‹ L'héritage de CharlemagneChapitre 6 sur 20 · II · texte numérisé non relu

II

(( Permettez-moi, dit-il, permeltez-moi de vous féliciter d’une détermination... »

Il n’acheva pas.

L’auguste vieillard venait de se retourner vers lui, le visage resplendissant d’un superbe courroux, d’une irrésistible majesté.

De sa main gauche, il s’appuya sur l’épaule de Lother et le contraignit à se courber; de sa main droite il lui arracha sa couronne, et d’une voix tonnante :

(( A genoux! cria-t-il, à genoux, fils ingrat, rebelle sujet! A genoux devant moi ! Je suis votre père et votre empereur ! y>

Le lendemain, à faube naissante, l’empereur Lodewig sortait de la ville par la route de Boissons.

Outre la nombreuse escorte d’hommes d’armes qui l’entourait il avait auprès de lui plusieurs moines de Saint-Médard.

Comme on arrivait au sommet du Louisdorf, haute colline à laquelle en des jours plus heureux il avait donné son nom, celui qui commandait l’escouade s’arrêta tout à coup, en étendant le bras vers les deux points opposés de l’horizon :

« Regarde! dit-il, regarde ces deux troupes parties à la même heure que nous. L’une s’en va vers les Ardennes avec ton fils Karle; l’autre, avec l’impératrice Judith, se dirige vers l’Italie. Il en est temps encore, Lodewig, abdique, et...

— Marchons! interrompit résolument l’empereur.

— Bien! murmura sous l’un des capuchons une voix qui fit tressaillir le vieillard. Bien, martyr ! ))

Et désormais il ne quitta plus des yeux ce moine, qui manœuvrait évidemment sa haquenée de façon à se rapprocher le plus possible du cheval que montait fauguste captif.

Quand il fut assez près pour n’être entendu que de lui seul, il souleva légèrement sa capuche, et Lodewig reconnut Éginhard qui lui dit à voix basse :

« Silence!... et regarde une seconde fois sur le chemin de Prüm, sur le chemin de Tortone... »

Lodewig regarda.

Au sommel, derrière le({uel venait de disparaître l’escorte de Karle, commençaient à surgir quelques cavaliers. Celui qui chevauchait le premier, et que sa sombre armure permettait de reconnaître à distance, c’était le comte Robert.

Sur l’autre route, celle qu’on faisait suivre à l’impératrice Judith, se distinguait en tète d’une seconde cavalcade la haute stature de Roland.

Tout à coup comme pour donner à Lodewig un encouragement suprême, les épées sortirent des fourreaux et resplendirent aux rayons du soleil levant.

Le vieil empereur éleva vers le ciel un regard reconnaissant, et continua sa route.

Effectivement, à cette même heure, les Treize s’étaient remis en campagne.

Divisés en trois escouades, ils suivaient de loin les trois prisonniers. Puis, après s’être assurés qu’on les conduisait réellement là où il avait été dit, après avoir commis à la garde de chacun d’eux une vigilante sentinelle, ils devaient se répandre dans chaque royaume, dans chaque comté, dans chaque manoir, et susciter à leur noble cause assez de champions pour en faire trois armées.

La plus nombreuse des trois escouades était celle qui s’en allait jusqu’au delà des Alpes, celle de Roland.

Outre le chef, elle se composait d’Amaury et de Rérenger, heureux de suivre les traces de Geneviève — car Geneviève avait obtenu l’autorisation de continuer son œuvre de dévouement — heureux d’avoir à la protéger, à la défendre, et qui sait, peutêtre à mourir pour elle ! de Landrik et du comte Efflarn.

Pauvre comte ! Chacun des pas de son cheval l’éloignait davantage encore de Clothilde.

De Clothilde, dont il n’avait pas encore reçu de nouvelles !

Vers le déclin du jour, la petite cavalcade rencontra une jeune voyageuse qui, cheminant avec peine et les vêtements couverts de poussière, semblait avoir fait une bien longue route.

Au moment où nos cavaliers passaient près d’elle, elle releva

LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE. i2\

la tête comme pour implorer un renseignement; mais, changeant aussitôt de visage, elle s’élança vers le comte Efflam avec une folle joie :

(( C’est lui! s’écria-t-elle. Ah! béni soit Dieu. Je vous retrouve donc enfin, mon bon maître!...

— Janika ! y> fit avec stupeur Efflam, qui venait de reconnaître la fidèle servante delà comtesse.

Et sautant à terre, il reçut dans ses bras et alla déposer sur un tertre voisin la pauvre enfant qui, brisée par la fatigue et par l’émotion, venait de tomber évanouie.

Quand elle revint à elle, quand elle put parler, depuis longtemps déjà le comte la questionnait anxieusement.

« Aussitôt après votre départ, répondit-elle enfin, les Bretons révoltés sont venus mettre le siège devant le château de Glay.

— Juste Ciel! s’écria le comte, et Clothilde! Oh! je veux partir à l’instant, voler à son secours...

— Efflam! interrompit Roland, dont le regard le rappelait au devoir.

— Maître, fit Landrik, souvenez-vous que mon cousin Romarick est là-bas ! »

Janika, de son côté, poursuivit:

(( Ce n’est pas dans ce but que ma maîtresse m’a dépêchée vers vous , bien au contraire ; elle a craint que cette nouvelle, si vous l’appreniez par d’autres, ne vous détournât du chemin que vous devez suivre; elle m’a bien recommandé de vous dire qu’elle avait autour d’elle des amis vaillants, que durant toute une année elle se sentait la force de défendre dignement l’honneur de votre nom et l’héritage de son enfant.

— Son enfant!

— Quand vous reviendrez, maître, la comtesse Clothilde sera mère!

— Mère!... Oh ! je ne puis la laisser ainsi; je ne...

— N’appréhendez rien pour elle, mon bon maître. Lorsqu’elle saura que vous vouliez accourir à son aide, que vous avez pleuré que vous l’aimez toujours... oh! elle aura bien du courage, elle sera invincible! ))

L’IIERITAGt: DE CHARLEMAGNE.

En ce moment, Roland faisait éloigner les antres, et s’éloignait lui-méme en disant :

« Comte Efllam, nous vous donnons une heure. »

Durant cette lieure-là, que se passa-t-il entre la messagère et le paladin? Dieu seul le sait.

Quant à la chronicjue, elle se borna h dire que, lorsque les quatre autres chevaliers se rapprochèrent, Efllam pleurait la tète cachée dans ses mains, et que Janika lui disait :

(( Courage, maître ! et remettez-vous en chemin de votre côté. Moi, je repars pour la Bretagne.

— Oh ! fit le brave Landrik, elle ne peut traverser ainsi tant de pays sans guide et sans défenseur. Il faut lui donner au moins un de nos varlets : Kob ou Puk.

— Que penserait-on de moi?... interrompit l’héroïque jeune fille. i\on... non... seule je suis venue, seule je m’en retournerai... Que craigiiez-vous? Ce que Dieu garde est bien gardé î

— Mais, fit tout à coup le comte, je ne t’ai pas encore demandé comment il se fait que ce soit toi et non point un messager...

— Plusieurs étaient d’abord partis, ils ont été arretés et tués par les assiégeants. Alors je me suis offerte, avec l’espérance d’exciter moins de soupçons chez nos ennemis et de pouvoir mettre en défaut leur vigilance. Je me trompais: les Bretons se sont également emparés de moi et m’ont conduite, les mains garottées, vers celle qui les commande.

— Celle qui les commande?

— Oui, c’est une femme. Et j’allais l’oublier. Si elle m'a laissé la vie, si elle m’a j)ermis de continuer mon chemin, c’est à la condition que je vous réi)éterais des paroles qu’elle m’a dites pour vous.

— Quelles paroles ?

— (( Si le comte Efllam n’empéche pas la Bretagne de reconquérir sa liberté, ses fils un jour seront rois des Bretons. S’il se déclare notre ennemi, il ne reverra cpie des ruines de son château, il ne pourra jamais retrouver les traces de la comtesse Clothilde. s>

— Vaines menaces! fit Landrik. Oh ! Bomarick est là!

LES TREIZE ÉPÉES DU MOINE

— Maître, ajoutait de son côté Janika, espérez tout du courage de ma maîtresse et de la protection du Ciel ! »

Mais le comte Efflam n’entendait plus rien. Il s’était redressé vivement, et, pâle, hagard, il semblait étrangement songeur.

« Janika! s’écria-t-il tout à coup, Janika, quelle était cette femme... son nom?

— Morgane !

— Morgane ! répéta-t-il avec épouvante. Morgane !... »

Et, bondissant en selle:

(( Oh! c’en est trop... Le salut de Clothilde avant tout... Je reviendrai... je reviendrai... Mais elle d’abord... elle... ))

Il allait s’élancer vers l’Ouest.

Du regard, plus encore que du geste, Roland l’arrêta.

Tirant hors du fourreau la sainte épée, dont il montra la devise :

(( Comte Efflam de Glay-Acquin, dit-il, souviens-toi de ton serment ! »

Un dernier combat s’accomplit dans l’ânie du paladin. Mais l’honneur enfin l’emportant :

(( France etKarle! » s’écria-t-il.

Et, après avoir jeté à Janika quelques derniers mots pour Clothilde, il piqua des deux sur la route d'Espagne!

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