je comprends! fit en souriant Romarik, je comprends mon brave chien... c’est ici que tu étais attaché, ici qu’on t’a battu, ici que tu as été vainqueur! Mais ton poil ruisselant d’eau indiquait une rivière franchie... celle qui sans doute est là, devant nous... n’est-ce pas Rugh... n’est-ce pas? »
Le molosse se retourna vers le fleuve, qui bruissait à quelques pas sous les saules, et sembla répondre par une sorte de jappement affirmatif.
Puis, il revint se frotter contre les genoux de l’aveugle.
Les deux guides s’engagèrent dans le gué franchi par la
troupe de Morgane, et la cavalcade atteignit rapidement l’autre rive.
Au pied du grand chêne, la fosse préparée pour Ragnar était encore ouverte, mais vide.
Quant au cadavre il avait disparu.
Noménoé, dont le regard scrutateur ne laissait échapper aucun indice, remarqua sur la première branche une certaine déchirure, et, devinant sans peine qu’elle résultait de la pression d’une corde fortement tendue, il se demanda quel lourd objet, quel cadavre on avait suspendu à cette branche.
Avant de quitter l’autre rive, il avait détaché le restant de courroie retrouvé par l’aveugle; il le tenait encore à la main.
On le vit, après un instant de réflexion, se hausser sur les étriers, atteindre la branche, et, dans sa déchirure, essayer cet indice révélateur.
La courroie répondait parfaitement à l’entaille.
Aoménoé regarda la fosse béante au pied du chêne; puis se retournant vers le chien, il lui dit :
(( Tant mieux pour toi, mon brave Bugh, si ce que je soupçonne est vrai... la corde d’un pendu porte bonheur!
— Au nom du Ciel ! questionna vivement Barthold, dites-nous ce que vous supposez. »
Noménoé indiqua successivement la branche, la fosse, et répondit :
(c Cette courroie me semble avoir servi non seulement à attacher cet animal, mais tout d’abord à faire une victime humaine. Voici le chien ; où est l’homme?
— Malheur ! s’écria le bouillant Amaury, malheur et trahison, si cette victime était le comte Efflam ! )>
Et, sans même attendre ses compagnons, il piqua des deux en avant.
(( Soit! fit Noménoé en s’élançant à sa suite ; dans le cas où la piste nous manquerait, il sera toujours temps de rappeler l’aveugle et le chien. Qu’ils se reposent un instant... »
La cavalcade disparut au milieu d’un tourbillon de poussière.
« Ah! fit Bomarik en se laissant tomber sur le tertre formé
par les déblais de la fosse, savoir mon maître en péril, et ne pouvoir ainsi qu’eux dévorer l’espace!... et rester en arrière comme un être impuissant, inutile !... Non! je ne me vengerai jamais assez cruellement de toi, Morgane! »
Comme s’il eût compris, Bugh vint caresser Bomarik. Amaury fut rejoint par ses compagnons sur le bord d’un ruisseau qu’ils s’empressèrent de traverser.
La piste, de plus en plus évidente, se continuait au delà.
Lorsque, durant quelques minutes, ils l’eurent suivie au galop :
(( Ne vous semble-t-il pas comme à moi, fit soudainement Noménoé, que ces empreintes sont moins nombreuses que tout à l’heure?
— Qu’importe ! répliqua non sans quelque étourderie le frère de Bérenger... allons toujours ! »
Noménoé n’insista pas d’abord ; mais au bout de quelques minutes, s’arrêtant tout à coup :
(( Halte ! commanda-t-il, il faut que j’examine de plus près ces traces. Attendez un instant. »
Déjà il était à terre, se penchant vers le chemin frayé par
Puis, il revint se frotter contre les genoux de raveugle.
rennemi. Puis, se redressant tout à coup, et avec une ferme conviction, bien que sans aucun orgueil :
(( Il n’y a plus là, déclara- t-il, ni les pas de la monture du comte, ni ceux du cheval de ce chef inconnu, ni ceux môme de la haquenée de Morgane. Il faut retourner en arrière... nous nous égarions sur une fausse piste ! y>
En ce moment l’écho, bien qu’affaibli par la distance, répéta l’aboiement lointain de Bugh.
(( Écoutez ! reprit Noménoé, c’est le fidèle molosse qui a également éventé leur ruse et qui nous rappelle... Au galop ! »
Tandis que s’opérait la volte-face, Amaury trouva le moyen de ranger son cheval à côté de celui de Noménoé, auquel il dit avec une franche et touchante humilité :
(( Pardon, fils du roi Morvan ! il est du devoir de ceux de mon âge de n’agir que d’après les ordres du chef.
— Mes jours ne sont guère plus nombreux que les tiens, répliqua généreusement le royal bâtard, mais nous sommes en Bretagne, et je suis Breton ! »
Sur l’autre rive du ruisseau, on retrouva Bomarik et Biigh.
Le chien, élevant son intelligente tête au-dessus des hautes herbes, semblait hurler après le courant.
(.( Voilà qui devient inquiétant ! se prit à réfléchir Noménoé ; que peuvent-ils être devenus? Bien que Morgane prétende commander aux éléments, nous ne devons pas admettre qu’elle ait emporté dans les airs le comte Efllam.
— Quel est votre avis? demanda Barthold, et que faut-il faire?
— Attendre, répliqua le jeune chef, mes hommes vont agir. Approche, Audoën. »
Celui qu’il venait d’interpeller ainsi, un beau et robuste cavalier de vingt-cinq ans, s’empressa d’obéir à l’ordre de son roi.
Il reçut pour mission de remonter la rive durant deux cents pas, et d’entraver là le cours du ruisseau.
Aussitôt qu’ Audoën se fut éloigné, avec une vingtaine de ses conipagnons qu’il venait de choisir lui-même, afin de l’aider dans ce travail, Noménoé s’adressant aux autres :
c( Quant à vous, mes vaillants, leur dit-il, retournez en toute
LE POISON DE MORGANE
hâte jusqu’au pied du grand chêne sous la ramure duquel une fosse béante attend sa proie, et battez avec soin tous les halliers. Romarik et Bugh vont vous rejoindre, afin de vous seconder dans cette tâche. Courage, pauvre aveugle!... va, mon bon chien.. . Il nous faut absolument le cadavre du pendu. »
Déjà les cavaliers s’étaient remis en mouvement ; Romarik et son infatigable molosse se hâtèrent sur leurs pas.
(( Et nous, demanda Barthold, quelle sera durant ce temps notre besogne?
— Ne vous l’ai-je pas dit? attendre! Alors même que les bras d’un chef sont forcément au repos, son esprit travaille ! ))
Il s’assit donc sur un tertre voisin, et là, un coude sur son genou, le front dans sa main, il parut s’absorber dans une méditation profonde.
(( Voici déjà Beau qui baisse, ne tarda pas à dire Amaury, qu’importunait peut-être un aussi long silence.
— Oh ! soyez sans inquiétude, ne craignez rien, murmura Noménoé ; mes gars sont alertes en toute espèce de labeur, et la digue qu’ils élèvent ne tardera pas à 'barrer complètement le ruisseau. »
Quelques minutes après en effet, il devint si peu profond qu’on commença d’entrevoir son lit mélangé de sable et de cailloux, parfois même d’une légère couche vaseuse.
Amaury voulut immédiatement y descendre, mais Noménoé l’arrêtant du geste :
(( Patience ! dit-il, nos pas ne doivent effacer aucune empreinte avant de l’avoir sérieusement interrogée. »
Au bout de quelques minutes, le cours d’eau se trouva complètement à sec, et l’on put y reconnaître de toutes parts des traces d’hommes et de chevaux.
(( Voyez! s’écria triomphalement Noménoé, voyez si j’avais raison!... Oh! je m’en doutais bien... elle ne nous échappera pas, malgré tous ses stratagèmes de sorcière... car je les connais tous, je les sens, je les vois ! »
Puis, comme si ces confuses empreintes, inintelligibles pour ses compagnons, parlaient clairement à ses yeux, il ajouta :
(( C’esL bien elle qui a passé là !... Sa piste est redevenue calme, régulière et franche comme celle d’une femme qui se croit assurée du succès... Il est vrai que je ne retrouve pas à gauche le sabot du cheval monté par le chef dont le nom m’échappe encore!... mais revoici bien les pas incertains de la monture du comte Efflam.
— Et vivant, n’est-ce pas? interrompirent d’une même voix Amaury et Barthold ; il était encore vivant quand on l’a conduit par ce chemin?
— Nous allons le savoir, répliqua le jeune chef en étendant le bras vers la rive qu’ils venaient de quitter. Voici mes compagnons qui reviennent de leur battue tout à l’entour du grand chêne. »
Ce qui surtout donnait cette espérance à Noménoé, c’est qu’on apercevait, au milieu d’un groupe d’hommes qui marchaient en avant de leurs chevaux guidés par le reste de la bande, deux prisonniers, et plus loin, sur une sorte de brancard, comme une masse inerte, comme un cadavre.
Bugh, bondissant auprès des captifs, aboyait contre eux avec une inextinguible furie.
Il était bien dans son droit, le digne chien ; car c’étaient ses deux assommeurs de la nuit précédente.
(c Grâce ! crièrent-ils en se précipitant aux genoux de Noménoé, c’est toi seul qui es notre roi... grâce ! »
Celui-ci les repoussa d’un geste dédaigneux et s’élança vivement vers le brancard.
Amaury et Barthold l’avaient déjà précédé.
Ce brancard supportait un homme à demi évanoui, un blessé au visage presque violet, au cou sillonné tout à l’entour d’une profonde marque rouge.
Ce n’était point le comte Efflam.
Son nom s’échappa, comme une imprécation, de la bouche de Noménoé :
<( Bagnar !... Bagnar !... Oh! mon ressentiment l’avait deviné ! »
Puis, comme le farouche lieutenant de Morgane était incapable encore de subir lui-même un interrogatoire, il se retourna vers
LE POISON DE MORGANE
les deux autres prisonniers, leur demandant du regard une explication.
Après avoir raconté ce que connaît déjà le lecteur, ces misérables ajoutèrent qu’après la fuite de Bugh, ils étaient revenus vers la fosse afin d’exécuter l’autre commandement de Morgane, mais que là, au moment d’enterrer Ragnar, ils s’étaient aperçus qu’il respirait encore ; ils s’étaient efforcés de le faire revenir à la vie, et cela jusqu’au moment où, effrayés par l’approche de la cavalcade, ils avaient tous les trois cherché un refuge dans l’épaisseur des buissons voisins.
Ce récit n’était que l’exacte vérité ; Ragnar le confirma luimême.
Il avait rouvert les yeux ; il était parvenu à se redresser à demi ; il pouvait enfin parler,
(( Noménoé, dit-il, tu sais maintenant de quelle façon Morgane a récompensé mes services, et tu dois comprendre que désormais je ne suis plus ton ennemi.
— Je suis toujours le tien! interrompit superbement le royal bâtard ; jamais la main loyale de Noménoé ne touchera ta main lâche et sanglante !
— Soit ! fit le pendu ; mais songes-y bien, tu as beoin de moi, car moi seul je connais les repaires de Morgane, seul je puis t’introduire dans celui où elle retient ceux que tu cherches ! »
Après une hésitation dernière, et comme luttant encore contre une invincible répulsion, Noménoé répondit :
(c J’achète les traîtres, mais je ne m’allie point avec eux... Vends-moi tes secrets...
— C’est bien ainsi que je l’entends! riposta Ragnar, et voici quelles sont mes conditions...
— Parle?
— D’abord, tu me promettras la vie sauve et ta protection.
— Pourvu toutefois que tu t’abstiennes de tout nouveau forfait... Souviens-toibiende celte parole. Est-ce tout?
— Non. Il était une récompense que Morgane m’avait promise, que je méritais et qui, au suprême moment, m’a échappé. Il faut que tu me la promettes, à ton tour, cette récompense.
— Quelle est-elle?
— C’est mon secret.
— Et tu veux que Noménoé s’engage ainsi d’avance, sans meme savoir ce que tu réclameras à l’heure de régler nos comptes!
~ Oui... car ce que je t’offre en échange, c’est non seulement la liberté, la vie des captifs de Morgane... mais c’est encore ton triomphe définitif sur cette prétendue reine dont j’ai maintenant à me venger. Je possède tous ses secrets, songez-y! C’est la couronne que je t’offre; il est trop juste que tu exauces à ton tour l’ardente ambition que je cache là, dans mon cœur. Oh ! je conçois que tu hésites; car on sait que tu tiens tes serments à la lettre. . . Veux-tu j urer? »
L’ambitieux bâtard restait encore silencieux, pensif, et la main plongée dans sa poitrine. Tout à coup, comme si cette main eût rencontré quelque objet invisible dont le souvenir le décidait enfin, il releva la tête, et répondit :
(( Soit... J’accepte ! »
Tandis que, d’une voix brève et résolue, il avait articulé ces mots, Amaury et Barthold, qui tous deux attendaient anxieusement sa réponse, crurent apercevoir passer sur ses lèvres un insaisissable et singulier sourire.
Mais Ragnar, tout à la joie de voir renaître sa secrète espérance, n’avait aucunement remarqué ce sourire, et s’écriait :
(( C’est donc marché conclu! J’ai la vie sauve et je puis compter sur ta protection... tu me l’affirmes?
— Avec la restriction que tu sais, Noménoé te le jure, et tu viens de le reconnaître toi-même, c’est un souverain qui remplit à la lettre toutes ses promesses.
— Aussi j’ai pleine confiance, et je le prouve ! reparût Ragnar, qui, renonçant à son rôle d’agonisant, bondit aussi hors de la civière, et, maintenant debout, ajouta : Passons au dernier article de notre traité... Tu fengages devant tous, n’est-il pas vrai... tu fengages à m’accorder, le jour où tu seras roi, ce que je te demanderai seulement alors, pour prix de mes services?
— Oui, conclut le bâtard en appuyant sur chacun des mots,
LE POISON DE MORGANE
cette même récompense que Morgane t'avait promise, que tu méritais si bien et qui, au suprême moment, t'a fait défaut... Ne sont-ce pas là tes propres paroles?
— Exactement. Eh bien?
— Eh bien! cette trop juste récompense, tu l’auras de moi, je te le jure, et complète ! »
Puis après avoir ordonné qu’on donnât un cheval à Piagnar, et lui-même s'élançant sur le sien :
(( En chasse, compagnons, leur cria-t-il d’une voix retentissante. »
Lors de son entrée dans la chambre bleue, au moment de répondre à la trop juste sommation du comte Efflam, Morgane n’était plus cette farouche druidesse, cette altière et sauvage souveraine, cette fatale créature que nous avons jusqu’ici connue : Morgane n’était plus Morgane.
Non. C’était maintenant une simple et pauvre femme, aux traits prématurément flétris, au visage d’une pâleur livide, au regard comme attristé par un immense chagrin, par une éternelle douleur.
Tout son attirail fantastique avait disparu, mais non point son vêtement de deuil, qui, retombant tout à l’entour d’elle en longs plis sévères et sans apprêts, rendait la veuve du roi Morvan intéressante ainsi, vraiment belle encore.
Elle s’avançait d’un pas lent et presque timide ; elle osait à
peine lever les yeux; ses mains tremblaient, sa poitrine était haletante.
On devinait facilement qu’elle touchait à l’une de ces heures décisives devant lesquelles les plus résolus hésitent; que l’aveu suspendu à ses lèvres était un dernier coup de dés contre le destin, que l’espérance ou le désespoir de toute sa vie allait s’accomplir !
Aussi, se laissant tomber sur le premier siège qui se rencontra sur son chemin, la tête enfouie dans ses deux mains, parut-elle se recueillir un instant.
Étonnés, émus l’un et l’autre par cette scène inattendue, Effiam et Clothilde se taisaient, restaient immobiles.
Mais il n’en fut pas de même de l’enfant; il reconnut sa complaisante visiteuse de chaque jour, et, s’avançant vers elle sans que personne y prît attention, il finit par tirer doucement sa mante.
(( Ah! s’écria spontanément Morgane, qui l’avait pris sur ses genoux, qui le couvrait de folles caresses, ah ! tu me donneras le courage qui me manque, toi ! Je parlerai maintenant... je parlerai avec toi ! »
Puis ayant assis l’enfant sur son giron, le serrant contre sa poitrine, elle releva la tête, et avec non moins de douceur dans le regard que dans la voix :
c( Clothilde, Effiam, commença-t-elle... oh ! vous qui êtes son père et sa mère, il ne faut pas trop sévèrement juger celles dont l’union fut maudite, celles qui peut-être n’ont appris à haïr que parce qu’elles avaient trop souffert. Il enfutainsi de moi, voyezvous. Jen’avais guère plus de trois fois l’age de cetenfant que déjà je connaissais toute l’amertume des larmes. Ma tribu venait d’être détruite, tous mes parents avaient disparu, hormis mon aïeul, un vieillard arrivé aux dernières limites de la vie, le plus saint et le dernier des druides. Nous nous réfugiâmes dans les grands bois, où, durant près de dix années, je dus pourvoir à sa subsistance, où souvent nous eûmes à souffrir du froid et de la faim, mais où je commençai à apprendre les secrets d’une religion que l’ignorance persécute en vain, d’une religion qui peut-être va renaître.
LE POISON DE MORGANE
— Femme, interrompit en cet endroit le comte, ne blasphème pas ainsi... Il n’est qu’un seul Dieu, c’est le nôtre. »
Morgane parut péniblement affectée de cette première réponse, et ce fut avec une amère résignation qu’elle reprit :
c( Ne discutons pas nos croyances; laisse-moi continuer. J’avais donc grandi dans la solitude, n’ayant d’autre abri qu’une tanière de bête fauve, et, comme un jeune sauvage, cherchant ma vie dans la forêt. Un jour que nous étions en chasse, une troupe de cavaliers nous entoura tout à coup. Leur chef n’était autre que le destructeur de ma tribu, que l’ennemi de ma famille : le roi Morvan! Mon aïeul se jeta à ses pieds, avoua quels proscrits nous étions, implora pour moi surtout la clémence du vainqueur. Morvan me regarda; j’étais déjà belle. « Honte à moi, dit-il, si je n’épargnais pas le sang des druides! Hésus, le dieu suprême, semble avoir mis un divin rayon dans les grands yeux noirs de cette jeune fille; il faut quelle soit instruite dans les rites sacrés, qu’elle devienne la Velléda bretonne! » Ce disant, il ordonna qu’on nous conduisît, mon aïeul et moi, au collège des druidesses de file de Sein. Quelques jours plus tard, la porte de cette sombre demeure, éternellement battue par un océan furieux, se refermait sur moi. Je n’avais pas connu les joies de l’enfance; celles de la jeunesse devaient être également rayées du livre de ma vie. Oh! ce n’est qu’après une longue et pénible initiation, ce n’est qu’après un terrible et dur apprentissage qu’on en arrive à pénétrer jusqu’au fond des arcanes de la science, à s’élever jusqu’aux formidables hauteurs où réside Tarann, l’esprit du Tonnerre; et celles-là qu’il favorise de l’inspiration sacrée achètent cruellement la toute-puissance! A force de travaux et de veilles, je devins l’une des rares sœurs du gui de chêne; ma main calma tour à tour ou souleva les tempêtes; je reçus la faucille d’or, et, pour me faire plus grand honneur, dans le colosse d’osier qui s’éleva sur la pointe de Karnac, on brûla cent victimes humaines! »
Efllam et Clothilde ne cherchèrent point à dissimuler l’horreur que venait de leur inspirer cet aveu. Morgane s’en aperçut et comme pour mieux se faire pardonner un mouvement d’orgueil :
(( Ce sacrifice, reprit-elle avec toute son humililé première, cette hécatombe devait me porter malheur. Le roi Morvan voulut me voir, et me trouvant à son gré, me fit reine. Hélas! les passions des rois sont éphémères! L’amour de mon époux s’éteignit bientôt, et moi je l’aimais, je devins jalouse. Oh! que de jours torturés, que de nuits sans sommeil! Et je n’avais plus rien pour le retenir auprès de moi, rien, pas meme un enfant! les dieux m’avaient rendue stérile! Puis, non content de multiplier le nombre de mes rivales, un soir Morvan osa me dire : (( Une autre femme que toi m’a donné un fils, et ce fils, le voici ; je veux qu’il soit comme le tien! ))'I1 existe, cet enfant!’ Vous voyez bien que Morgane sait pardonner, et mérite aussi qu’on lui pardonne! »
Efflam et Clothilde gardèrent le silence. Morgane poursuivit
(( Mais ce n’était rien encore que de voir grandir à mes côtés ce futur ennemi, que de réchauffer dans mon sein ce serpent à tête d’homme, ce Noménoé! Le Ciel me réservait de bien autres douleurs. Je l’avais bien prié cependant; je continuais, en l’honneur de tous mes dieux, les sacrifices les plus constants, les conjurations les plus ardentes. Ils parurent s’attendrir enfin, ils m’exaucèrent. Je devins mère'à mon tour.’., mais, hélas! mère d’une fille! N’importe... Je me rattachai énergiquement à cette suprême espérance, je me dis : c( La loi des hommes peut se refaire, elle régnera, cette enfant! » Et je me pris à faimer. Oh! tenez... on prétend qu’entre tous les animaux la lionne se distingue par la puissance de son amour’ maternel, eh bien! c’est en lionne que j’aimais ma fille!... »
Jusqu’à ce moment, Morgane avait retenu sur ses genoux l’enfant de Clothilde; il s’effraya sans doute de la véhémence de ses dernières paroles, car il s’échappa tout à coup pour se réfugier auprès de sa mère.
Mais telle était alors l’émotion de la druidesse, quelle ne s’en aperçut même pas.
Elle continua :
(( Il n’y avait pas plus de six mois que la naissance inespérée de ma fille m’avait rendu l’amour de mon époux, lorsque
Je me trouvai entre une tête coupée et un berceau vide.
L’ùc.vITAGE de CHARLEMAGNE,
LE POISON DE MORGANE
Tenipereur Lodewig se rua en suzerain irrité sur la malheureuse Bretagne. En un seul jour... jour à jamais maudit!... les flammes dévorèrent le dernier refuge de son roi, qui venait d’étre vaincu, qui était tombé vivant au pouvoir de l’ennemi. Le lendemain, je me retrouvai entre une tete coupée et un berceau vide!... Gomprends-maintenant, comte Efflam, pourquoi Morgane se venge ! »
Ce n’était plus avec un accent de colère qu’elle avait jeté ce dernier cri, c’était avec des sanglots, avec des larmes.
Puis, comme aucune voix ne l’interrompait encore, et que chacun respectait cette grande douleur, elle parut tomber dans une sorte de mélancolique extase.
(( Au milieu des agitations et des fièvres de ma fatale tache, murmura-t-elle, je conservais cependant tout au fond de mon âme en deuil comme un coin qui souriait; j’avais sans cesse devant les yeux une vision d’avenir; je faisais constamment un rêve !
— Ce rêve, questionna le comte, quel était-il ?
— Ma fille n’était pas morte; elle avait été sauvée de l’incendie par un jeune chef de l’armée victorieuse ; elle était recueillie, élevée dans son château, et je me disais : ce Patience, Morgane, patience ! ne lis-tu pas dans les astres qu’elle sera belle et qu’il l’aimera? » Pouvais-je d’ailleurs faire autre chose que d’attendre? Pouvais-je emporter un enfant dans mon tourbillon de courses et de périls? N’était-elle pas là bien plus sûrement que partout ailleurs? Et puis, je n’étais plus mère en ce moment, j’appartenais tout entière au démon des représailles. Des années s’écoulèrent ainsi, ma prédiction s’accomplissait, mon espérance n’était point une chimère... et voici maintenant mon rêve réalisé ; le voici là devant mes yeux... Clothilde, je suis ta mère! ))
A cette dernière révélation, qui tombait devant eux comme la foudre, le comte et sa femme se redressèrent soiilainement avec ce double cri :
(( Ma mère !... vous... ma mère! avait dit Clothilde.
— Non ! c’est impossible ! avait dit Efflam.
— Souviens-toi où tu l’as trouvée il y a dix-huit ans ! repartit
s-'iü
Morgane avec une désespérante assurance. Soiiviens-toi de l’opinion générale qui la désigne encore comme l’enfant d’un des chefs bretons disparus dans le massacre... Un chef, je le crois bien, c’est la fdle du roi Morvan! Ce que j’affirme d’ailleurs, j’eii fournis la preuve : n’a-t-elle pas sur le bras un tatouage dont jamais vous n’avez pu déchiffrer le sens? Ce tatouage ne représente-t-il pas une faucille surmontée d’une couronne de roi?... L’emblème de Morvan et le mien. Cet emblème, Morvan lui-même le traça sur le bras de l’enfant qui venait de naître, ainsi que quatorze années auparavant, le jour du mariage, il l’avait gravé sur le bras de l’épouse légitime qu’il s’était choisie... sur ce bras, sur mon bras gauche. Veux-tu t’assurer que les deux signes sont bien pareils?... tiens, regarde! »
Et rejetant en arrière sa manche, elle montra sur son bras nu la couronne de roi surmontant la faucille de druidesse.
(( C’est vrai! » fut obligé de reconnaître le comte.
Morgane se retourna triomphante, mais toute anxieuse, vers sa fille.
(( Clothilde ! lui cria-t-elle du fond de l’àme, et toi, Clothilde, ai-je b’esoin de te rappeler cette femme voilée de noir qui souvent, aux jours de ton enfance, écartait tout à coup la haie du parc du château de Glay, te soulevait dans ses bras, t’embrassait follement et s’enfuyait aussitôt!... Ai-je besoin de te rappeler cette ombre mystérieuse et muette qui partout et toujours s’attachait à tes pas! Clothilde, ma Clothilde... ne lis-tu pas dans mes yeux tout en pleurs... ne comprends-tu pas à ma voix qui tremble... ne sens-tu pas aux élans de ton cœur que je suis bien ta mère ? »
Et Morgane, chancelante, éperdue, avide d’un premier baiser, s’avançait vers elle en lui tendant les bras.
Clothilde enfin se laissa tomber sur sou sein, l’appelant du doux nom qu’elle implorait... Mais, hélas? ce ne fut pas sans un frissonnement, sans ce murmure :
« Oh!... Piomarik!... Romarik !... »
Entre elle et sa mère, elle avait vu se dresser ce fantôme vengeur qui, depuis trois mois, passait dans ses rêves... Le fantôme
ensanglanté du fidèle défenseur auquel Morgane avait fait crever les yeux.
La malheureuse mère se ressouvint de la précédente conversation entendue par elle ; elle se recula, toute pleine de consternation et d’amertume.
Puis, d’une voix désolée, mais résignée :
« Ce fut un crime nécessaire, murmura-t-elle sourdement, car il t’aurait retrouvée, il t’aurait reprise... et je ne le voulais pas, je ne le veux pas !... Tu me punis de ce crime... Soit! J’attendrai que tu m’aies pu comprendre et que tu m’aimes... car tu m’aimeras... oui, tu m’aimeras... avec le temps!... Est-ce que je n’ai pas l’habitude de patienter et de souffrir, moi? Est-ce que je suis faite pour le bonheur?... Non... non... c’est l’ambition qui est mon seul lot... l’ambition... il faut tout au moins qu’elle me console du reste ! »
Le comte Efllam s’empara du dernier mot, et comme entrant en lice à son tour :
Morgane, dit-il, ton secret maintenant m’est connu... Je dois respecter ta personne... mais j’ignore encore tes projets, quels sont-ils?
— Ne les as-tu pas devinés déjà? Mon amour pour ton fils, les quelques paroles qui me sont échappées en l’embrassant ne te les ont donc pas fait comprendre ?
— C’est une révélation franche et complète que tu m’as promise; explique-toi plus clairement.
— Eh bien !... si j’ai pu consentir à me séparer de ma fdle, en la laissant grandir dans une autre religion que la mienne, c’est que les voix de l’avenir m’avaient parlé; c’est qu’elles me disaient: Cf Ce ne sera pas le sang d’une rivale, d’une étrangère, qui régnera sur la Bretagne; ce sera ton propre sang, ce sera l’enfant qui naîtra de Clothilde! »
— Lui !
— Oui, ton fils. Ne lui ai-je pas dit : ce Enfant, tu seras roi ! » Cette prophétie, que l’avenir réalisera, — les astres l’affirment! — ne te l’ai-je pas faite à toi-même? Oui, comte Efflam... Morgane f oftre une couronne !
L ’ 1 1 K n 1 T A G I- I) K CHAULE M A G N E.
— A moi ?
— A loi, le vaillant des vaillants, l’invincible paladin, qui seul me donnera la puissance de relaire la vieille loi armoricaine, qui seul vaincras ce Noménoé, (pii seul relèveras la bannière indépendante et glorieuse du roi Morvan. C’est l’oracle du chêne sacré qui me l’a dit cent fois, et cet oracle-là ne se trompe jamais. Veux-tu que je te proclame dès aujourd’hui comme l’époux de ma hile, comme l’héritier de mon adoption? Veux-tu qu’après loi, ton hls soit souverain de la Bretagne, dis, le veux-tu? »
Le comte réfléchit un instant. C’est qu’il pressentait bien que de sa réponse, déjà résolue dans son esprit, allait dépendre la liberté de sa femme et de son enfant, leur réunion, leur bonheur à tous! Aussi, n’osant prononcer encore le sacrifice, il se contenta de murmurer tout d’abord :
(( Morgane... mais tu oublies, ce me semble, mes deux compagnons ?
— Qu’ils consentent également à devenir des nôtres, repartitelle vivement, et quelque riche apanage, Nantes ou Rennes, les récompensera de leurs concours... Nousles ferons tout-puissants aussi parmi les enfants d’Ilésus !
— Renier notre Dieu ! se récria le comte avec un premier élan de refus.
— Attends ! interrompit Morgane en courbant le front et comme douloureusement honteuse de ce qu’elle allait ajouter, je vais le donner l’exemple du sacrifice. Oui, tel est mon amour jiour cet enfant et pour sa mère, tel est mon désir de voir se réaliser enhn le rêve de toute ma vie, que je consens à ce que vous gardiez le culte du Christ. Je ferai plus : j’annoncerai à mon peuple que le moment est venu d’imiter les autres Gaulois, de renoncer à leurs dieux. Moi seule, tout en les trahissant ainsi, je leur resterai fidèle. Tu le vois, comte, je t’offre l’occasion et la gloire de conquérir tout un peuple à ta religion. Ne serait-ce donc pas une magnifique excuse, une sublime justification du reste? »
Efflam répliqua :
(( Tu es habile, Morgane... et ta diplomatie sauvage pourrait
LE POISON DE MOIU’.ANE
tenter tout autre que moi. Mais je suis de ceux qui, ne transigeant avec aucun devoir, ne trahissent pas plus la terre que le Ciel. Or, il est non seulement dit dans notre loi divine : (c Tu rendras à Dieu ce qui appartient à Dieu », mais aussi : « Tu rendras à César ce qui appartient à César. » Le César de la nation franke, c’était Charlemagne hier, aujourd’hui c’est l’empereur Lodewig. Charlemagne m’a recueilli, adopté comme son filleul, élevé jusqu’au premier rang de ses pairs. De plus, au lit de mort, il m’a choisi pour l’un des exécuteurs de la tâche sacrée qu’il léguait après lui. Cette tâche, j’y dois rester fidèle; ce devoir, je dois l’accomplir jusqu’à ma dernière goutte de sang, jusqu’à mon dernier souille de vie. Ne me demande donc pas de déserter mon œuvre, de trahir mon souverain, de retourner mes armes contre mon pays d’adoption...
— Ton pays d’adoption! interrompit ardemment Morgane, c’est celui où s’est écoulée ton enfance, où tu es devenu un homme, où lu as aimé... c’est la Bretagne !
— La Bretagne appartient aux descendants du grand Karle.
— Par droit de conquête, n’est-ce pas?... Ah! comte Efflam... comte Efflam... toi qui te prétends si juste, oserais-tu me soutenir que chaque peuple n’ait pas été créé libre, que le droit du plus fort soit un droit?
— Morgane, répondit-il, ce n’est plus à toi que je m’adresserai désormais, c’est à ta fille. »
Puis, se retournant vers la mère d„e son enfant :
(( Clothilde, poursuivit-il avec une tendre solennité dans la voix, vous venez d’entendre ce qu’on me propose en votre nom : à cet enfant une couronne de roi, à son père l’abandon de la noble cause qu’il a jusqu’alors servie, la lâche apostasie du dévouement auquel il appartient tout entier, le déshonneur... Qu’en pensez-vous ? »
La jeune femme fit un pas vers lui, s’appuya fièrement à son épaule, et répliqua :
((L’honneur avant tout! Dût notre fils rester pauvre et obscur... dût notre séparation devenir éternelle... dussé-je en mourir... faites votre devoir!
L’IlEPxlTAGE DE G II A R E E M AG N E.
— Clothilde î ma fille! voulut tour à tour menacer et supplier la druidesse, songe à mon ressentiment... vois mes pleurs...
— Dispense-toi d’insister davantage, conclut Eniam en embrassant Clothilde, nous refusons ! je refuse !
— Oh! je n’accepte pas ce dernier mot, s’écria Morgane, hésitant encore entre les deux sentiments qui se disputaient son âme; tu réfléchiras; tu ne me contraindras pas à devenir ton ennemie, à creuser un infranchissable abîme entre elle et toi ! »
Les deux époux firent un meme mouvement.
Morgane reprit avec un sourire :
(( Vous avez compris tous les deux... Comte Efflam, tu me reviendras... Clothilde, il faut rester auprès de ta mère!... Mais épargne-moi la douleur de te retenir par la force... Dis-moi que tu ne me hais plus, que tu me pardonnes, que tu ne désires pas me quitter. Songes-y donc, il y a si peu de temps que j’ai la joie de t’appeler ma fille ! Ce n’est qu’à tes sentiments que je veux tout d’abord m’adresser, c’est à ton cœur que je fais appel ! »
Et, comme pour l’attirer sur son sein, comme pour lui dire que c’était le refuge qu’elle devait choisir, Morgane lui tendait les bras.
Il y eut dans le regard de Clothilde, non point un combat, mais une douloureuse hésitation à se prononcer, un regret compatissant et généreux.
S’avançant enfin vers Morgane, elle se laissa embrasser par elle; elle l’embrassa.
Puis se dégageant avec un doux respect de l’étreinte passionnée qu’elle venait de recevoir :
(( Ma mère, dit-elle, je n’ai plus le droit ni de vous juger ni de vous haïr. Je regrette sincèrement de ne pouvoir vous dire encore que je vous aime; néanmoins je vous aimerai... si vous pouvez renoncer à vos ambitieux desseins, si vous me rendez à sa tendresse, si vous voulez venir avec nous et vivre sous sa loi.
— Jamais! interrompit énergiquement la druidesse, jamais! Morgane est faite pour donner des ordres et non pour en recevoir. Morgane est celle qui ne suit point les autres, mais qui veut être suivie ! »
LE POISON DE M ORGANE
Un vif chagrin assombrissait le visage suppliant de Clothilde. Elle demeura quelques instants songeuse; puis se dirigea lentement vers une table dé marbre, y prit un volumineux parchemin, feuilleta ce livre en silence, jusqu’à ce qu’elle y eût trouvé la page qu’elle cherchait, et montrant cette page à Morgane : ((Vous avez permis que je fusse chrétienne, dit-elle; voici la loi divine qui règle la conduite des femmes chrétiennes... lisez, ma mère, lisez ! »
Ce livre, c’était une Bible, que la druidesse avait elle-même
S’avançant enfin vers Morgane, elle se laissa embrasser par elle ; elle l’embrassa.
apportée là, qu’elle connaissait bien ; elle y lut à haute voix le verset suivant :
« La femme quittera son père et sa mère pour suivre son époux. ))
Clothilde était retournée auprès d’Effiam.
(( Ma mère, demanda-t-elle, pouvons-nous partir? »
Durant quelques instants, Morgane se voila le visage de ses deux mains. Puis, d’une voix brisée, presque vaincue :
(( Laissez-moi du moins l’enfant! s’écria-t-elle, je ne vous demande que l’enfant pour que je l’élève à mon gré, pour que j’en fasse un roi !
L’IIHlUTACÎi: DE C H A lU. E M AG \ E.
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— Mon fils! SC récria Clolhilcle en s’élançant vers la charmante petite créature qui lui souriait, me séparer de mon fils! jamais... jamais!... Oh! Morgane, si vous aviez vraiment le cœur d’une mère, vous sauriez que ce qu’une mère préfère à toutes les autres joies, à tous les autres devoirs, à tous les autres bonheurs de ce monde... même à sa vie, même à son époux, même à son Dieu... c’est son enfant !
— Morgane, ajouta sévèrement le comte, cet élan du cœur de ta fille vient d’être ta condamnation. Ce n’est point la tendresse qui parlait en toi, c’est toujours l’ambition, toujours la haine!
— Eh bien... soit! fit-elle en se redressant tout à coup, en redevenant le pâle et superbe ange déchu qu’elle avait toujours été, qu’elle était encore, soit! va-fen ! mais quant à ta femme, à ton fils, ils m’appartiennent par droit de conquête. Tu l’as toimême reconnu, ce droit, et ils me répondent de ton obéissance à l’avenir. Ils sont h moi, bien à moi. Va-l’en, te dis-je, va-fen, je les garde!
— Et si je voulais te les arracher, s’emporta enfin le comte, si je le reprenais à l’instant ces deux trésors qui me viennent de Dieu, dont tu ne fes emparée que par trahison, que tu m’as volés ! »
Déjà Morgane avait fait retentir un sifflet d’argent qui pendait à sa ceinture. Par la porte que venait de rouvrir le nain Cormoran, toute une bande de farouches sicairesse rua dans la chambre, les yeux pleins de menace et le fer à la main.
d Essaye ! fit superbement Morgane.
— Oserais-tu me faire assassiner? demanda d’une voix calme Effiain, au-devant duquel venait de se jeter Clothilde, palpitante, éperdue; prétendrais-tu me retenir prisonnier... j’ai ta parole.
— J’avais la tienne aussi, riposta ironiquement la druidesse, ta jiarole de chevalier, de paladin... et sans ces dignes gardiens de leur souveraine, tu manquais à ton serment. Je tiendrai mieux le mien. On te reconduira ainsi qu’on fa amené; un bandeau sur les yeux. Puis, on te rendra tes armes, tu retrouveras tes compagnons, d’autres alliés peut-être, et nous entrerons alors en lutte ouverte, moi, pour conserver mes prisonniers, toi, ])Our
LE POISON DE MOPiGANE.
me les reprendre. Telles étaient nos conventions, c’est trop juste, et je ne puis que te le répéter encore : Essaye !
— Oh ! oui, j’essayerai... Je te combattrai, je te vaincrai ! Tu sauras ce que peut un filleul de Charlemagne.
— Insensé! fit en ricanant Morgane, cette lutte ne servira qu’à te convaincre de mon pouvoir et de ton impuissance, qu’à te ramener vaincu, soumis et suppliant à mes pieds. Voilà pourquoi je te laisse sortir d’ici... pourquoi je ne désespère pas encore de l’avenir que j’ai rêvé, de l’avenir que mes dieux me garantissent, et qui, malgré toi, malgré tous les tiens, malgré fenfer et le Ciel se réalisera ! »
A peine achevait-elle cette dernière imprécation qu’on entendit soudainement retentir au dehors les trompes de guerre et que Cormoran apparut.
En un instant Morgane comprit ce dont il s’agissait. Sur ses ordres le comte fut saisi, et, les yeux bandés, il fut entraîné rapidement au dehors.
Au bout de quelques minutes, il se retrouva dehors la grotte, et, à peine eut-il fait quelques pas qu’il aperçut ses amis poussant à sa vue des cris de joie.
Mais au même moment Noménoé montrait au loin, sur la mer, une barque s’enfuyant à toutes voiles... et à l’arrière se tenait Morgane !
Trois semaines se sont écoulées. Nos héros ont battu infructueusement tout le pays soumis à Morgane, visité tous les repaires que prétendait connaître Kagnar... et, hélas ! il va falloir abandonner la poursuite.
Depuis quelques heures Landrik est arrivé tout à fait guéri, accompagné du comte Robert. Ils ont apporté à Amaury la triste nouvelle de la mort de son frère, et à tous l’ordre de rejoindre immédiatement l’armée à Laval.
De nouveaux dangers menacent le vieil empereur. Le comte Lantbert a refait une armée; les Normands et des bandes gasconnes marchent h sa rencontre, et Lodewig, en route vers la Loire, risque de se trouver pris entre deux troupes également fortes, si on n’empêche pas à tout prix leur jonction.
On est décidé à partir. Noménoéjui-meme a juré de voler au secours du fils de Charlemagne. On a reculé de quelques heures le départ pour donner le temps de revenir à Romarik qui est en chasse avecRugh depuis vingt-quatre heures.
Landrik cause dans un coin avec son maître; il confesse qu’il
L ’ 1 1 É IM T A Cl E D I*: C 1 1 A R L E M AG .\ E .
est devenu l’époux de Jehanne et la lui recommande, au cas de mort dont il a le pressentiment.
Tout à coup, à quelques pas sur leur gauche, de terribles aboiements retentissent, et, presque aussitôt, ce cri de Romarik :
(( A l’aide ! à l’aide ! on tue Bugliî »
Le comte Efflam fut le premier à se précipiter vers l’endroit d’où venait cet appel.
Comme il allait dépasser une haute et large pierre droite, dans une sorte de ravine qui se creusait devant elle, il aperçut, il reconnut Cormoran.
Le nain s’enfuyait, en agitant au-dessus de sa tête un arc.
(( C’est lui ? cria le comte, ce doit être lui qui a frappé Bugh... car c’est l’affreux gnome de Morgane ! y>
Et il s’élançait à sa poursuite.
(( Attendez, maître! criaLandrik, ne vous souvenez-vous donc plus que je suis le plus agile coureur de toute la Bretagne? »
Effectivement, il avait déjà devancé le comte.
Mais la façon dont courait le nain, tour à tour caché derrière quelque menhir, ou bondissant à travers les rares espaces éclairés par la lune, était vraiment merveilleuse.
Aussi Landrik, aux mains duquel il venait pour la troisième fois d’échapper, s’arrêta- t-il tout à coup pour saisir une énorme pierre plate qu’il lança vers le fugitif.
C’était là un véritable effort de Titan; telle était sa justesse, (jue le hideux nain semblait devoir en être écrasé.
Cependant, il trouva moyen d’éviter cette atteinte, fit un bond de cerf aux abois, traversa comme un éclair un groupe de menhirs très rapprochés les uns des autres, et, jetant au vent de la nuit son strident éclat de rire, disparut aux yeux de tous.
Quelques minutes après notre agile écuyer atteignit avec son maître un groupe qui venait de se former non loin du principal dolmen.
Au milieu de ce groupe, le pauvre Bugh se débattait dans les convulsions de l’agonie, avec une llèche en travers du corps.
c( Adieu, ma dernière espérance ! dit l’époux de Clothilde.
— Mais, s’écria iXoménoé, cette llèche elle-même et Tappari-
LE POISON DE MORGANE
tion de Cormoran ne prouvent-elles pas que près d’ici se cache Morgane, et qu’avec Morgane...
— Ne me dites pas cela! interrompit vivement le comte, ne me laissez pas entrevoir la possibilité d’un succès qui maintenant ne m’est plus permis. Clothilde d’ailleurs n’a rien à redouter auprès de Morgane... Je me suis juré de partir à la fin de cette nuit même... voici le jour... partons !
— Partons! répéta le fils de Morvan; mais bien que vous en disiez, comte, je prétends laisser ici quelqu’un qui continuera les recherches et, s’il peut enfin reconquérir Clothilde, nous la ramènera n’importe où nous serons alors. Celui que je charge de cette tâche, c’est toi, Ragnar. )>
A ce nom, Efflam ne put contenir un premier mouvement de répugnance.
Noménoé s’en aperçut :
(( Aie donc foi tout entière dans celui dont Clothilde est la sœur ! y> lui dit-il à l’oreille.
Puis se retournant vers le pendu :
(( Cette mission, reprit-il, facceptes-tu? Nous promets-tu derechef dévouement et fidélité ?
— Fidélité et dévouement, répondit Ragnar; mais loi de même de ton côté...
— Sois sans crainte, interrompit le fils de Morvan, amène-nous la comtesse Clothilde, et ce jour-là, quoi que tu me demandes, fùt-ce un sacrifice qui dût désoler quelqu’un de mes amis, me révolter moi-même... je te le promets encore, je te le jure ! justice te sera rendue. »
En prononçant ces derniers mots, sur lesquels il avait appuyé d’une façon étrange, on eût dit que l’astucieux chef s’adressait directemeut à cette secrète convoitise de Ragnar, que maintenant il semblait connaître.
Aussi le pendu s’empressa-t-il de répondre ardemment :
(( J’accepte, et je réussirai ! »
On lui donna quelques hommes afin de seconder ses nouveaux efforts, et cette première cavalcade s’éloigna vers l’ouest.
Ouant aux compagnons du comte Efflam, quant à l’armée de
Xoméiioé, après un IVugal repas et un louchant adieu au pauvre Romarik, toute cette belliqueuse légion disparut dans la direction de Laval.
A l’heure où le soleil commençait de monter à l’horizon, il ne restait plus parmi les pierres de Karnac, auprès du cadavre du pauvre Bugh, que l’aveugle et qu’un jeune garçon commis h sa garde.
Longtemps Romarik resta silencieux, la tête plongée dans ses mains
(( Maître, lui dit enlin l’enlant, fatigué sans doute de jouer avec des fragments druidiques, dites-moi donc où je dois vous conduire? Demandez-moi donc queh{ue chose dont vous ayez besoin?
— Aous repartirons demain pour les ruines de Glay, répliqua Romarik sans encore changer de posture; il ne me faut rien d’ici là. ))
Le jeune gars ne parut accepter cet ordre qu’à contre-cœur, et plus tard, revenant à la charge :
« Voici déjà le soleil à son midi, murmura-t-il, c’est ordinairemel l’heure du repas... »
L’aveugle ne répondit tout d’abord qu’en fouillant à raumoiiière que le comte lui avait remise. Puis, tendant une piécette à renfaiit :
(( Va chercher au prochain village ce que tu désires », lui dit-
Le plus prochain village ne se trouvait pas à moins de deux lieues de là; le jeune pourvoyeur ne reparut que vers le soir.
(( Voici notre souper, dit-il en se faisant une table d’une pierre renversée.
— Mange, fit Romarik, moi, je n’ai pas faim. »
J1 n’en était pas ainsi du petit gars, qui se mit aussitôt en besogne. Et bientôt, la bouche pleine :
(( Vous n’avons point là, reprit-il, que dequoi manger et boire. Pensant bien qu’avant de repartir vous voudriez enterrer le chien, j’ai pris chez ma mère une pioche et une bêche.
— Rien! s’écria Romarik avec l’accent de la reconnaissance, c’est bien, mon jeune ami, tu es un brave enfant. Donne-moi ces
LE POISON DE MORGANE
outils. Mais dis-moi, la mère habite donc ce hameau d’où tu viens?
— Sans doute, et mon père aussi.
— Pourquoi n’es-tu pas resté avec eux jusqu’à l’heure du départ?
— Parce que vous ne me l’aviez pas permis, maître.
— -Je te le permets maintenant. Retourne vers ta famille, et nè reviens ici que demain matin... va!
— Vous ne voulez donc point que je vous aide?
— Non, je suffirai à la tâche... Je le veux ainsi... Ya, te dis-je ! Mais laisse seulement à ma portée quelque vase rempli d’eau ; j’aurai peut-être soif.»
Après avoir obéi à ce dernier ordre, l’enfant disparut de nouveau.
Romarik se mit à creuser la fosse.
Longue et rude était cette besogne pour un aveugle.
La nuit était déjà venue, lorsque la tombe se trouva prête.
Romarik alors en ressortit, et tout en cherchant d’une main tremblante le cadavre du molosse :
(( Bugh! disait-il avec des larmes dans la voix, Rugh, mon défenseur, mon guide, mon ami... mon pauvre Rugh, il va donc falloir nous dire un éternel adieu ! Ah ! je me sens plus seul encore, il me semble être plus aveugle... mais le voici? Adieu donc, Bugh, adieu ! »
Tout à coup, un plaintif murmure lui répondit.
Romarik s’empressa de palper le chien; il s’aperçut qu’il respirait encore.
Éperdu d’étonnement et de joie, il retrouva non sans peine le vase rempli d’eau; il rafraîchit de cette eau la tête du noble animal, il parvint à en lui en faire avaler quelques gouttes.
Mais, hélas! lorsqu’il voulut laver la plaie, il se vit contraint de reconnaître uue seconde fois que la flèche avait traversé le corps de part en part, que c’était là une blessure irrévocablement mortelle, que cette sorte de résurrection ne permettrait que quelques heures de souffrances, pas autre chose !
« Ah! s’écria l’aveugle avec désespoir, si, durant ces quelques heures de grâce, tu pouvais recouvrer un peu de ton intelligence
l’héritage de CHARLEMAGNE. 45
L’IIÉPxITAGE DE CHARLEMAGNE.
et de ta force, lu me guiderais jusqu’à la retraite où ta maîtresse est prisonnière, tu me permettrais peut-être de délivrer enfin la comtesse Clothilde! »
A ce nom, le gémissement de Bugh devint comme un énergique aboi.
Et il se retourna vers la direction de laquelle, en dernier lieu, il était revenu ; et, rampant sur la terre, il commença de se diriger vers le but que venait de lui rappeler son maître.
(( Tu m’as compris ! s’écria Romarik, je te comprends à mon tour... courage! courage!... Ah! brave cliien! Va... va... Guidemoi... Je te soutiens ! »
Et tous les deux, celui-ci sur le flanc, celui-là sur les genoux, ils rasaient le sol ensanglanté par leur passage, ils avançaient dans la nuit.
A deux kilomètres environ de Karnac, non loin du hameau de Plouliarnel, dans une assez profonde ravine, on montre aux voyageurs une longue suite de gigantesques dolmens, assez larges, assez élevés pour qu’une voiture y passe et qui cependant sont à moitié enfouis dans le sable.
Sous ce principal monument du druidisme, dans d’étroites cellules, dont le plus grand nombre reste peut-être à découvrir, on a retrouvé des ossements d’hommes et de chevaux, des étriers de fer et des bracelets d’or, des armes, des colliers, des faucilles et même quelques-unes de ces haches en pierre bleue dont on se servait, aux temps les plus reculés, pour les cérémonies du vieux culte gaulois.
Effectivement, c’était là le temple par excellence des temples armoricains, la sépulture sacrée des premiers rois bretons, le tombeau de Morvan.
Lors de chacune des royales funérailles qui s’y étaient mystérieusement succédées, la veuve du défunt, ses fils légitimes et les trois principaux d’entre les druides avaient seuls le droit de
s’avancer jusque-là, d’assister aux derniers rites funèbres, ({ui restaient entre eux un impénétrable secret, comme aussi la place précise où reposait chacun des monarques trépassés.
Quant au peuple, quant aux chefs memes de ces nombreuses tribus, ils restaient à distance respectueuse, ils ne devaient pas franchir, sous peine de mort, le dernier cercle que formaient à l’horizon les pierres de Karnac.
Pour porter le cercueil, pour le descendre et le sceller dans le caveau, pour reformer au-dessus du monument rimmense tumulus de sable que ne surmontait alors qu’un seul et dernier dolmen, dont personne n’oserait plus approcher à l’avenir, on employait une vingtaine de prisonniers de guerre, on les égorgeait, on les brûlait sur le lieu meme, et leurs cendres étaient jetées au vent de la mer, en vertu sans doute de ce terrible axiome druidique : « Les morts seuls ne parlent pas. »
Après la mort de Morvan, plus que jamais le secret des tombeaux de Piouharnel se trouva bien gardé. Non seulement Noménoé s’en était vu exclure comme illégitime, mais encore les trois druides officiants étaient morts l’année suivante. De ceux qui pour la dernière fois, — il y avait dix-sept ans de cela, — étaient descendus dans le temple, il ne restait donc plus que Morgane.
Profitant de cette situation exceptionnelle, désireuse de se créer un refuge ignoré de tous, inviolable pour tous, elle était revenue par une sombre nuit à Piouharnel avec Cormoran, — le nain possédait son entière confiance, — elle lui avait fait rouvrir le tumulus, elle y avait plus tard enfoui ses trésors, elle s’y était ménagé pour ainsi dire un appartement complet.
Il en résulta naturellement que, se voyant pourchassée dans tousses habituels repaires, ayant appris d’ailleurs que désormais Ragnar guidait Noménoé, elle se prit à songer au seul asile dont elle n’eût point fait confidence à Ragnar, et elle y renferma ses prisonnières.
Grandes et minutieuses avaient été ses précautions : elle s’était servi d’un puissant narcotique pour endormir Clolhilde et Janika; elle les avait ainsi transportées dans un chariot cou-
LE POISON DE MORGANE
vert, par une profonde nuit, et le lendemain, à leur réveil, les deux captives s’étaient trouvées plongées dans les entrailles de la terre, sans pouvoir deviner où elles étaient, sans parvenir à comprendre par quel prodige elles y avaient été conduites.
Une étroite chambre souterraine, deux simples couchettes de varech, une table de pierre, quelques escabeaux grossiers, un flambeau de cire sans cesse brûlant dans les ténèbres, tel était désormais le cachot de la comtesse Clothilde.
Mais il lui restait encore sa fidèle Janika; mais elle avait conservé son enfant auprès d’elle !...
De longues heures s’étaient écoulées, sombres et tristes, sans savoir ni quand c’était la nuit ni quand c’était le jour, sans même définir par où se renouvelait le peu d’air respirable qui leur permettait de vivre dans ce sépulcre, au fond duquel elles étaient, pour ainsi dire, enterrées vivantes.
Sans doute, quelques secrets interstices avaient été ménagés dans le sable et parmi les pierres dont elles se sentaient environnées. Peut-être, de temps en temps, aux heures de leur sommeil, une porte extérieure qu’elles ne connaissaient point s’entr’ouvrait mystérieusement dans la nuit. C’était vainement que Janika s’était efforcée d’en apprendre ou plutôt d’en deviner davantage.
A qui se serait-elle adressée, d’ailleurs? Qui pouvait-elle interroger, maintenant que leurs gardiens se trouvaient réduits à ces deux seuls personnages, également silencieux : Cormoran, un muet, Morgane, une statue.
Oh ! c’est que Morgane maintenant n’implorait plus, ne semblait même plus désirer l’amour de sa fille. On eût presque dit qu’elle l’enveloppait peu à peu dans cette immense haine que semblait lui inspirer la création tout entière. A peine se montrait-elle aux yeux de ses deux captives; à peine avait-elle un regard adouci pour l’enfant, à peine pour la mère quelques glaciales paroles. On lisait sur son front hautain le ressentiment de la poursuite acharnée qu’elle subissait, la sourde rage de se voir acculée dans son dernier refuge, l’humiliation de n’en pouvoir plus sortir qu’à l’heure des oiseaux de nuit, dans les ténèbres.
C’était d’ailleurs une lutte suprême, désespérée; songeant à la
soutenir jusqu’au bout, elle se roiclissait, elle s’enfiévrait rien qu’à la crainte d’être vaincue; elle était redevenue l’altière et farouche sibylle d’autrefois, la Morgane des plus mauvais jours, la véritable Morgane.
Quant à l’affreux nain, on ne le voyait qu’aux heures des repas, et toujours souriant de son même infernal sourire.
Lorsqu’il n’était pas là, les deux prisonnières le sentaient tourner et guetter autour d’elles dans la sablonneuse montagne qui leur servait de prison, pareil à l’un de ces gnomes malfaisants que la terre, croyait-on alors, recèle dans ses entrailles.
Après deux journées, cependant, de cette claustration sépulcrale, l’enfant demanda si ce serait toujours la nuit, et se prit à pleurer en redemandant le soleil.
Clothilde, qui jusqu’alors s’était absorbée dans une morne tristesse, éclata soudainement en sanglots et s’écria :
(( Mon enfant ! mon cher et pauvre petit !... Ah ! c’est certain, nous mourrons ici tous les deux !
— Courage ! fit à voix basse Janika; dites-vous plutôt ma bonne maîtresse qu’il ne nous reste plus que deux geôliers. Au lieu de vous laisser abattre ainsi, songez donc à vous échapper de leurs mains. ^loi, déjà j’y pense, et je l’espère !
— Que veux-tu dire, amie? questionna la comtesse, étonnée.
— Chut ! y> murmura vivement Janika, un doigt sur les lèvres.
Puis, après avoir écouté à toutes les parois de la cellule :
c( Maîtresse, revint-elle dire tous bas à l’oreille de Clothilde, n’avez-vous donc pas remarqué que, lors de la première visite de Morgane, je me suis plainte à elle de ce que votre couche était trop dure, et que le lendemain, était-ce le lendemain? — Cormoran est venu l’exhausser de toute une brassée de fougère... ce qui fait que présentement elle me monte jusqu’à la ceinture?
— Eh bien?
— Silence ! approchez d’ici la lumière... et regardez! »
Ce disant, Janika avait écarté la fraîche litière, et montrait, entre deux énormes pierres plates dont cette litière masquait la base, un trou commencé dans le sable.
Clothilde ne put retenir un premier cri de surprise.
LE POISON DE MORGANE
(( Silence! reprit sa compagne, vous voyez déjà que la besogne est en bon train ! Celte masse de terre qui nous sépare du soleil et de la liberté... ne saurait avoir une telle épaisseur que je n’en vienne à bout!
— Mais, fit la comtesse, quand bien même tu réussirais, ma pauvre Janika, que deviendrions-nous? que ferions-nous, seules et sans guide, pour nous ramener vers le comte?
— Oubliez-vous donc qu’à la tour de Garliaix, j’avais surpris sur les lèvres de Morgane le nom de Karnac, et que ce mot, avant de succomber à l’étrange sommeil qui nous a fait perdre toute connaissance, mais non point tout souvenir... vous l’aviez gravé, avec la pointe de mon aiguille, sur Tun de vos bracelets? Ce bracelet, je le mis sous un escabeau; le comte l’y aura retrouvé, soyez-en certaine, il estsurnos traces, il estpeut-être toutprèsd’ici.
— Ah ! s’écria Clothilde, si je le savais ! si je le croyais !
— Écoutez! )) fit tout à coup Janika.
Quelque chose comme un tonnerre lointain, comme un galop de cavaliers passait sur leurs têtes en ébranlant de toutes parts les sonores cavités du monticule.
«Ce sont eux! murmura d’une voix frémissante la dévouée camérière. Ah ! maîtresse, ne le sentez-vous pas là? c’est lui !... Écoutez plutôt... écoutez de ce côté... maintenant, là, tout près de nous; voici le nain qui s’agite et Morgane qui laisse échapper une imprécation de colère.
— A l’œuvre donc! fit Clothilde déjà convaincue. A l’œuvre !
— Oh ! repartit vivement Janika, mes mains n’ont pas besoin d’aide, et d’ailleurs j’ai là deux bons couteaux. Tout ce que je vous demande, c’est de recevoir dans votre giron le sable que je vous passerai, de le répandre également partout sous vos pieds, afin qu’on ne puisse s’apercevoir de rien.
— Va!
— Déjà j’y suis ! Mais faites donc parler et courir l’enfant, afin que ses ébats et son rire couvrent tout autre bruit. C’est, du reste, le moyen d’endormir la vigilance de Morgane. »
Et tandis que cette dernière précaution se réalisait, les deux captives se mirent activement au travail.
Janika ne s’élait point trompée; c’était bien le comte et ses compagnons fjiii venaient de contourner au galop le tumulus.
Comment auraient-ils pu concevoir la pensée de s’y arrêter, de le prolanêr? N’était-ce pas l’inviolable sépulture, la tombe sacrée du i)ère de Noménoé? Le bracelet d’ailleurs n’avait-il pas dit : (( Karnac », et non point Plouharnel?
On s’était donc dirigé vers Karnac, et vainement on y avait passé deux jours.
Durant ces deux jours, bien souvent le comte Efllam et ses compagnons avaient contemplé de loin l’impassible dolmen qui se dessinait majestueusement à l’horizon sur ce vaste monticule de sable, sans se douter, hélas! que cette funèbre éminence, où ne semblait habiter que la mort, recélât précisément dans son sein celles que l’on recherchait avec tant d’ardeur, celles qui, dans ce meme moment, travaillaient de leurs propres mains à leur délivrance.
La besogne était plus difficile que ne l’avait tout d’abord supposé Janika; car non seulement la couche de sable avait en cet endroit une grande hauteur, mais encore il s’y trouvait de distance en distance de larges pierres plates qui en soutenaient le poids.
Plusieurs fois, le passage se trouvant donc obstrué, il fallut chercher un autre chemin.
Mais rien ne rebutait l’infatigable Janika ; elle creusait encore, elle creusait toujours.
Ce fut au point que Clothilde, qui continuait à répandre les déblais par la cellule, commençait à a])préhender que l’exhaussement du sol ne frappât les yeux de Morgane et ne lui fît pressentir la vérité.
Fort heureusement Morgane avait alors bien d’autres soucis en tête. D’abord ce fut le voisinage du comte Efflam et de ses compagnons, que chaque nuit elle faisait épier par Cormoran. Puis, comme le nain lui servait en outre de messager pour se tenir en correspondance avec ses derniers partisans, elle parut en avoir reçu tout â coup d’importantes et terribles nouvelles.
Cormoran lui parut gesticuler avec une animation singulière.
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