‹ L'héritage de CharlemagneChapitre 4 sur 20 · LI::S TREIZE EPEES DU MOINE · texte numérisé non relu

LI::S TREIZE EPEES DU MOINE

« Qu’y a-t-il ? demandèrent trois voix inquiètes.

— Regardez! » répondit Karle en écartant les portières.

Ce fut seulement alors que le vieux Lodewig s’aperçut que, durant la nuit qui venait de finir, il avait été traîtreusement abandonné par ses amis, par ses soldats, par ses serviteurs, et que, sur le mamelon désert, il ne restait plus qu’une seule tente debout, la tente impériale.

Il y eut un premier moment de silence et de trouble. Parmi ces quatre délaissés, ({ui se rapprochaient iustinctivemeut les uns des autres, aucun ne pouvait croire encore à ce que voyaient ses yeux.

«Impossible!... s’écria enfin le vieil empereur. Je suis en démence, je rêve. Mais qui m’expliquera?... que signifie?...

— Nous allons te le dire!» répondirent inopinément deux voix sardoniques et menaçantes.

De l’intérieur de la tente s’avançaient en même temps un homme et une femme.

L’homme, entièrement habillé de fer, avait la visière baissée et l’épée nue.

La femme, vêtue de noir et masquée par de longs voiles de deuil, tenait en main une torche ardente.

A l’approche des deux êtres mystérieux qui semblaient êti'e sortis de terre pour quelque sinistre dessein, l’empereur avait attiré vivement à lui sa femme et son fils, et se redressant entre eux, il les entourait de ses bras.

Quant à la jeune fille que l’impératrice appelait du doux nom d’amie, elle s’était placée au-devant de sa chère maîtresse, comme pour lui faire un bouclier de son corps charmant.

Le vieux Lodewig enfin retrouva la parole, et avec un air de majesté vraiment impériale :

c( Que venez-vous faire ici? demanda-t-il aux deux spectres menaçants. Que me voulez-vous?

La femme vêtue de noir s’avança d’abord, et tout en approchant sa torche d’un pan de draperies qui tout aussitôt s’enflamma :

GO

L’Ill^RlTAGt: DE CHARLEMAGNE.

« ÉloiiTROiis-nous de celle lente, répondit-elle. Viens... viens encore... et inainlenanl re^nirde mon visage... 11 te l’era tout deviner. y>

Klle avait conduit l’empereur à l’aulre extrémité du mamelon ; elle écarta tout à coup son voile.

<a Berlradeî s’écria aussitôt Lode^ig, qui, se reculant avec elTroi, baissa la tète et parut un instant atterré.

— Bertrade... oui... la veuve de Bernhard! ])Oursui vit-elle avec lenteur, et comme jouissant du triomphe de sa pfde ligure creusée par les larmes, de son œil étincelant de haine et de sa lèvre altérée de vengeance. Bernhard î ce nom seul est ton arrêt, n’est-ce pas? Bernhard ! mon pauvre Bernhard... le lils de ton Irère... le petit-fds et la vivante image du grand Charlemagne... Il lui a fait arracher les yeux, cet homme!... il l’a tué !... Et il s’imaginait que tout était terminé ainsi... Oh! non! J’avais promis il l’ombre de Bernhard de terribles représailles, et le jour en est enfin venu... Epargne-toi la prière; je me suis traînée jadis à tes genoux... N’espère rien de ma pitié; tu n’en a pas eu pour Bernhard!... Non, non, tu vas mourir, mourir d’une horrible mort, mourir avec ta femme, avec ton fils. Et cette fois rien ne pourra le sauver... non... rien! »

Bertrade alors se croisa les bras et, sublimement horrible ainsi que la Mégère antique, elle sourit.

Karle se blottit sous l’épaule de son père; Judith se voila le visage de ses mains; la blonde et douce jeune fille osa seule j’egarder encore.

Le vieil empereur releva peu à peu le front, et après un douloureux silence :

((Bertrade, répliqua-t-il avec l’amère résignation du remords, je pourrais te prouver (jue je ne voulais pas, moi... mais c’est lâcheté d’accuser les morts... Et d’ailleurs, tu me dirais que le seul maître, que le seul responsable, c’est l’empereur. Oui... oui... tu as raison! Je pourrais encore te rappeler que je me suis repenti de ce crime (pii n’était pas le mien, ipie j’en ai fait pénitence publique à Atliguy, que devant tous je me suis prosterné dans la poussière, et que Dieu m’a jiardonné peut-être. Tu ne me

LES TREIZE ÉPÉES DU MOINIil.

pardonnes pas, toi,., j’admets cela... je comprends que tu venges Bernhard... mais sur moi, sur moi seul ! »

L’inflexible veuve fit un mouvement pour interrompre Lodewig.

(( Laisse d’abord parler ton compagnon, dit-il. Que lui ai-je lait, à lui? Qui donc est-il? »

A cette interrogation directe, l’homme de fer fit jouer la visière de son heaume, et, montrant un visage sur les traits tourmentés duquel l’esprit infernal semblait avoir mis son empreinte.

(( Lodewig, demanda- t-il insolemment, me reconnais-tu? »

Le vieil empereur, cette fois, se redressa de toute la hauteur

« Lodewig', dcmanda-t-il insolenmieiit, me reconnais-tu? »

de sa majestueuse taille, et, avec un souverain mépris, avec une superbe bonhomie railleuse :

(( Oui... oui... répliqua-t-il, je te reconnais. Tu es celui qui jadis a vendu l’armée franke aux Sarrasins et aux Gascons de Roncevaux... Oui... je te reconnais, tu es Ganelon, n’est-ce pas? Ganelon que je condamnai à être écartelé vivant... C’est la loi franke, et j’étais roi d’Aquitaine. Je me souviens, tu le vois? Je t’avais accordé la grâce d’un mois de liberté... Trente de tes parents et de tes amis servaient d’otages à ton serment de revenir... Et tu n’es pas revenu. Et tu les a laissés mourir à ta place. Je ne m’étonne nullement de te revoir l’épée à la main : il n’y a ici qu’un vieillard, un enfant et deux femmes! Oh ! oh! je

LMIKIUTAGU: I) li: C II A R L H M AG Mi:.

le reconnais et je te comprends, va... Tu es bien Tianelon Tassassin, (ianelon le traître et le lâche!

— Je suis (ianelon le vengeur! rugit enlin le misérable, que la boute et la colère rendaient encore plus hideusement terrible.

Et il osa lever son épée.

(( Arrête! lit gravement Herlrade. Ce ne sont pas nos mains qui doivent faire couler leur sang. ))

Étonné, Lodewig la questionna du regard.

« Viens! dit-elle en l’attirant plus loin encore de la tente impériale, déjà tonte en llammes... Viens et écoute! y>

On entendait an loiiriine vague rumeur qui grandissait rapidement comme le bruit qui monte.

(.(. (jiTest cela? fit l’empereur, (lui, saisi d’une instinctive terreur, étreignit plus étroitement encore contre sa poitrine les deux êtres chéris dont il ne voulait pas se séparer.

— Regarde ! » ajouta la veuve de Rernhard en faisant le geste d’abriter son regard contre les ardents rayons du soleil levant.

Lode\vig, Karle et les deux jeunes femmes palpitantes aperçurent alors au fond de la plaine une foule immense qui accourait de clia(|ue point de l’horizon, et qui, poussant des clameurs confuses et agitant avec une sauvage frénésie tontes sortes d’armes, semblait devoir promptement cerner le mamelon que couronnait l’incendie.

L’implacable Rertrade poursuivit :

(T Ce sont des soldats, des paysans et des esclaves choisis par nous, excités jiar nous, enivrés et payés par nous. Dans un instant, ils vont être ici : cette tlamine leur a servi de signal et les guide. Ils seront aveugles et sourds comme la fatalité, ceux-là... Ils seront plus cruels et plus impitoyables encore que les bourreaux d'autrefois, Lodewig! Ils frapperont sans relâche ni merci, sur ta compagne comme sur toi, sur ton fils comme sur sa mère. .. Ils vous massacreront tous les trois... ils vous déchireront à belles dents : c’est une meute !... Et bien loin qu’on songe à nous comme coupables, ou bien à tes fils aînés, on dira tout simplement (jue l’enq^ereur liOdewig avait tellement irrité les esprits j)ar sa honteuse façon de gouverner l’héritage de Charlemagne,

que rinclignation nationale en a fait spontanément justice. Oh ! tu le vois, nos mesures sont bien prises, et notre vengeance bien assurée. Adieu, Lodewig ! »

Elle adressa un signe à Ganelon, qui fit retentir un coup de sifflet.

Un cavalier mauritain parut aussitôt, conduisant parla bride deux autres coursiers, qu'avait masqués jusqu’alors un accident de terrain.

(( Bertrade! cria tout à coup le vieil empereur, dont la fierté

Un cavalier mauritain parut aussitôt.

s’avouait enfin vaincue par l’imminence du péril. Bertrade... la mort pour moi... Mais grâce pour lui... pitié pour elle! »

Le regard plein d’épouvante et de prière, il montrait Judith, il montrait Karle.

La veuve de Bernhard ne semblait plus entendre. Suivant J’exemple que venait de lui donner Ganelon, elle montait silencieusement à cheval.

(( Tu n’as pas à te venger d’eux, poursuivit Lodewig arrivant au paroxysme du désespoir et la voix entrecoupée de sanglots.

I/IIHRITAGF. DE CHARLEMAGNE.

Cy\

Elle vivait ignorée tout au fond de l’Allemagne, lorsque ton lîernliard est mort. Karle n’était pas encore né, Hertrade ! Mais tu ne peux pas le faire tuer sous mes yeux, cet enfant! Je t’en conjure à mains jointes, Jlertrade! Est-ce mon humiliation complète (jue tu veux!... Tiens... à genoux, je t’en supplie à genoux, Hertrade... emporte-les tous les deux avec toi. Pitié pour tout ce que j’aime ! »

Un rire inexorable et strident fut la seule réponse (ju’il obtint.

Puis la voix de Hertrade s’écria :

« Comme moi... comme moi, il y a vingt ans... Mais souvienstoi donc, l.odewig... Et toi, Hernhard, regarde! y>

En meme temps, suivie de son complice, elle partit au galop.

<i Hertrade! Jlertrade! cria encore le vieillard, qui, toujours agenouillé, tendait éperdument les bras vers les deux fugitifs.

— Piappelle-toi les otages de Jlordeaux ! répondit de loin (ianelon.

— Souviens-toi de Hernhard! » ajouta de plus loin encore Hertrade.

Si cette époque était celle des grandes amours, c’était aussi celle des grandes haines.

Eou de douleur et d’effroi, Lodewig se releva, tout en promenant des regards égarés sur la borde menaçante (jui commençait à cerner étroitement le mamelon, ainsi qu’une marée vivante. Aux premiers rangs on pouvait déjà distinguer les visages... des visages horribles à voir!

« Judith ! se prit à sangloter tout à coup le vieillard. Oh ! je le disais bien : je suis la cause de votre malheur, et je vais être celle de votre mort!

— Ne pensez pas à moi! interrompit magnanimement la pauvre mère. Ne songeons plus qu’à notre fds; il faut le sauver, Lodewig !

— J^e sauver.. . mais comment ? comment? »

Les massacreurs fermaient partout le passage; déjà parvenus a la base du mamelon, ils commençaient à monter.

L’impératrice appliqua convulsivement les deux mains sur son front, comme pour en faire jaillir une idée de salut. Puis,

LES TREIZE EPEES DU MOINE

se tournant tout à coup vers la jeune fille, qui se tenait debout à quelques pas de là, recueillie dans une prière fervente :

« Amie, s’écria-t-elle, cherche à fuir avec Karle ! ))

Et elle le jeta, pour ainsi dire, dans ses bras.

(( Venez, Karle... venez ! )) dit la jeune fille, qui saisit aussitôt la main de l’adolescent, et voulut s’élancer dans la direction la plus favorable, en apparence, à la fuite.

Mais à peine eurent-ils tenté quelques pas que des vociférations de cannibales s’élevèrent tout à coup, et qu’une partie de ceux qui les poussaient reflua à la rencontre des fugitifs, en agitant avec fureur tous les instruments de meurtre dont on les avait armés : lances, épieux, fourches, coutelas et massues.

Aller vers ces bêtes féroces, c’était courir au-devant de la mort.

Le vieux Lodewig bondit vers son fils, et le ramena, pale et frémissant, sur son sein.

.Jusqu’alors l’adolescent était resté muet de stupeur; en ce moment, il retrouva soudain la parole, et, d’une voix affolée par l’effroi :

(( Cache-moi ! s’écria-t-il en cherchant à se blottir sous la chlamyde impériale; cache-moi, père, je ne veux pas qu’on me tue! Ah ! c’est demain que j’aurai mes quinze ans ! »

Pendant ce temps-là, Judith disait un dernier adieu à sa jeune compagne.

(( Tu n’es pas condamnée, toi. Mais crie-leur donc cela, et que ton sang du moins ne se mêle pas au nôtre !

— J’ai juré de vivre et de mourir avec vous, répondit héroïquement la jeune fille; je suis prête. ))

Et elle se jeta dans les bras que lui tendait fimpératrice.

La foule, cependant, montait toujours.

(( Il ne nous reste plus d’espoir en ce monde, dit Lodewig le Pieux avec ce calme auguste (|ue la foi donne aux martyrs. A genoux, tous les quatre... et prions! »

Les deux jeunes femmes, l’adolescent lui-même, obéirent en silence; et la tourbe altérée de carnage fit bruyamment irruption devant ce groupe, dont l’aspect eût attendri des tigres, mais ne

l’héritage de CHARLEMAGNE.

I/ll KHITAGl-: DE CHARLEMAGNE.

pouvait rien contre des sicaires aussi merveilleusement choisis par la vengeance.

Il y avait là récume et la lie de toutes les peuplades les plus harhares de l’empire : des Awares et des Huns, aussi férocement sauvages que les vieux Gaulois de Hremuis; des Slaves et des Holiémes, vêtus de la dépouille des loups et des ours ; des bûcherons avec leurs cognées, des ])aysans avec leurs faux, des esclaves auxquels on avait promis la liberté. Oh! Bertrade l’avait bien dit, tous ils étaient furieux, tous ils étaient ivres.

Le vieil empereur voulut parler, mais sa voix se perdit dans les clameurs; il joignit ses mains suppliantes, cl montra, d’un regard bien autrement éloquent que n’eussent été des paroles, cette impératrice si majestueusement belle en face du péril, ce pauvre adolescent si terrifié, cette vierge si douce et si pure. l‘our toute réponse, il vit toutes les armes se lever à la fois.

Alors, réunissant dans une étreinte suprême et son fils palpitant et les deux jeunes femmes (jiii venaient de se voiler le visage, il ferma les yeux, croyant n’avoir plus qu’à recevoir le coup de la mort.

Mais voilà que tout à coup la colline tremble sous le galop des chevaux, et qu’une voix tonnante domine les cris de menace déjà transformés en cris d’elTroi.

(T Arrière, tous... arriére ! y>

Lodewig rouvre les yeux.

.Miracle!...

Luire le groupe impérial et les meurtriers (|ui fuient de toutes parts, il y a treize paladins armés de pied en cap, et tous tenant en main une semblable épée.

<( !*ar loroi des cieux ! s’écrie celui (jui fait pialTer en tête son cheval de bataille et (pii paraît commander aux autres, par le roi des cieux ! nous arrivons à temps.. . »

Il faut renoncer à peindre la stujiéfaction, le ravissement de Lodewig, de Karle, de Judith et de sa dévouée compagne. Ils doutent encore, et pour s’assurer que ce n’est point un rêve, ils se regardent les uns les autres, ils se prennent les mains, ils s’embrassent.

Il vit toutes les armes se lever à la fois,

L1<:S TREIZE ÉPÉES DU MOINE

Au bas du mamelon, cependant, les fuyards ont fait un temps d’arrêt, et, s’apercevant du petit nombre de leurs vainqueurs, ils font un mouvement pour revenir à la charge.

Survient alors un second escadrcn, que commande notre ami Landrik.

(( Laissez-nous faire, crie-t-il aux treize paladins. Châtier de tels mécréants, c’est besogne d’écuyers et devarlets... En avant ! »

Et, sans attendre la réponse des maîtres, sans même s’inquié-

11 s’élance vers la cohue furibonde.

ter s’il est suivi de ses gens, il s’élance vers la cohue furibonde, il y fait du premier choc une sanglante trouée, il frappe jusqu’à ce que son épieu vole en éclats; puis, tirant son épée, l’épée d’Efflam, il en fait alors un si triomphant usage, que les douze chevaliers ne peuvent se défendre de crier bravo ! et que leur chef lui -même ajoute :

(( Vrai Dieu! voici un vaillant qui mériterait d’être des nôtres !... »

Quelques minutes plus tard, les autres écuyers et les varlets ayant rejoint leur capitaine Landrik, la déroute des assassins fut complète.

70 l/lli:iUTAGE DE CHAKLEMAGNE

Alors le vieil eiiipeieur éleva la voix à son loiir.

<a Vous (jui nous avez sauvés, denianda-t-il, qui donc êtesvous ? î>

Déjà Roland portait la main à la visière de son casque.

Mais Kgiidiard, arrêtant son bras, lui dit quelques mots à l’oreille.

Puis, après avoir mis pied à terre, il répondit lui-même à l’empereur :

« Xe demande pas à nous connaître encore, Lodewig... mais dès aujourd’hui, saclie-le, nous te sommes envoyés par ton père !

— Viw mon père... qui est mort. . . »

Kt, tout bas, le superstitieux vieillard ajouta :

« Sont-ce des archanges qui sont cachés sous ces armures, et (jui viennent de foudroyer ces démons à face humaine? »

Roland, à son tour, s’avaiiçait. 11 lléchit le genou devant Lodewig, et lui dit :

<a Fils de riharlemagne, où voulez-vous être conduit?

— Au camp de mes tils aînés », répondit après un instant de réllexion le vieil empereur.

Roland eut un premier mouvement désapprobateur; mais pour la seconde fois Kginhardvint lui parler à voix basse, et les deux (‘hefs des treize, remontant à cheval, s’écrièrent en même temps :

<r Fn avant î »

l.ecanq» n’étant éloigné que d’une demi-liene, tout au plus, Fodewig avait déclaré vouloir s’y rendi e à j)ied.

Les treize paladins formèrent la haie, six de chaque côté; Roland en tête. On descendit ainsi dans la plaine qui, en mémoire de la grande trahison dont elle venait d’être le théâtre, allait changer son surnom de champ Rouge en celui de chanq) du Mensonge.

Durant dix minutes environ cet étrange cortège avança silencieusement; |)uis il se rencontra avec Landrik, (jui, superbe encore de l’excitation du combat, revenait d’achever sa victoire.

« Ilonneurà toi! lui dit Roland, auprès duquel il passait. Tu te coin [liais donc bien à batailler, mon vaillant ? »

‘ LES TREIZE EPEES DU MOINE

Landrik répondit :

'(( L’oiseau ii’aime-t-il pas à fendre l’air, et le poisson les eaux ? Mon élément, à moi, c’est la bataille! »

Après cette fière repartie, il alla se placer à l’arrière-garde avec les écuyers et les varlets.

Égiuhard ne tarda pas à se rapprocher de Roland, et lui dit :

(( Il faut songer à la retraite.

— Eh quoi! fit Roland, abandonner ainsi ceux que nous venons de sauver?

— Présentement il n’est plus de danger pour Lodewig, répondit Éginhard, et ses fils, qui peut-être étaient du complot, qui désirent assurément sa mort, vont être contraints de témoigner une hypocrite joie de le voir revenir vers eux. Regardez plutôt ce qui se passe là-bas. »

Effectivement, une certaine agitation commençait à se manifester dans le camp, où déjà, depuis quelques minutes, étaient rentrés les premiers fuyards. Il en ressortit bientôt un grand nombre de soldats, que la simple curiosité attirait au dehors. Puis, au milieu de cette foule confuse, un groupe principal se dégagea, une sorte d’état-major, en tête duquel s’avançaient trois hommes, dont les 'costumes, couverts d’or et de pierreries, resplendissaient au soleil.

C’étaient les trois fils révoltés qui venaient à la rencontre de leur père.

« Mais, reprit Roland, il est maintenant sans armée, sans amis.. .

— Vous nous oubliez, capitaine? repartit Éginhard. D’ailleurs, ce n’est pas le jour même de la trahison qu’il est possible de convertir les traîtres. Quel que soit notre courage, treize hommes contre deux cent mille; en conscience, ce n’est pas assez. Attendons. Si, comme je le présume, ils traitent leur père en captif, veillons de loin sur l’empereur, tout en restant inconnus pour lui -même. Jusqu’au grand jour de la revanche, notre force est dans le mystère. »

Éginhard était d’autant plus dans la vérité qu’en ce même moment, sur le point le plus élevé du camp, à l’entrée d’une

•iitmTAC'. n: de Charlemagne.

tente que snrinontait un gonfanon noir, Hertrade et (ianelon regardaient de loin s’approcher le cortège. Le cœur plein de rage, gonllé de menaces et le regard dé\orant l’espace, ils se demandaient l’un à l’autre :

« Onels sont donc ces treize hommes? »

Ils les virent s’arrêter tout à coup, saluer l’empereur de leurs éj)ées, et disparaître comme ils étaient venus, ainsi ijue des fantômes.

Avant ce départ, le vieux Lodewig avait encore une fois remercié ses libérateurs, et leur avait demandé quand il les reverrait.

« Chaque fois (jue vous ou les vôtres vous serez en |)éril, répondit Lginhard.

— Ll quand saurai-je vos noms? insista Lodewig.

— Le jour où vous serez réellement redevenu successeur de Charlemagne », conclut Roland.

Rnis le mystérieux escadron, tournant bride vers l’Est, s’était éloigné au galop.

hans ce mouvement les deux frères Bayard avaient pu se rejoindre enfin.

(( As-tu remaiajué cette jeune fille (|ui marchait à côté de l’impératrice? s’était empressé de ipiestionner Amaurv.

— Demande-moi plutôt si je l’ai reconnue, répliqua vivement Bérenger. Le vent «pii souillait de mon côté a par trois fois soulevé son voile.

— Eh bien ?

— C’est elle, Amaurv !... c’est la compagne de notre enfance !... c’est notre bien-ainiée Geneviève ! »

Éginhard l’avait bien prévu, ce fut en captif que Lodewig le Pieux se vit installé dans le camp de ses fds.

Mais il se résigna sans se plaindre : on avait laissé près de lui Karle et Judith.

Et puis il espérait que le Ciel ferait descendre un rayon de miséricorde dans les cœurs des fds d’Hermengarde; il comptait sur les deux plus jeunes : Louis le Germanique et Peppin ou Pépin, roi d’Aquitaine.

C’étaient cependant des esprit étroits, grossiers, presque barbares. Le premier n’avait jamais connu d’autre passion que celle de la chasse, le second n’était plus autrement appelé que Peppin le Buveur; mais il restait encore en eux quelques qualités de grande race.

F^ar malheur, on n’en pouvait dire autant de leur aîné, Lother, roi d’Italie et associé à l’empire. Déchu de ce dernier titre

à la suite de ses précédentes révoltes, il en avait conçu contre

L’II li: lUTAC.E DI* CHARLEMAGNE.

^OIl père une de ces haines sourdes (jui ne pardonnent pas. (Vêtait une nature violente, égoïste, avide et surtout ambitieuse. Tout en teignant de n’étre jaloux (jue du seul Karle, il convoitait avec une égale ardeur les royaumes de ses deux autres IVères; ce (ju’il rêvait, ce qu’il voulait, c’était de réunir et d’absorber en lui l’empire tout entier de Charlemagne.

Aussitôt après la réception de Lodewig, Ganelon se rendit auprès de Lother, dont il était l’ame damnée, mais qui cette Ibis l’accueillit avec un froncement de sourcils des plus significatifs.

Le tout-puissant favori ne s’émut en aucune façon de la hargneuse humeur du maître, et, se penchant à son oreille, il lui dit :

(T Ce (pii manque une première fois réussit une seconde ; il ne s’agit que de faire renaître l’occasion.

— Mais comment?... comment?

— Hans un voyage, par exemple... dans un long voyage, il jieut survenir tant d’accidents...

— De (piel voyage veux-tu donc parler?

— N’est-ce pas à Aix-la-Chapelle qu’on couronne les empereurs?...

— Oui.. . eh bien ?

— Pourquoi ne pas partir dès aujourd’hui pour Aix-la-Chaj)elle ? »

Le sourire reparut sur le visage enfiévré de Lother; mais lors(pie (ianelon voulut s’expliquer davantage, il l’arrêta par ces mots :

d Libre à toi d’agir comme lu rentendras ; je ne veux rien savoir. Dans une heure nous serons en route.

— Dans huit jours, conclut Ganelon, je serai premier chambellan de l’empereur Lother? »

Le grand conseil fut aussitôt rassemblé; il vota d’enthousiasme le déjiart immédiat et le prochain couronnement du successeur de Lode\vi<T.

Mais... voulurent observer les deux autres fils, mais notre j)ère?

LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE. i~j

— Je l’ai vu, interrompit audacieusement Lother; il consentira.

Puis, il parla à Louis le Germanique des belles chasses dont on pourrait en chemin se donner la joie ; à Peppin le Buveur, des nobles vins que l’on dégusterait en passant, et ni Peppin ni Louis ne pensèrent plus au prisonnier.

Parmi les grands de l’empire, il y en eut cependant quelquesuns qui voulurent s’assurer par eux-memes de la vérité de ce qui venait de leur être dit, et qui tentèrent de voir le vieil empereur.

On leur défendit l’entrée de la tente dans laquelle il était renfermé.

Attiré par le bruit, Lodewig voulut sortir. On lui barra brutalement le passage, et, comme il insistait pour parler à ses fils, on lui répondit :

(( Si tu ne te soumets pas sans murmurer, à l’instant même, on te sépare de Judith et de Karle! ))

Vaincu par cette menace, le vieil empereur se tut aussitôt.

Un peu plus tard, on l’engagea h prendre place dans un de ces vastes et lourds chariots qui servaient à cette époque au transport des blessés, des enfants et des femmes.

Cette fois encore, il obéit : Karle était monté le premier ; après Karle, Judith et Geneviève.

D’épaisses draperies se déroulèrent autour du chariot, le transformant en une sorte de tente roulante.

Les prisonniers avaient du moins la consolation de ne point être vus, mais ils entendaient les propos insultants et grossiers de la soldatesque commise à leur garde.

Ainsi que Ganelon en avait reçu la promesse, l’armée tout entière s’était mise en marche vers Aix-la-Chapelle.

Mais cette immense multitude, encore alourdie parles bagages de guerre, allait trop lentement au gré de l’ambition du futur empereur. Il résolut de prendre les devants avec ceux qui lui semblaient les plus aveuglément dévoués à sa fortune.

Il va sans dire qu’il emmenait également avec lui ses deux frères, dans lesquels il espérait des victimes.

L’II l^aiTACit: DE CH ARLEM AGNE.

Un peu au-dessus de Strasbourg altendaiL une flottille réunie à la luite, et composée tant de radeaux que de grandes barques plates.

Dans rune de ces dernières lut transportée la tente qui jus- (ju’alors avait recouvert le chariot, et sous la(|uelle les quatre prisonniers se trouvèrent de nouveau réunis.

Kn dehors de la tente restait un large es])ace destiné à trentesix rameurs, (pii se relayaient incessamment, douze par douze.

La rapidité du lleuvc et la longueur des rames rendait ce nombre plus que sulTisant.

Itans une embarcation à peu près semblable, mais plus vaste encore et surtout plus somptueusement décorée, les trois fils de fempereur avaient pris place ; mais, soit antipathie, soit pudeur, ils se tenaient constamment éloignés de la flottante prison de leur père.

Vers le déclin du second jour, les embarcations furent amarrées en face de Mayence, (pfon appelait à cette époque la Ville (l'Or, et qui voulut fêter ses illustres hôtes par un splendide banquet dans l’ancien palais de Drusus.

I.a grande salle romaine, toute drapée de précieux tissus orientaux, toute garnie de feuillages et de fleurs, était éclairée par cent candélabres vivants, nains grotesques ou jeunes esclaves demi-nues, dont les torches parfumées se reflétaient merveilleusement dans les pano])lies et les trophées, dans la lourde orfèvrerie et dans les chatoyants cristaux, sur les armures des assistants (pii se tenaient debout tout à rentour de la table, et sur les éblouissants costumes des convives à demi couchés, à la manière anti(pie, sur de moelleux amas de fourrures.

(/était le teiujis des robustes ajipétits et des amples rasades; (• était le temps où l’on méjirisait celui-là (jui n’était pas superbement ivre après un royal festin.

Les trois jeunes rois s’étaient montrés dignes de l’hospitalité mayençaise. Dire combien d’amphores avaient été vidées, dire toutes les victuailles (pii s’étaient succédé sur les tables, ce serait inqiossible.

c (.ointe! s’écria enfin Lother, qui, bien que s’étant plus nié-

LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE. 77

nagé que ses deux frères, arrivait cependant à l’ivresse, comte, au commencement du repas, je vous ai demandé si c’est bien à Mayence qu’a pris retraite ce grand astrologue qui fit de si belles prédictions à notre grand-père Charlemagne et qui écrivit son histoire.

— Effectivement, répondit pour la troisième fois le leude, gouverneur de la ville ; et, suivant votre désir, seigneur roi, j’ai fait mander ici ce savant vieillard.

— Pourquoi donc ne le vois-je pas encore?

— Ce retard peut s’expliquer de trois façons : son grand âge... sa demeure assez éloignée delà ville... enfin sa maladie. Il était presque mourant la dernière fois que j’allai lui rendre mes

Les quatre prisonniers se trouvèrent de nouveau réunis.

devoirs; à l’heure où votre message est parvenu chez lui, peutêtre était-il déjà dans l’autre monde. »

Tout à coup une voix s’éleva, qui dit :

« Je suis de ceux auxquels il est permis d’en revenir pour annoncer les desseins de Dieu... Me voici! »

Alors seulement, et comme s’il était sorti de terre tout à coup, les convives de l’orgie aperçurent devant eux l’astrologue.

Par-dessus sa longue robe noire à broderies rouges, retombait un grand manteau rouge sur lequel se répétaient en noir les ornementations cabalistiques de la robe. Une cagoule rouge et noire, assez semblable à celles que portent encore aujourd’hui les pénitents espagnols, ne laissait voir de son Visage que deux yeux étincelants.

L’HÊHlTA(il*: DE ClIAK LEM AGN E.

11 y eut un silence; les plus braves eux-mèmes n’avaient pu se défendre d’un premier frisson.

L’astrologue marcha droit h Lotlier, et reprit :

« C’est loi (jui m’as fait demander... que me veux-tu ?

— Connaître l’avenir )>, répondit le futur empereur après une longue |)ause.

Le silence devint encore plus ])rofond.

Le voix de l’astrologue, une voix vibrante et grave comme celle du bronze, fit entendre celte réponse :

« Ceux (jui s’élèvent seront abaissés, ceux qui sont abaissés se relèveront ! telles sont les paroles de l’Écriture.

— Voudrais-tu faire entendre, questionna Lolher, qu’une fois encore notre père se relèvera de sa chute, et l’emportera sur nous?

— Le Ciel u’est jamais du parti des fils ingrats !

— Le Ciel serait donc pour Karle?

— Dieu permit (|ue Joseph lut vendu par ses frères, mais il le fit devenir le plus puissant d’entre eux.

— Assez! assez! » commanda furieusement Lother, qui s’était attendu à un flatteur et qui rencontrait un juge.

Louis et Deppin, fronçant le sourcil, écoutaient avec une stupeur avide. Tous les convives et tous les assistants semblaient |)eu à peu se transformer en statues. Ganelon seul osa s’avancer vers le mystérieux devin ; on eut dit que ses regards ardents cherchaient à voir à travers la cagoule noire et rouge.

Sans ])araîlre le moindrement ému, l’astrologue poursuivit :

cc Tu m’as fait venir, Lother, et jusqu’au boni tu m’entendras. Dieu protège l’œuvre de Charlemagne, et veut qne la couronne reste au front de son fils. Dieu protège l’empire des Franks, et veut qu’entre tous les j)euj)les iis restent les premiers. Malheur donc aux traîtres endurcis ; mais pardon et gloire à ceux qui ne sont qu’égarés, à ceux qui s’empresseront de revenir au devoir. Fussent-ils un contre cent, ils vaincront : Dieu le veut! Si les vivants ne suffisent pas, il rouvrira les tombeaux, et, pour donner a l’empereur Lodewig des soldats encore plus invincibles, il ressuscitera les morts! d

LES TREIZE EPEES DU MOINE

Un long murmure d’efîroi courut dans rassemblée tout entière. Lother seul osa rire, mais d’un rire saccadé, fiévreux et tel que peut seulement le produire la colère unie à fivresse.

Puis, se redressant tout à coup :

(( Une preuve que tu n’es pas un impos teur ! cria-t-il à l’astrologue. Une preuve à l’instant, ou je te fais dévorer par mes chiens!

« C’est toi qui m’as fait demander... que me veux-tu? »

— Regarde! répondit impassiblement celui qui venait de le menacer ainsi. Regarde, et sois convaincu ! »

Un chevalier armé de pied en camp se trouvait auprès du devin.

Comment était-il venu là? Nul n’aurait su le dire.

L’astrologue souleva tout à coup la visière du casque de ce chevalier.

(( Roland ! cria le premier Ganelon, qui, lui-meme, se rejetait en arrière avec épouvante.

eo

L’III^niTAGE DE C H A H L E M AG N E.

— Roland! Roland! répétèrent à renlour de la table tontes les voix terrifiées.

— France et Karle ! » dit le fantôme en brandissant la terrible Rnrandal, (jii’il venait de tirer dn fourreau.

Alors, dans la vaste salle, tout à Plienre encore retentissante des joyeuses clameurs de Turgie, il y e*nt un indescriptible tnmnlte. Tons se levèrent et vonlnrent fuir à la fois; tons étaient ivres et roulèrent confusément les uns avec les antres; la table fnt renversée, le san^ et le vin se mêlèrent, et comme jadis an festin de Raltliazar, les lumières s’éteignirent.

(jnaiid on en rapporta de nouvelles, le spectre et l’astrologne avaient également disparu.

Vainement Lotber exigea qn’on reprît place an banquet; vainement il voulut tourner la chose en plaisanterie et raviver la gaieté des (Convives ; une heure après tout an pins, il était seul, entièrement seul, devant l’immense table, roulant dans son cerveau mille pensées sinistres.

que le courant a depuis emportée, que d’anciennes et terribles traditions druidiques protégeaient en ce temps contre toute approche.

Jamais canot, disait-on, n’y avait abordé ; jamais depuis des siècles un pas humain ne s’était hasardé à franchir l’inextricable rempart de verdure qui de tous côtés l’entourait.

Ce matin-là, cependant, si quelque audacieux avait attentivement regardé de l’une ou de l’autre des deux rives, il aurait entrevu briller des yeux vigilants à travers les lianes sauvages qui retombaient tout à l’entour de l’île ainsi qu’un immense vélum brodé de fleurs.

Ces attentives sentinelles, c’étaient les écuyers et les varlets des Treize.

L’ H t: m T A G lü de g h a r l e m ag n e.

A quelques ceiit pas en arrière, autour crun dolmen l\ demi écroulé, les maîtres étaient assis et tenaient conseil.

Le feuillage était tellement épais au-dessus de leurs têtes que, même par les oiseaux du ciel, ils ne })Ouvaient être vus.

Éginliard seul se tenait debout et parlait.

<a Chacun isolément, disait-il, vous vous êtes introduits dans' le camp des vain(iueurs, et ])ar vous-mêmes vous vous en êtes convaincus, ce n’est pas au lendemain d’une révolution qu’on peut faire revenir de son erreur une nation toute entière. Laissons se dissiper l’enthousiasme de ceux-ci, l’or de ceux-là, les espérances et les ambitions de tous. Arrivons d'abord à diviser cette grande masse d’hommes, aujourd’hui trop compacte pour nous donner j)rise, et, lorsque chai|ue roi sera retourné dans son royaume, chaque comte dans son comté, chaque baron dans son manoir, alors seulement aj'horons hautement notre drapeau, et faisons resplendir nos épées en plein soleil. Voilà ce que nous dicte l’intérêt bien entendu de notre cause, compagnons ; voilà ce (jue commande la sagesse!

— Mais en attendant, observa Wilha le Burgonde, le fils de notremaître est captif, et vous nhgnorez pas avec quelle rigueur...

— La |)rédiction d’hier soir, interrompit Eginliard, a eu pour premier résultat d’adoucir la situation présente de l’empereur. S’il y a crime à ce que nous avons osé, Roland et moi, que Dieu nous pardonne! A la tour de Drusus, nous avons avons frappé de terreur et de remords bien des esprits. Plus tard, mais ayant dépouillé mon dégnisement d’astrologue, j’ai conduit Roland à la tente dePejipin, puis à celle de son frère le Germanique, et tous les deux, dans le demi-sommeil de l’ivresse, ils ont revu passer son ombre accusatrice. Aussi, ce matin, ils sont allés trouver Lother, et ils ont eu le courage de lui dire : « Traite mieux notre j)ère >> !

— Et Lother a obéi, nous le savons, dit à son tour le comte Robert. Mais nous savons aussi (ju’il est capable des plus noirs desseins, et que peut-être même l’idée du meurtre...

En ce moment, l’une des vedettes échelonnées autour de l’île jeta j)ar trois fois le cri du héron.

Li:S TREIZE EPEES DU MOINE.

C’était le signal convenu pour annoncer une communication à venir chercher; car lorsque les maîtres étaient en conseil, jamais écuyers ni varlets ne devaient s’en approcher à moins de cinquante pas.

(( Amaury, dit Roland, allez voir ce dont il s’agit. »

Le frère de Bérenger se leva vivement, et disparut aussitôt à travers la feuillée.

Bientôt il reparut en courant, et dit :

c( C’est l’un des varlets du comte Effïam, Puk, qui revient de la ville, et qui demande à parler en toute hâte à son maître.

— Allez, comte. y>

L’absence d’Efflam ne fut guère plus longue que ne l’avait été celle d’Amaury; mais il revint plus précipitamment encore et avec les marques d’une vive émotion sur le visage.

c( Que se'passe-t-il donc? demandèrent plusieurs voix.

— Voici déjà près de deux heures, répondit Efflam que les fils d’Hermengarde sont partis en chasse et qu’ils ont emmené avec eux le fils de Judith...

— Karle!

— Oui... c’est une idée de Lother qui prétend prouver par là son retour à de meilleurs sentiments envers les prisonniers.

— Eh bien?

— Dans cette prétendue complaisance fraternelle, mon écuyer Landrik a cru voir un piège.

— Landrik? fit Roland, n’est-ce pas notre brave pourfendeur du Champ-Bouge?

-- Précisément, répondit Efflam. B a reconnu parmi les chasseurs quelques-uns de ceux qui ont échappé l’autre jour à son épée ; et de sa propre inspiration il a suivi la chasse, mais après m’avoir tout d’abord dépêché Puk, afin que nous fussions avertis que le petit-fils de Charlemagne est en péril! y>

Déjà les Treize étaient debout, tout prêts à se mettre en campagne.

Mais de quel côté fallait-il courir?

c( Écoutez! » fit le comte Robert.

Chacun se tut et prêta l’oreille.

L’ii i’: lUTAc. I-: DI-: chaiuæmac.ne.

Le bruil du cor se Taisait entendre an lointain, sur la rive droite.

« En chasse à notre tour! s’écria Roland. En chasse! »

Par malheur, en arrivant an bord de l’ean, il Tallnt envoyer (|iiéi’ir la barque, (|ui se trouvait de l’antre coté de l’île et, par conséquent, attendre.

lUirant cette attente, les Treize ne pouvaient qn’éconter, que regarder.

En Tace d’eux se trouvait une assez vaste plaine, enceinte de toutes parts par une Torét, (|ui, rejoignant plus loin la rive, en amont coniine en aval, ressemblait à un immense arc de verdure dont le llenve figurait la corde.

La plaine était complètement déserte. Dans la Torêt, on entendait se rapprocher rapidement les fanfares.

Tout à coup les olijihants sonnèrent avec éclat.

« Malheur! s'écria le comte Robert. Rs chassent ITiroch! »

Et ses douze compagnons, répétèrent avec effroi :

(( L’nroch! »

L'nroch, qui ne se rencontre plus guère aujourd’hui que sur les contins asiatiques de l’Europe, c’est le taureau sauvage, c’est le biiflle indien, c’est le Ifison d’Amérique.

A cette époijue, il aliondait encore sur les rives du Rhin, et, s’il faut en croire les vieux livres de vénerie, c’était un animal hien autrement gigantesque et redoutable que tous ceux-là mêmes que nous venons de nommer.

La chasse à l’uroch offrait donc mille dangers, et comme telle était la passion favorite des Eranks. La chronique rapporte que Chai’leniagiie, ce Aenirod impérial, y fut blessé plusieurs fois : c'est tout dire.

On comprendra donc facilement l’iiKpiiétude des Treize. Elle redoubla hicntôt, lorsqu’aux appels précipités des cors, ils reconnurent qu’une faible partie seulement des chasseurs venait de s’attaquer à un uroch, et qu’il leur fallait du secours.

La banpie n’arrivait pas, la rivière était large et le courant rapide.

lout à couj),cim| ou six cavaliers débouchèrentdans la plaine.

LES TREIZE EPEES DU MOINE

sr,

En tête de ces cavaliers galopait le jeune Karle.

Bien que la distance fut grande encore, les Treize le reconnurent aussitôt, et jetèrent un cri.

Un énorme uroch venait de s’élancer à son tour de la forêt et furieux, écumant, blessé sans doute, il poursuivait avec une effrayante rapidité les fugitifs.

Cependant ceux-ci avaient d’excellents chevaux, ils pouvaient échapper encore.

Un énorme uroch venait de s’élancer à son tour de la foret.

Leur ennemi , d’ailleurs , fut un instant retardé par une douzaine de ces terribles dogues, pareils à ceux qu’envoya Charlemagne au calife Aroun-al-Raschild.

Impuissants et muets, les Treize assistaient de loin à cette scène dont les péripéties se précipitaient avec une effrayante rapidité.

Telles étaient la force et l’impétuosité de l’uroch, qu’en quelques secondes il eut éventré de ses cornes, ou broyé sous ses pieds, le restant de la meute vaincue qui s’acharnait encore après lui.

Puis, délivré des chiens, il bondit de nouveau vers les chasseurs.

i/ni:RiTAGn: de cii arli^magnk .

Ceux-ci avaient du terrain; il devenait probable main-

tenant qu’ils alteindraient la forêt, et pour eux c’était le salut. En ce moment, un des cavaliers se rapprocha tout tà coup de Karle, et d’un revers de couteau de chasse il coupa l’une des jambes de son cheval.

Le cheval aussitôt s’abattit, entraînant l’enfant dans sa chute. ’

Ouant à ceux qui eussent dû l’entourer et le défendre, ils précipitèrent leur fuite, excités par un cri de l’infàme dont ils étaient les complices, et dans lequel Éginhard et Roland venaient de reconnaître Ganelon.

Karle, cependant, s’était relevé. D’un rapide regard ayant choisi le bouquet d’arbre le plus rapproché, il courait.

11 semblait impossible maintenant que le pauvre enfant échappât à la mort.

L’uroch rencontra tout d’abord sur son passage le cheval qui venait de s’abattre, et d’un seul coup de ses redoutables défenses, il l’envoya se briser au loin derrière lui.

Puis, la tète baissée de nouveau, il s’élança sur Karle.

Mais, depuis quelques instants déjà, un homme, ou plutôt une sorte de géant, était, sans que personne le remarquât encore, apparu sur la lisière de la forêt.

11 bondit tout à coup jus(|u’à l’adolescent, et lui faisant un rempart de son corps, il le rejeta vivement en arrière.

Puis il se campa résolument sur ses robustes jarrets, et les deux mains en avant, pareil à l’Hercule antique, il attendit l’uroch lancé à fond de train. Il l’empoigna par les cornes au moment où le terrible animal relevait la tête, et l’arrêtant net, il le contraignit même à ployer les genoux.

« llurrîdi! cria de loin la voix du comte Eftlam, qui venait de reconnaître ce miraculeux sauveur. Ilnrrah... c’est Landrik! y>

Les douze antres paladins répétèrent ce cri d’encouragement; et, comme la banjuc arrivait enfin, ils s’y précipitèrent tous à la fois, afin de courir en aide à l’héroïque écuyer, ou tout au moins d’assister de |)lus près à sa victoire.

Malheureusement, la rive droite était en cet endroit assez élevée; elle ne permettait pas aux Treize de voir ce qui se passait

LES TREIZE EPEES DU MOINE

dans la plaine. Le seul Roland, grâce à sa haute taille, dominait la berge, et pouvait tenir ses compagnons au courant du terrible duel engagé entre le géant et Turoch.

(( Il lient ferme! disait-il avec une croissante admiration. Et l’animal, cependant, se débat avec rage. Il se ramasse, il secoue son front si terriblement armé, il se cabre. Oh!... non... non. L’homme est décidément le plus fort : il a été soulevé de terre, mais il vient de retomber debout en même temps que ruroch et toujours le maîtrisant des deux mains... Il s’efforce de le terrasser maintenant... Hurrah!... Il incline de côté les cornes, il pèse dessus de tout son poids. Un faux pas, un seul instant de faiblesse, et elles lui crèvent aussitôt la poitrine. L’urocb se raidit dans un dernier effort, mais il cède. Oui... oui... Landrik lui tord le cou... il le renverse... il l’enlève à son tour... il... y> Roland n’eut pas besoin d’achever; un bruit sourd et pesant venait d’ébranler la terre... l’uroch était tombé, l’uroch était vaincu.

(( Parle roi des cieux ! s’écria Roland, je ne sais pas si dans toute ma force d’autrefois, j’eusse été capable d’un tel triomphe ! »

Un dernier effort des rameurs porta la barque jusqu’au rivage, et les treize paladins s’empressèrent de remonter la berge, qui, pour quelques instants encore, les empêchait de voir et d’être vus.

Pendant ce temps-là, Landrik achevait sa victoire.

(( Tirez votre couteau de chasse, avait-il dit à Karle, et frappez ici... ici, dans cette tâche noire. »

Du regard, il indiquait le poitrail haletant de l’uroch ; des deux mains et des deux genoux, il le maintenait terrassé.

Revenu de son effroi, le petit-fils de Charlemagne obéit à la voix de celui qui venait de le sauver d’une mort certaine, et l’on entendit presque aussitôt un terrible mugissement d’agonie.

Ganelon atteignait en ce moment la lisière de la forêt; il regarda tout à coup en arrière; il aperçut l’enfant debout et l’uroch expirant : il jeta un cri de rage.

Mais, auprès de Karle, il n’y avait que Landrik qui se relevait

l/nÊRITAGE DE CHARLEMAGNE.

tout sanglant, et Ganelon était escorté d’une demi-douzaine de sicaires entièrement acquis au service de sa vengeance.

11 leur donna le signal du meurtre en tirant le premier son skramasac, et, montrant de loin le fils de Judith, il allait s’élancer. Tout à coup les Treize surgirent au niveau delà plaine, •et crièrent en agitant leurs épées :

O Karle et France!

— Encore eux! » rugit Ganelon.

Et rétrogradant aussitôt, il disparut dans la forêt.

Roland et ses compagnons se hâtèrent de rejoindre le fils de Judith; mais, en arrivant auprès de lui, ils furent très surpris de ii’y plus rencontrer Landrik.

« Où donc est mon brave écuyer? demanda le comte Efflam.

— Qu’est devenu votre héroïque sauveur? ajouta Roland.

— Je ne sais, répondit Karle. R vient de s’élancer à travers le taillis, comme afin de poursuivre les cavaliers qui tout à l’heure étaient là.

— Impossible, fit Roland; il est comme nous à pied.

— fHi... oh! sourit Efllam, vous ne connaissez pas Landrik. fi’est le plus alerte coureur qui soit en Rretagne ; et quelque rapide que soit le gibier qu’il chasse, s’il s’est mis en tête de l’atteindre... soyez sans crainte... il l’atteindra... ))

— Qui êtes-vous? questionnait en même temps Karle; lorsque mon père me demandera qui m'a sauvé, que lui répondrai-je?

— Que ce sont ses treize amis du Champ-Rouge ! »

Le fils de Judith parut frappé de ce souvenir et s’inclina sans (juestionner davantage.

(( Songeons (jue l’accident de la chasse est peut-être déjà connu, observa vivement le comte Robert, songeons que l’empereur doit être imjuiet de son cher Karle. »

L’ordre fut aussitôt donné d’amener les chevaux, qui se trouvaient cachés non loin de là, etle mystérieux escadron servit il’escorte au petit-hlsde Charlemagne.

En arrivant en face de l’embarcation impériale, que de fortes amarres maintenaient au milieu du lleuve, il fut facile de voir que déjà de mauvaises nouvelles y étaient |)arvenues.

LES TREIZE EPEES DU MOINE

L’empereur Lodewig, debout à l’avant du bateau, commandait impérieusement qu’on le conduisît à terre. Soutenue par Geneviève, l’impératrice Judith suppliait et pleurait.

En ce moment les Treize apparaissent sur la rive, tirent de nouveau leurs épées, de nouveau font entendre leur cri de guerre'; puis, s’écartant tout à coup, ils montrent le jeune Karle, caracolant et souriant au milieu d’eux.

Il le maintenait terrassé.

Un canot justement se trouvait là, échoué sur le sable. En un clin d’œil, il fut mis à Ilot ; Karle y prit place, et les deux frères Bayard reçurent l’ordre de lui servir de rameurs, tandis que le reste du bataillon de Roland attendait leur retour sur la rive. Quelle joie pour Amaury et Bérenger; pendant un instant ils allaient être rapprochés de la bien-aimée compagne de leur enfance! Aussi la traversée fut prompte, et le petit batelet ne tarda pas à accoster la grande barque.

Karle bondit aussitôt vers sa mère ; puis, tous deux réunis dans un même embrassement, ils s’élancèrent dans les bras du vieil empereur. Profitant de ce que l’attention générale se con-

1/ II 1*: lUTA G E DE CHARLEMAGNE.

centrait sur ce touchant tableau, Anianry et Bérenger se redressèrent contre le bordagc, et tons deux penchés vers le pont :

« (ieneviève ! inurmnrèrent-ils d’une même voix, Geneviève ! »

La jeune fille se retourna vivement.

Mais les deux jumeaux avaient la visière baissée; mais déjà, obéissant à un appel parti de la rive, ils repoussaient au large le batelet.

Geneviève ne put donc apercevoir leur visage, elle n’entendait plus leui’s voix. Et cependant, émue, palpitante, elle s’avança jusqu’au bord du bateau, elle se pencha au-dessus du lleuve, elle regarda longuement les deux jeunes chevaliers qui s’éloignaient avec rapidité, mais toujours les yeux fixés sur elle.

Les avait-elle reconnus?... IN’élait-ce encore qu’une vague divination, qu’un simple pressentiment? Nous ne nous prononçons pas, mais nous croyons que les souvenirs d’enfance laissent au fond du cœur de tels échos, qu’il suffit parfois pour les réveiller d’un seul mot murmuré tout bas.

Ouand les deux jumeaux furent remontés à cheval, quand, au moment de disparaître, ils se retournèrent une dernière fois, Geneviève les regardait encore.

. « Comme elle est devenue grande et belle ! dit Amaury.

— Ce n’est {dus une enfant, répliqua Bérenger, mais c’est toujours un ange î »

Kt ils rejoignirent leurs compagnons, qui venaient de les distancer quelque j)eu.

Lue heure j)lus tard la sainte |)halange se trouvait de nouveau réunie sous les grands arbres de l’île aux Druides.

Le conseil, aussitôt repris, se prolongea jusqu’au repas du soir. A la dei nière rasade, la nuit était déjà venue, et les paladins se préparaient au rejios, lorsque le cri d’alarme retentit sur la rive droite. Chacun se leva, attendit.

Bientôt les branches, s’écartant avec fracas, donnèrent passage a Landrik. Le comte Lfdain, et surtout Boland, voulurent tout d’abord le féliciter.

Mais dès les premiers mots, le digne écnyer les interrompit :

LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE

ül

(( Il ne s’agit plus du péril passé, dit-il, mais bien du péril à venir.

— Aurais-tu donc découvert un nouveau complot... un nouveau piège ?

— Dieu m’a fait cette faveur, mes maîtres... Écoutez-moi. Je suivais à la piste celui que vous savez.

— Ganelon ?

— Ganelon... oui... Oh ! je le reconnaîtrai maintenant, celui-

Émue, palpitante, elle s’avança jusqu’au bord du bateau.

là!... J’allais enfin l’atteindre, lorsqu’à l’un des détours du chemin tracé dans la foret, il se rencontre avec le roi Lother, qui court aussitôt à lui, l’interroge avec impatience, puis se laisse aller à un tel emportement, que j’ai vu l’instant où le misérable assassin allait payer de sa vie le crime de ne pas avoir encore réussi cette fois.

— Landrik!

— Pardon de me prononcer ainsi contre le fils aîné de l’em-

pereiir, contre le propre frère de Karle. Pardon, mais je dois la vérité tout entière.

— Continue.

— (ianelon tremblait ni plus ni moins que les feuilles agitées tout à l’entour de lui par le vent. 11 parvint cependant à se faire entendre et à attirer son maître à l’écart, auprès d’un vieux chêne que des roches et des buissons isolaient quelque peu du reste de la futaie. Quant à moi, caché à tous les yeux, je regardais de loin. A la façon dont le roi Lother &e calmait graduellement et commençait à reprendre son sourire sinistre, je devinai (}ue Ganelon lui proposait de racheter ses deux premiers échecs par une troisième infamie. Je mis aussitôt ventre à terre, je rampai parmi les broussailles, je parvins à portée de tout entendre, et, Dieu aidant, j’ai tout entendu!

— Kh bien?

— Kh bien!... c’est qiieh|ue chose de terrible cette fois, d’infernal ! Alerte, chevaliers, alerte!... Ce n’est plus seulement le jeune Karle que menace le danger, c’est aussi l’impératrice et l’empereur. Si vous n’êtes pas là pour les sauver, il doivent du même coup mourir tous les trois!

— Mais comment... mais où donc cela?

— .Vu Dingerloch ! » répondit Landrik.

De nos jours encore, ce n’est pas sans une certaine appréhension que les bateliers du Rhin franchissent la redoutable passe du Bingerloch, ou Trou-de-Bingen.

. Parvenu à cet endroit de son cours, le fleuve se resserre tout à coup, et, transformé en une sorte de torrent, se précipite avec fracas entre deux abruptes falaises d’une prodigieuse hauteur. Partout, à la surface des eaux écumeuses, surgissent des roches aiguës et menaçantes. Au milieu même du courant, sur un ilôt de granit machuré par le flot, se dresse, sinistre ainsi qu’un grand fantôme noir, le Mausethurrn... la Tour-aux-Souris. .. la Tour de l’archevêque Ilatto.

Trop de voyageurs ont fait la pittoresque excursion rhénane pour qu’il soit permis de raconter encore cette vieille légende ou de décrire ce grandiose et sombre tableau.

Bornons-nous à rappeler l’inscription apposée sur la rive gauche :

(( Ici le lit du Rhin était rétréci par un banc de rochers contre lequel beaucoup de bateaux se brisèrent. Sous le règne de Fré-

.y. L’IlLHITAGli: DE CHARLEMAGNE.

déric-Guillauine 111, roi de Prusse, ce passage lut, après trente années de travaux, élargi de 210 pieds, le triple d autrefois. 1832. »

Si c’est à cette date seulement que la main des hommes est parvenue à maîtriser l’impétuosité du lleuve, s il a lallu 1 eflort de dix siècles pour renverser les obstacles, qu’on juge, en voyant ce qu’est encore aujourd'hui le Bingerloch, de ce qu’il était au temps de Charleniangeî

Une bien mince issue au milieu d’une cataracte, une étroite passe entre deux goutTres.

Cela posé, reprenons notre récit.

Deux jours se sont écoulés depuis la chasse à l’uroch ; la nuit vient, une orageuse et sombre nuit.

Par intervalles, cependant, le vent (jui pourchasse les sinistres nuées ménage à la lune une furtive apparition, et, parmi les rochers comme parmi le bouillonnement du lleuve, tout miroite alors et resplendit.

Puis, au bout d’un instant, toute cette sauvage et fantastique nature retombe dans la nuit, et l’on n’entend plus que l’éternel mugissement des eaux.

Au premier abord, les alentours du Bingerloch semblentcomplètement déserts.

Mais en examinant avec plus d’attention, on arrive à découvrir une baiNpie qui se maintient avec peine dans le remous incessant d’une petite anse formée par de grandes roches, à (|uehjues centaines de mètres en avant du terrible passage.

Dans cette barque, il y a treize hommes, armés seulement d’un léger surtout de mailles d’acier, mais portant tous au ceinturon une même et longue épée encore captive dans son fourreau de buflle.

Tous ils paraissent attendre avec une impatience mêlée d’angoisse.

Décidément l.andrik ne revient pas, dit enfin lun d’eux. S’il n’avait j)u parvenir à remonter le courant... s’il avait péri !

— Soyez sans crainte! interrompt une seconde voix, celle du comte Etllam. Mon brave J.andrik a été élevé sur la plus péril-

LES TREIZE EPEES DU MOINE

leiise de nos côtes bretonnes ; il a l’habitude de lutter avec rOcéan, et les colères d’un fleuve son t pour 1 ni des jeux d’enfants. Vous savez si c’est un bon soldat; c’est encore un meilleur matelot, et je vous garantis... »

L’époux de Clothilde n’acheva pas.

Le croc d’une gaffe venait de frapper le roc, et presque aussitôt un étroit batelet aborda la grande embarcation, dans laquelle sauta lestement Landrik.

Kob et Puk, qui lui avaient servi de rameurs durant sa

Un étroit batolet aborda la grande embarcation, dans laquelle sauta lestement Landrik.

périlleuse exploration, restèrent dans le canot. Ceux-là aussi étaient des matelots bretons.

c( Eh bien ? demandèrent à l’envi les treize voix anxieuses.

— Eli bien! répondit Landrik, dont la puissante voix eut peine, cependant, à dominer le fracas de la cataracte ; eh bien! l’infâme Ganelon a merveilleusement choisi l’endroit, et jamais encore je n’avais vu tourbillon capable d’engloutir aussi promptement la proie qui s’y jette, ou qu’on lui jette. Quand nous avons abordé de l’autre côté, à droite puis à gauche, nous avons vu les deux rives jonchées de débris... et puis plus loin des tombes... beaucoup de tombes !... Oh !... pour tous ceux-là qui enfilent la passe, il n’est plus d’espoir de salut!...

— Et tu as eu assez de jour encore pour bien examiner?

‘JC.

— Je réponds de moi là-dedans, ni plus ni moins qu’au milieu de nos récifs de 1‘enmarc’li, |)ar nn fort vent d’ouest.

— Mais, se récria quehiu’un, comment ont-ils pu trouver des com|)lices (pii aflrontent un tel péril.

— le vous l’ai déjà dit, expli(iua Landrik, ce sont des condamnés à mort auxquels on a promis grâce entière s’ils en réchappent, ce qui est possible, en se jetant à la nage, aussitôt après avoir lancé la barque dans le faux courant. De plus, en cas de succès, cent karolus d’or àcbacun... Et puis l’on dira que c’est une catastrophe... oh ! j’ai tout entendu.

— Les misérables !

— Ils ne méritent pas votre colère, mes maîtres. Gardez-la tout entière pour les deux pilotes. Ils étaient de la chasse, et je les reconnaîtrai bien... Oh ! quant à ceux-là, pas de pitié! Mais occuj)ons-nous de l’essentiel... Tout ce qu’il faut est bien là?

— Oui..., tout ! ))

Xe se fiant qu’à ses propres yeux, le digne écuyer vérifia par lui-meme les différents engins de navigation qu’on lui montrait, à savoir : des lïaffes d’une longueur et d’une force extraordinaires, des grappins d’abordage, une sorte de pont volant, etc., etc.

Gel examen terminé, il s’assura que sa hache d’armes jouait lil)rement à son ceinturon. Puis, se penchant une dernière fois comme |)Our reprendre quelque objet oublié, il se redressa avec son grand arc et son rusti(jue carquois armoricain.

« One diable veux-tu faire de cela cette nuit? demanda en souriant Efflam.

— Oui sait? )) répliqua laconi([uement Landrik.

Et comme ou n’avait plus qu’à attendre, on attendit.

Au bout d’une heure environ, on commença à distinguer au loin sur le fleuve des lueurs mouvantes, qui s’avançaient rapidement et ressemblaient à des feux follets.

G’élaleut les fanaux de la llolte.

« AUontion ! y> fit iMUidrik.

Il aj)j)cla Koh et Puk, qui passèrent dans la grande barque, et saisissant les avirons, la conduisirent jus(ju’à l’extrême pointe de la roche.

LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE

Plongés- encore dans l’ombre, et par conséquent invisibles à tous les regards, les compagnons de Roland, pareils à des lions h l’affût, pouvaient d’un seul bond Vélancer sur leur proie.

Il y eut quelques minutes d’un tel silence et d’une telle immobilité, qu’on eût dit que la barque, les treize paladins et les deux rameurs étaient transformés en pierres.

L’avant-garde de la flottille ne tarda pas à devenir distincte; elle frôla la roche, elle passa.

Aucun des Treize n’avait fait un mouvement, aucun n’avait été soupçonné là.

Et cependant, dans les cinq ou six embarcations qui venaient de disparaître, emportées par le courant, deux regards inquiets cherchaient à percer les ténèbres : le regard de Lother et celui de Ganelon.

Seul avec plusieurs archers, ce dernier montait une petite péniche dont la marche était quelque peu plus lente, et lorsqu’elle eut passé, il se retourna pour regarder fiévreusement en arrière.

Les bateaux de Peppin et de son frère le Germanique commençaient seulement à poindre dans réloignement, et pour que le seul secours possible arrivât trop tard, la grande embarcation impériale s’efforçait de les distancer encore.

Elle approcha enfin des rochers.

Un seul fanal, flamboyant à l’avant, éclairait de ses rougeâtres reflets les trente-six rameurs, tous en ce moment penchés sur leurs avirons.

Sous la tente qui s’élevait au milieu tout restait obscur et muet. Le vieux Lodewig et les siens dormaient sans doute.

Tout à coup, Roland donna le signla.

En deux coups de rames, l’abordage eut lieu ; en un tour de main, les grappins et le pont volant furent jetés.

Mais déjà l’agile Landrik avait bondi à l’attaque ; déjà, d’un coup de hache, il précipitait dans le fleuve celui qui tenait le gouvernail.

Puis, courant au second pilote, qui se tenait à la proue, il lui ht éprouver le même sort.

Avant même que les trente-six rameurs fussent revenus de

l’héritage de CHARLEMAGNE. 13

L’IIEHITAGE DE CHARLEMAGNE.

.leur première surprise, ils avaient à leur gauche les douze paladins, qui, six de chaque côté et tous l’épée nue, criaient :

« Haut les avirons... ou vous êtes morts! »

' Roland avait pris en main le gouvernail.

. Landrik, auquel Koh et Puk venaient de passer les grandes galîes, se tenait à Tavant, tout prêt à lutter avec les écueils du Bingerloch.

En ce moment, la lune apparut tout à coup entre deux nuées, .et ce fut un admirable spectacle à voir que ces douze hommes de fer tenant en respect les trente-six rameurs terrifiés, tandis que les gigantesques silhouettes de Roland et de Landrik se profilaient au loin sur les Ilots argentés, avec les grandes ombres immobiles des épées et des avirons.

Au premier bruit des voix, cependant, les portières de la tente •s'étaient écartées, donnant passage à la tête blanchie du vieil empereur Lodewig.

« Dormez en paix! dit lentement Roland; dormez, fils de Charlemagne. Les élus de votre père veillent sur vous! »

De l’autre cùté également, les draperies s’écartaient, mais sous les blanches mains de Geneviève.

Elle se trouva précisément en face d’Amaury et de Bérenger. Leurs visages celle fois étaient découverts. La jeune tille et les jeunes gens se reconnurent. Rs étouffèrent à grand’peine un cri de joie; ils restèrent immobiles, charmés, et se regardant les yeux dans les yeux, comme en rêve !

: L’embarcation, durant ce temps-là, franchissait le terrible passage.

« Karle et Ph'ance! d crièrent les Treize.

^ Ce cri de triomplie, Ganelon l’entendit. La lune brillait encore. D’un regard, il vit tout, il comprit tout; et de la péniche, qui se rapprocha rapidement, on put entendre s’élever un rugissement de rage.

Mais aucun des Treize ne le remarqua. Le fils de Charlemagne .était encore une fois sauvé ; ils ne songeaient plus qu’à repasser en toute hâte dans leur canot, que Kob et Puk avaient su maintenir au ilanc même de la barque impériale.

Ce fut un admirable spectacle,

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LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE

Tout à coup, Ganelon se redressa daiTS la péniche, et tenant en main l’arme qu’il venait de prendre à l’un de ses archers : (( Oh! s’écria-t-il, cette fois du moins je saurai si ce sont des hommes ou des spectres! »

Guidée par la haine, la flèche vint frapper en pleine poitrine Wilha le Burgonde, qui enjambait en ce moment le canot et qui tomba dans le fleuve.

« Je le sauverai ! fit Landrik. Mais, avant tout, je le venge !... Béni soit Dieu, j’ai là mon arc ! »

Et tandis que Ganelon, frappé à son tour, se tordait convulsivement aux bras de ses archers, Landrik se précipitait la tête la première dans le tourbillon où venait de disparaître le Burgonde Wilha.

C’est à l’ermitage de Roland qu’il faut de nouveau nous transporter.

Deux des Treize gravissent le sentier qui conduit au plateau : Éginhard et Roland.

Suivi des frères Rayard, le comte Efflam descend à la rencontre des deux arrivants, et, sitôt qu’ils les a rejoints, il leur demande :

(( Eh bien! avez-vous réussi?

— Je l’espère, répond Éginhard. Oui,... nous aurons à nous applaudir d’avoir retenu comme prisonniers de guerre quelquesuns des rameurs de Ganelon. Nous les avons conduits auprès de Louis le Germanique et de Peppin, nous leur avons fait confesser hautement le nouveau crime de LoLher.

— Et alors?...

— Peppin et Louis ont eu un noble mouvement d’indignation ;

la'. L’HÉRITAGE DE CHARLEMAGNE.

el, bien que n’osant pas encore rompre ouvertement avec leur aîné, déjà cependant ils ont rebroussé chemin, sous prétexte d’aller activer chacun la marche de son armée.

— Oh! Lolher les domine... ils en ont peur, ils le rejoindront à Aix-la-Chapelle.

— Nous y serons nous-memes dans quelques jours, et nous verrons bien. Mais parlez-nous de notre blessé ; comment va-t-il ce soir?

— Hélas! répondit EfOam, tout espoir est perdu. Dans ce moment peut-être, il rend l’ame!

— IIAtons-nous! s’écria Roland. Je veux du moins lui dire un dernier adieu. y>

Les cinq chevaliers pressèrent le pas, et bientôt atteignirent l’entrée de la grotte.

Là, sur une épaisse couche de fougère, Wilha le Biirgonde agonisait.

A sa droite était agenouillé Landrik, à sa gauche se tenait un liomme de Dieu qu’on était allé quérir au plus prochain monastère, et qui, après avoir rempli auprès du moribond l’office de chirurgien, venait de préparer son âme pour le ciel.

Deux torches ardentes éclairaient ce funèbre tableau, et permettaient d’apercevoir, dans le fond de la grotte, une longue pierre noire disposée en forme de tombeau, et qui portait cette simple inscri])tion :

j’attends les autres.

Puis, un peu plus bas, ce seul nom :

K ALOüMEROS.

• C’était là que reposait ce dernier descendant de Jules César qui, même après sa mort, avait voulu se trouver au rendez-vous.

A l’aspect de ses compagnons, le blessé parut se ranimer; il se releva même à demi; il prit la main de Roland et de l’autre

montrant le tombeau « Ëginliard, dit-il.

tu as permis que l’épée du mort fut relevée

LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE

par une main vivante... permets à celui qui va mourir de disposer librement de la sienne. Je ne veux pas qu’on l’enterre avec moi, je ne veux pas qu’elle se rouille et devienne inutile au moment même où va commencer la lutte. Je désire, au contraire, qu’elle continue de briller au soleil à côté des douze autres, et qu’elle fasse aussi son œuvre... Ëginliard, me refuseras-tu cette consolation suprême?

— Non! répondit d’une voix profondément émue le gendre de Charlemagne. Non... Mais qui donc as-tu choisi pour hériter de ton épée?

— Oh! reprit le blessé avec exaltation, il en est digne, celuilà... Il a fait sous nos yeux ses preuves : il a risqué sa vie pour me sauver... c’est Landrik !

— Landrik! y> répétèrent avec les marques d’une vive approbation tous les assistants.

Quant au brave écuyer, confondu, doutant encore s’il rêvait, honteux d’un tel honneur, il voulut parler, refuser.

Roland l’interrompit, et d’une voix grave :

« Landrik, dit- il, cette nuit même l’ombre de Charlemagne m’est apparue en songe )), et se montrant à moi :

(( Roland, m’a-t-il dit, j’ai oublié de vous adjoindre un homme qui ne fût rien par la naissance, mais qui représentât dans vos rangs le peuple armé. C’est parfois dans les entrailles d’une nation que Dieu lui choisit des sauveurs. Roland, celui-là aurait dû être des vôtres.

— Tu as eu ce rêve? fit avec un étonnement étrange Wilha le Rurgonde.

— Oui.

— Moi de même !

— Tu le vois bien, Landrik, reprit Roland, c’est le désir du maître, et c’est la volonté de Dieu! »

Puis, prenant Tépée que lui tendait le moribond :

(( A genoux donc, Landrik, commanda-t-il, à genoux! y)

Landrik obéit.

Par trois fois, Roland lui frappa l’épaule gauche de la sainte lame; puis le relevant de la main droite :

L’IlÉniTAGE DE CHARLEMAGNE.

(( El maintenant, conclut-il, embrasse tes pairs!... »

Après avoir reçu l’accolade d’Éginhard et de Roland, Landrik se précipita tout en pleurs dans les bras que lui tendait l’agonisant.

Ouelques minutes plus tard, Wilha le Burgonde était mort.

Une seconde tombe fut creusée en avant de celle de Kaloumeros, et, sur la pierre noire qui la recouvrit, le stylet du moine traça seulement ce grand nom :

AVILIIA LE BURGONDE.

Lorsque les chevaliers, qui s’étaient agenouillés pour la dernière fois, se relevèrent, Roland laissa solennellement tomber ces paroles :

« Chacjue fois qu’à son tour l’un de nous succombera dans la lutte, les survivants auront soin de faire rapporter ici son corps, afin que nous dormions ensemble côte à côte, et qu’au jour du jugement dernier, nous relevant tous à la fois, nous allions droit au maître pour lui dire : cc Es-tu content de nous, Charlemagne? ))

La nuit étant venue, on se remit en route vers Aix-la-Chapelle, dont les huit autres paladins devaient déjà s’approcher, avec les écuyers et les varlets.

Roland chevauchait le premier, taciturne et songeur. Ne venait-il pas de voir s’illuminer la cellule abbatiale du couvent de Nonnenwertb? Ne venait-il pas de s’éloigner une seconde fois de Théalda !

Éginhard le suivait de près, tout entier aux combinaisons de l’avenir.

Venaient ensuite Amaury et Bérenger; ce ne pouvait être que de Geneviève qu’ils s’entretenaient aussi chaleureusement à voix basse. •

Quant au comte Efflam, qui fermait la marche avec le nouveau chevalier, tout d’abord il lui avait dit :

(( Eh bien... Landrik... te voici maintenant mon égal?

— Je n’en reste pas moins tout dévoué à votre service...

LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE

Oh! oh! je me souviens de ce que j’ai promis à Madame Clothilde! »

A ce nom, le comte Efflam devint pensif.

Et pendant toute une heure le silence fut gardé par les chevaucheurs de nuit.

Il n’était pas jusqu’à Landrik qui ne semblât aussi méditer.

Roland lui frappa l’cpaule gauche de la sainte lame.

Mais sa méditation à lui se trahissait fréquemment par une brusque question, toujours la même :

(( Croyez-vous, demandait-il alternativement à chacun de ses compagnons, croyez-vous que ma flèche ait porté en plein? Croyez-vous que Ganelon soit bien mort? »

Pauvre Landrick ! si ses regards avaient pu percer les ténèbres et l’espace, à cette même heure, et tout près de là précisément, dans un vieux manoir mérovingien, il aurait pu voir Ganelon

assisté de deux médecins arméniens, qui lui commandaient un repos absolu durant six mois au moins, mais qui répondaient de sa vie.

Au chevet du blessé se tenait Bertrade.

Aix-la-Chapelle, l’ancienne Aquisciramim de César et de Drusus, avait été la résidence favorite de Charlemagne, qui s’était plu à l’embellir d’une façon vraiment impériale, et qui, sur le fronton de son palais, avait fait graver cette inscription .

(( Que cette ville soit regardée comme le siège de l’empire au delà des Alpes, et comme la capitale de toutes les provinces et cités de la Gaule. »

La cathédrale, gigantesque basilique octogone d’une prodigieuse hauteur, avait été solennellement consacrée par le pape Léon III, en 804, le jour des Rois. S’il faut en croire les vieilles chroniques latines, elle était resplendissante d’or et d’argent.

Au centre même de cette sublime coupole s’élevait le tombeau de Charlemagne, vaste mausolée de granit, flanqué de

quatre aigles aux ailes étendues, et dans lequel on entrait de plain-pied par une sorte d’arc triomphal aux portes de bronze.

Là, sur un magnifique fauteuil de marbre, le grand empereur était assis, revêtu du splendide costume impérial, l’épée au liane, la couronne en tête, son livre d’évangiles sur les genoux, son sceptre et son bouclier à ses pieds, sa grande bourse de pèlerin suspendue à sa ceinture ainsi que lorsqu’il allait à Rome.

Des médecins égyptiens avaient été chargés de son embaumement, et s’en étaient si merveilleusement acquittés qu’il sem blait dormir.

Enfin, au-dessus de ce superbe monument, qu’à la fin du meme siècle les Normands devaient détruire, on lisait :

« Ici repose le corps de Karle, grand et orthodoxe empereur, qui étendit glorieusement le royaume des Franks, et sagement le gouverna quarante-sept années durant. »

Quant à la ville elle-même, c’était la Rome de l’Occident.

Dans l’ime des nombreuses villas des alentours, les Treize se trouvèrent de nouveau réunis; les derniers arrivants demandèrent aussitôt des nouvelles.

Éginhard ne s’était pas trompé dans ses prévisions : ni Peppin, ni Louis ne se trouvaient au rendez-vous d’Aix-la-Chapelle.

Ils s’en étaient retournés, chacun avec son armée, chacun dans son royaume. Rien plus, avant de se séparer, ils avaient fait parvenir à Lother un message ainsi conçu :

« Respecte les jours de notre père, ou tous les deux nous reviendrons en ennemis. »

Cette menace, ce premier acte de repentir, n’étaient-ils pas le présage d’un revirement complet, d’une prochaine croisade en faveur de l’empereur Lodewig?

Lother en avait jugé ainsi ; après un premier accès de fureur, il s’était pris à songer aux moyens d’assurer immédiatement le triomphe de son ambition, et, bien que privé des conseils de Canelon, voici ce qu’il avait imaginé :

Lode\vig, Judith et Karle venaient d’être renfermés dans trois prisons différentes. Peu s’en était fallu (|ue le vieil empereur n’expiràt de désespoir; mais à ses imprécations, à ses sup-

LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE

plications, à ses larmes, on avait inflexiblement répondu :

« Si tu veux revoir ta femme et ton fils, si tu veux vivre libre avec eux clans celle des villas qu’il te plaira de choisir, déshérite Karle du royaume que tu lui as donné, et pour toi-même abdique l’empire ! »

A cette audacieuse et déshonorante proposition, le fils de Charlemagne avait retrouvé toute son énergie, et les émissaires de Lother s’étaient retirés avec un refus.

Mais deux jours s’étaient écoulés, deux jours d’isolement, d’angoisses, de douleur; et le pauvre vieillard, à bout de forces, venait de demander qu’on le conduisît dans la cathédrale et qu’on l’y laissât seul afin qu’il pût en liberté réfléchir et prier auprès du tombeau de son père.

Cette autorisation, Lother l’accorderait-il? On l’ignorait encore.

En ce moment, le comte Robert, qui seul manquait au conseil, rentra tout à coup.

(( L’empereur, dit-il, sera mené à la cathédrale. Mais, de crainte qu’il n’y retrempe son courage, Lother a donné l’ordre cju’il y retrouvât l’impératrice et son fils.

— Habile calcul!... sourit Éginhard. Mais il aura compté sans nous. »

Sitôt que le soleil disparut à l’horizon, les Treize s’acheminèrent silencieusement vers la ville.

A cette même heure, Lother se promenait à pas fiévreux dans la haute salle du palais bâti par son grand-père, et par intervalles il se disait :

(( Ce soir enfin,... ce soir même, je serai empereur! »

Puis, allant interroger le gigantesque sablier qui marquait l’heure :

(( Quand tout ce sable sera tombé, murmurait-il, j’irai moimême savoir sa réponse... Mais dès à présent, je n’en saurais douter... cette réponse, ce sera la couronne de Charlemagne! »

Et toujours il reprenait sa promenade, de plus en plus impatiente.

Dans la ville, aussi, grande était l’anxiété La population tout

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