‹ L'héritage de CharlemagneChapitre 18 sur 20 · VU · texte numérisé non relu

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3Cr3

En ce moment, le travail hasardeux de Janika se trouvait fatalement l’avoir conduite auprès de la cellule de Morgane. Une pierre plate seule l’en séparait, et vers la base de cette pierre, un léger interstice lui permettait, sinon de tout voir, du moins de tout entendre.

Un matin, — elle avait calculé que le nain devait revenir à la tin de chaque nuit, — Cormoran lui parut gesticuler avec une animation particulière, et presque aussitôt Morgane s’écria :

(dis sont enfin partis!... Karnac m’est rendu, Karnac est libre ! »

A la suite de cette exclamation de joie, il y eut un silence durant lequel, en agrandissant quelque peu le trou qui lui servait d’observatoire, Janika parvint à suivre tous les nouveaux mouvements auxquels se livrait le muet.

Dans sa turbulente et fantastique pantomine, il se recula jusqu’à la muraille, comme indiquant quelque point éloigné de l’horizon... puis revint en courant vers sa maîtresse .. s’arrêta tout à coup, parut se cacher, écouta, fit un geste qui pouvait s’interpréter par le départ de cavaliers nombreux... rétrograda encore, mais cette fois en rampant précautionneusement sur les deux mains... traça dans l’air comme le profil d’un animal, fit le signe de tirer une flèche, et, par le rictus triomphant de sa large bouche démesurément ouverte, parut célébrer une victoire.

(( Bugh ! s’écria Morgane, c’était Bugh? Et tu l’as tué? »

A plusieurs reprises précipitées. Cormoran hocha affirmativement la tête.

C’était effectivement la mort du pauvre Bugh qu’il venait de décrire ainsi.

Quant à ce qui avait précédé ce dernier épisode de son voyage, il était facile de deviner qu’au retour d’une expédition assez lointaine, il s’était mis à l’affût pour surprendre quelque entretien des ennemis de sa maîtresse.

Cet entretien, il venait d’être expliqué par le cri joyeux de Morgane; mais l’expédition de Cormoran, quelle était-elle ?

Au moment même où Janika s’adressait cette question, Morgane s’écria :

(( Retourne en toute hâte vers celle qui, déjà depuis huit jours, attend à Carhaix. Fais-lui comprendre (|ii’elle peut venir enfin... ou plutôt rainène-la loi-même jusqu’à la grève de Karnac. C’est là que vous me retrouverez cette nuit, à Theure où la lune atteindra son zénith. Ya... Mais que me dis-tu donc? (ju’il fait déjà grand jour maintenant... que la nuit prochaine mes prisonnières resteront sans gardien?... Eh ! qu’importe, est-ce qu’elles pourront soulever cette montagne?... Eh! qu’importe, puisqu’ils ne sont plus là ! Va, te dis-je... va me chercher Rertrade ! y>

Ce dernier nom était complètement inconnu de Janika; mais les paroles qui l’avaient précédé contenaient des renseignements précieux.

Janika s’empressa d’aller les communiquer à sa maîtresse, et conclut ainsi :

(( La nuit prochaine, pour la première fois, Morgane et le nain s’absenteront ensemble. 11 nous faut profiter de cet instant pour briser les derniers obstacles qui nous séparent de la liberté, pour nous enfuir.

— -Mais, observa Clothilde, si le comte s’est éloigné?

— Il ne peut être bien loin encore, interrompit Janika, vous avez de l’or, nous trouverons des chevaux, nous rejoindrons le comte. »

Et elle disparut dans la souterraine galerie creusée par ses mains.

Cette galerie formait alors un assez large passage qui s’étendait d’abord horizontalement dans le sable; puis, tout en contournant diverses masses granitiques, s’élevait en pente rapide vers la surface présumée du monticule.

A l’heure où d’ordinaire Cormoran apportait les provisions, ce fut Morgane qui cette fois le remplaça. Fort heureusement, cette visite avait été prévue; Janika se trouvait présente, et l’oritice du trou se dissimulait complètement derrière la haute couche de fougères.

Morgane échangea quelques mots à peine avec sa fille, et se retira presque immédiatement.

Dès que la lourde porte scellée dans le granit se fut refermée

LE POISON DE MORGANE

sur elle à double tour, Janika fit h cette porte riionrieur d’un grand salut, et dit à voix basse :

« Là ! nous ne serons plus dérangés maintenant... Si je ne me trompe, il ne me reste plus qu’à percer une dernière couche de sable. Songez-y donc, maîtresse, cette nuit même, dans quelques heures, nous allons enfin sortir de ce tombeau, revoir le ciel, respirer l’air libre... être libres comme lui! Oh! rien que ce mot-là, voyez-vous, ça me donne autant de courage, autant de lorce qu’en avait notre pauvre Romarik. »

Et elle alla se remettre au travail.

Mais, d’après le calcul qui se faisait dans son esprit, lorsque l’heure du départ de Morgane approcha, elle revint ainsi qu’une couleuvre vers l’interstice qui luipermeltaitde voir danslaeellule de son geôlier ; elle y plongea de nouveau son regard, elle écouta.

La druidesse était assise sur un bloc de pierre, et paraissait relire attentivement quelques feuillets de parchemin noir, sur lesquels des caractères bizarres, des emblèmes sinistres étaient tracés en rouge. A côté de ce manuscrit cabalistique, il y avait deux fioles de forme étrange, quelques paquets d’herbes sèches, des vipères enfilées, mais vivantes encore, dans un anneau de fer, et divers autres objets que Janika ne put définir.

Au bout de quelques instants, la sorcière se leva, mit les plantes et les flacons dans un sac de loutre qu’elle suspendit à sa ceinture, prit en main l’anneau au bas duquel se débattaient impuissamment les venimeux reptiles, et promena tout à l’entour d’elle un regard illuminé de fanatique joie :

((Voici l’heure, dit-elle d’une voix lente et profonde. Oh! vous tous dont les ossements m’environnent, vous les anciens rois de la Bretagne indépendante, sortez pour un instant de vos sépulcres, franchissez les sombres limites du dolmen de Plouharnel et réunissez-vous à moi... Venez, légions de fantômes; venez m’inspirer dans l’œuvre vengeresse et libératrice que je vais accomplir cette nuit! Toi surtout, Morvan, mon fier et terrible Morvan, viens... sers de guide aux spectres de tes ancêtres, sois avec moi ! C’est en ton souvenir surtout qu’agira ta veuve... c’est toi surtout qu’évoque Morgane ! »

Alors se drapant dans son manteau d’éternel deuil, elle disparut.

Janika, toute frissonnante encore de terreur, s’empressa de rejoindre Clothilde, et lui dit :

c( Maîtresse... c’est dans le tumulus de Plouliarnel, c’est au milieu des morts aue nous sommes !

— Ah! fit la comtesse en se voilant le visage, ah!... je me sens défaillir... j’ai peur!

— Raison de plus pour redevenir courageuse et forte... pour nous échapper plus promptement de cette horrible prison, qui est une tombe! Venez donc... Laissez, pour un instant, votre enfant qui, fort heureusement, s’est endormi... il faut que vous m’aidiez, quevous m’éclairiez du moins. Le temps presse! venez! »

Quelques minutes plus tard, elles étaient toutes les deux h l’extrémité du souterrain, Clothilde tenant le flambeau, Janika s’attaquant h la dernière couche de ses deux mains, chacune armée d’un couteau.

Mais la pensée du lieu où elles se trouvaient, la crainte de se heurter à quelques ossements humains, ou de réveiller quelque fantôme, l’appréhension d’ctre surprises avant d’avoir réussi, l’impatience de s’enfuir, l’humidité même du terrain dans lequel elles étaient comme ensevelies, tout contribuait à faire vasciller la lumière aux mains de Clothilde, tout enfiévrait davantage encore Janika, tout les rendait l’une et l’autre palpitantes, muettes et pales d’elfroi.

« Courage! ma bonne maîtresse, balbutiait cependant Janika. N’entendez-vous pas, au bruit de mes coups, qu’il ne reste plus au-dessus de nos têtes qu’une dernière croûte de terre, qui tremble déjà, qui bientôt va tomber. •»

Mais s’interrompant tout à coup :

((Écoutez! fit-elle avec un tout autre accent, écoutez donc... ne dirait-on pas qu’à l’extérieur on travaille ainsi que moi... que l’on creuse, que l’on gratte, là... là... Oh! tout est découvert, nous sommes perdues! y>

Et elle se recula, pour éviter une masse de sable, qui , s’ébranlant enfin, tomba presque à ses pieds.

LE POISON DE MORGANE

Un instant, les deux captives entrevirent le ciel étoilé; mais un corps opaque aussitôt boucha l’ouverture.

Puis, aux dernières clartés du flambeau que venait de laisser tomber Clothilde, elles aperçurent une main qui descendait vers elles... une énorme main... une main sanglante !

EHORS ET DEDANS

Disons-le bien vite, cette main c’était celle de Romarik.

Bugh, comme galvanisé par le dévouement, s’était traîné jusqu’à Plouharnel, guidant une dernière fois l’aveugle, qui rampait à son côté, qui le soutenait et l’encourageait en chemin, tout en s’efforçant de tenir fermée la saignante et double blessure du pauvre animal.

L’héroïque molosse atteignit enfin le tumulus, en contourna douloureusement la base, parut prêter l’oreille à quelque bruit insaisissable pour son compagnon, et, par un suprême effort, s’élevant jusqu’à certain endroit de l’éminence, se prit en cet endroit à gratter le sable comme dans une dernière convulsion d’agonie.

Puis, avec un déchirant aboi, Bugh était retombé sur le flanc, Bugh était mort.

Après s’être assuré qu’il ne respirait plus, l’aveugle retrouva en tâtonnant la place qu’avaient profondément marquée les griffes du chien. Sur cette place, il se mit à frapper de toute la vigueur de ses deux poings. On sait le reste.

l’hérita GS DE CHARLEMAGNE.

Au cri que venaient de jeter les deux prisonnières, il les reconnut ; il s’empressa de leur dire :

ce Ne craignez rien, c’est moi... moi, Romarik. Mais comme mes yeux ne me parlent plus, dites-moi promptement où je suis, où vous êtes. »

Clothilde, déjà remise de sa frayeur, résuma toute la situation en quelques mots, et conclut ainsi :

(( Mon bon Romarik, agrandis avec ton bâton cetie issue trop étroite encore. N’appréhende rien pour nous, nous sommes à l’abri maintenant. Quant à toi, Janika, va chercher mon fils... hàte-toi !

Puis, sitôt que l’ouverture fut assez large pour lui donner passage :

(( Donne-moi la main, Romarik », dit-elle.

Et l’aveugle ayant obéi, elle s’élança au dehors.

Déjà Janika reparaissait avec l’enfant endormi.

Elle le passa vivement à sa maîtresse, qu’elle s’empressa de rejoindre.

(( Maintenant, reprit l’aveugle, ne perdez pas une minute... fuyez... dans la direction de Vannes, dont la route doit passer là. Janika, du reste, est de ce pays, elle trouvera le chemin, elle saura vous conduire. Vous arriverez à Vannes vers le point du jour... A Vannes, vous prendrez des chevaux, et vous vous dirigerez immédiatement vers Laval. Laval, vous m’entendez bien? C’est à Laval que se rend le comte.

— Mais, put interrompre enfin Clothilde (car jusqu’alors telles avaient été la précipitation, l’impatiente émotion de l’aveugle, que placer un seul mot n’était pas possible), tu ne viens donc pas avec nous, Romarik?

— Y songez-vous! fit-il avec une poignante amertume, ne vous souvenez-vous pas qu’on m’a crevé les yeux!... que je ne puis plus vous défendre... que je ne vous serais bon à rien, à rien qu’à retarder votre marche! Non... non, je reste ici moi... Mais si Dieu me seconde, ce que j’espère, je saurai m’y comporter de façon à ce que personne ne vous poursuive... Allez, allez î »

LE POISON DE MORGANE

Dans ces derniers mots de Romarik, il y avait eu quelque chose d’étrange, de fatal, de mystérieusement terrible.

Quoi que pût dire ou faire la comtesse pour que l’aveugle s’expliquât davantage ou se départit de sa résolution, elle n’en put obtenir autre chose que de nouvelles supplications de s’éloigner sans délai.

(( Venez ! dit enfin Janika, en entraînant Clothilde vers la route conseillée par l’aveugle... Venez, maîtresse!... Il a raison... Je me charge de vous servir de guide, et, s’il le faut, de vous défendre. Oh ! je suis forte aussi, moi! Venez!

— Adieu donc, Romarik! fit alors la comtesse. Je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi; nous nous reverrons un jour, mon bon Romarik, et l’avenir te prouvera que je ne suis point une ingrate !

— Ne songez qu’au présent, répondit l’aveugle avec un accent de mélancolie profonde, et que, dans le présent comme dans l’ave-nir. Dieu bénisse tous ceux qui sont aimés du comte Efflam! »

Puis, prêtant l’oreille au bruit des pas de la comtesse et de Janika qui déjà s’éloignaient, tant qu’il put les entendre, il resta immobile.

Mais lorsqu’il n’y eut plus dans l’air que le souffle du vent, que le murmure de la mer, il s’accroupit de nouveau sur le tumulus, il rechercha, retrouva l’issue par laquelle les deux fugitives étaient sorties, et se glissa à son tour dans la galerie souterraine, en attirant après lui le cadavre du molosse, auquel il disait :

c( Viens, Bugh... nous aurons tous deux notre tombeau parmi les tombeaux des rois! »

Quelques instants plus tard, il arrivait en rampant dans la cellule précédemment occupée par les deux prisonnières.

Là, il se redressa lentement, après avoir déposé le cadavre de Rugh, parcourut de la main la muraille, rencontra la porte, en fit sauter la serrure sous la vigoureuse pression de son épaule, et, derrière cette porte entre-bâillée, s’adossant à la colonne de granit qui seule désormais la maintenait en équilibre :

« A nous deux mainlenant, Morgane! dil-il avec un calme effrayant, à nous deux ! »

Et, non moins immobile au milieu des ténèbres que les menhirs enfouis qui l’entouraient, il attendit.

Sur les pas de Janika, qui lui indiquait le chemin, la comtesse Clothilde s’avançait rapidement. Elle avait voulu se charger ellemême de son enfant, elle le portait toujours endormi, soigneusement enveloppé dans sa mante.

C’était une froide et singulière nuit, paiiois brillante et constellée, parfois obscurcie par d’épaisses brumes qui venaient de la mer.

Jamais, sur la côte bretonne, le flot nkxvait si lugubrement gémi ; jamais, sur cette grève aride et sauvage, le silence n’avait été si profondément sinistre.

Aussi, les deux nocturnes voyageuses, se sentant péniblement impressionnées, n’osaient-elles échanger un seul mot.

Tout à coup, à la blême clarté de la lune qui se montrait entre

deux sombres nuages, Clolhilde aperçut en avant toute une légion de blancs fantômes.

(( 0 mon Dieu! murmura-t-elle en frissonnant, qu’est-ce que cela?

— Rassurez-vous, maîtresse, lui répondit sa compagne, ce sont les pierres de Karnac. »

La comtesse avait entendu parler de ce terrible lieu ; elle ne dissimula pas sa répugnance de le traverser à pareille heure, et surtout par une pareille nuit.

(( 11 le faut cependant, dit Janika, à moins d’un long détour qui nous ferait perdre beaucoup de temps. •

— Continuons notre chemin en ligne droite », conclut hardiment Clothilde.

Mais, comme à mesure qu’elles avançaient les hautes pierres droites semblaient grandir encore, et meme s’animer, tourbillonner aux fantastiques rayons de la lune, elle se prit à murmurer de nouveau :

(( C’est un endroit maudit que celui-là !. . . Oh ! passons, passons vite !

— Les fées et les gnomes qui le hantent, dit Janika, ne sont à craindre que pour les méchants. Quant aux pierres elles-mêmes, qui jadis avaient une ame et des bras... le fait est certain... elles en ont été privées, dit-on, par le vrai Dieu... elles sont immobiles maintenant, et ne peuvent plus faire de mal à personne !

— Je le crois ainsique toi, ma bonne Janika, répliqua Clothilde ; néanmoins j’ai peur... surtout pour mon enfant. Oh! si quehju’un de ces spectres de granit allait l’écraser au passage!

— 'Sg les regardez pas, maîtresse! je vais vous guider par la main, fermez les yeux; c’est le plus sûr moyen pour échapper au vertige... et tenez, voici précisément la lune qui se voile de nouveau et la brume qui nous enveloppe. On ne les verra bientôt j)lus. »

Effectivement, de noires nuées, comparables à de monstrueux •oiseaux nocturnes, passaient en ce moment dans le ciel, en même temps que sur la terre une masse compacte de brouillards tellement épais que Clothilde ne voyait même plus Janika qui, cependant, la guidait par la main.

Elles voulurent profiter de cette sorte de trêve obscure pour achever de franchir la redoutable arène, mais les menhirs devenaient si nombreux en cet endroit, qu’elles se trouvaient à chaque pas contraintes à quelque nouveau détour.

Et lorsque parfois, à travers les interstices des nuées, à travers le brouillard, parvenait à se glisser un furtif et fauve rayon, elles revoyaient les sinistres fantômes en avant, en arrière, à leur droite, à leur gauche, comme se réunissant de toutes les extrémités de la plaine invisible, pour leur barrer entièrement la roule.

La comtesse luttait maintenant avec une vaillante énergie contre la crainte. Elle se disait, tout en claquant des dents :

(( Je ne veux plus avoir peur !... Je n’ai plus peur! »

Mais il n’en était plus ainsi de Janika, dont l’allure devenait de plus en plus hésitante. A force de se voir réduite à marcher en zigzags, elle ne trouvait plus à s’orienter au milieu de ces profondes ténèbres, elle commençait à craindré d’avoir perdu son chemin.

Elle dut finir par favouer à Clothilde.

(( Maîtresse, lui dit-elle avec effroi, je ne sais plus où nou^ sommes, je ne m’y reconnais plus. Attendons que ce brouillard se soit dissipé. »

Toutes les deux, elles s’arrêtèrent.

Presque aussitôt, grâce sans doute au profond silence qui venait de se faire autour d’elles, elles entendirent un bruit de voix.

Croyant rêver, doutant encore, elles prêtèrent attentivement l’oreille.

C’étaient bien des voix, des voix humaines qui parlaient au milieu des ténèbres dans le camp druidique... là... là, tout auprès d’elles.

(( Fuyons! murmura la comtesse éperdue, ce ne peuvent être que des ennemis, éloignons-nous d’eux, hâtons-nous de fuir! »

Et elle se mit la première à courir au hasard.

Soit que la terreur égarât ses pas, soit que les menhirs auxquels parfois elle se heurtait la contraignissent à tourner toujours dans un même cercle, les voix semblaient se rapprocher encore et.

comme avec un fantastique acharnement, la poursuivre sans cesse.

C’était au point que Janika, qui du reste s’elïorçait en vain de retenir sa maîtresse, n’osait même plus lui parler, dans l’appréhension que d’autres oreilles l’entendissent.

Tout à coup, juste en travers du chemin que suivaient les deux fugitives, à quelques pas, une grande flambée rougeâtre pétilla dans la brume.

Janika n’eut que le temps de saisir sa maîtresse par le bras, de se blottir avec elle sous l’obscur abri d’un dolmen qui, fort heureusement, se trouvait là.

Durant quelques secondes, les deux pauvres femmes y restèrent immobiles et le visage dans les deux mains.

Puis, comme aucun nouveau bruit ne se faisait entendre, elles se hasardèrent à relever la tête, à tourner les regards vers l’autre issue du dolmen.

C’était là, presque en face de l’antre sombre qui leur servait de refuge, que brillait et crépitait la flamme dont elles s’étaient si fort épouvantées.

De l’autre côté de cette flamme, qu’il attisait de son souffle, le hideux Cormoran se tenait accroupi sur les talons.

(( Oh ! pensa Clothilde en frémissant, oh ! si mon enfant allait se réveiller, crier ! y>

Et la main désormais sur les lèvres du pauvre petit qui, par bonheur, restait profondément endormi sur ses genoux, elle se reprit à contempler, béante et muette ainsi que Janika, l’étrange spectacle qui se déroulait devant elles.

Au-dessus du foyer, sur lequel le nain continuait d’agir ainsi qu’un grotesque soufflet vivant, il y avait un grand trépied, soutenant un vase de forme antique.

Dans ce vase, en ce moment presque rougi, tant la flamme était ardente, on entendait une sorte de bouillonnement aigu.

(c Souffle encore ! y> commanda soudainement la voix de Morgane, qui, pareille à quelque spectre infernal, apparut presque aussitôt dans le cercle lumineux.

Derrière elle s’avançait en silence une autre ombre, une femme également vêtue de noir, également sinistre et pâle.

LE POISON DE MORGANE

Alors seulement Clothilde et Janika se ressouvinrent du rendezvous dont elles avaient surpris le secret. Cette autre veuve, dont elles ne connaissaient que le nom, ce devait être Bertrade.

Mais pourquoi ce rendez-vous à pareille heure dans ce lieu? Qu’attendaient donc ainsi ces deux horribles vengeresses?

(( Remets pour la septième fois sous ce trépied sept poignées de fougères sèches, commanda Morgane à Cormoran, et, pour la septième fois, recommençons ensemble l’invocation à Zwertlia, la déesse du mal ! »

A peine le nain eut-il obéi et les fougères se furent-elles enflammées, que la druidesse se mit à tourner tout à l’entour du feu, vers lequel elle étendait tantôt sa faucille d‘or, tantôt une longue branche de houx qu’elle tenait de l’autre main et qui ne conservait à son extrémité que sept feuilles, jaunies par le temps.

Et, dans un idiome incompréhensible pour celles qui l’écoutaient, elle commença de psalmodier une sorte d’incantation bizarre, dont chaque strophe se terminait comme par un même refrain.

Ce refrain, Cormoran ne pouvait le répéter, mais il l’accompagnait, pour ainsi dire, avec des cris stridents et rauques, avec des contorsions et des soubresauts qui le faisaient ressembler à quelqu’un de ces monstrueux reptiles à tête humaine dont l’imagination des poètes aime à peupler le sabbat.

Quant à sa sombre maîtresse, elle semblait s’adresser tour à tour à chacun des éléments, et les conjurer de concourir à son œuvre fatale. Puis, elle semblait évoquer tous les dolmens et tous les menhirs de Karnac, toutes les perfides divinités de la nuit, toutes les puissances de l’enfer.

S’arrêtant enfin :

((Assez î commanda-t-elle à Cormoran ; c’en est assez î Disperse ces branches, éteins ce feuî... les esprits qui m’obéissent ont achevé leur tâche ! »

Le nain s’empressa d’exécuter cet ordre avec une précipitation qui tenait du délire, et, comme par enchantement, toute lueur terrestre s’évanouit.

En revanche, la brume s’était complètement dissipée, le ciel

avait reconquis ses étoiles, et la lune resplendissait au zénith.

(( Il est minuit ! s’écria triomphalement Morgane, c’est bien l’heure où le terrible philtre doit refroidir aux pfdes rayons des astres nocturnes. Découvre le vase, Cormoran... et prépare les bacons de lave... Bien. Donne-moi maintenant mon masque et mes gants de fer, et va-t’en!... nous n’avons plus besoin ici de tes services, et ta surveillance est nécessaire là-bas... va-t’en, Cormoran ! »

Après avoir obéi à ces commandements, le nain s’inclina . devant sa maîtresse, et disparut en bondissant dans la direction de Plouharnel.

(( Grand Dieu ! murmura Clothilde à l’oreille de Janika, il va s’apercevoir de notre fuite, et revenir.

— Non, interrompit Janika, non... vous oubliez Romarik! »

Dans ce même moment, Bertrade à son tour élevait la voix.

(c Morgane, disait-elle, m’expliqueras-tu enfin ce que contient

ce philtre, et quel est ton projet?

— fJcoute ! fit solennellement la druidesse : l’empereur Lodewig fut jadis un chef de grande vaillance et de supérieur esprit.

11 semblait devoir être le digne héritier de Charlemagne, il le fut... jusqu’au lendemain de sa victoire sur le roi mon époux, sur Morvan. Ce jour-là, dans la coupe que je présentai moi-même à notre vainqueur, il y avait quelques gouttes de ce même philtre dont j’ai su retrouver enfin le secret, quelques gouttes.du poison de Morgane !

— Ce n’est donc pas un poison qui tue? demanda Bertrade.

— Non ! dit dédaigneusement la druidesse, il fait mieux que cela... il anéantit toute force, toute volonté, toute intelligence; il rend fou. Lodewig le fut pendant près d’une année; de savants médecins orientaux le sauvèrent d’une conijilète démence; néanmoins tu sais ce qu’il est resté. Tu dois maintenant comprendre quelle fut la cause de toutes les douleurs [de sa vie, de toutes les humiliations de son règne. Sans le supplice du roi Morvan, il eût été Lodewig le Glorieux, LodeAvig l’IIeui’eux... De par la vengeance de Morgane, il est devenu LodeM'igle Désespéré, Lodewig le Débonnaire!

— Eh bien?

— Eh bien! ce qu’il était jadis, son bien-aiiné fils Karle l’est aujourd’hui... Ce qu’il est aujourd’hui, il faut ([ue sou hieu-aiiué fils Karle le devienne.

— Ah ! reprit ardemment la veuve de Bernhard, tu as raison, merci... Ce sont bien là les représailles qu’il nous faut à toutes deux... Une vengeance plus cruelle que la mort... une vengeance digne de ceux que nous pleurons, et qui nous regardent !

Le nain s’empressa d’exécuter cet ordre.

— La terrible liqueur est refroidie, dit Morgane, il est temps de la transvaser dans ces deux flacons, dont les volcans éteints de la Bretagne ont jadis fourni la matière. »

Et elle passa les gantelets qui devaient préserver ses mains de tout contact avec le terrible venin.

(( Mais, observa Bertrade, pourquoi deux flacons?

— Parce que j’ai d’autres ennemis que Lodewig! répliqua Morgane avec un profond sentiment de haine, des ennemis personnels à moi, dont il me faut aussi l’abaissement! »

Et, comme elle allait prendre son masque tout auprès du dolmen à l’entrée duquel se penchait Clothilde, Clothilde l’entendit ajouter à voix basse ces deux noms :

(( Xoménoé... le comte Efflam !

J1 fallut la soudaine et vigoureuse étreinte de Janika pour arrêter le cri d’indignation qu’allait jeter la comtesse.

Après quelques minutes d’un profond silence, les deux flacons se trouvèrent remplis, hermétiquement fermés; puis, tout en cachant run d’eux dans son sein, Morgane présenta l’autre à Bertrade.

(( Mais, fit celle-ci, comment m’y prendre?...

— J’ai imaginé le moyen, interrompit Morgane. Gomme il est impossible que Lother puisse résister à toutes les forces qui se réunissent pour l’anéantir, il se résignera sans doute à une apparente soumission, il ira saluer son jeune frère du titre de roi, et lui offrira lui-même en présent une couronne d’or. Cette couronne, tu l’auras enduite intérieurement de mon poison, et pourvu que pendant une heure le roi Karle la garde sur sa tête, il est perdu !

— Gomment! un simple contact...

— Oui, cette énervante liqueur sera dissoute à la chaleur de son front, s’infiltrera dans sa chair, pénétrera son cerveau... G’est l’anéantissement certain de toute son intelligence, de tout son avenir... c’est peut-être (car en retrouvant le secret, je crois en avoir forcé la puissance), c’est peut-être la mort, une mort terrible et lente. Oh ! ce'dont je puis te répondre, Bertrade, c’est (ju’il souffrira bien, et que tous ceux qui l’aiment pleureront sur son destin des larines de sang.

— J’ai hâte de voir cela! s’écria impatiemment la veuve de Bernhardjje veux repartira l’instant. Le puis-je?

— J’allais te le demander, conclut sa non moins farouche complice, car voici déjà trop longtemps que je reste éloignée de la dernière demeure que m’ont laissée nos ennemis communs ; il est urgent que j’y retourne. »

Déjà Bertrade avait fait retentir un sifflet d’argent bruni qui pendait à sa ceinture.

Une dizaine de cavaliers accoururent aussitôt.

L’un deux tenait en bride la haquenée de l’ex-reine d’Italie.

LE POISON DE MORGANE

(( Tu ne tarderas pas à entendre parler de moi, dit-elle, en se hissant à l’étrier. Adieu, ]\:1 organe !

— Adieu, Bertrade, répliqua l’ex-reine de Bretagne; que toutes les anciennes divinités gauloises te conduisent et t’inspirent ! Adieu ! »

Et toutes deux disparurent, celle-ci vers l’est, celle-là vers le tuinulus de Plouharnel.

Quelques minutes plus tard, Clothilde et Janika se relevèrent et sortirent de l’ombre du dolmen.

B était temps; l’enfant s’éveillait en jetant son premier cri.

Ce cri, Morgane pouvait-elle encore Tentendre?

La comtesse ne s’en inquiéta même plus, tant elle semblait maintenant rassérénée, intrépide et résolument impatiente de se remettre en chemin.

Janika voulut manifester la surprise que lui causait cetétrange changement.

(( Ne comprends-tu donc pas, interrompit Clothilde, qu’il ne s’agit plus seulement de retrouver le comte, mais aussi, mais surtout d’empêcher le triomphe de cet odieux complot, de sauver Théritier de Charlemagne ! Il faut que nous devancions cette femme, il le faut ! ))

Et cette fois, marchant la première, elle s’élança sur les traces de Bertrade.

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A quelques journées de là, non loin de Laval, sur les bords serpentueux de la Mayenne, on distinguait de nombreuses tentes, diversement groupées dans le val et sur les collines.

C’était le campement de l’invasion normande et des bandes pyrénéennes qui s’y étaient tout récemment adjointes.

La nuit venait, une calme et tiède nuit de septembre.

De distance en distance, des feux étaient allumés.

Dans le voisinage de l’un de ces feux, sur la lisière d’un petit bois, six hommes, revêtus seulement de leurs cottes de mailles, s’avançaient avec précaution, comme pour observer de plus près les mouvements de l’ennemi.

(( Combien doivent-ils être? questionna la voix de Noménoé.

— Qu’importe leur nombre ! répliquèrent celles de Roland et du comte Robert; nous n’avons point à les compter, mais aies vaincre.

— Soit, fit le fils de Morvan, et je m’y emploierai bravement, fussions-nous un contre dix !...

— C’est à peu près ce qu’ils sont », murmura de l’autre coté le comte Efflam, non sans une certaine mélancolie dans la voix.

Aussi Barthold le Frison ne put-il se défendre de lui dire :

(( Mais qu’as-tu donc ce soir, ami? te voilà comme découragé, comme triste... A la veille d’une bataille !

— Et de la plus terrible bataille que nous ayons jamais engagée! C’est vrai pourtant, je devrais être joyeux, impatient... mais je ne le puis pas!.. . c’est étrange... Oh ! sois sans crainte cependant, ami Barthold, je n’en frapperai demain que plus fort... mais ce soir, est-ce le résultat de mes blessures, ou mes chagrins en sont-ils la cause? je me sens un sombre pressentiment dans Fàme!

Moi de même, avoua franchement Landrik, qui était le sixième des nocturnes compagnons; jamais encore semblable malaise ne m’avait attristé l’esprit. C’est la faute sans doute de cette maudite lame que Ganelon m’a plantée dans la gorge ! Je suis contraint de respirer maintenant après chaque coup que je porte... ça n’était pas dans mes habitudes, et ça me gêne ! »

Le comte Efllam, en ce moment, le regardait et lui dit à voix basse :

Et puis, tu penses à Jehanne !

— Oui ! répliqua vivement Landrik sur le même ton. Oh ! souvenez-vous de ce que vous m’avez promis, maître !

— Ae deviendrais-tu pas le protecteur de Clothilde, si c’est moi que choisit demain la mort?

— Pourquoi parler de mourir? » demanda Boland, qui n’avait entendu que ces quelques derniers mots.

Lecomte Efflam ne fit aucun scrnpule d’expliquer la singulière situation d’esprit contre laquelle il luttait vainement, ainsi que Landrik.

(( Je comprends cela, dit Boland, je l’ai moi-même éprouvé un jour. C’était la veille de Boncevaux... Et, tenez ! si j’ai voulu diriger en personne cette reconnaissance, si je ne suis pas exempt d’une certaine inquiétude, ce n’est pas seulement i)arce que nous allons avoir affaire aux Normands... les plus rudes adversaires que je sache... c’est surtout parce qu’ils ont avec eux des

Gascons. Les Gascons sont les seuls homnaes devant lesquels ait dû reculer Charlemagne... Les Gascons m’ont porté malheur !

— Mais, dit Barthold, ils étaient trente contre un à Roncevaux !

— Ils seront peut-être demain tout autant contre nous, répliqua Roland.

— Mais ils ne l’ont emporté que par la trahison, parla ruse...

— Ils ont cette fois avec eux les Normands, qui sont la force. D’ailleurs, ayons garde de trop les mépriser eux-mêmes! Ce sont de rudes et enragés montagnards, des hommes libres et passionnés pour la défense de leur liberté. Ils nous conservent encore rancune d’y avoir porté atteinte; ils s’en vengeront cruellement demain... Écoutez plutôt la farouche ballade que chante là-bas cette sentinelle ! Je l’avais entendue de même la veille de Roncevaux; ils y ont ajouté, depuis le jour de leur victoire, un couplet en mon honneur... Écoutez !

Effectivement, une voix harmonieuse et sonore montait en ce moment vers eux du fond de la vallée; elle commençait ce mâle et sublime chant populaire qui devait être retrouvé plus tard\ et que voici dans toute sa primitive simplicité ; le chant de guerre d’Altabiçar !

Un cri s’est élevé

Du milieu des montagnes des Escaldiinac,

Et l’homme libre, del)out devant sa porte,

A ouvert l’oreille, et a dit : « Qui va là ? que me veut-on? »

Et le chien qui dormait aux pieds de son maître S’est levé et a rempli les environs d’AUabiçar de ses aboiements.

Au col d’Ibaneta un bruit retentit :

Il approche en frôlant, à droite, à gauche, les rochers;

C’est le murmure sourd J’une armée qui vient.

Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes,

Ils ont soufflé dans leurs cornes de bœuf.

Et l’homme libre aiguise ses flèches.

Us viennent, ils viennent ! Quelle haie de lances !

Comme les bannières versicolores flottent au milieu !

Quels éclairs jaillissent des armes !

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