‹ L'héritage de CharlemagneChapitre 5 sur 20 · L’IIÊHITAGE DE CII AH LEM AC.N E · texte numérisé non relu

L’IIÊHITAGE DE CII AH LEM AC.N E

entière désertait les maisons, et se massait en bourdonnant autour de la basili(iue, que gardait un triple rang de soldats, et dans laquelle venait de disparaître le vieil empereur.

Les portes presque aussitôt se refermèrent sur lui.

Lans ces deux derniers jours, il semblait avoir vieilli de dix années, et sur son visage, alTreusement pale, on lisait clairement tout ce qu’il avait soufTert.

l.entement et le front incliné sur sa poitrine, il marcha jus- (pi’au tombeau, et se croyant seul, ainsi qu’il en avait manifesté le désir, il allait s’agenouiller, lorsqu’un bruit de pas lui fit soudainement retourner la tète.

Judith et Karle s’avançaient à sa rencontre. Il leur tendit les bras, mais trop ému pour les accueillir autrement que par des caresses, il les étreignit en silence contre sa poitrine, il les embrassa tous deux en pleurant.

Cette louchante scène fut interrompue par la voix sèche et brève de l’archevêque de Reims, Ebbo, qui, comblé des bienfaits du vieil empereur, achevait de se déshonorer ce jour-là par son ingratitude.

Il représentait en ce moment Lother, et, montrant à Lodewig un écrit qu’il tenait à la main, il lui dit :

(( Dans une heure, lu signeras cet acte de renoncement et d’abdication... ou bien, à l’aube prochaine, tu partiras pour le couvent de Saint-Médard de Soissons, qui te sera prison éternelle!

— Et l’impératrice?... demanda le vieillard épouvanté. Et mon lils Karle... quel sort leur réserve-t-on?

— Pour l’enfant, le monastère de Prüm, sur les confins des Ardennes; pour la mère, la citadelle de Tortone, au delà des monts, tout à l’extrémité de l’empire. Il te reste une heure pour te décider, empereur Lodewig. Que Dieu f éclaire! »

Et l’impitoyable prélat les laissa seuls tous les trois dans l’église.

Il y eut un long silence.

Puis Lodewig, reculant de quelques pas et les yeux dirigés vers Judith :

LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE

(( Compagne de ma vieillesse, lui demanda-t-il solennellement, que me conseillez-vous?

— Est-ce à l’impératrice que vous vous adressez ? fit-elle. Est-ce à l’épouse ? Est-ce h la mère ?

— A toutes les trois, Judith.

— Oh ! le Ciel m’en est témoin, je n’ai ni ambition personnelle ni égoïste orgueil. S’il ne s’agissait que de nous deux, j’abandonnerais sans regret cette vaine puissance, en butte à la calomnie, à la haine; et depuis longtemps je vous aurais dit :

Lother se promenait à pas fiévreux.

(( Épargnons à nos ennemis le crime de nous arracher la couronne, descendons volontairement du trône, allons cacher notre abaissement dans quelque humble retraite où je m’efforcerai de rendre vos derniers jours heureux. » Mais je ne ^eux pas abdiquer pour notre enfant... mais je me sens le courage de lutter pour mon fils!

— Karle... notre cherKarle... Oh! oui, oui...

— Nous avions placé de si- belles espérances sur cette jeune tête tant aimée, et nous laisserions s’appesantir sur elle les froids ciseaux d’un monastère! Ce devait être une glorieuse vie que la sienne, tout le présageait; on allait même jusqu’à pré-

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dire que la grande ame de Charlemagne revivrait en lui tout entière? Et nous le condamnerions à l’obscurité, à l’impuissance, au déshonneur !

— Jamais! interrompit Lodewig avec un énergique élan. Jamais! y>

Et, la main droite appuyée sur la blonde tête de Karle, il cajouta majestueusement :

(( Enfant... tu seras roi ! »

Ce fut au tour de Judith de revenir à l’irrésolution, à la crainte.

« lloi ! s’écria-t-elle avec égarement. Mais ce titre pour lui c’est peut-être la mort... Souvenez-vous des paroles de cet homme! Le couvent des Ardennes, a-t-il dit. Et Karle y serait seul, entièrement à leur merci. Ils me le tueraient... Oh ! je me rappelle les derniers Mérovingiens... Oh! j’ai peur... j’ai peur!... y>

Elle venait d’attirer Karle sur son sein, elle l’entourait de ses bras, comme pour le défendre contre des ennemis invisibles.

(( Ma mère ! murmura l’adolescent tout en pleurs. Tout ce que je demande, moi, c’est de ne pas te quitter, ma mère ! y>

Alors seulement Lodewig'comprit le piège que cachait cette réunion inespérée. Le père et l’époux devaient infailliblement l’emporter en lui; auprès des êtres si chers à sa tendresse, il ne pouvait plus avoir l’héroïsme de rester empereur.

Brisé, désespéré, vaincu, il se retourna vers le mausolée et, tombant à genoux :

(( Charlemagne ! s’écria-t-il, o mon père, viens à mon aide ! Je succombe, tu le vois, sous la lourde tacbe qu’a créée ton génie, (jue seul peut-être il pouvait porter. S’il est dans les desseins du Ciel que je m’efface devant mes fils ingrats, s’il est de l’intérêt de ton peuple que je leur cède cette puissance qu’ils ambitionnent, si je suis indigne de continuer ton œuvre, prouve-le-moi par quelque signe, et je me soumettrai sans murmurer. Mais si mon hls Karle est, ainsi qu’on l’a dit, l’élu de l’avenir, s’il me reste une espérance, si Dieu doit nous susciter des défenseurs, donnemoi la croyance en des jours meilleurs et surtout le courage de les attendre. Je n’ai plus de recours qu’en toi, mon père; sou-

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tiens-moi, éclaire-moi, inspire-moi; qu’une voix sorte de ton tombeau ! Parle ! oh ! parle ! »

Lodewig achevait à peine cette évocation, que déjà les portes de bronze semblaient s’émouvoir, et lentement s’ouvraient.

Stupéfait et béant, le vieil empereur se rejetait en arrière, et regardait d’un œil égaré. Il en était de même de Judith et de Karle, qu’elle serrait plus étroitement entre ses bras.

Les Treize sortirent silencieusement du mausolée, et se rangèrent six d’un côté, six de l’autre; le dernier continua de s’avancer jusqu’auprès de Lodewig, et, le relevant avec respect, il lui dit :

(( Fils de Charlemagne, tu nous as donc oubliés?... tu ne te souviens donc plus que nous sommes envoyés vers toi par ton père?

Mais qui êtes-vous? répétait le vieillard interdit. Qui donc êtes-vous?

— Tu veux le savoir?... Eh bien ! regarde... »

Alors, sous cette imposante coupole où commençait à planer l’ombre du soir, auprès de cette tombe entr’ouverte, devant ce vieillard, cette femme et son enfant, une chose extrêmement grandiose se passa.

Pareils à des statues de fer, les treize paladins défilèrent silencieusement; d’une main ils saluaient avec l’épée, de l’autre ils relevaient chacun la visière de son casque.

Et le vieil empereur reconnut successivement : Roland, sous la bannière duquel il avait fait ses premières armes; Éginhard, dont il était l’élève; Hugues et Drogo, ses deux frères auxquels il demanda pardon du passé; lloneric de Béthune et Guilhem Duplessis, aux sages conseils desquels il avait dù les premières prospérités de son règne; Hervé de la Tour, Barthold le Frison, les comtes Efflam et Robert, dont les noms lui rappelaient maints souvenirs glorieux et semblaient être la garantie d’une nouvelle ère de victoires.

Vinrent ensuite Amaury et Bérenger, dans les traits desquels revivait doublement le comte Bayard, ce prototype de la vaillance et de la fidélité. Vint enfin Landrik, dont le visage aussi

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bien que le nom étaient inconnus, mais vers lequel Karle s’élança soudain en s’écriant : « Voici celui qui m’a sauvé de l’aurocli !» ’ •

Après cette merveilleuse revue, après quelques explications que crut devoir donner Eginhard, une complète métamorphose s’opéra chez le vieux Lodewig. 11 s’était redressé de toute la hauteur de sa taille; il semblait redevenir empereur.

- (( Avec votre appui, dit-il, je me sens certain de l’avenir, et c’est avec calme'que j’attendrai l’heure de larevanche. Mais j’èn exige le serment : il y aura toujours un de vous qui veillera au salut de l’impératrice Judith, il y aura toujours un de vous qui veillera au salut de mon fils Karle.

. — Je le jure au nom de tous ! répondit Roland. Soyez sans crainte : dans une année tout au plus vous serez réunis ;'dans une année tout au plus nous aurons exaucé le dernier vœu de Charlemagne.

— Bien ! fit Lodewig. J’espère en vous, et j’y crois. »

• Puis, se tournant vers le tombeau :

‘ « O mon père ! ajouta-t-il. O mon père, merci ! »

. En ce moment, une grande clameur, qui s’élevait tout à l’entour de la basilique, annonça l’approche de Lother.

. (( Rentrez dans ce tombeau, commanda le vieil empereur, et de là écoutez..'. Je serai digne de vous! »

Les Treize obéirent.

t A peine les portes du mausolée se refermaient-elles, que celles de la cathédrale s’ouvrirent.

. Lother se considérait comme tellement certain du triomphe, (jii’il s’était fait précéder de tous ses partisans, qu’il avait permis à la foule elle-même l’entrée libre de la basilique.

R en résulta un j)remier moment de confusion et de tumulte à la faveur duquel Lodewig put échanger avec sa femme et son fds un suprême adieu.

Parut enfin Lother, qui n’avait pas craint de ceindre d’avance son front de la couronne impériale.

Il marcha droit à Lodewig, et, la tête haute, le regard insolent, les lèvres pres(iue railleuses :

Les treize paladins défilèrent silencieusement,

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